Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Hesped Onisoa Tzipora Topcha – 9 Eloul 5781, 17 août 2021

Chers amis,

Les hommages pleuvent depuis ce jour funeste du mercredi 11 août où votre maman – Loïc, Solen et Mayeul, et ton épouse Fabrice nous a quittés.

La consternation, l’incompréhension, la colère face à ce décès prématuré a frappé chacun comme un coup de massue !

Tous ceux qui l’ont côtoyée sans être présent au quotidien répètent en boucle : comment est-ce possible ? Elle qui était si souriante, si rayonnante ne peuvent s’imaginer qu’elle était malade et si gravement en plus!

Colère et tristesse alternent dans le cœur de chacun. Elle laisse un grand vide, un vent glacial à la place qu’elle occupait, une magnifique rose s’en est allée.

Shammaï dit dans les Paroles des Pères : « parlez peu mais faites beaucoup et accueillez tous les humains avec un visage agréable. » Onisoa a fait sienne cette parole…Elle savait accueillir chacun d’un grand sourire, d’un mot de bienvenue, elle reliait chacun à son prochain. Elle avait à cœur que tous se sentent bien à KEREN OR comme partout, et elle s’activait en permanence même lorsque la maladie commençait à sérieusement l’handicaper, elle avait cette question à la bouche : « qu’est ce que je peux faire pour t’aider? »  se rendre utile, servir ceux qu’elle aimait et cela englobait beaucoup de monde…

Et pourtant, la vie n’avait pas été très tendre avec elle, à un très jeune âge, 7 ans, elle vit le drame de perdre sa maman du cancer elle aussi, restée orpheline c’est son père, qui l’élève et l’arrache à sa famille maternelle avec laquelle elle renouera enfin à l’adolescence. Une première maladie très grave manque de l’emporter à 15 ans déjà.

Et puis elle rencontre Fabrice, ce sera un nouveau chapitre, une porte vers des lendemains qui chantent et plus de 20 ans d’amour inconditionnel. De cette union sont nés 3 enfants Loïc, Solen et Mayeul. Ces 3 bébés comme elle les appelait encore récemment même s’ils avaient passé l’âge, la prunelle de ses yeux qu’elle couvait avec une attention et un dévouement extrême. Rien n’était trop beau pour eux, il fallait leur offrir le meilleur de l’éducation, de la musique, la danse, les arts martiaux, les meilleures écoles, quitte à consentir à d’énormes sacrifices. Cette éducation passait aussi par le Talmud Torah de Keren Or, où les trois oisillons ont été des élèves assidus et exemplaires, aussitôt leur bar/bat mitsva célébrée, les deux ainés ont à leur tour montré la route à la génération suivante. Absorber des connaissances, recevoir oui mais savoir donner en retour. Ce sont ces valeurs qu’Onisoa et Fabrice ont inculqué à leurs enfants, Avec beaucoup de dévouement et de générosité. Pour Onisoa c’était un pied de nez à l’enfermement qui a été trop souvent synonyme de son enfance.

Sa famille était un contre modèle pour s’affranchir du passé.

Cela passait aussi par sa propre initiation au judaïsme, qu’elle a prise très au sérieux, et même si l’hébreu était un peu sa pierre d’achoppement ce sont ses enfants qui l’ont formée. 

Finalement, elle a brillamment réussi cette étape alors que la maladie rôdait de nouveau. Lorsqu’on a discuté ensemble de son prénom hébraïque Tzipora s’est imposé comme une évidence : elle qui avait rejoint le peuple de son époux Fabrice, et apportait dans ses valises une tradition qui ne pouvait qu’enrichir celle du judaïsme.  Elle qui avait en commun avec la Tzipora biblique la même couleur de peau, et surtout une voix et l’amour de la musique : Tzipora l’oiseau chantant qui jouait de la flûte.

Combien de fois son prénom a résonné dans les murs de Keren Or lors du mi sheberakh, la prière pour les malades ? Combien de fois elle a espéré qu’un traitement allait la libérer miraculeusement de cette torture, elle dont la fête préférée était, est-ce un hasard – Pessah symbole de la libération physique de notre peuple ?

Elle aura mené un combat contre l’enfermement toute sa vie, que ce soit le deuil de sa maman, ou la maladie qui l’avait rattrapée elle aussi, comme si elle avait voulu jouer à cache-cache avec son destin.

Les barreaux de ta cage sont enfin tombés Tzipora oui la maladie a fini par rendre ta vie ici bien trop pénible et douloureuse, tu as préféré les briser et t’envoler même si cela t’arrachait à ceux que tu aimes. Mais ne t’inquiète pas, ton lègue est là, tes valeurs ont imprégné chacun de tes enfants, ils sont armés pour la vie, même Mayeul qui est bien trop jeune pour perdre sa maman. 

Vous avez reçu cette force de vie, comme nous dit la Torah vebaharta bahaimmais tu choisiras la vie[1], et votre maman – cette femme de combat veillera sur vous à chaque moment de votre vie. Elle vous a donné les clés et ces clés sont là quand vous en avez besoin. 

Modèle de la mère courage Onisoa était une Eshet haïl comme on peut lire dans le livre des proverbes, Heureux qui a rencontré une femme vaillante ! Elle est infiniment plus précieuse que les perles[2] et c’est, entre autres, pour cela que vous/nous tous la garderons pour toujours dans notre cœur.

