Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Drasha Deutéronome – l’étude de la Torah comme loi fondamentale, vraiment ? KEREN OR 17 juillet 2026

Alors que le 3ème épisode caniculaire marque une pause mon esprit un peu plus alerte reprend contact avec les nouvelles du monde, qui elles continuent à se déverser sans relâche…

Lundi dernier une nouvelle loi dite fondamentale a été votée à la Knesset. Elle déclare l’étude de la Torah ‘valeur fondamentale’ du peuple juif et de l’état d’Israël. Ainsi cette loi rend l’étude de la Torah supérieure à toute autre matière profane étudiée et ce dès l’école maternelle. Elle a été ajoutée aux 13 lois fondamentales précédentes, qui tiennent lieu de constitution à l’état hébreu depuis sa création.

En toute logique me direz-vous, un rabbin devrait se réjouir d’une telle nouvelle, or cela m’a fait frémir et m’a profondément inquiétée et attristée, comme nombreux de mes collègues de tous bords, car c’est une aberration de hiérarchiser ainsi les savoirs, alors que dès le moyen âge nos Sages avaient à cœur de s’enrichir de toutes les connaissances religieuses et séculières. On pense à Rachi, à Maïmonide, à Nahmanide et tant d’autres, tous à la fois savants dans l’étude de la Torah au sens large, mais aussi en philosophie et en médecine et parlant au moins deux langues étrangères. Ainsi, des siècles plus tard et après que le peuple juif a réussi, non sans d’immenses sacrifices, à fonder un état, il reviendrait en arrière, vers un monde plus étriqué où les jeunes générations seraient dispensées de l’étude des matières profanes ? quel monde prépare-t-on à ces jeunes ?

C’est aussi une catastrophe pour ce jeune pays bâti sur des valeurs de séparation de la religion et de l’état et de solidarité entre tous ses habitants. Chacun sait que ce vote est purement politicien et ne sert que les intérêts de la frange harédi de l’état qui refuse parfois violemment la conscription.[1] Car sous l’effet de cette loi, la Cour Suprême ne pourra plus obliger les ultra-orthodoxes qui étudient dans une yeshiva à prendre part à la défense de l’état d’Israël.

Une minorité très entreprenante, non seulement refuse de faire son service militaire et de participer à l’effort de guerre, mais impose ainsi sa vision de l’état d’Israël à l’ensemble de la population. Et c’est la première fois dans l’histoire du pays qu’une loi fondamentale repose sur une vision fondamentaliste de ce que devrait être cet état.

Deux récits et deux visions de l’état d’Israël se confrontent de manière de plus en plus virulente ces quatre dernières années. Un récit retourne aux origines de la création de l’état et s’appuie sur ses fondateurs laïcs et sur le texte de sa Déclaration d’Indépendance. Les défenseurs de cette vision souhaitent maintenir et protéger l’état de droit, l’égalité de traitement et une séparation entre religion et état. Un autre récit veut faire reposer l’état sur la halakha et une lecture messianique à la fois des textes de la tradition et de l’histoire récente.

Ce chabbat nous lisons aussi un récit alternatif de l’épisode des Explorateurs, que nous avons lu une première fois dans le livre des Nombres.

Rappelons rapidement le contenu de ce récit dramatique : 12 espions, représentant les 12 tribus sont envoyés pour explorer la terre de Canaan avant que le peuple ne s’y installe. Dans le livre des Nombres, dix d’entre eux reviennent avec un rapport négatif et montrent ainsi leur manque de confiance en l’avenir et en cette terre promise par Dieu. A cause de cette faute, toute une génération, dont son chef, périra dans le désert.

38 ans après, selon la chronologie du récit, Moïse raconte à nouveau le déroulement des faits, mais, étonnamment, le récit a changé.

L’exégète du 20ème siècle Nehama Leibowitz analyse côte à côte les 2 versions du récit des explorateurs et nous montre point par point les dissemblances. La première porte sur le donneur d’ordre de cette mission d’exploration. Dans la paracha Chelakh Lekha, c’est Dieu lui-même qui intime cet ordre, alors que dans notre paracha, Moïse nous dit que c’est le peuple qui en a pris l’initiative et a demandé son accord…

Dans la version du livre des Nombres, les explorateurs font partie de l’élite de chaque tribu. Alors que dans notre version, Moïse nous dit qu’un représentant par tribu a été désigné pour cette mission, sans spécifier ses qualités. Et tous les représentants reviennent avec un rapport négatif. Par conséquent c’est comme si tout le peuple était parti explorer la terre et porte la même faute…

Selon le commentateur Nahmanide, dans le Deutéronome, il s’agit de ne pas faire de distinction entre les hébreux, mais au contraire insister sur leur responsabilité collective, afin de ne pas reporter la faute uniquement sur les leaders, même si ces derniers les ont influencés. Qu’on soit influenceur ou influencé, on a sa part de responsabilité.

