Vous rappelez-vous encore l’affaire Barbara Butch ? Deux mois déjà : une éternité en temps médiatique, à peine un instant dans la longue liste des actes antisémites recensés depuis. En juillet 2024, après avoir mixé au centre du tableau « Festivités » de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, elle a reçu des insultes antisémites, lesbophobes, sexistes et grossophobes, ainsi que des menaces de mort, de torture et de viol. Deux ans plus tard, le 18 juillet dernier, une centaine de militants propalestiniens répondant à un appel au boycott soutenu par la section grenobloise de LFI ont interrompu son concert. Sifflets, insultes, jets de bouteilles : elle a dû quitter la scène. Ils lui reprochaient d’avoir soutenu la proposition de loi Yadan et de s’être produite, l’année précédente, à la résidence de l’ambassadeur de France à Tel-Aviv. Ces choix peuvent faire l’objet de débat ; rien n’autorise à transformer une artiste juive en corps collectif sommé de répondre d’Israël, puis en cible physique. Barbara Butch a annoncé qu’elle porterait plainte. À suivre…
Pourquoi vous parler de Barbara Butch alors que nous entrons dans une nouvelle année et que nous espérons laisser derrière nous les malédictions de l’année écoulée ? Parce que Roch Hachana n’efface rien. Ouvrir le grand livre de 5787 ne fait disparaître ni la haine ni notre responsabilité devant elle.כָּל בָּאֵי הָעוֹלָם עוֹבְרִין לְפָנָיו כִּבְנֵי מָרוֹן, « tous les habitants du monde passent devant Lui comme les fils de Maron »[1] ;
Déshumaniser consiste à retirer à l’autre son visage propre, le réduire à une étiquette, puis rendre cette étiquette responsable de tout ce que l’on hait. La personne n’est plus un interlocuteur dont on peut discuter les actes ; elle devient une catégorie qui autorise en quelque sorte l’agression et le considère parfois même vertueuse.
A contrario, comment définir notre humanité ? Qu’est-ce qu’être véritablement humain alors que nous célébrons symboliquement à Roch Hachana, la création du monde et celle de l’humanité ? Les rabbins s’étaient demandé s’il fallait créer l’homme, et nos textes conservent un désaccord, dans Bereshit Rabbah on peut lire : au moment de créer Adam, les anges se divisent. Le Hessed et le Tsedek disent : « Qu’il soit créé », puisqu’il accomplira des actes de bonté et de justice. La vérité et la paix répondent : « Qu’il ne soit pas créé », puisqu’il sera mensonge et discorde. Pendant qu’ils débattent encore, Dieu a déjà créé l’être humain, par hessed (amour fraternel) et mu par l’espoir que l’homme dans sa sagesse se bonifiera.
Comment l’être humain surgit-il dans notre bonne vieille Torah ? Yehuda Kurtzer, président du Shalom Hartman Institute of North America, propose de lire trois noms bibliques comme trois figures de l’humain : Adam, Ish et Enosh.[2] Adam est façonné de la adamah, le sol. André Chouraqui, de mémoire bénie, l’appelle le « glébeux ». Le deuxième récit le façonne avec la poussière de la terre et le souffle de vie ; le premier le dit créé בְּצֶלֶם אֱלֹהִים (be-tselem Elohim), à l’image de Dieu — un peu dans son « ombre » ? comme si l’hébreu autorisait ce joli glissement. Cette image ne rend pas Adam divin. Elle enjoint de traiter chaque être humain avec dignité.
La Mishnah Sanhédrin tire de la création d’un seul Adam une leçon saisissante : nul ne peut dire à l’autre « mon ancêtre est supérieur au tien ». Puis elle compare l’humanité à des pièces frappées par un même sceau. Un roi humain produit des monnaies identiques ; le Roi des rois marque chaque personne du sceau d’Adam, וְאֵין אֶחָד מֵהֶן דּוֹמֶה לַחֲבֵרוֹ , « et aucune ne ressemble à l’autre ». Voilà ce que la déshumanisation détruit ensemble : notre origine commune et la singularité qui empêche de substituer une personne à une autre[3].