Que son âme et sa lumière soit liées au faisceau des vivants ! 


[1] Deut. 30:9

[2] Proverbes 31 :10

Hesped Georges Arfi – 28 janvier 2021

Une vie qu’y a t il a l’intérieur d’une vie ?[1] C’est bien trop court de résumer cela ici. Il y a certainement une voix, et il en faut plusieurs pour raconter une vie.

La voix de Georges, elle nous a bercés, elle nous a réveillés, elle nous a poussés et tout simplement nous a enchantés. Cette voix, il savait s’en servir pour nous remettre avec fermeté sur le droit chemin, mais aussi nous murmurer quelques vérités à l’oreille, pour chanter à tue-tête après une bar mitsva, un verre d’anisette à la main, mais aussi pour célébrer la vie d’un ami qui était parti. On se souvient de sa voix à travers les chants de tradition judéo-arabe de Pessah et Tichri. Cette voix là, il l’a enregistrée sur des CD pour nous laisser une trace et transmettre ce qui a fait sa vie.

Une vie qui commence en mars 1941,’une promesse de vie, à la fin d‘une saison’, comme dirait Moustaki.

20 ans plus tard, il traverse la méditerranée et s’établit à Lyon, où il deviendra faute de pouvoir suivre de longues études de médecine, kiné, puis un des premiers ostéopathe de la région, mais quel kiné, un kiné aux mains magiques, qui nous ordonnait à notre tour d’utiliser le son de nos voix pour nous guérir : les pi el et kof kof devaient être répétés quotidiennement et à intervalles réguliers pour résoudre qui une lombalgie, une cruralgie ou autre hernie. Et miracle, on en ressortait souvent bien mieux qu’à notre arrivée…

Lui, plus que tout autre, savait que tous ces petits et grands bobos avaient pour origine des histoires enfuies, qu’il fallait, avec précaution, sortir de l’oubli pour pouvoir continuer sa vie. Et il nous mettait sur des pistes, pour qu’on continue le travail d’excavation à la maison.

Georges soignait le corps et l’esprit, car son amour des gens était infini. Oui, il aura hésité à devenir rabbin, mais rabbin il l’était, lorsqu’il officiait, ou nous enseignait un de ses fameux airs, conscient d’être le dépositaire d’un trésor qui risquait d’être perdu. Rabbin, il l’était, par sa manière de toujours rechercher l’entente et la paix. On se souvient, à l’époque où à la CJL on avait bien bataillé jusqu’à se scinder, de son fameux ‘I have a dream’ …il y mettait comme pour tout, tout son cœur.

Enfant de tout pays, il n’aura pas choisi une fille de son pays, comme dirait son ami d’enfance Enrico, car il détestait qu’on colle des étiquettes ou qu’on mette des barrières, c’était un homme libre, qui vivait l’intensité du moment, avec sa chère Betty il aura vécu toute une vie.

Georges-Israël le bien nommé, était le patriarche de sa famille nucléaire, composée de Betty, de son fils Stéphane et de ses petits-enfants – Salomé et Martin dont il était un papy gâteau. Au-delà, c’était un patriarche d’adoption, celui de plusieurs tribus, celle de ses patients souvent des amis, et de sa famille de cœur – de la CJL à KEREN OR, en passant par l’UJL. Il a beaucoup chanté Georges, il a aussi dansé même sur du klezmer, car cette musique-là elle était aussi à lui, il était le premier à se lever et à tous nous entrainer,

C’était le temps des cerises et aujourd’hui tant de souvenirs nous reviennent à l’esprit et réchauffent nos cœurs endoloris, que des milliers de pelles n’y suffiraient pas, mais ce qu’on retiendra de lui, ce ne sont pas les oranges amères que la vie lui a parfois servies, mais plutôt ses ordres bienveillants nous exhortant de nous réveiller, de danser et chanter avec lui :

Car la vie c’est comme une noix, quand elle est ouverte, on n’a pas le temps d’y voir, on la croque et puis bonsoir ![2]

Shalom haver, que ton souvenir reste doux comme le loukoum.

Que ton âme et ta lumière soient liées au faisceau des vivants !


[1] Variante sur la chanson ‘qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix’ Charles Trenet

[2] Charles Trenet

Paracha Behar Behoukotaï – 15 mai 2020

A peine posé un pied timide hors de nos tanières, et tout heureux – malgré tout – de l’a-normalité[1]’ de nos vies, on en serait venu à oublier la catastrophe annoncée. Celle qui va entrainer dans sa chute des centaines de milliers de personnes dans notre pays, ceux qui sont ou se retrouveront au chômage et ceux qui ont mis ou devront mettre la clé sous la porte de leur activité. Et ce même si on vit dans un pays plutôt social, qui a mis en place de nombreuses mesures, d’aides d’urgence et un filet de sécurité pour amortir la chute …

Il est temps de se demander quelle est le message de notre tradition concernant le démuni, qui perd ses moyens de subsistance ? Y a-t-il une spécificité de la tradition juive dans ce domaine ? La paracha Behar arrive à point nommé pour nous inviter à réfléchir à ces questions et pour comparer et opposer les mesures prises par le monde profane, en l’occurrence nos gouvernants, à celles de notre Torah, dont je vais citer quelques versets.