Les exégètes disqualifient l’étude de cette comparaison en disant qu’il s’agit de deux sources différentes d’un même récit. Mais laissons cette information scientifique de côté et regardons les enseignements que nous pouvons tirer de cette double lecture d’un même récit.

D’une part, cela nous rappelle que chaque évènement, du plus trivial au plus dramatique est vécu et interprété différemment par les différentes composantes du peuple, un peu comme aujourd’hui en somme. D’autre part, le facteur temps est à prendre en compte, plus le souvenir est ancien et plus il est susceptible d’être déformé par rapport à la réalité. Se pose ensuite la question de la responsabilité dans le cas d’une prise décision malheureuse : est-elle collective, ou bien repose t elle essentiellement sur les leaders ? Peut-on espérer alors qu’une nouvelle génération de leaders fera de meilleurs choix et changera le sens de l’histoire ?

Et enfin, il y a le choix qui nous est donné, à nous, des générations plus tard, lorsque nous lisons à notre tour ces récits dans la Torah, quelle est notre agentivité face à ces lectures ? Comment va-t-on appliquer ce verset essentiel : ‘lo bashamayim hi’, la torah n’est pas dans le ciel… elle est dans nos bouches et dans nos cœurs, elle est-ce qu’en fait chaque génération et nous avons le choix d’en faire un arbre de vie ou un étau qui nous enserre et nous étouffe…

Espérons qu’une nouvelle génération de leaders se lèvera bientôt et pourra défaire les lois iniques qui sont en train d’être votées pour revenir à une hiérarchie des valeurs respectueuse de tous les savoirs et surtout du sang versé par les jeunes soldats morts pour la sécurité du pays, une hiérarchie fidèle à la vision intemporelle des pères et mères fondateurs.

Ken yhie ratzon,

Chabbat shalom,


[1] https://fr.timesofisrael.com/conscription-8-blesses-lors-dune-manifestation-haredi-qui-degenere-pres-de-tel-aviv/

Drasha Pinhas – au royaume du féminisme, KEREN OR 3 juillet 2026

« Au royaume du soutien-gorge », c’est le nom français d’un documentaire israélien de Michal Cohen, qui est diffusé depuis plus de 6 mois sur Arte. Merci à Yossi et Lila qui ont attiré mon attention sur ce documentaire.1

Un documentaire au contenu à la fois exceptionnel – car ce sont des sujets qu’on n’aborde jamais et banal – car cela parle du quotidien des femmes, des femmes de tous milieux et de toutes les composantes de la société israélienne parlent de leur intimité dans les cabines d’essayage de ce magasin de soutien-gorge de Yaffo, qui est tenu par deux femmes formidables.

Noa’s le nom du magasin, voit défiler tous les jours, des femmes harédis, ou athées, juives, arabes ou philippines, des très jeunes filles ou des femmes matures, elles rentrent dans cette boutique comme si elles couraient à l’abri, vers un lieu sécure sans jugement et surtout un lieu de partage de ce qu’elles vivent ou ont vécu. Certaines relatent le harcèlement banal de rue, ou à l’armée, d’autres les opérations, pour agrandir ou réduire les seins, le cancer et ses cicatrices ou amputations. D’autres encore racontent la violence du père, du frère ou autre mari, une relation abimée avec leur mère ou leur fille, ou au contraire leur lien fusionnel, elles parlent de leurs craintes et angoisses face à la vieillesse, …Elles parlent aussi de politique : de la guerre, du pays et de son avenir. Des plus triviales aux plus graves, toutes les discussions et émotions se déversent dans ce lieu, dans l’intimité d’une cabine d’essayage où même les deux responsables du magasin partagent leurs secrets.

Un confessionnal, un lieu de pure vérité, ce film mériterait qu’on lui consacre une séance d’étude : réflexion sur ce que vivent les femmes dans un pays gangréné par la violence, ou encore lesté par le poids de la tradition et de la religion…réflexion tout simplement sur les relations femmes-hommes en 2026 !