Adam porte pourtant un pouvoir redoutable. Il nomme, transforme, invente ; il peut poursuivre l’œuvre de création. Mais la Torah place la limite au milieu même de la mission : Dieu dépose Adam dans le jardin לְעָבְדָהּ וּלְשָׁמְרָהּ, « pour le travailler et pour le garder ». Travailler nécessite de garder, créer de préserver et ne pas abîmer.[4] Le progrès technologique peut se transformer en idolâtrie, lorsque nous prétendons tout maîtriser — la nature, les corps, jusqu’à notre propre mortalité.
Les premiers chapitres de la Genèse racontent ce qui arrive lorsque cette limite cède comme dans l’épisode de la Tour de Babel où l’humanité veut se faire un nom qui atteigne les cieux. Ce qui ressemble fort à une tentation totalitaire.
Le deuxième nom, Ish, apparaît dans la rencontre. לֹא־טוֹב הֱיוֹת הָאָדָם לְבַדּוֹ : « Il n’est pas bon que l’humain soit seul. » Dieu lui donne un עֵזֶר כְּנֶגְדּוֹ, une aide qui lui fait face, qui peut aussi lui résister. C’est alors seulement que les mots אִישׁ et אִשָּׁה apparaissent ensemble. La relation commence ici sous la forme du couple ; elle ne s’y épuise pas. Surtout, elle ne garantit rien. Caïn a un frère et refuse d’en répondre : הֲשֹׁמֵר אָחִי אָנֹכִי, « Suis-je le gardien de mon frère ? » La question traverse toute la Torah : rencontrer l’autre ne suffit pas ; il faut accepter d’être responsable de ce qui lui arrive[5].
Un troisième terme apparaît avec le petit fils d’Adam : Enosh. C’est avec lui qu’on commença à invoquer le nom de Dieu ; Rachi lit un double sens dans le verbe employé הוּחַל (houḥal) qui veut dire à la fois débute et profane (hol). Le texte porte déjà l’ambivalence humaine. Enosh nomme l’humain fragile, mortel, qui ne dispose que d’un temps limité pour créer et se relier avant de retourner à la poussière.[6]
Adam, Ish, Enosh : trois figures bibliques qui forment une grammaire de l’humanité. Adam nomme la dignité et la puissance créatrice ; Ish rappelle qu’on n’est humain qu’en relation à l’autre ; Enosh inscrit cette puissance et cette relation dans le temps compté d’une vie. La puissance doit donc répondre de ce qu’elle garde, la relation de la personne qu’elle rencontre, et la mortalité de l’usage que nous faisons du temps.
Après les généalogies et Babel, la Torah nous conduit vers Abraham. La Mishnah enseigne qu’il fut éprouvé à dix reprises et « se tint dans toutes » les épreuves. Elle veut faire connaître son amour de Dieu ; elle ne nous oblige pas à transformer chacun de ses gestes en modèle. Le même Abraham qui ose demander à propos de Sodome הֲשֹׁפֵט כָּל־הָאָרֶץ לֹא יַעֲשֶׂה מִשְׁפָּט , « Le Juge de toute la terre ne ferait-Il pas justice ? », fait passer Sarah pour sa sœur afin de sauver sa vie au prix de sa sécurité, puis marche vers le mont Moriah pour sacrifier son fils Isaac, sans questionner Dieu. Les dix épreuves éprouvent aussi notre lecture : sommes-nous capables d’admirer Abraham sans esprit critique ? sans voir où mène une obéissance aveugle à ce qu’il croit être la parole divine ?[7]
En ce début de 5787, est-ce que l’humanité mérite sa couronne encore ? Est-ce que nos paroles préservent l’humanité d’autrui ? Est-ce que notre intelligence crée sans préserver ? Est-ce que notre fidélité à une cause nous rend incapables de demander justice ? Nous ne pouvons pas entrer dans la nouvelle année en faisant l’économie de ces questions, même si y répondre est un travail long et ardu.