« Si ton frère vient à déchoir, si tu vois chanceler sa fortune, soutiens-le, fût-il étranger et nouveau venu, et qu’Il vive avec toi. N’accepte de sa part ni intérêt ni profit, mais crains ton Dieu, et que ton frère vive avec toi. Ne lui donne point ton argent à intérêt, ni tes aliments pour en tirer profit. Je suis l’Éternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Egypte pour vous donner celui de Canaan, pour devenir votre Dieu.» (Lév. 25 :35-38)

Ce passage est l’un des nombreux de la Torah, où il nous est commandé de soutenir le nécessiteux. Cela fait partie à la fois des valeurs et de la pratique du judaïsme. Les bonnes paroles et l’intention ne suffisent pas, les méthodes sont explicites : lui donner de la nourriture sans en tirer profit et lui prêter de l’argent sans intérêt. Ces versets se trouvent presque à la fin du Lévitique et plus précisément au sein d’un chapitre qui fait partie ‘du code de Sainteté’. Appelé ainsi parce que le mot Kadosh est répété à l’envi et sous toutes ses formes. Que ce soit concernant des lois spécifiquement destinées aux cohanim et aux levites, mais aussi à tout un chacun, c’est à dire ceux faisant partie de la catégorie ‘Israel’. Le ‘code de Sainteté’ nous enjoint de respecter ces commandements qui nous élèvent vers la sainteté, autrement dit vers un comportement éthique qui nous permettent de nous rapprocher du Tzelem Elohim, de l’image de Dieu.

Se préoccuper de son prochain dans les textes bibliques et talmudiques est une question qui va au-delà du caritas, c’est-à-dire de la charité. Il s’agit de rétablir à travers la tzedaka une balance de justice de tzedek, envers le plus démuni.

Ainsi, une partie de la récolte doit être mise de côté pour le pauvre. Il est recommandé également d’offrir des soins gratuitement à ceux qui n’en ont pas les moyens. On trouve dans le talmud l’histoire de rabbi Abba, un médecin qui mettait à disposition des malades, à l’extérieur de son lieu de consultation, une boite pour qu’ils puissent payer en fonction de leurs possibilités. Et en cas d’urgence, c’était lui le médecin qui leur donnait de la nourriture après une saignée afin qu’ils récupèrent ![2]

La hiérarchie des besoins se décompose en 5 degrés, tous placés sous la responsabilité communautaire. D’abord la libération des captifs, qui était considérée dans l’Antiquité comme la plus dangereuse des situations, surtout pour les femmes, qui pouvaient être violées, voire assassinées. Puis on devait soigner en se conformant à la valeur absolue de pikouah nefesh – sauver une vie, ensuite venaient le gîte, le couvert et les habits, et enfin la communauté devait pourvoir aux dotes et frais afférents au mariage pour les fiancés nécessiteux.

Soutenir ceux qui se trouvent dans une situation précaire voire désespérée, sans qu’il ne soit précisé pourquoi est un commandement essentiel. Dans ce cas, la communauté intervient comme un tuteur qui ‘relève ceux qui chancellent’. Maïmonide l’exprime de manière très explicite dans le code lois Mishne Torah[3] :

« Il existe huit niveaux de tzedakah, chacun supérieur à l’autre. Le niveau le plus élevé, plus élevé que tous les autres, consiste à fortifier un compagnon juif et à lui faire un cadeau, lui accorder un prêt, former avec lui un partenariat ou lui trouver du travail, jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour ne pas avoir à demander aux autres [de la nourriture]. Il est dit à ce propos (Lév. 25:35) : [Si ton parent, qui est dans le besoin, est sous ton autorité,] fut-il comme un étranger résident, laisse-le vivre à tes côtés. C’est comme si vous disiez : “Tiens-le bien”, afin qu’il ne tombe pas et ne soit pas dans le besoin. »

Désigné comme un ‘frère’ et ce même s’il s’agit d’un « étranger résident », celui/celle qui est dans le besoin se trouve à portée de main et de regard, on ne peut l’ignorer. Sa situation nous le rend émotionnellement et physiquement proche et éveille notre compassion. Mais pourquoi ? Parce qu’il rappelle la situation d’esclave de nos ancêtres en Egypte, et cette mémoire trans-générationnelle est notre guide éthique, notre boussole qui oriente notre comportement envers autrui. Car, dans l’Antiquité pour rembourser leurs dettes, ceux qui se trouvaient dans le besoin se retrouvaient la plupart du temps esclaves, comme les hébreux en Egypte.

Est-ce comparable à ce qui peut être vécu aujourd’hui ? Toutes proportions gardées, être dépendant d’autrui pour survivre est une forme de servitude et on ne peut espérer qu’une chose, pouvoir s’en libérer afin de retrouver sa dignité. Pour cela, c’est la communauté toute entière qui via des cercles concentriques va faire preuve de solidarité.

Ces dernières semaines, nous avons ressenti le besoin de monter au pinacle des catégories d’hommes et de femmes, des professionnels, qui étaient en première ligne, désignés comme des héros de notre société, nous leurs sommes infiniment reconnaissantes.

