Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

Auteur/autrice : Daniela Touati Page 1 of 17

Drasha Haazinou – Keren Or, 18 et 19 septembre 2026 – revenir et se souvenir…

La pénultième paracha du Deutéronome et de toute la Torah se termine par un chant, un chant sous forme de testament de la part du premier prophète de la Torah : Moïse. Il sait qu’il n’arrivera pas en terre de Canaan avec son peuple, et demande qu’on l’écoute une dernière fois. Haazinou – ‘écoutez cieux, je vais parler’, sont les premières paroles de la paracha !

C’est à un adieu que l’on assiste avec ce poème. Un poème poignant, où Moïse rappelle la nature divine, qu’il décrit comme parfaite et juste et se souvient du parcours des hébreux pendant 40 ans dans le désert et tous les égarements du peuple, qui ont mené à ce qu’il soit lui-même puni et proscrit de la terre dans laquelle il devait rentrer avec le peuple hébreu…

Il rappelle aussi un des commandements centraux de notre tradition : « zakhor , se souvenir » en tant que peuple de notre histoire. « Zekhor yemot Olam, binou, chenot dor vador, » « souviens-toi les jours anciens, considère les générations passées ». Ce commandement est répété pas moins de 169 fois dans la Torah, et ce même si, on le sait bien, la mémoire peut nous jouer des tours, comme le dit si justement Yosef Haïm Yeroushalmi dans son livre ‘Zakhor’.

Plus de 3000 ans d’histoire et de mémoire juive peuvent sembler parfois lourds à porter ! Ne serait-ce qu’en ce chabbat shouva, on doit à la fois opérer un demi-tour sur nous-mêmes et se souvenir de notre propre parcours plus ou moins accidenté en ce monde. Se souvenir aussi de nos chers disparus, et se préparer à l’office de Yizkor de lundi soir. Transmettre la mémoire, plus largement d’une génération qui a vécu la Shoah et s’éteint petit à petit, génération dont nous devenons témoins de témoins, comme le disait Benjamin Orenstein z’’l…

Notre époque voit non seulement s’effacer la mémoire de ce qu’ont vécu nos parents et grands-parents pendant la 2ème guerre mondiale, mais aussi une véritable guerre mémorielle a lieu, qui se transforme même en révisionnisme voire en négationnisme. C’est le cas lorsqu’on met sur le même plan le génocide juif de la Shoah et les victimes – trop nombreuses – d’une guerre qui a été menée en riposte à un pogrom.

Des paroles dures emplies d’une juste colère envers l’égarement de toute une génération, sont prononcées par notre maitre Moshé Rabbeinou, même leur poésie ne les adoucit pas, et elles résonnent davantage en ce chabbat shouva, »ki dor tahpoukhot hema, banim lo ouman bam.  « car c’est une génération aux voies perverses, des enfants sans loyauté ».[1]

Dans ce marasme ambiant, il arrive qu’une lueur apporte une éclaircie, particulièrement bienvenue en ces jours si redoutables. Elle nous est apparue par surprise grâce à notre fils Ivan, qui a choisi de faire un voyage mémoriel et de retour sur les pas de sa grand-mère maternelle, ma mère Cerna Cleinerman Losner de mémoire bénie. Ce voyage aux confins de la Roumanie, la Moldavie et de l’Ukraine il l’avait projeté en cachette depuis longtemps, mais n’en avait pas fait grande publicité, jusqu’à ces derniers jours.

Très sceptique de mon coté, comme je l’avais été il y a 7 ans en 2019, lorsqu’il était parti en Algérie sur les traces de sa famille paternelle, je me suis demandé ce qu’il allait faire dans cette galère ? Mon père n’était pas plus convaincu. Et pourtant grâce à ce choix, et par procuration, j’ai vécu des moments très forts qui m’ont bousculée. L’un des plus bouleversants, fût celui où il a retrouvé la tombe de mon arrière-grand-père, David Klainerman z’’l, décédé en mai 1958 dans la ville de Dorohoï. Cet arrière-grand-père je peux même mettre un visage sur son nom, car il subsiste une vieille photo avec lui, mes grands-parents, ma mère et mon oncle qui date de 1947. Sur la photo figure un homme frêle, de petite taille et dotée d’une barbe quasi rabbinique.

Dorohoï fut peuplée par plus de 40% de Juifs avant 1939, 5820 pour être exact, aujourd’hui y vit encore une petite communauté juive de 50 âmes, dotée d’une belle synagogue rénovée et d’un cimetière juif bien entretenu.

Notre fils est aussi allé sur les traces consignées dans un livre biographique de ma mère, celles de la gare d’où ils ont été déportés en Transnistrie en 1941, ma mère avait 6 ans. Le camp de Transnistrie était un grand espace à ciel ouvert où les Juifs roumains ont été parqués pendant deux ans, où les hommes étaient envoyés aux travaux forcés et où on mourrait par milliers du typhus, de malnutrition et de mauvais traitements. 

A Ungureni, cette petite gare très bucolique sur les photos qu’il nous a envoyées, la colère d’Ivan était à son comble, c’était aussi la dernière étape de son court périple de 4 jours où il s’était rendu à Kishinev en Moldavie, et à Moghilev en Transnistrie et avait vu les modestes monuments à la mémoire de ces milliers de Juifs déportés et assassinés. Un autochtone se trouvait dans la gare, qu’Ivan n’a pas pu s’empêcher d’apostropher, aidé par google translate, il lui a raconté ce qu’il s’était passé dans cette gare, l’homme n’en avait aucune idée et était surpris d’être abordé par un étranger de passage, et lorsqu’Ivan a ajouté que les Roumains n’avaient rien fait à l’époque pour protéger les Juifs ni les sauver, il a levé les épaules dans une moue d’impuissance…qui a encore plus irrité notre fils !

Emus aux larmes lorsqu’il nous a raconté cet épisode, son père et moi nous sentions à la fois tristes qu’Ivan doive porter cette mémoire, d’autant plus lourde qu’elle est peu racontée et méconnue, et aussi fiers de notre fils, qui a pris tellement au sérieux ce travail de mémoire.

Et puis de nombreuses questions se sont bousculées dans ma tête : que fait-on de cette mémoire, est-ce qu’elle nous transforme ? en tire-t-on véritablement des leçons ? et qu’arrive-t-il si ce travail est occulté comme c’est le cas dans les anciens pays du bloc soviétique ? pourquoi seulement ceux qui sont concernés prennent ce travail de mémoire au sérieux ?

Dans le souvenir réside le secret de la rédemption disait rabbi Nahman de Brastlav. Connaitre ses racines et se souvenir, comme le dit le commentateur Pinhas Peli, est un processus par lequel nous acceptons et intégrons dans nos comportements les valeurs éthiques et les règles morales.

Soyons tous les défenseurs et ambassadeurs de ces valeurs morales et éthiques héritées de nos aïeuls, afin que ces règles soient intégrées par tous, pas seulement par les enfants et petits-enfants victimes de barbarie…

Chabbat shalom et hatima tova!


[1] Deut.32:20

Drasha Roch Hachana 5787 –KEREN OR, le 11 septembre 2026

Vous rappelez-vous encore l’affaire Barbara Butch ? Deux mois déjà : une éternité en temps médiatique, à peine un instant dans la longue liste des actes antisémites recensés depuis. En juillet 2024, après avoir mixé au centre du tableau « Festivités » de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, elle a reçu des insultes antisémites, lesbophobes, sexistes et grossophobes, ainsi que des menaces de mort, de torture et de viol. Deux ans plus tard, le 18 juillet dernier, une centaine de militants propalestiniens répondant à un appel au boycott soutenu par la section grenobloise de LFI ont interrompu son concert. Sifflets, insultes, jets de bouteilles : elle a dû quitter la scène. Ils lui reprochaient d’avoir soutenu la proposition de loi Yadan et de s’être produite, l’année précédente, à la résidence de l’ambassadeur de France à Tel-Aviv. Ces choix peuvent faire l’objet de débat ; rien n’autorise à transformer une artiste juive en corps collectif sommé de répondre d’Israël, puis en cible physique. Barbara Butch a annoncé qu’elle porterait plainte. À suivre…

Pourquoi vous parler de Barbara Butch alors que nous entrons dans une nouvelle année et que nous espérons laisser derrière nous les malédictions de l’année écoulée ? Parce que Roch Hachana n’efface rien. Ouvrir le grand livre de 5787 ne fait disparaître ni la haine ni notre responsabilité devant elle.כָּל בָּאֵי הָעוֹלָם עוֹבְרִין לְפָנָיו כִּבְנֵי מָרוֹן, « tous les habitants du monde passent devant Lui comme les fils de Maron »[1] ;

Déshumaniser consiste à retirer à l’autre son visage propre, le réduire à une étiquette, puis rendre cette étiquette responsable de tout ce que l’on hait. La personne n’est plus un interlocuteur dont on peut discuter les actes ; elle devient une catégorie qui autorise en quelque sorte l’agression et le considère parfois même vertueuse.