En France, en ce moment même une nouvelle loi dite globale de lutte contre les violences sexistes et sexuelles est étudiée depuis décembre dernier à l’Assemblée Nationale. Près de 10 ans après le début du mouvement #metoo, et 5 ans après les révélations de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE), ces violences longtemps ignorées ou minimisées, sont apparues dans une lumière crue et des révélations plus sordides les unes que les autres font la une de l’actualité tous les jours.

Les violences physiques sont précédées, la plupart du temps, par des violences morales dites sexistes, des millénaires de mépris, de mise à l’écart, de déconsidération, la gente féminine étant reléguée à un statut inférieur, et devant être sous la tutelle d’un père puis d’un mari, mais sans existence autonome propre et ce quelle que soit la société d’où elles sont issues, aussi bien en Orient qu’en Occident. Même si en Occident les femmes ont fait leur révolution et la loi a évolué ces 50 dernières années, il persiste des réflexes patriarcaux, qui nécessitent encore des législations globales donc…

L’épisode des cinq filles de Tzelophéhad, arrive comme une bouffée d’oxygène dans une marée biblique patriarcale. L’histoire apparaît au milieu de la paracha qui traite du recensement des douze tribus, avant l’attribution des parcelles de terre à chacune d’entre elles. Dieu déclare que la terre doit être distribuée proportionnellement au nombre d’adultes mâles de chaque tribu. Mais les filles de Tzélophéhad ne comptent pas dans ce recensement. Ces cinq filles restées orphelines et sans frère, ni hommes dans la famille, n’ont droit à aucune terre selon la loi biblique sur l’héritage. La règle générale dans la Bible est qu’une femme ne peut pas hériter d’un homme. Alors, elles viennent plaider leur cause devant Moïse et lui demandent de changer la loi et réparer cette injustice. Les cinq filles s’appellent Mahla, Noa, Hogla, Milka et Tirza.

Moïse a oublié sa loi sur le sujet, Dieu, étonnamment, est d’accord : oui, leur cas est juste, la loi doit être réformée, lorsqu’il n’y a aucun héritier mâle, alors les femmes peuvent hériter.

Plusieurs chapitres plus loin, cette décision est remise en partie en question par les frères du père qui affirment que la terre doit rester au sein de leur tribu, celle de Manassé. Pour cela, les filles de Zelophehad ne pourront hériter de leur parcelle que si elles se marient au sein de cette même tribu.

La démarche des cinq filles de Zelophehad est commentée dans le midrash qui explique que ces héroïnes ont fait preuve de nombreuses qualités : d’abord leur perspicacité de s’en être remises à Dieu, plutôt qu’aux hommes, qui est capable de davantage de compassion.[1]

Puis, elles ont su se montrer solidaires et agir de concert, elles ont su coopérer, à égalité les unes avec les autres. Enfin, selon le talmud[2], ces cinq femmes ont fait preuve d’une grande sagesse, parce qu’elles ont su saisir le bon moment pour s’exprimer et utiliser le bon argument : en mettant en avant leur motivation qui était la perpétuation du nom de leur père. Tenaces, vertueuses, justes, habiles, sages et perspicaces, et surtout courageuses, que de qualités sont nécessaires pour être enfin écoutées !

En ce chabbat où une jeune fille – et quelle jeune fille – se présente devant nous tous pour célébrer sa bat mitsva et affirmer sa foi dans l’éthique juive et dans l’avenir, Jessica tu ne pouvais pas mieux tomber que sur ces 5 modèles féminins qui font basculer la loi et qui sont une preuve vivante du fait que la révélation divine n’est pas figée une fois pour toutes mais est un processus continu, une révélation renouvelée à chaque génération.

Mais la loi connait des va et viens, des allers et retours et des détours, comme un pendule qui avance et recule. Par conséquent pour ne pas subir de nouveaux reculs, restons vigilantes et vigilants, le sort réservé aux femmes dans nos sociétés est fragile et doit en permanence être protégé, et gravé dans la loi. Nous comptons tous et toutes sur toi Jessica, car toi comme ta sœur Evie, vous faites partie de cette génération montante qui devra continuer à se battre pour que nos droits soient respectés, et continuent à progresser. Chère Jessica à toi et ta famille, un grand mazal tov !