A présent notre société a besoin de se reconstruire, et retisser du lien après ces mois extrêmement difficiles. Chacun fait partie de ce canevas humain, chacun est indispensable et a sa place dans ce kaléidoscope économique et social. Alors, face à ce nouveau défi, soyons là ensemble, responsables, encourageant et fortifiant les uns les autres. Hizkou v’Yimtzou,

Ken Yhie Ratzon, Chabbat shalom !


[1] Titre du journal Libération du 11 mai 2020

[2] BT Taanit 21a cité dans ‘https://www.rabbinicalassembly.org/tzedek-justice/economic-justice/you-shall-strengthen-them

[3] Mishne Torah, cadeaux pour les pauvres 10 :7.

Parasha BO – KEREN OR 31 janvier 2020

Le nouveau mois de Chevat, celui où nous célébrons le nouvel an des arbres et la floraison des amandiers, coïncidait cette semaine avec le 27 janvier, date retenue par la communauté internationale pour commémorer la Shoah.

A l’occasion des 75 ans de la libération d’Auschwitz, 50 représentants de différents pays dont les 4 vainqueurs de la seconde guerre mondiale ainsi que de l’Allemagne se sont réunis à Jérusalem dans le cadre du 5è forum sur la Shoah.

Le président allemand Steinmeier a récité en hébreu le shehehyanou la prière inaugurale au début et à la fin de son discours. Selon lui ‘la flamme éternelle de Yad Vashem ne s’éteint pas, la responsabilité de l’Allemagne n’expire pas.’  D’une voix forte il a tonné nie wieder, plus jamais ça, mais a admis que ‘les esprits du mal apparaissent sous une nouvelle forme’. Et que ‘notre souvenir [des victimes] permettra de vaincre l’abime et que nos actions vaincront la haine’.

Le président Macron a déclaré ‘qu’il faut cette unité de l’Europe, de la communauté internationale, car l’antisémitisme resurgit violent, brutal, dans nos démocraties.’

Le président russe Putin a appelé  ‘à la tenue d’une réunion des chefs d’État des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies […] : la Russie, la Chine, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne’ pour lutter contre toutes les menaces actuelles.

Le vice-président américain Pence a rappelé sa récente visite et celle de son épouse à Auschwitz et l’émotion qu’elle a suscitée chez lui, il a demandé un front commun contre le seul pays officiellement négationniste : l’Iran…

Le Prince Charles a parlé de sa grand-mère Alice de Grèce enterrée sur le mont des Oliviers, et considérée comme Hasidei Ummot olam, juste parmi les nations. Il a ajouté que la Shoah ne doit jamais devenir un simple fait de l’histoire et, citant le verset d’Isaïe, que le ceux de notre peuple qui ont vécu cette obscurité soient à jamais ‘une lumière parmi les nations’ pour guider les générations à venir.

La cause de l’antisémitisme moderne rassemble de très nombreuses têtes parfois couronnées, un front uni au plus haut sommet des puissances mondiales, de quoi nous réjouir en principe et nous sentir en sécurité. Les mots prononcés sont de plus en plus forts, mais ils sont dits au sein d’un cercle d’hommes et de femmes déjà convaincus…Comment porter ce message à l’extérieur ? 

Pourquoi faut-il un forum sur la Shoah 75 ans après la libération d’Auschwitz ? Et surtout, comment se fait-il qu’en 2019, 84% des juifs français de 18 à 24 ans déclarent avoir été victimes d’un acte antisémite ?[1] Comment se libérer de ces violences antisémites et vivre enfin en toute quiétude en France ou ailleurs ?

Demain matin nous avancerons dans le récit de l’Exode d’Egypte, notre libération nationale. Nous lirons deux récits juxtaposés, l’un appelé le Pessah Mitzraïm qui est le récit de la fuite des hébreux bayamim hahem, en ces temps-là, cette fameuse nuit du 14 au 15 Nissan. Le deuxième est le Pessah perpétuel celui que nous commémorons tous les ans. Il est décrit sous la forme d’un rituel centré autour du sacrifice pascal.

Le Pessah Mitzraïm commence par les instructions que Dieu fait à Moïse concernant la dixième et dernière plaie. Et avant même l’exécution de ces instructions, tout à coup le récit est interrompu par le descriptif détaillé du Pessah perpétuel celui du sacrifice de l’agneau et du premier seder, repas à renouveler année après année pour nous nous rappeler la libération de notre peuple.  

Quel lien y a-t-il entre le Pessah Mitzraïm – réel, et le Pessah perpétuel – symbolique ? Il semblerait que le récit de la Torah tente de créer comme une passerelle, avant même de sortir d’Egypte, entre le présent de ces hébreux, afin de les projeter dans un avenir au-delà de leur sortie, ou plutôt dans un espace, où ils seront en sécurité pour toujours. Et ainsi que l’écrit Ilana Pardes bibliste, auteure de ‘La biographie de l’ancien Israël’[2], avant même d’avoir expérimenté la liberté, Moïse demande à son peuple de répéter et ritualiser cette commémoration tous les ans et de la transmettre de génération en génération.