A contrario, comment définir notre humanité ? Qu’est-ce qu’être véritablement humain alors que nous célébrons symboliquement à Roch Hachana, la création du monde et celle de l’humanité ? Les rabbins s’étaient demandé s’il fallait créer l’homme, et nos textes conservent un désaccord, dans Bereshit Rabbah on peut lire : au moment de créer Adam, les anges se divisent. Le Hessed et le Tsedek disent : « Qu’il soit créé », puisqu’il accomplira des actes de bonté et de justice. La vérité et la paix répondent : « Qu’il ne soit pas créé », puisqu’il sera mensonge et discorde. Pendant qu’ils débattent encore, Dieu a déjà créé l’être humain, par hessed (amour fraternel) et mu par l’espoir que l’homme dans sa sagesse se bonifiera.

Comment l’être humain surgit-il dans notre bonne vieille Torah ? Yehuda Kurtzer, président du Shalom Hartman Institute of North America, propose de lire trois noms bibliques comme trois figures de l’humain : Adam, Ish et Enosh.[2] Adam est façonné de la adamah, le sol. André Chouraqui, de mémoire bénie, l’appelle le « glébeux ». Le deuxième récit le façonne avec la poussière de la terre et le souffle de vie ; le premier le dit créé בְּצֶלֶם אֱלֹהִים (be-tselem Elohim), à l’image de Dieu — un peu dans son « ombre » ? comme si l’hébreu autorisait ce joli glissement. Cette image ne rend pas Adam divin. Elle enjoint de traiter chaque être humain avec dignité.

La Mishnah Sanhédrin tire de la création d’un seul Adam une leçon saisissante : nul ne peut dire à l’autre « mon ancêtre est supérieur au tien ». Puis elle compare l’humanité à des pièces frappées par un même sceau. Un roi humain produit des monnaies identiques ; le Roi des rois marque chaque personne du sceau d’Adam, וְאֵין אֶחָד מֵהֶן דּוֹמֶה לַחֲבֵרוֹ , « et aucune ne ressemble à l’autre ». Voilà ce que la déshumanisation détruit ensemble : notre origine commune et la singularité qui empêche de substituer une personne à une autre[3].

Adam porte pourtant un pouvoir redoutable. Il nomme, transforme, invente ; il peut poursuivre l’œuvre de création. Mais la Torah place la limite au milieu même de la mission : Dieu dépose Adam dans le jardin לְעָבְדָהּ וּלְשָׁמְרָהּ, « pour le travailler et pour le garder ». Travailler nécessite de garder, créer de préserver et ne pas abîmer.[4] Le progrès technologique peut se transformer en idolâtrie, lorsque nous prétendons tout maîtriser — la nature, les corps, jusqu’à notre propre mortalité.

Les premiers chapitres de la Genèse racontent ce qui arrive lorsque cette limite cède comme dans l’épisode de la Tour de Babel où l’humanité veut se faire un nom qui atteigne les cieux. Ce qui ressemble fort à une tentation totalitaire.

Le deuxième nom, Ish, apparaît dans la rencontre. לֹא־טוֹב הֱיוֹת הָאָדָם לְבַדּוֹ : « Il n’est pas bon que l’humain soit seul. » Dieu lui donne un עֵזֶר כְּנֶגְדּוֹ, une aide qui lui fait face, qui peut aussi lui résister. C’est alors seulement que les mots אִישׁ et אִשָּׁה apparaissent ensemble. La relation commence ici sous la forme du couple ; elle ne s’y épuise pas. Surtout, elle ne garantit rien. Caïn a un frère et refuse d’en répondre : הֲשֹׁמֵר אָחִי אָנֹכִי, « Suis-je le gardien de mon frère ? » La question traverse toute la Torah : rencontrer l’autre ne suffit pas ; il faut accepter d’être responsable de ce qui lui arrive[5].

Un troisième terme apparaît avec le petit fils d’Adam : Enosh. C’est avec lui qu’on commença à invoquer le nom de Dieu ; Rachi lit un double sens dans le verbe employé הוּחַל (houḥal) qui veut dire à la fois débute et profane (hol). Le texte porte déjà l’ambivalence humaine. Enosh nomme l’humain fragile, mortel, qui ne dispose que d’un temps limité pour créer et se relier avant de retourner à la poussière.[6]

Adam, Ish, Enosh : trois figures bibliques qui forment une grammaire de l’humanité. Adam nomme la dignité et la puissance créatrice ; Ish rappelle qu’on n’est humain qu’en relation à l’autre ; Enosh inscrit cette puissance et cette relation dans le temps compté d’une vie. La puissance doit donc répondre de ce qu’elle garde, la relation de la personne qu’elle rencontre, et la mortalité de l’usage que nous faisons du temps.

Après les généalogies et Babel, la Torah nous conduit vers Abraham. La Mishnah enseigne qu’il fut éprouvé à dix reprises et « se tint dans toutes » les épreuves. Elle veut faire connaître son amour de Dieu ; elle ne nous oblige pas à transformer chacun de ses gestes en modèle. Le même Abraham qui ose demander à propos de Sodome הֲשֹׁפֵט כָּל־הָאָרֶץ לֹא יַעֲשֶׂה מִשְׁפָּט , « Le Juge de toute la terre ne ferait-Il pas justice ? », fait passer Sarah pour sa sœur afin de sauver sa vie au prix de sa sécurité, puis marche vers le mont Moriah pour sacrifier son fils Isaac, sans questionner Dieu. Les dix épreuves éprouvent aussi notre lecture : sommes-nous capables d’admirer Abraham sans esprit critique ? sans voir où mène une obéissance aveugle à ce qu’il croit être la parole divine ?[7]

En ce début de 5787, est-ce que l’humanité mérite sa couronne encore ? Est-ce que nos paroles préservent l’humanité d’autrui ? Est-ce que notre intelligence crée sans préserver ? Est-ce que notre fidélité à une cause nous rend incapables de demander justice ? Nous ne pouvons pas entrer dans la nouvelle année en faisant l’économie de ces questions, même si y répondre est un travail long et ardu.

Maïmonide entend dans le shofar cet appel : עוּרוּ יְשֵׁנִים מִשְּׁנַתְכֶם… וְחַפְּשׂוּ בְּמַעֲשֵׂיכֶם וְחִזְרוּ בִּתְשׁוּבָה  : « Réveillez-vous de votre sommeil, examinez vos actes et revenez par la teshouvah. »[8] Le shofar nous somme de devenir plus humain, et à considérer l’autre avec la même humanité.

Chabbat chalom, et chana tova oumetouka !


[1] Mishnah Roch Hachana 1,2

[2] Yehuda Kurtzer, « The Human Being and Our Possible Selves », Shalom Hartman Institute, 15 juillet 2026.

[3] Mishnah Sanhédrin 4,5

[4]Genèse 2,15.

[5] Genèse 2,18 et 2,23 ; Genèse 4,9-10 ; Mishnah Sanhédrin 4,5

[6]Genèse 4,25-26 ; Rachi sur Genèse 4,26 ; Psaumes 8,5-7.

[7]Pirkei Avot 5,3 ; Genèse 18,23-25 ; Genèse 22,11-12.

[8]Maïmonide, Mishneh Torah, Hilkhot Teshuvah 3,4.

Drasha Minha Yom Kippour 5787 – KEREN OR drasha dédiée à Georges Arfi z”l

Ashamnou, Bagadnou, Gazalnou, Dibarnou dofi…Nous avons fauté, nous avons trahi, nous avons volé, nous avons calomnié… voilà les premiers mots qui introduisent la longue litanie répétée lors des offices de selihot. 4 mots parmi les 24 au total d’un catalogue censé couvrir l’ensemble des fautes possibles et imaginables commises au cours de l’année écoulée, des fautes scandées à l’unisson dans toutes les communautés dans le monde.

Cette énumération, où l’on se frappe la poitrine avec le poing fermé, par sa répétition même et par ce geste rituel qui l’accompagne est censée susciter une prise de conscience, même furtive, n’y a-t-il pas une faute, voire quelques-unes auxquelles nous aurions succombé cette année passée ?