Maïmonide entend dans le shofar cet appel : עוּרוּ יְשֵׁנִים מִשְּׁנַתְכֶם… וְחַפְּשׂוּ בְּמַעֲשֵׂיכֶם וְחִזְרוּ בִּתְשׁוּבָה : « Réveillez-vous de votre sommeil, examinez vos actes et revenez par la teshouvah. »[8] Le shofar nous somme de devenir plus humain, et à considérer l’autre avec la même humanité.
Chabbat chalom, et chana tova oumetouka !
[1] Mishnah Roch Hachana 1,2
[2] Yehuda Kurtzer, « The Human Being and Our Possible Selves », Shalom Hartman Institute, 15 juillet 2026.
[3] Mishnah Sanhédrin 4,5
[4]Genèse 2,15.
[5] Genèse 2,18 et 2,23 ; Genèse 4,9-10 ; Mishnah Sanhédrin 4,5
[6]Genèse 4,25-26 ; Rachi sur Genèse 4,26 ; Psaumes 8,5-7.
[7]Pirkei Avot 5,3 ; Genèse 18,23-25 ; Genèse 22,11-12.
[8]Maïmonide, Mishneh Torah, Hilkhot Teshuvah 3,4.
Drasha Hol Hamoed Pessah – quand on n’a que l’amour…KEREN OR 3 avril 2026
de Daniela Touati
On 8 avril 2026
dans Commentaires de la semaine, Fêtes
Notre ami Dror nous a récemment présenté de manière brillante la fameuse sculpture géante composée des 4 lettres qui forment le mot AHAVA, aleph hey beit et hey – amour en hébreu. Cette sculpture date de 1977 elle est l’œuvre de l’artiste américain Robert Indiana. Il a précédemment conçu en 1966 la sculpture Love avec ses trois couleurs vives : vert rouge et bleu et son O penché qui est aussi fameuse dans le monde de l’art et figure à New York.
Robert Indiana est un artiste non-juif qui par ce travail artistique « rend hommage, comme il le dit sur son site, à l’évêque James A. Pike et illustre l’importance que revêt l’aspect spirituel de l’amour pour Indiana. Pike, qui est décédé dans le désert israélien et pour lequel Indiana a travaillé à la cathédrale Saint-Jean-le-Divin de New York, a largement influencé l’engagement de l’artiste envers le thème de l’amour et la manière dont il l’aborde. »
Posée au milieu du jardin du musée d’Israël à Jérusalem, cette sculpture interpelle par ses dimensions 3,65 x 3,65 m , le matériau utilisé : fer brut, et la composition 2 lettres AH superposées sur 2 lettres VA qui se lisent à la verticale et à l’horizontale. Chacune des lectures produit du sens : l’aleph beth peut se lire comme ah ba, soit le début de l’alphabet équivalent du B’a ba en français. Le AV de père et double HEY – lettre symbolisant Dieu – peut aussi se lire comme : l’amour du père Eternel.
Cette œuvre monumentale nous transmet de multiples messages à nous Juifs en cette période de Pessah et de guerre : l’amour est ce qui fait tenir ce monde, comme cette œuvre, il est carré et stable, il est massif aussi. Accessible et lisible de tous cotés, rien ne doit obstruer sa vue. Comme l’œuvre, l’amour se vit au quotidien: clin d’œil à ses dimensions 365/365 cm (hasard ?), le nombre de jours de l’année. Un amour immanent et transcendant à la fois.