N’est-ce pas une façon de créer un fil – qui relie le présent à l’avenir, un kav qui en hébreu est la racine du mot tikva, l’espoir ? Le Pessah perpétuel est celui où on se souvient des périodes sombres de l’histoire, celle de l’esclavage, des exactions subies, pour les conjurer, mais aussi pour se préserver de la haine et de la vengeance. Ce rituel requiert de nous d’être dans la vie et l’action, regardant vers demain. Ce mythe fondateur de la sortie d’Egypte est à la source de la naissance d’un peuple mais surtout de son caractère résilient et optimiste.

Comme ces dates qui font se télescoper dans le calendrier cette semaine, la Shoah et Rosh Hodesh Chevat, le mois de la fête des arbres, il nous est commandé de planter cet enseignement en nous, ainsi que nous le répétons à chaque alya à la Torah – Torat emet nata betokhenou – [l’Eternel] a planté une Torah de vérité en nous. Une Torah qui est le fil conducteur de nos vies et qui nous fait nous déployer au-delà du présent, comme on plante un arbre dont profiteront les générations à venir.

Chabbat shalom !


[1] Etude IFOP Fondapol parue dans le Parisien le 21 janvier 2020. http://www.leparisien.fr/societe/antisemitisme-34-des-juifs-de-france-se-sentent-menaces-20-01-2020-8240382.php

[2] Ilana Pardes, The Biography of Ancient Israel, 2000, University of California Press.

Paracha Chemot – KEREN OR, 17 janvier 2020

Vous êtes-vous déjà demandé d’où provient l’horloge qui décore notre synagogue depuis notre aménagement en août 2015 ? Le papier peint représentant des pages du traité Shevouot, ainsi que la pendule qui décore les murs, mais aussi les vitraux représentant les 12 tribus sont toutes l’œuvre d’un même artiste : Zwy Milshtein. Elles ont toutes été généreusement offertes à KEREN OR par un bienfaiteur de notre synagogue.

Zwy âgé aujourd’hui de 85 ans a décliné l’invitation à se joindre aux 30 ans de KEREN OR, ne sera pas présent, son état de santé ne le permet pas…Peinée de cette nouvelle, je me suis penchée sur son histoire qui est détaillée sur son site, et appris qu’à l’age de 7 ans il s’est enfui avec sa mère et son frère ainé et a erré sur les routes pendant deux ans jusqu’à leur installation en Géorgie. Ce début de vie tragique, le laissera orphelin de père, mais cela ne l’empêchera pas d’étudier auprès des grands artistes à Bucarest d’abord, puis à partir de 1948 à Tel Aviv, et à la faveur d’une bourse d’études, depuis 1956 à Paris. Prolifique, il est doté aussi de talents multiples : le dessin, la peinture, la gravure, la sculpture, et il a même écrit des textes pour illustrer ses œuvres et paraît-il excelle au jeu d’échecs.

De toutes les œuvres qui décorent notre salle de prière, il est vrai que c’est l’horloge qui a happé mon regard. Clin d’œil à l’horloge de Prague qui date elle de 1586, et la seule qui, jusqu’à aujourd’hui, orne un bâtiment public, l’hôtel de ville juif du ghetto de la ville. Elle a la particularité d’indiquer l’heure avec des lettres hébraïques disposées dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Le temps ainsi décrit son cours à l’envers, comme s’il était détraqué. Prague, comme vous le savez peut- être, dispose aussi d’une magnifique horloge astronomique qui est le point de mire de toutes les visites de la ville. Il est amusant que dans l’ancien ghetto, cette deuxième horloge lui fasse en quelque sorte un pied de nez…

Lors de l’installation de ses œuvres, Zwy nous a dit avec émotion que la photo peinte sur le cadran est celle de son frère ainé de 4 ans, mort tragiquement. La photo d’une vie qui s’est arrêtée prématurément au milieu d’une horloge qui indique l’heure à l’envers. L’absurde de cette horloge est une manière de prendre avec dérision la comédie de nos vies, ou alors, d’affirmer que cela nous dépasse, et seul le Grand Horloger peut donner un sens à tout cela.

Ce Grand Horloger qui, pour la première fois, se manifeste au début du livre de l’Exode en déclinant une identité bien mystérieuse: ‘Ehye Asher Ehye’[1]

‘Je suis ce que je suis’, ou encore ‘je serai ce que je serai’. Dérivé d’une racine qui est une variante de celle du verbe être, hey vav hey, Dieu est en devenir, selon Erich Fromm[2] en cela il est comme l’être humain, mais reste totalement insaisissable par notre finitude d’être humain. Et par conséquent la seule manière d’appréhender Dieu est d’être attentif à ce qu’Il produit dans nos vies, et si nous avons la chance de ressentir sa présence à nos côtés qui nous accompagne comme la promesse faite à Moise : ehye yimakh, je serai avec toi…

D’après les commentateurs, Ehye Asher Ehye est une exégèse, une explication du tétragramme, Yod Hey Vav Hey qui peut se traduire par Celui qui met en existence, qui cause la vie. Ce nom imprononçable, appelé aussi Shem haMeforash, le nom explicite qui selon la mishna était prononcé une fois par an par le Cohen Gadol lors de Yom Kippour dans le saint des saints du Temple. La prononciation du tétragramme était un appel à la compassion de Dieu envers ses créatures. YHWH est le nom de Dieu correspondant à ses attributs de hessed, d’amour bienveillant et contractuel, qui ouvre la porte à la teshouva, au pardon si nous faisons le premier pas. Lorsque le peuple entendait ce nom, il se prosternait et se jetait face contre terre en disant ‘baroukh shem k’vod malkhouto l’olam vaed.’ Le temple et le cohen gadol ont disparu, la prononciation du Nom divin a été oubliée et n’est plus proférée même une fois par an, mais une partie du rituel de Yom Kippour et notamment la gestuelle et la bénédiction ont survécu jusqu’à nos jours.