Le chiffre 24 n’est pas un hasard, il y a les 22 lettres de l’alphabet en ordre et 3 fois la dernière lettre ‘tav’. Dans un conte hassidique cité par Martin Buber, le rabbin Yizhak de Vorki aurait répondu à la question : « Pourquoi, le Jour du Grand Pardon, la liste des confessions des fautes est-elle classée par ordre alphabétique ? ». « S’il en allait autrement, nous ne saurions pas quand cesser de nous frapper la poitrine. Car il n’y a pas de fin à la transgression, ni de fin à la conscience de la faute, mais il y a une fin à l’alphabet. »

Répétée à 10 reprises pendant les offices de Yom Kippour, elle est apparue dans notre liturgie au 9ème siècle sous la plume du Rav Amram Gaon, rédacteur du premier siddour sépharade et premier siddour tout court, qui comprenait aussi des explications et prescriptions à propos de nos prières.

Déjà bien avant le Moyen Âge, il était habituel que nos textes utilisent la forme de l’acrostiche alphabétique. C’était et c’est toujours une forme privilégiée de la poésie hébraïque. On peut en trouver des traces dans la composition des psaumes (comme le ashréi), dans le livre des Lamentations composé de cinq chapitres dont 3 ont 22 versets qui commencent chacun par une lettre de l’alphabet et d’un chapitre composé de 66 versets où chaque verset commence à trois reprises par la même lettre de l’alphabet et un 5ème chapitre composé de 22 versets mais qui ne sont pas dans l’ordre de l’alphabet.

Cette forme d’écriture est là, d’abord, comme un moyen mnémotechnique de récitation d’une liturgie. Elle éveille ensuite notre curiosité, pour creuser et étudier l’herméneutique du texte. Ce motif est utilisé pour évoquer une liste exhaustive, d’une part des bienfaits de Dieu envers son peuple (ashréï), et en symétrie, dans d’autres textes, des malheurs qui se sont abattus sur lui, comme punition des fautes.

Dans certains textes bibliques cette forme présente des curiosités, comme une lettre manquante, le noun dans le Ashréï, ou une lettre en plus, le pé dans le psaume 34. Dans le vidouï cité plus haut c’est la triple répétition du tav qui interpelle. Que veulent dire ces manques ou ces surplus ? Les rabbins expliquent que le noun est la première lettre de nefila/la chute, il a été volontairement omis dans le psaume 145 pour ne pas troubler une liste de louanges à Dieu censés nous mettre en joie.

Nos Sages étaient très attentifs à l’utilisation de chaque lettre de l’alphabet, à l’écriture de chaque mot et en particulier du tétragramme, ce nom de Dieu imprononçable. Il était bien entendu pour eux, que les 22 lettres hébraïques étaient bien plus qu’un simple alphabet. Tout simplement parce que c’est le code d’une langue sainte, une forme d’algorithme sacré, dont la forme, les sons et la disposition n’est pas due au hasard. C’est avec ces lettres que Dieu a créé l’univers et tout ce qu’il contient.

Dès les premiers siècles de notre ère, les mystiques qui ont composé le sefer Yetzira ont perçu l’infinité de possibilités que représentait l’alphabet comme objet de méditation, d’élévation spirituelle et d’entrée en contact avec l’Eternel.

Selon le sefer Yetzira, chaque lettre de l’alphabet a des correspondances dans chacune des parties du corps, et notre cher Georges Arfi qui nous manque particulièrement en ce jour de Yom Kippour, était un fervent utilisateur de cette grammaire du corps, dont il savait jouer à merveille pour soigner nos petits et grands bobos.

Pourquoi diantre s’y intéresser aujourd’hui mis à part le fait que nos selihot sont composéespar ordre alphabétique ?  J’ai à cœur en ce jour particulier, d’éveiller les consciences de tous nos membres, y compris de ceux et celles qui seraient plus sceptiques et plus rationnels parmi vous…

Pour cela, j’évoquerai brièvement la théologie du professeur et rabbin Michael Marmur, qui a consacré l’an dernier un livre aux lettres de l’alphabet hébraïque, ‘Vivre les lettres’ (living the letters).  

Dans ce monde contaminé par la polarisation, il ouvre au pluralisme des idées et des voix. Dans ce monde qui est à nouveau très abimé par les guerres et par la déshumanisation, ce livre cherche à recréer du lien et cautériser les plaies.

Face à cela, le rabbin Michael Marmur nous rappelle que les lettres ont une fonction pédagogique. Dans le talmud, il est dit que les enfants eux-mêmes avaient mis au point des moyens mnémotechniques utilisant l’alphabet pour mémoriser certaines règles éthiques:[1]

Un ex parmi d’autres : Guimmel dalet signifie donner aux pauvres [guemol dalim].

Marmur nous dit surtout que le judaïsme libéral serait l’héritier des massorètes, ces sages du 8ème siècle qui ont vocalisé la Torah et lui ont donné son sens et sa grammaire. 13 siècles plus tard, dans toutes les synagogues du monde, on ne se contente pas de lire le texte vocalisé, c’est-à-dire de manière univoque. Mais on continue à lire la torah dans un rouleau non vocalisé, ce qui nous rappelle que les voyelles sont mobiles, que « chacun a un effort à faire pour comprendre ce que le texte veut dire pour lui »[2], ici et maintenant en l’actualisant. Et l’interprétation du texte reste vivante, comme le disait Marc-Alain Ouaknin inspiré par Emmanuel Levinas, « on peut lire aux éclats ».

Voici un exemple de la théologie de Michael Marmur en forme d’apéritif à sa pensée.

Pour la lettre aleph il a choisi le mot Aspaklaria, c’est une sorte de miroir transparent par lequel selon les Sages, les prophètes pouvaient avoir une vision claire de la parole et volonté divines. Selon un midrash cité dans son livre, les rabbins s’affrontent, les uns disant que seul Moïse avait une aspaklaria meïra, une lentille transparente et une vue claire, alors que les autres prophètes n’avaient à disposition qu’une aspaklaria lo meïra, opaque ou teintée. Une autre comparaison du même midrash, dit que Moïse ne voyait qu’à travers un seul miroir alors que les autres prophètes en employaient neuf différents…les rabbins semblent donner la préférence à une vision univoque alors que la possibilité subsiste d’avoir cette approche multifocale. La clarté immédiate face à une vision plus nuancée et en profondeur. Devinez laquelle a la préférence de l’auteur ?[3]

Je vous laisse découvrir les autres mots qu’il a choisis, les uns plus « croustillants » que les autres, clin d’œil au nom de son projet : ‘la théologie croustillante’, de celle qui laisse des morceaux entre les dents…et mettent du temps à être digérés.

Ce modèle théologique qui favorise la complexité et le pluralisme, à la fois multi vocal et multi strates, offre un chemin parmi d’autres pour se confronter à un monde devenu bien plus complexe.

Puisse cette année ouvrir de nouvelles strates et de nouvelles voix et voies dans nos vies, afin de rendre l’alphabet par lequel nous lisons ce monde plus intelligible.

Chana tova ou’gmar hatima tova!


[1] TB Shabbat 104a

[2] « Living the letters », Marmur, p35

[3] « living the letters », ibid p55

Drasha Deutéronome – l’étude de la Torah comme loi fondamentale, vraiment ? KEREN OR 17 juillet 2026

Alors que le 3ème épisode caniculaire marque une pause mon esprit un peu plus alerte reprend contact avec les nouvelles du monde, qui elles continuent à se déverser sans relâche…

Lundi dernier une nouvelle loi dite fondamentale a été votée à la Knesset. Elle déclare l’étude de la Torah ‘valeur fondamentale’ du peuple juif et de l’état d’Israël. Ainsi cette loi rend l’étude de la Torah supérieure à toute autre matière profane étudiée et ce dès l’école maternelle. Elle a été ajoutée aux 13 lois fondamentales précédentes, qui tiennent lieu de constitution à l’état hébreu depuis sa création.

En toute logique me direz-vous, un rabbin devrait se réjouir d’une telle nouvelle, or cela m’a fait frémir et m’a profondément inquiétée et attristée, comme nombreux de mes collègues de tous bords, car c’est une aberration de hiérarchiser ainsi les savoirs, alors que dès le moyen âge nos Sages avaient à cœur de s’enrichir de toutes les connaissances religieuses et séculières. On pense à Rachi, à Maïmonide, à Nahmanide et tant d’autres, tous à la fois savants dans l’étude de la Torah au sens large, mais aussi en philosophie et en médecine et parlant au moins deux langues étrangères. Ainsi, des siècles plus tard et après que le peuple juif a réussi, non sans d’immenses sacrifices, à fonder un état, il reviendrait en arrière, vers un monde plus étriqué où les jeunes générations seraient dispensées de l’étude des matières profanes ? quel monde prépare-t-on à ces jeunes ?