Pessa’h marque la saison des amours, non seulement parce qu’il tombe au printemps et en période d’éveil de nos sens mais parce qu’il est associé dans la liturgie juive à l’un des plus beaux textes de notre tradition, appelé le ‘saint des saints’ par rabbi Akiva, c’est le chant des chants, ou cantique des cantiques.
Bien que les rabbins se soient beaucoup interrogés sur son intégration dans le canon biblique, car trop érotique et subversif pour des oreilles chastes. Il aura fallu le réinterpréter d’abord et considérer ce texte comme une métaphore de l’histoire d’amour entre Dieu et son peuple et non comme une simple histoire d’amour entre mortels.
Et pourtant…je souhaite défier un peu cette interprétation en vous proposant une lecture inverse : n’est ce pas l’amour humain qui sert de modèle à l’amour divin et non l’inverse ? ne faut-il pas avoir expérimenté la beauté et la pureté d’une histoire d’amour, sa complexité, sa course poursuite érotique, son lyrisme, la poésie qu’il insuffle à la vie et en chacun et chacune ? Pour toucher du doigt ou de l’oreille la beauté du texte, voici quelques versets que le personnage féminin adresse à son bien aimé et vice-versa.
Vois tu es beau mon bien-aimé, oui tu es doux,
Oui notre lit est verdoyant;
Pareil à un pommier parmi les arbres de la forêt,
Ainsi est mon ami entre les garçons.
J’aime à m’asseoir à son ombre, Et son fruit est doux à ma bouche,
Et son fruit est doux à ma bouche.
Tes branches sont un verger de grenades
Avec des fruits de douceur,
Des hennés et des nards.
[…]
Que mon bien-aimé vienne dans son jardin
Et qu’il en savoure les fruits.
Nous nous lèverons matin vers les vignes
nous verrons si la vigne a fleuri ;
Si ses fleurs se sont ouvertes,
Si les grenades sont en fleur.
C’est là que je te donnerai mes jouissances à toi.
Qui est celle qui monte du désert,
Prenant appui sur son ami ?
Sous le pommier je t’ai éveillé ;
Là ta mère t’a donné naissance là celle qui t’a mise au monde a donné naissance.[1]
Ecoutez ces paroles de femme et d’homme libres, libres d’aimer et de désirer, et de l’exprimer par des mots poétiques et simples, n’est-ce pas un texte d’avant-garde qui aurait pu être écrit à notre époque ?
Ce chant nous fait rentrer sans ambages dans le monde de l’amour véritable, non pas un amour qui cherche à posséder, réifier l’autre et prendre le pouvoir, mais un amour fait de cet équilibre instable, de danse et de va et viens, qui est à la fois sur de lui et empli d’insécurité… c’est une expérience de l’infini, de la vraie beauté de ce monde, de son sens.
L’amour nous fait voir le monde différemment et inversement le monde, à travers le maitre de l’Univers, nous voit aussi différemment par le prisme de l’amour, l’alliance passe aussi par ce très beau sentiment.
Elie Wiesel nous a laissé en héritage ces paroles à méditer :
« Le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence. Le contraire de l’art n’est pas la laideur, c’est l’indifférence. Le contraire de la foi n’est pas l’hérésie, c’est l’indifférence. Et le contraire de la vie n’est pas la mort, c’est l’indifférence. »
L’amour on en a plus que jamais besoin en cette période qui est marquée par son éclipse partielle, mais pas totale, à nous de le réincarner et réenflammer, par nos actes quotidiens. Car l’amour cela commence par des gestes de solidarité et de générosité, la sortie d’une certaine routine et léthargie, alors que l’amour est en résumé une éclipse de soi au profit de l’autre.
Osons opter pour l’amour en cette période de Pessa’h et tout au long de l’année, faites-en une œuvre majestueuse, solide et qui soit vue de tous, c’est subversif, c’est vital !
Hag saméah et shabbat shalom !
[1] Cantique des cantiques, extraits 1:16 ; 2:3 ; 7:13, ; 8:5 (traduction H. Meschonnic)