Ce nom il est interdit de le prononcer et à la place nous disons Adonaï. Mais lorsqu’on le découpe en Yod-inspiration, Hey – expiration, Yod – inspiration et de nouveau Hey – expiration, nous entendons et ressentons la vie soufflée quotidiennement par l’Eternel dans nos narines ou comme les battements du cœur, le tic-tac de nos vies.

Et à l’abri de cette pendule qui indique l‘heure à l’envers, nous prions pour que l’Eternel soit à nos côtés et nous donne la force de redresser ces aiguilles, puis bénissons le Grand Horloger qui nous a conservé la vie et la santé et nous a fait atteindre ce moment.

Baroukh ata adonaï Eloheinou Melekh haOlam, cheheheyanou, vekiyemanou vehiguianou lazman haze !

Amen!

chabbat shalom!


[1] Genèse 3:14

[2] « You shall be as Gods » Erich Fromm, 1966

Hesped Michel Slon, 1928-2018

Hesped Michel Slon, 1928-2018

Moshé ben Abraham ou Michel, permettez-moi de l’appeler notre patriarche était né le 1er mai 1928 à Varsovie. Lorsque la guerre éclate en 1939, il a 11 ans et son père a la bonne idée de mettre la famille à l’abri, d’abord à la campagne puis en Urss.   Ils sont quatre frères et sœurs, Guénya, Michel le numéro deux, et deux bébés à l’époque, Irène et Charlie. Il passera toute la guerre en Russie et sera scolarisé normalement.

La fin de la guerre ne signifie pas la fin des pérégrinations, bien au contraire. Lorsqu’ils essaient de rentrer à Varsovie, ils découvrent au fur et à mesure, les champs de ruine laissés par la guerre et les  horreurs de la Shoah. Ils évitent de peu d’être pris dans le pogrom de Kielce en 1946. A ce moment il n’est plus question de rester en Pologne.

Aidés par une organisation juive sioniste, ils entament un long et dangereux périple à travers l’Allemagne, l’Autriche, traversent les Alpes à pied jusqu’en Italie.  Après une étape à Milan, il était prévu qu’ils partent en Palestine sous mandat britannique, mais la route leur est barrée. La famille s’établit finalement en France en 1947.

Michel sera élevé à l’école de la vie, il se fera une bande d’amis fidèles liés par les souvenirs de la période de la guerre et leur statut d’immigrés juifs, avec des histoires plein la tête qu’ils racontaient avec des accents à couper au couteau. Lorsqu’il rencontre sa femme, Berthe c’est le coup de foudre. Elle-même est d’origine polonaise et enfant cachée à Chamonix pendant la guerre. Ils auront une vie harmonieuse jusqu’à la maladie de Berthe et sa disparition prématurée à l’âge de 65 ans.

Grand séducteur, excellent vendeur allié à une femme très bonne gestionnaire, à partir de la fin des années 60, il réussit très bien dans la shmatologie, métier particulièrement répandu parmi les juifs d’Europe de l’Est. Mais il n’oublie pas ceux qui l’entourent, à qui il offre volontiers un petit coup de pouce financier et tout simplement sa confiance et son optimisme, pour se lancer à leur tour dans quelque affaire.

Il aura un fils unique avec Berthe, Jean Yves. Finalement, Jean Yves et sa femme Christine concrétiseront le rêve sioniste de la famille. Anciens de l’Hashomer Hatzair, ils feront leur alya avec leurs 2 enfants en 1992. S’en suivront pour Michel des allers retours fréquents en Israël, sa patrie de coeur.

En 2000, c’est à Haifa, sur le fauteuil du dentiste, où elle exercait comme assistante dentaire, qu’il rencontre Lucie. Cette rencontre quelque peu arrangée va leur permettre de vivre une belle histoire qui durera 17 ans. Deux bons vivants, que de belles fêtes nous aurons vécu grâce à eux sur le toit de l’appartement des Gratte Ciel !

Les premières fois sont des moments qui marquent chacun d’entre nous. Qui a oublié son premier tour à vélo, son premier jour de classe, ou sa première rencontre amoureuse ? Et pourtant je n’arrive pas à me souvenir de la première fois où j’ai croisé Michel, j’ai l’impression qu’il a toujours été là, qu’il a toujours fait partie de notre vie. C’est/c’était notre père et grand père bienveillant à tous, celui qui nous donnait envie d’avancer dans la vie et avait un regard si lucide sur les hommes et les évènements. Et surtout Michel-Moshé vivait lui-même chaque jour comme si c’était le premier, ou plutôt le dernier, émerveillé et curieux, rieur et loquace !