C’est aussi une catastrophe pour ce jeune pays bâti sur des valeurs de séparation de la religion et de l’état et de solidarité entre tous ses habitants. Chacun sait que ce vote est purement politicien et ne sert que les intérêts de la frange harédi de l’état qui refuse parfois violemment la conscription.[1] Car sous l’effet de cette loi, la Cour Suprême ne pourra plus obliger les ultra-orthodoxes qui étudient dans une yeshiva à prendre part à la défense de l’état d’Israël.

Une minorité très entreprenante, non seulement refuse de faire son service militaire et de participer à l’effort de guerre, mais impose ainsi sa vision de l’état d’Israël à l’ensemble de la population. Et c’est la première fois dans l’histoire du pays qu’une loi fondamentale repose sur une vision fondamentaliste de ce que devrait être cet état.

Deux récits et deux visions de l’état d’Israël se confrontent de manière de plus en plus virulente ces quatre dernières années. Un récit retourne aux origines de la création de l’état et s’appuie sur ses fondateurs laïcs et sur le texte de sa Déclaration d’Indépendance. Les défenseurs de cette vision souhaitent maintenir et protéger l’état de droit, l’égalité de traitement et une séparation entre religion et état. Un autre récit veut faire reposer l’état sur la halakha et une lecture messianique à la fois des textes de la tradition et de l’histoire récente.

Ce chabbat nous lisons aussi un récit alternatif de l’épisode des Explorateurs, que nous avons lu une première fois dans le livre des Nombres.

Rappelons rapidement le contenu de ce récit dramatique : 12 espions, représentant les 12 tribus sont envoyés pour explorer la terre de Canaan avant que le peuple ne s’y installe. Dans le livre des Nombres, dix d’entre eux reviennent avec un rapport négatif et montrent ainsi leur manque de confiance en l’avenir et en cette terre promise par Dieu. A cause de cette faute, toute une génération, dont son chef, périra dans le désert.

38 ans après, selon la chronologie du récit, Moïse raconte à nouveau le déroulement des faits, mais, étonnamment, le récit a changé.

L’exégète du 20ème siècle Nehama Leibowitz analyse côte à côte les 2 versions du récit des explorateurs et nous montre point par point les dissemblances. La première porte sur le donneur d’ordre de cette mission d’exploration. Dans la paracha Chelakh Lekha, c’est Dieu lui-même qui intime cet ordre, alors que dans notre paracha, Moïse nous dit que c’est le peuple qui en a pris l’initiative et a demandé son accord…

Dans la version du livre des Nombres, les explorateurs font partie de l’élite de chaque tribu. Alors que dans notre version, Moïse nous dit qu’un représentant par tribu a été désigné pour cette mission, sans spécifier ses qualités. Et tous les représentants reviennent avec un rapport négatif. Par conséquent c’est comme si tout le peuple était parti explorer la terre et porte la même faute…

Selon le commentateur Nahmanide, dans le Deutéronome, il s’agit de ne pas faire de distinction entre les hébreux, mais au contraire insister sur leur responsabilité collective, afin de ne pas reporter la faute uniquement sur les leaders, même si ces derniers les ont influencés. Qu’on soit influenceur ou influencé, on a sa part de responsabilité.

Les exégètes disqualifient l’étude de cette comparaison en disant qu’il s’agit de deux sources différentes d’un même récit. Mais laissons cette information scientifique de côté et regardons les enseignements que nous pouvons tirer de cette double lecture d’un même récit.

D’une part, cela nous rappelle que chaque évènement, du plus trivial au plus dramatique est vécu et interprété différemment par les différentes composantes du peuple, un peu comme aujourd’hui en somme. D’autre part, le facteur temps est à prendre en compte, plus le souvenir est ancien et plus il est susceptible d’être déformé par rapport à la réalité. Se pose ensuite la question de la responsabilité dans le cas d’une prise décision malheureuse : est-elle collective, ou bien repose t elle essentiellement sur les leaders ? Peut-on espérer alors qu’une nouvelle génération de leaders fera de meilleurs choix et changera le sens de l’histoire ?

Et enfin, il y a le choix qui nous est donné, à nous, des générations plus tard, lorsque nous lisons à notre tour ces récits dans la Torah, quelle est notre agentivité face à ces lectures ? Comment va-t-on appliquer ce verset essentiel : ‘lo bashamayim hi’, la torah n’est pas dans le ciel… elle est dans nos bouches et dans nos cœurs, elle est-ce qu’en fait chaque génération et nous avons le choix d’en faire un arbre de vie ou un étau qui nous enserre et nous étouffe…

Espérons qu’une nouvelle génération de leaders se lèvera bientôt et pourra défaire les lois iniques qui sont en train d’être votées pour revenir à une hiérarchie des valeurs respectueuse de tous les savoirs et surtout du sang versé par les jeunes soldats morts pour la sécurité du pays, une hiérarchie fidèle à la vision intemporelle des pères et mères fondateurs.

Ken yhie ratzon,

Chabbat shalom,


[1] https://fr.timesofisrael.com/conscription-8-blesses-lors-dune-manifestation-haredi-qui-degenere-pres-de-tel-aviv/

Drasha Pinhas – au royaume du féminisme, KEREN OR 3 juillet 2026

« Au royaume du soutien-gorge », c’est le nom français d’un documentaire israélien de Michal Cohen, qui est diffusé depuis plus de 6 mois sur Arte. Merci à Yossi et Lila qui ont attiré mon attention sur ce documentaire.1

Un documentaire au contenu à la fois exceptionnel – car ce sont des sujets qu’on n’aborde jamais et banal – car cela parle du quotidien des femmes, des femmes de tous milieux et de toutes les composantes de la société israélienne parlent de leur intimité dans les cabines d’essayage de ce magasin de soutien-gorge de Yaffo, qui est tenu par deux femmes formidables.

Noa’s le nom du magasin, voit défiler tous les jours, des femmes harédis, ou athées, juives, arabes ou philippines, des très jeunes filles ou des femmes matures, elles rentrent dans cette boutique comme si elles couraient à l’abri, vers un lieu sécure sans jugement et surtout un lieu de partage de ce qu’elles vivent ou ont vécu. Certaines relatent le harcèlement banal de rue, ou à l’armée, d’autres les opérations, pour agrandir ou réduire les seins, le cancer et ses cicatrices ou amputations. D’autres encore racontent la violence du père, du frère ou autre mari, une relation abimée avec leur mère ou leur fille, ou au contraire leur lien fusionnel, elles parlent de leurs craintes et angoisses face à la vieillesse, …Elles parlent aussi de politique : de la guerre, du pays et de son avenir. Des plus triviales aux plus graves, toutes les discussions et émotions se déversent dans ce lieu, dans l’intimité d’une cabine d’essayage où même les deux responsables du magasin partagent leurs secrets.

Un confessionnal, un lieu de pure vérité, ce film mériterait qu’on lui consacre une séance d’étude : réflexion sur ce que vivent les femmes dans un pays gangréné par la violence, ou encore lesté par le poids de la tradition et de la religion…réflexion tout simplement sur les relations femmes-hommes en 2026 !

En France, en ce moment même une nouvelle loi dite globale de lutte contre les violences sexistes et sexuelles est étudiée depuis décembre dernier à l’Assemblée Nationale. Près de 10 ans après le début du mouvement #metoo, et 5 ans après les révélations de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE), ces violences longtemps ignorées ou minimisées, sont apparues dans une lumière crue et des révélations plus sordides les unes que les autres font la une de l’actualité tous les jours.

Les violences physiques sont précédées, la plupart du temps, par des violences morales dites sexistes, des millénaires de mépris, de mise à l’écart, de déconsidération, la gente féminine étant reléguée à un statut inférieur, et devant être sous la tutelle d’un père puis d’un mari, mais sans existence autonome propre et ce quelle que soit la société d’où elles sont issues, aussi bien en Orient qu’en Occident. Même si en Occident les femmes ont fait leur révolution et la loi a évolué ces 50 dernières années, il persiste des réflexes patriarcaux, qui nécessitent encore des législations globales donc…

L’épisode des cinq filles de Tzelophéhad, arrive comme une bouffée d’oxygène dans une marée biblique patriarcale. L’histoire apparaît au milieu de la paracha qui traite du recensement des douze tribus, avant l’attribution des parcelles de terre à chacune d’entre elles. Dieu déclare que la terre doit être distribuée proportionnellement au nombre d’adultes mâles de chaque tribu. Mais les filles de Tzélophéhad ne comptent pas dans ce recensement. Ces cinq filles restées orphelines et sans frère, ni hommes dans la famille, n’ont droit à aucune terre selon la loi biblique sur l’héritage. La règle générale dans la Bible est qu’une femme ne peut pas hériter d’un homme. Alors, elles viennent plaider leur cause devant Moïse et lui demandent de changer la loi et réparer cette injustice. Les cinq filles s’appellent Mahla, Noa, Hogla, Milka et Tirza.

Moïse a oublié sa loi sur le sujet, Dieu, étonnamment, est d’accord : oui, leur cas est juste, la loi doit être réformée, lorsqu’il n’y a aucun héritier mâle, alors les femmes peuvent hériter.

Plusieurs chapitres plus loin, cette décision est remise en partie en question par les frères du père qui affirment que la terre doit rester au sein de leur tribu, celle de Manassé. Pour cela, les filles de Zelophehad ne pourront hériter de leur parcelle que si elles se marient au sein de cette même tribu.

La démarche des cinq filles de Zelophehad est commentée dans le midrash qui explique que ces héroïnes ont fait preuve de nombreuses qualités : d’abord leur perspicacité de s’en être remises à Dieu, plutôt qu’aux hommes, qui est capable de davantage de compassion.[1]

Puis, elles ont su se montrer solidaires et agir de concert, elles ont su coopérer, à égalité les unes avec les autres. Enfin, selon le talmud[2], ces cinq femmes ont fait preuve d’une grande sagesse, parce qu’elles ont su saisir le bon moment pour s’exprimer et utiliser le bon argument : en mettant en avant leur motivation qui était la perpétuation du nom de leur père. Tenaces, vertueuses, justes, habiles, sages et perspicaces, et surtout courageuses, que de qualités sont nécessaires pour être enfin écoutées !

En ce chabbat où une jeune fille – et quelle jeune fille – se présente devant nous tous pour célébrer sa bat mitsva et affirmer sa foi dans l’éthique juive et dans l’avenir, Jessica tu ne pouvais pas mieux tomber que sur ces 5 modèles féminins qui font basculer la loi et qui sont une preuve vivante du fait que la révélation divine n’est pas figée une fois pour toutes mais est un processus continu, une révélation renouvelée à chaque génération.

Mais la loi connait des va et viens, des allers et retours et des détours, comme un pendule qui avance et recule. Par conséquent pour ne pas subir de nouveaux reculs, restons vigilantes et vigilants, le sort réservé aux femmes dans nos sociétés est fragile et doit en permanence être protégé, et gravé dans la loi. Nous comptons tous et toutes sur toi Jessica, car toi comme ta sœur Evie, vous faites partie de cette génération montante qui devra continuer à se battre pour que nos droits soient respectés, et continuent à progresser. Chère Jessica à toi et ta famille, un grand mazal tov !


[1] Sifrei Pinchas, 133

[2] Talmud Baba Bathra 119b

  1. https://www.arte.tv/fr/videos/124449-000-A/au-royaume-du-soutien-gorge/ ↩︎

Drasha Kora’h – le pouvoir et le bâton – 12 juin 2026 Bat Mitsvah Avinoam Ofer

Il est de tradition que les rois et autres monarques s’entourent de symboles de puissance. Le plus ancien d’entre eux qu’on retrouve dès l’Antiquité en Egypte est le sceptre que le Pharaon portait avec lui à chaque occasion. Le sceptre a la forme d’un bâton surmonté d’une tête d’animal du désert et muni d’une fourche ouverte à sa base, qui pourrait symboliser les pattes de cette créature. L’association du sceptre avec le pouvoir divin a peut-être été influencée par la croyance selon laquelle les dieux utilisaient de tels objets pour maintenir l’ordre (maat) et réprimer le chaos (isfet). Ce symbole de l’Égypte antique au 3ème siècle avant notre ère, était étroitement associé à des dieux comme Anubis (dieu de la momification) et Osiris (dieu de l’au-delà), reflétant ainsi ses origines divines.

Dans la Torah un des plus fameux épisodes impliquant un baton maté en hébreu apparait alors que Moïse est un simple berger et son bâton ne lui sert qu’à faire avancer ses moutons et autres brebis. Il va vite prendre un rôle autre puisque c’est à travers ce fameux bâton que Dieu va se manifester et lui montrer de quoi Il est capable. Ainsi, le bâton va se transformer en serpent, puis transformer l’eau du Nil en sang, ou faire gagner à Moïse et au peuple une guerre contre les Amalécites entre autres. L’Eternel va doter Moïse, ce simple berger, d’un rouakh Elohim, d’un esprit divin, qui se matérialise aussi dans cet attribut.

Le terme maté apparait pas moins de 251 fois dans la Bible, et 17 fois dans le court extrait de la Torah que nous venons de lire ! On ne peut rester indifférent à tant de répétitions, et cela aiguise notre curiosité …

Dans notre paracha, le maté est utilisé comme synonyme de tribu…chaque tribu a un bâton qui la représente avec ses armoiries en quelque sorte. Et ce sont ces bâtons qui vont départager les tribus et être mis à l’épreuve divine. La réponse devra être visible de tous: est-ce que la cause de Korah et sa suite est juste ? Est ce qu’il faut instaurer davantage de démocratie et répartir le pouvoir comme Korah semble le demander ? ou bien, assiste-t-on à une lutte de pouvoir avec fort arguments démagogiques de la part de Kora’h et sa clique ? Ont-ils juste « donné des bâtons pour se faire battre » ?

Pourtant, le premier récit impliquant un bâton apparait dans la Genèse, et là aussi un de nos illustres ancêtres, Yehouda, va donner un bâton à Tamar « pour se faire battre ». Rappelez-vous : Tamar se fait passer pour une prostituée pour séduire Yehouda car il lui refuse le droit au lévirat, c’est-à-dire à épouser un frère célibataire après la mort de son premier époux, fils de Yehouda. Et l’intrigue, très élaborée de Tamar réussit, Yehouda après avoir consommé la relation, lui laisse un bâton à sa demande un et quelque temps plus tard, elle viendra, enceinte de Yehouda, réclamer son dû, munie de ce bâton comme preuve de ce qu’il s’était passé…

Ainsi le bâton comme le pouvoir ont changé de main, et ce transfert a permis de restaurer la justice.

Le rabbin et commentateur russe du 19ème siècle Malbim rappelle qu’il existe en réalité trois mots en hébreu pour désigner un bâton. Le premier est « Makeil », qui désigne une verge servant à fouetter les animaux. Le deuxième est « Mish’enet », une canne sur laquelle on s’appuie pour se soutenir. Le troisième est « Maté », un bâton, symbole d’autorité à l’instar du sceptre d’un roi.

Un très beau commentaire du rabbin Norman Lamm qui date de 1961 utilise cette distinction pour définir trois types de leadership. Voici ce qu’il dit :

Le Makeil, ou verge, est le symbole du dirigeant avide de pouvoir qui mène son peuple sans pitié. Le Mish’enet, ou canne, représente le parasite égoïste et intrigant qui s’appuie sur le public pour servir ses propres intérêts. Enfin, il y a le Maté, qui vient du mot « Noteh », et signifie « tendre » – une allusion à la fois au fait de tendre les mains pour aider le peuple et à celui de montrer de nouveaux horizons. Alors que le Makeil dicte sa loi et que le Mish’enet exploite le peuple, le Maté le guide. Le modèle du Makeil comble un désir psychologique de pouvoir et celui du Mish’enet ceux de la richesse et de la renommée, le modèle du Maté ne satisfait pas les besoins du dirigeant, mais ceux du peuple. »

On voit ainsi que ce simple attribut peut devenir un symbole fort de la manière de diriger un peuple, et orienter son avenir. En cette période chaotique, où nous regardons à l’horizon à la recherche de véritables leaders capables de générosité et d’altruisme, et aussi de vision d’avenir, nous prions pour qu’une nouvelle génération de leaders « agisse avec sagesse en faveur de tous ses citoyens » mais aussi pour le bien de l’humanité entière. Ce sont les paroles de la prière que nous disons pour Israël et pour la France…

Chère Avinoam, tu représentes cette nouvelle génération et t’accompagner à ta bat mitsva m’a permis de voir à quel point ton esprit était affûté et prêt à relever des défis. Ton questionnement et ta réflexion profonde sur des thèmes difficiles prouve que tu as déjà la maturité pour prendre des responsabilités à ton niveau et plus tard qui sait ? tout est ouvert ! Puisses-tu peux accomplir tout ce à quoi tu rêves et avec ton bâton de pèlerin aller à la conquête du monde et d’un avenir meilleur, car nous avons ardemment besoin de jeunes comme toi et ta sœur Maya ! mazal tov à toi et toute ta famille !