Il y aurait tant de choses à dire sur ce que Michel fabriquait avec ses dix doigts en or, rue du Bat d’Argent, puis quai Jean Moulin, rue Garibaldi et même ici rue Jules Vallès. Dans la bible on dit que les personnes habiles de leurs mains ont de la khokhmat lev : la sagesse du cœur. Aucun terme n’est mieux adapté à ce qu’était notre Michel.

On ne compte pas les innombrables heures passées à fabriquer des bancs quai Jean Moulin, réparer le sefer torah ou encore rénover le sol ou peindre les murs du local rue Garibaldi par exemple. C’est grâce à lui qu’on a eu une houppa et une soucca, lui qui se disait athée et éloigné de la religion, était le Shamesh – le gardien indéfectible de tous les lieux où la synagogue libérale a migré au fur et à mesure des années. Il était le meilleur juif que je n’ai jamais connu : un mensch, un vrai.

Il trouvait les mots pour chacun d’entre nous, des gestes anodins, plein de tendresse toujours juste. Le jour de la Bat Mitsva de Romane pétrifiée de trac, c’est lui qu’elle choisit pour lui donner du courage et qui doit lui faire face au premier rang !

Il y a avait Michel et les harengs, Michel et la vodka (j’avais toujours une bouteille au frais au cas où il viendrait nous rendre visite !), Michel et la chanson yiddish, Michel qui dansait avec son déambulateur il y a quinze jours à peine… et Michel et ses innombrables amis, comme en témoigne cette salle bien remplie!

Mais surtout Michel et ses petits-enfants qu’il couvait d’affection et dont il était fier comme un coq, sans parler de son arrière petite-fille Audrey, dont il avait eu la chance de voir les premiers pas dans la vie.

Ces derniers mois, il y avait les allers retours de la famille entre Israël et Lyon pour prendre soin de lui. De notre côté, nous avions créé un groupe whatsapp d’amis proches qui espérions ainsi le protéger comme on dit de toute maladie. On le croyait invincible et on voulait le garder encore longtemps ici parmi nous, car il y a des compagnies, ou plutôt des compagnons qui ne se quittent pas.

Brigitte, Catherine, Fred, Georges et Betty, Guy et Suzette, , Lucie, Patrick, et quelques autres, on était à l’affut de la moindre nouvelle, de la moindre chute qui n’annonçait rien de bon ! Et puis après un énième aller-retour entre l’hôpital et sa chambre à Bet Seva, il a soufflé entre deux assoupissements à Patrick : « je ne sais pas, on verra bien ». Cette lucidité des derniers instants…

Mais aujourd’hui, même si notre tristesse de l’avoir vu nous échapper est immense, nous pouvons et devons boire à sa santé, chanter et danser. Ce sera la meilleure façon de lui rendre hommage, à Michel, Moshé, le Mench qu’on a eu tant de chance de côtoyer !

יהיה זכרו ברוך.