Shabbat shalom et hodesh tov!

Drasha Behaalotekha – Schmattes et judaïsme, KEREN OR, 29 mai 2026

Les boomers de la génération Tapie se souviennent de l’engouement dans les entreprises pour la conduite du changement. C’était la grande époque des fusions acquisitions, des regroupements et des mutations que cela occasionnait, souvent accompagnées de restructurations, de plans sociaux mais aussi de développement personnel, et de remise en question des jeunes managers. On s’adonnait contraints et forcés à des stages en pleine nature qui comprenaient conduite sur glace, spéléologie et autres exercices de team building, qui mettaient à rude épreuve nos nerfs déjà fragiles à défaut de consolider les liens d’équipe.

Cela m’est revenu à l’esprit en lisant le livre du journaliste Guillaume Erner, qui, avant d’être la star des ondes du matin de France Culture, avait été le directeur du développement de la City, marque de prêt à porter au succès aussi fulgurant qu’éphémère, entre 1990 et 2001, date de leur dépôt de bilan. Le livre Schmattes sent un peu la naphtaline d’un temps révolu.

Toute une époque, où, de mon côté, j’avais été, entre autres, responsable de région chez leur concurrent : Etam, et où je vivais aussi à 100 à l’heure, au rythme des collections, de la mise en place de ce qu’on a depuis appelé la fast fashion. Car ces chaînes de distribution avaient dû rapidement se remettre en question, bouleversées par l’arrivée de Zara et consorts. Cela impliquait par exemple des remodelages couteux et à marche forcée des magasins et des réimplantations jusqu’aux petites heures du matin… que ne fallait-il pas faire pour séduire les clientes et battre les records de chiffre d’affaires ?

Ce monde de la mode à prix bas, a été le symbole du tourbillon des années 1980/1990, car il fallait s’imposer à tout prix, en écrasant si possible les concurrents, dans une lutte à mort pour réussir. Il m’a laissé un goût un tantinet amer, car l’objet de mode jetable avait pris le dessus sur toute autre considération humaine.

L’homme et la femme sont ainsi faits que, parfois même après avoir vécu des périodes qui n’ont rien de glorieux, ils ressentent une odeur et un goût embués de nostalgie, les fameux « c’était mieux avant ».

C’est le cas aussi de nos chers hébreux qui déambulent depuis deux ans dans le désert et se plaignent et ronchonnent entre eux. On le sait le peuple hébreu a la plainte facile et chevillée au corps. Ces ronchonnements sont très répétitifs, ils surviennent à 15 reprises entre les livres de l’Exode et les Nombres.

Cette fois, les hébreux se plaignent sous la tente, chacun auprès des siens, et ce murmure est si peu discret que Moïse s’en rend compte et se plaint à son tour auprès du Très Haut.

Le peuple se languit de la nourriture qu’il dégustait en Egypte…Cela peut nous faire sourire, car ils ne meurent pas de faim, ils ont la manne tous les jours. Alors de quoi se plaignent-ils exactement ? Et qui rouspète parmi eux ? Pourquoi cette nostalgie pour un pays où ils ont été maltraités ? Et pourquoi cela se concentre sur la nourriture ?

Humer en rêves poissons, concombres, poireaux, oignons, ail et autres pastèques les transportent en un instant vers ce passé idéalisé. Imaginer leurs couleurs, et leurs formes variées, les fait saliver alors que la manne, elle ressemble à un alicament, bon pour la santé mais peu désirable.

La Torah nous pointe du doigt les précurseurs de ces murmures malveillants, ce ne sont pas vraiment les hébreux mais ceux qu’on qualifie d’assafssouf, un hapax, qui veut dire un ramassis d’étrangers, d’Egyptiens qui se sont joints aux hébreux lors de leur fuite, se plaçant sous les ailes protectrices du Dieu d’Israël, impressionnés surement par sa force et ses prodiges. Et à présent, cette multitude mêlée regarde en arrière et semble avoir des regrets…ce faisant, ils endoctrinent aussi leurs compagnons de voyage, et la grogne monte. Peut-être que leur nostalgie pour la nourriture égyptienne n’est qu’une fausse barbe ? Selon le midrash, le peuple se plaint en réalité de tous ces nouveaux commandements qui leur pèsent et compliquent leur vie.[1] En Egypte ils étaient certes des esclaves, mais ils n’étaient soumis à aucune règle de vie. A présent, ils doivent respecter toutes sortes d’interdits… un code qui leur rend la vie encore plus difficile.

Ce peuple de sédentaires est devenu, par la force des choses, nomade, sans attache, errant dans le désert. Ils marchent cahin caha sur du sable mouvant, et dans un environnement pour le moins inhospitalier, ils ne sont pas prêts à tous ces bouleversements et même si la nourriture tombe du ciel, combien de temps cela va-t-il durer ? il faut certes avoir la foi chevillée au corps pour continuer ce voyage. Ils se rassurent et sont solidaires dans la plainte, et trouvent, comme il se doit, un bouc émissaire : Moise d’abord et Dieu ensuite.

Les hébreux vivent un deuil dans le désert, un deuil certes symbolique, mais un deuil quand même, où colère et déprime alternent, et face à eux Moïse ne sait plus que faire. La plainte les rend solidaires, car on n’est jamais aussi unis que lorsqu’on partage une même colère.

Seul Dieu qui n’est pas soumis aux états d’âme humains et se pose en rempart, et réagit avec une extrême fermeté …il leur donne de la viande, jusqu’à ce qu’ils en soient écœurés, la leçon est sévère. Car ce peuple doit accepter le changement, ou plutôt cette révolution à 360 degrés. 

La révolution de la liberté a un prix : vivre sans ses anciens repères, accepter l’inconnu, voire l’insécurité, et profiter de ces pérégrinations pour méditer et amender son comportement. Le désert dans lequel ils déambulent les y invitent.

A KEREN OR aussi la conduite du changement qui va affecter en premier lieu notre Talmud Torah à la rentrée mais aussi tous les fidèles de la synagogue suscite parfois murmures et plaintes …chaque changement est un deuil de ce que l’on a connu. Il faut prendre nos membres par la main et les mener vers cette terre inconnue, les convaincre ! Mais n’oubliez pas que les administrateurs et nous rabbins, sommes à votre écoute, et répondrons à vos interrogations avec dans la joie et la bonne humeur !

Chabbat shalom !


[1] Sifrei Bamidbar 87 :1

Drasha Hol Hamoed Pessah – quand on n’a que l’amour…KEREN OR 3 avril 2026

Notre ami Dror nous a récemment présenté de manière brillante la fameuse sculpture géante composée des 4 lettres qui forment le mot AHAVA, aleph hey beit et hey – amour en hébreu. Cette sculpture date de 1977 elle est l’œuvre de l’artiste américain Robert Indiana. Il a précédemment conçu en 1966  la sculpture Love avec ses trois couleurs vives : vert rouge et bleu et son O penché qui est aussi fameuse dans le monde de l’art et figure à New York.

Robert Indiana est un artiste non-juif qui par ce travail artistique « rend hommage, comme il le dit sur son site, à l’évêque James A. Pike et illustre l’importance que revêt l’aspect spirituel de l’amour pour Indiana. Pike, qui est décédé dans le désert israélien et pour lequel Indiana a travaillé à la cathédrale Saint-Jean-le-Divin de New York, a largement influencé l’engagement de l’artiste envers le thème de l’amour et la manière dont il l’aborde. »

Posée au milieu du jardin du musée d’Israël à Jérusalem, cette sculpture interpelle par ses dimensions 3,65 x 3,65 m , le matériau utilisé : fer brut, et la composition 2 lettres AH superposées sur 2 lettres VA qui se lisent à la verticale et à l’horizontale. Chacune des lectures produit du sens : l’aleph beth peut se lire comme ah ba, soit le début de l’alphabet équivalent du B’a ba en français. Le AV de père et double HEY – lettre symbolisant Dieu – peut aussi se lire comme : l’amour du père Eternel.

Cette œuvre monumentale nous transmet de multiples messages à nous Juifs en cette période de Pessah et de guerre : l’amour est ce qui fait tenir ce monde, comme cette œuvre, il est carré et stable, il est massif aussi. Accessible et lisible de tous cotés, rien ne doit obstruer sa vue. Comme l’œuvre, l’amour se vit au quotidien: clin d’œil à ses dimensions 365/365 cm (hasard ?),  le nombre de jours de l’année. Un amour immanent et transcendant à la fois.

Pessa’h marque la saison des amours, non seulement parce qu’il tombe au printemps et en période d’éveil de nos sens mais parce qu’il est associé dans la liturgie juive à l’un des plus beaux textes de notre tradition, appelé le ‘saint des saints’ par rabbi Akiva, c’est le chant des chants, ou cantique des cantiques.

Bien que les rabbins se soient beaucoup interrogés sur son intégration dans le canon biblique, car trop érotique et subversif pour des oreilles chastes. Il aura fallu le réinterpréter d’abord et considérer ce texte comme une métaphore de l’histoire d’amour entre Dieu et son peuple et non comme une simple histoire d’amour entre mortels.

Et pourtant…je souhaite défier un peu cette interprétation en vous proposant une lecture inverse : n’est ce pas l’amour humain qui sert de modèle à l’amour divin et non l’inverse ? ne faut-il pas avoir expérimenté la beauté et la pureté d’une histoire d’amour, sa complexité, sa course poursuite érotique, son lyrisme, la poésie qu’il insuffle à la vie et en chacun et chacune ? Pour toucher du doigt ou de l’oreille la beauté du texte, voici quelques versets que le personnage féminin adresse à son bien aimé et vice-versa.

Vois tu es beau mon bien-aimé, oui tu es doux,

Oui notre lit est verdoyant;

Pareil à un pommier parmi les arbres de la forêt,

Ainsi est mon ami entre les garçons.

J’aime à m’asseoir à son ombre, Et son fruit est doux à ma bouche,

Et son fruit est doux à ma bouche.

Tes branches sont un verger de grenades

Avec des fruits de douceur,

Des hennés et des nards.

[…]

Que mon bien-aimé vienne dans son jardin

Et qu’il en savoure les fruits.

Nous nous lèverons matin vers les vignes

nous verrons si la vigne a fleuri ;

Si ses fleurs se sont ouvertes,

Si les grenades sont en fleur.

C’est là que je te donnerai mes jouissances à toi.

Qui est celle qui monte du désert,

Prenant appui sur son ami ?

Sous le pommier je t’ai éveillé ;

Là ta mère t’a donné naissance là celle qui t’a mise au monde a donné naissance.[1]

Ecoutez ces paroles de femme et d’homme libres, libres d’aimer et de désirer, et de l’exprimer par des mots poétiques et simples, n’est-ce pas un texte d’avant-garde qui aurait pu être écrit à notre époque ?

Ce chant nous fait rentrer sans ambages dans le monde de l’amour véritable, non pas un amour qui cherche à posséder, réifier l’autre et prendre le pouvoir, mais un amour fait de cet équilibre instable, de danse et de va et viens, qui est à la fois sur de lui et empli d’insécurité…  c’est une expérience de l’infini, de la vraie beauté de ce monde, de son sens.

L’amour nous fait voir le monde différemment et inversement le monde, à travers le maitre de l’Univers, nous voit aussi différemment par le prisme de l’amour, l’alliance passe aussi par ce très beau sentiment.

Elie Wiesel nous a laissé en héritage ces paroles à méditer :

« Le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence. Le contraire de l’art n’est pas la laideur, c’est l’indifférence. Le contraire de la foi n’est pas l’hérésie, c’est l’indifférence. Et le contraire de la vie n’est pas la mort, c’est l’indifférence. »

L’amour on en a plus que jamais besoin en cette période qui est marquée par son éclipse partielle, mais pas totale, à nous de le réincarner et réenflammer, par nos actes quotidiens. Car l’amour cela commence par des gestes de solidarité et de générosité, la sortie d’une certaine routine et léthargie, alors que l’amour est en résumé une éclipse de soi au profit de l’autre.

Osons opter pour l’amour en cette période de Pessa’h et tout au long de l’année, faites-en une œuvre majestueuse, solide et qui soit vue de tous, c’est subversif, c’est vital !

Hag saméah et shabbat shalom !


[1] Cantique des cantiques, extraits 1:16 ; 2:3 ;  7:13, ; 8:5 (traduction H. Meschonnic)

Drasha Vayikra – Sticker land KEREN OR 20 mars 2026

En novembre dernier, j’ai eu la chance de retourner en Israel, pendant cette courte fenêtre de paix qui a duré 6 mois.  J’ai été frappée alors par la quantité de stickers à la mémoire de soldats ou jeunes morts depuis le 7 octobre collés dans les gares, les abribus, les distributeurs automatiques, les réverbères et autres murs.

Jusqu’au 7 octobre, c’était une manière prisée par les Israéliens d’afficher des slogans sur leur voiture, ou dans l’espace public, pour montrer leur adhésion à ou rejet de telle ou telle cause, et leur appartenance à telle ou telle ‘tribu’. Cette manie israélienne avait même été illustrée par une fameuse chanson ‘shir hasticker’ du groupe hadag nahash en 2004.

Depuis le début de la guerre, ces stickers sont devenus un véritable mémorial pour tous ceux qui sont morts au combat mais aussi lors du festival Nova à Reïm. Ces autocollants sont devenus des porte-drapeaux d’une jeunesse sacrifiée pour défendre leur pays. Lorsqu’on prend le temps de s’arrêter pour regarder la photo du jeune souriant et lire les courts textes à sa mémoire, parfois très spirituels, d’autres fois plus mystiques, ou vengeurs, on est frappé au ventre par la douleur mais aussi par leur force, car en dépit de la perte irremplaçable et si injuste de milliers de jeunes dans la force de l’âge, les proches qui ont collé ces stickers ont une conviction : leur mort en forme de « sacrifice » n’est pas vaine et mènera à la victoire finale…

Le sens plus profond de ces stickers, et leur lien avec la notion de sacrifice m’ont interpellé cette semaine en écoutant un podcast du Shalom Hartman à Jérusalem. Ces podcasts représentent pour moi une bouée de sauvetage depuis plus de deux ans, ils m’accompagnent avant de dormir, sous la douche et m’offrent une fenêtre pour regarder au-delà, vers l’horizon.

Elana Stein Hein interviewait un de ses homologues, le professeur David Dishon. Ce dernier a perdu un de ses petits-fils Eitan Dishon z’’l en novembre 2023 à Gaza. Et Elana l’interrogeait sur ce que représente pour lui cette perte, peut-on parler de sacrifice ?

Qu’est-ce qu’un sacrifice, korban en hébreu et est-ce possible de parler de sacrifice à propos d’un soldat mort au combat ?

Le professeur Moshé Halbertal, écrivain et philosophe israélien a dédié un livre à la notion de sacrifice. Il distingue trois catégories : « le sacrifice à » qui est une offrande religieuse, la deuxième catégorie est une notion plus moderne qui n’existe ni dans la Torah ni dans les textes médiévaux de « sacrifice pour », c’est un don, un abandon pour une cause supérieure : don de son confort, don pour ses enfants, don pour un pays etc. Et enfin, le mot korban en hébreu moderne signifie aussi victime, et on parle des korbanot milhama victimes de la guerre, ou teror d’actes terroristes.

Selon la vision du monde de chacun, les jeunes tombés au combat ou lors d’actes terroristes rentreront dans la catégorie du « sacrifice pour » (notion éthique) ou dans celle plus prosaïque de victime de guerre. Mais, ceux qui ont une vision messianique de cette guerre n’hésiteront pas à qualifier ces sacrifices de religieux, ce qui est particulièrement choquant…David Dishon frappé dans sa chair a formellement rejeté cette catégorie religieuse, mais il ressentait le caractère sacré de ce sacrifice, de ce don de son petit-fils, de son dépassement de lui-même pour une cause supérieure. Eitan Dishon était un bon vivant, engagé auprès de la jeunesse, érudit en Torah qu’il avait étudié en Yeshiva. Il avait choisi une unité combattante et fait preuve d’héroïsme.

Mais revenons aux sacrifices tels que décrits dans la Torah. Au début de Vayikra, ils sont définis, classés et leur préparation est minutieusement détaillée. Ce cérémonial sacrificiel hautement symbolique, qui, comme son nom l’indique, a pour but de rapprocher les hébreux de l’Eternel, représente aussi un acte très cruel envers les animaux. Pour certains chercheurs, sa finalité est une forme de substitut à la violence. Pour d’autres commentateurs, faire des offrandes et sacrifier une catégorie d’animaux à Dieu, à certains moments et dans un ordre défini, est de nature à rassurer les humains que nous sommes, sur le fait que ce monde est ordonné et a un sens.