KEHILAT GESHER – Shabbat Vayera, 26 Octobre 2018

Le récit d’Abraham recevant la visite de 3 anges est le modèle de ce à quoi doit ressembler l’hospitalité selon la tradition juive. Abraham est l’archétype de l’hôte parfait. Non seulement parce qu’il offre un repas élaboré et ne lésine pas sur les moyens pour accueillir des visiteurs de passage, mais aussi parce qu’il le fait avec beaucoup de diligence. Les verbes courir et se dépêcher sont répétés à 4 reprises dans ce court passage : 18:2 : vayarotz ; 18 :6 : vaymaher, mahari ; 18 :7 ratz. Abraham, en pleine convalescence, se montre prévenant et empressé. Ce qui est peut-être moins connu est que ce récit est le premier qui décrit en détail un repas de nos ancêtres et sa préparation. C’est une forme de plongée dans l’intimité culinaire de nos ancêtres. Au début du chapitre 18 de la Genèse, Abraham demande à Sarah de se hâter de prendre de la farine et fabriquer des gâteaux et pendant ce temps il se dépêche d’abattre et préparer un chevreau. Diana Lipton, professeure de Bible et d’études juives est l’éditrice d’un livre de commentaires sur la nourriture dans la Torah. Dans ‘From forbidden fruit to milk and honey’ elle analyse ce qui se rapporte à la nourriture dans chacune de nos sidrot. A propos de Vayera, elle fait remarquer dans son commentaire sur la préparation du repas par Abraham et Sarah, comment la répartition des rôles entre époux a peu évolué, puisqu’elle est celle qu’on peut constater encore de nos jours dans la plupart des familles. La femme cuit les pâtisseries tandis que l’homme s’occupe du barbecue ! Cet épisode de la visite des 3 anges et l’annonce à Sarah qu’elle donnera bientôt naissance au deuxième patriarche, est suivi par l’épisode de la destruction de Sodome. Dieu souhaite l’anéantir et Abraham intercède. Pourquoi ces deux épisodes qui n’ont à première vue aucun lien figurent ainsi l’un à la suite de l’autre ? Il semble que ce soit pour mieux mettre en contraste le comportement noble d’Abraham et celui détestable du roi de Sodome et de ses concitoyens. En effet, le roi de Sodome se présente les mains vides auprès d’Abraham, alors que ce dernier lui a permis de conserver son royaume, et que la coutume veut qu’on apporte un cadeau sous forme de nourriture pour honorer son sauveur. Le comportement du roi est celui de toute la population de Sodome qui se montre peu hospitalière, voire hostile envers non seulement ses visiteurs mais aussi les plus nécessiteux. Un midrash nous raconte que la fille de Lot (neveu d’Abraham), Paletit, mariée à un riche homme de Sodome bravait le décret du roi de Sodome interdisant de donner du pain aux pauvres. Tous les matins en allant puiser de l’eau, elle distribuait des provisions à un homme démuni qu’elle croisait sur sa route. Quand les officiels comprirent pourquoi ce pauvre homme vivait encore, ils attrapèrent Paletit et décidèrent de la condamner au bûcher. Alors qu’elle criait face à cette injustice, Dieu entendit son cri et descendit voir ce qui se passe et constata ainsi l’iniquité de la population de Sodome, qu’il décida d’anéantir… Mais Abraham s’interposa et plaida pour les potentiels justes qui se trouveraient encore parmi la population de Sodome. Abraham pose même la question à Dieu, lui qui a un comportement exemplaire : comment va-t-Il distinguer entre les bons les méchants ? Haaf tispe tzadik im rasha ? Abraham est un homme connu pour sa compassion et n’imagine pas que toute une ville puisse se comporter de manière aussi abjecte. Ainsi les règles non écrites de l’accueil de l’autre ont des ramifications bien plus profondes et permettent de prédire aussi la manière dont on traitera son prochain et surtout les plus fragiles d’entre eux. L’hospitalité et l’éthique sont interconnectées. Mais que se passe-t-il lorsque l’éthique de l’accueil de l’autre se heurte aux restrictions alimentaires, comme la cacherout par ex. ? La préparation du repas par Abraham et Sarah dans notre paracha comporte un verset qui a rendu perplexe de nombreux rabbins et commentateurs. Pour quelle raison le chevreau a été servi avec de la crème et du lait ? Abraham considéré comme le plus observant de tous nos ancêtres aurait transgressé les lois de la cacherout et de plus en recevant des hôtes ? Certains commentateurs nous disent que cet épisode se déroule avant le don de la Torah, et les lois de la cacherout ne s’appliquaient pas encore. Mais des midrashim louent la méticulosité de l’observance des commandements par Abraham même s’il n’était pas de la génération des Bnei Israël, comme s’il avait déjà anticipé toutes ces règles méticuleuses. D’autres commentateurs expliquent qu’Abraham aurait respecté le temps nécessaire entre la consommation de lait et de viande…Bref un véritable casse-tête rabbinique. La table, lieu par excellence de la rencontre est depuis des toujours également un lieu de tension et d’exacerbation des différences selon son degré d’observance de la cacherout. Elle peut se transformer en un champ de bataille, puis se terminer par le refus de partager le repas avec sa famille, sa communauté, ses amis. Un exemple mémorable s’est déroulé en 1883. Le banquet offert par la Yeshiva libérale Hebrew Union College à l’occasion de l’obtention de la smicha de sa première promotion de rabbins libéraux américains est connu sous le nom de « trefa banquet », le banquet non casher. On aurait servi des crevettes, des cuisses de grenouilles et un dessert comportant du lait après un plat de viande… Depuis, les pratiques ont beaucoup évolué. Les pays anglo-saxons ont vu le nombre de végétariens voire de végétaliens parmi les juifs américains non-orthodoxes augmenter de manière significative, mettant ainsi un terme au problème de l’abattage et consommation de viande casher…Les questions autour de ce qui rend un aliment casher ont également évolué : et l’émergence de la notion de cacherout éthique ont vu le jour. Comment éviter la souffrance animale ? Quels sont les adjuvants et colorants utilisés pour la charcuterie casher ? Et de manière générale comment sont fabriqués ces aliments ? Quelles sont les conditions de travail des ouvriers ? Quel est le taux de déchets ? En France, où le judaïsme orthodoxe a mis en place des règles de plus en plus drastiques en termes de cacherout, savoir qui peut partager un repas avec nous et comment partager ce repas devient le centre de discussions animées et de crispations identitaires. Cela finit par rendre tout partage totalement impossible. En ce chabbat mondial, initié par le Shabbos Project et le grand rabbin d’Afrique du Sud Dr Warren Goldstein, de nombreuses synagogues françaises ont mis en place des activités autour de la préparation du repas et de l’accueil de l’autre à notre table, il est primordial de se poser ces questions. Entre ces deux extrêmes : le « trefa banquet » et la cacherout « haredi », nous juifs français respectueux d’une cacherout raisonnée et raisonnable, devons réfléchir à une voie médiane : en mettant en place des règles simples, celles du plus petit commun dénominateur, comme par ex. en proposant des repas végétariens. Cela nous permet d’ouvrir notre porte et d’accueillir tous ceux qui le souhaitent à notre table. Ainsi nous pourrons suivre le modèle éthique d’accueil de la Bible et être de la même pate qu’Abraham. Et qui sait, peut-être que nous partagerons nous aussi notre repas avec des anges ? Ken Yhie ratzon

Article Paris Match 2015

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