Non, les enfants morts/sacrifiés lors de guerres n’apportent aucun ordre à ce monde, mais sont plutôt la preuve de son tohu bohu permanent pour reprendre l’expression biblique. Rien ne rapproche moins de Dieu que de « sacrifier » des jeunes gens et jeunes filles !

Les stickers ont saturé l’espace et sont un témoignage visuel, bien que très éphémère de l’ampleur du sacrifice consenti par notre peuple et en premier lieu ses jeunes, pour une guerre qui n’a toujours pas abouti ‘à la victoire finale’. Cette jeunesse sacrifiée représente la première ligne de notre peuple, en deuxième ligne il y a nous, les Juifs de la diaspora.

La brutalisation du monde politique s’accompagne, on ne sait par quel tour de passe passe, par une montée vertigineuse de l’antisémitisme au sein même des partis. C’est accablant de voir qu’à l’occasion d’élections locales, ce sont les citoyens juifs qui sont sacrifiés sur l’autel des compromis politiques. Ceux qui refusent ces compromis politiciens, nous apparaissent tout à coup comme des héros ! … ces saillies antisémites doivent être extirpées des partis qui les laissent prospérer, Malheureusement, ce ne sont pas des anomalies éphémères et cela abime notre démocratie.

Ne tombons pas nous même dans le piège de cette spirale infernale de l’invective, du rejet et de la haine de l’autre, tentons de résister avec des mots, en maintenant un dialogue ferme et juste, partout où nous sommes amenés à interagir avec notre prochain.

Ken Yhié ratzon, Chabbat shalom, bon vote et bons préparatifs de Pessa’h !

Drasha Bechala’h –KEREN OR, 29 janvier 2026

Shirou l’adonaï Shirou shir hadash, shirou l’adonaï kol haAretz, ce verset du psaume 96 accompagne joyeusement l’office de kabbalat shabbat depuis le 16ème siècle. Chantons à l’Eternel un chant nouveau, que toute la terre chante à l’Eternel !

Ce chabbat pourtant, nous lisons dans la Torah un chant très ancien, qui, curieusement, n’a jamais été aussi actuel : Le cantique de la mer des Joncs. Selon les biblistes c’est un des plus anciens textes de notre canon biblique, un cantique à la gloire de Dieu et des hébreux sortis victorieux d’une bataille sans armes ni soldats, entièrement menée par le ish milhama, le maître des armées l’Eternel en personne qui a permis aux hébreux de vivre ce miracle :  passer à pied sec d’une rive à l’autre.

Le chant d’allégresse, le chant de victoire, souvent composé par des femmes, contraste  avec l’épisode sanglant vécu, mais le chant unifie, il allège nos cœurs meurtris par l’angoisse et par la perte d’un monde englouti, et il glorifie non pas les soldats, mais cette force invisible qui a permis le passage d’une rive à l’autre.

On a entendu peu d‘explosions de joie, peu de chants de victoire après l’ultime épisode qui manquait pour clôturer la paracha des hatoufim, l’épisode des otages. Une certaine discrétion, un recueillement a accompagné le corps de Ran Gvili qui rentrait de Gaza enfin. Tout un peuple était inconsciemment d’accord : il ne s’agissait pas vraiment d’ une victoire militaire, mais plutôt d’une victoire bien plus exigeante : la victoire spirituelle ! Celle qui avait permis à une armée soutenue par le peuple, de tenir sa promesse, envers et contre tout : ne laisser aucun otage, mort ou vivant en terre ennemie.

843 jours sont passés, un chant nouveau peut être chanté après la sombre période vécue, après qu’Israël ait échappé à un danger existentiel. Ce chant nouveau qui reste à écrire, gageons qu’il transporte avec lui symboliquement tous les murs qui se sont dressés face au peuple juif, toutes les mers prêtes à nous engloutir et aussi face à cela, tous les Justes, toutes les mains providentielles qui se sont tendues, ouvertes et levées pour nous sortir des pièges qui devaient se refermer sur nous tous.

Ce chant nouveau, mêlé de musique antique, lorsque nous le chanterons, sera chanté à voix basse, car nous percevons confusément que nous nous situons à une croisée des chemins, le danger n’est pas vraiment fini, et bien qu’un chapitre alourdi par les souffrances se referme, un autre subsiste comme une plaie ouverte, celui où tout un peuple a perdu son innocence, comme l’écrit Alain Finkielkraut dans son dernier essai.[1] Pour l’académicien, notre peuple s’est un peu égaré, et a perdu la boussole de sa conscience juive. A présent, une main providentielle est nécessaire pour le replacer dans le bon sillon de l’histoire. Nous ne deviendrons pas muets pour autant, et ne serons pas ensevelis par la honte, car dans ce cas toute cette traversée n’aurait servi à rien.

Comme en contrepoint à ce sentiment, les mots puissants d’Edmond Fleg, qui ont presque 100 ans, figurent en bonne place dans notre siddour à la page 360. Ils ont été placés là juste après la présentation du sefer torah : on peut lire son fameux « Je suis juif parce que » en 12 phrases. Ces phrases extraites d’un recueil de tout juste 100 pages destinés à ses petits-enfants. Edmond Fleg avait écrit ce petit recueil car il craignait qu’ils ne s’assimilent et se détournent totalement du peuple d’Israël. Ce doute qui transperce, cette remise en question de son identité, Edmond Fleg l’a vécue dans sa chair et il décrit tout cela en toute transparence, son chemin jusqu’au ‘je suis Juif parce que’. A la lecture des Evangiles, il pleurait à chaudes larmes sur l’épisode de la croix et était en colère contre ses frères juifs pour ce qu’ils auraient fait à Jésus, lui-même s’est senti tenté par cette voie, tout cela avant d’étudier, et remettre en lumière les faits historiques et finalement de revenir …jusqu’à retrouver sa fierté à faire partie du peuple juif.

Je vais vous lire quelques versets de ce texte, un peu tombé en désuétude, pour vous redonner des forces nouvelles, afin de chanter à notre tour un chant nouveau avec des mots anciens à nos enfants et petits-enfants.

« Je suis juif parce qu’en tous les lieux où pleure une souffrance, le Juif pleure,

Je suis juif, parce qu’en tout temps où crie une désespérance, le Juif espère,

Je suis juif, parce que la parole d’Israël est la plus ancienne et la plus nouvelle,

Je suis juif, parce que la promesse d’Israël est la promesse universelle… »

A ce chant ancien, dont on connait la suite tragique, à peine 6 ans plus tard et l’arrivée au pouvoir des nazis, je voudrais ajouter mon chant nouveau, ou plutôt celui proposé par un journaliste israélien qui m’inspire.

Lior Schleien est un des fondateurs de l’émission satirique Eretz Nehederet, c’est une vedette de la télé israélienne depuis plus de 20 ans, dont l’émission a été pendant une période victime de la censure d’état.

Ces dernières semaines, il a pris son bâton de pèlerin lesté par sa notoriété et son sens de l’humour, pour voyager à travers le pays et aller au contact des jeunes des collines et des sionistes religieux, là où ils vivent, dans les territoires et dans leurs yeshivot.[2]

Son ambition se limite à réinstaurer un dialogue et partager sa carte du monde. Armé de ses arguments il sait répondre aux objections et aux paroles extrêmes du type : « il faut nettoyer les territoires et tuer tous les arabes », paroles incandescentes qui se propagent et mettent le feu, non seulement à ces territoires, mais à tout un pays. En sa présence pourtant, le dialogue s’instaure, l’écoute aussi et qui sait ce qui pourra advenir de cette mission qu’il s’est donnée ? A minima, il aura agi à son niveau pour créer un pont entre ces deux rives irréconciliables et contribuer à un tikkoun…

Face à un monde qui devient méconnaissable, nous ne pouvons-nous contenter de rester stupéfaits et silencieux, nous devons inventer de nouvelles façons d’agir et retisser des liens, redonner vie à un dialogue qui était à l’arrêt. Donnons de la voix pour que des passerelles puissent se construire et qu’un chant libérateur puisse retentir   !  …

Ken yhié ratzon, Chabbat shalom


[1] Le Cœur Lourd, ed. Gallimard

[2] https://www.facebook.com/reel/867193432679778?locale=fr_FR

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