[1] Sifrei Pinchas, 133

[2] Talmud Baba Bathra 119b

  1. https://www.arte.tv/fr/videos/124449-000-A/au-royaume-du-soutien-gorge/ ↩︎

Drasha Kora’h – le pouvoir et le bâton – 12 juin 2026 Bat Mitsvah Avinoam Ofer

Il est de tradition que les rois et autres monarques s’entourent de symboles de puissance. Le plus ancien d’entre eux qu’on retrouve dès l’Antiquité en Egypte est le sceptre que le Pharaon portait avec lui à chaque occasion. Le sceptre a la forme d’un bâton surmonté d’une tête d’animal du désert et muni d’une fourche ouverte à sa base, qui pourrait symboliser les pattes de cette créature. L’association du sceptre avec le pouvoir divin a peut-être été influencée par la croyance selon laquelle les dieux utilisaient de tels objets pour maintenir l’ordre (maat) et réprimer le chaos (isfet). Ce symbole de l’Égypte antique au 3ème siècle avant notre ère, était étroitement associé à des dieux comme Anubis (dieu de la momification) et Osiris (dieu de l’au-delà), reflétant ainsi ses origines divines.

Dans la Torah un des plus fameux épisodes impliquant un baton maté en hébreu apparait alors que Moïse est un simple berger et son bâton ne lui sert qu’à faire avancer ses moutons et autres brebis. Il va vite prendre un rôle autre puisque c’est à travers ce fameux bâton que Dieu va se manifester et lui montrer de quoi Il est capable. Ainsi, le bâton va se transformer en serpent, puis transformer l’eau du Nil en sang, ou faire gagner à Moïse et au peuple une guerre contre les Amalécites entre autres. L’Eternel va doter Moïse, ce simple berger, d’un rouakh Elohim, d’un esprit divin, qui se matérialise aussi dans cet attribut.

Le terme maté apparait pas moins de 251 fois dans la Bible, et 17 fois dans le court extrait de la Torah que nous venons de lire ! On ne peut rester indifférent à tant de répétitions, et cela aiguise notre curiosité …

Dans notre paracha, le maté est utilisé comme synonyme de tribu…chaque tribu a un bâton qui la représente avec ses armoiries en quelque sorte. Et ce sont ces bâtons qui vont départager les tribus et être mis à l’épreuve divine. La réponse devra être visible de tous: est-ce que la cause de Korah et sa suite est juste ? Est ce qu’il faut instaurer davantage de démocratie et répartir le pouvoir comme Korah semble le demander ? ou bien, assiste-t-on à une lutte de pouvoir avec fort arguments démagogiques de la part de Kora’h et sa clique ? Ont-ils juste « donné des bâtons pour se faire battre » ?

Pourtant, le premier récit impliquant un bâton apparait dans la Genèse, et là aussi un de nos illustres ancêtres, Yehouda, va donner un bâton à Tamar « pour se faire battre ». Rappelez-vous : Tamar se fait passer pour une prostituée pour séduire Yehouda car il lui refuse le droit au lévirat, c’est-à-dire à épouser un frère célibataire après la mort de son premier époux, fils de Yehouda. Et l’intrigue, très élaborée de Tamar réussit, Yehouda après avoir consommé la relation, lui laisse un bâton à sa demande un et quelque temps plus tard, elle viendra, enceinte de Yehouda, réclamer son dû, munie de ce bâton comme preuve de ce qu’il s’était passé…

Ainsi le bâton comme le pouvoir ont changé de main, et ce transfert a permis de restaurer la justice.

Le rabbin et commentateur russe du 19ème siècle Malbim rappelle qu’il existe en réalité trois mots en hébreu pour désigner un bâton. Le premier est « Makeil », qui désigne une verge servant à fouetter les animaux. Le deuxième est « Mish’enet », une canne sur laquelle on s’appuie pour se soutenir. Le troisième est « Maté », un bâton, symbole d’autorité à l’instar du sceptre d’un roi.

Un très beau commentaire du rabbin Norman Lamm qui date de 1961 utilise cette distinction pour définir trois types de leadership. Voici ce qu’il dit :

Le Makeil, ou verge, est le symbole du dirigeant avide de pouvoir qui mène son peuple sans pitié. Le Mish’enet, ou canne, représente le parasite égoïste et intrigant qui s’appuie sur le public pour servir ses propres intérêts. Enfin, il y a le Maté, qui vient du mot « Noteh », et signifie « tendre » – une allusion à la fois au fait de tendre les mains pour aider le peuple et à celui de montrer de nouveaux horizons. Alors que le Makeil dicte sa loi et que le Mish’enet exploite le peuple, le Maté le guide. Le modèle du Makeil comble un désir psychologique de pouvoir et celui du Mish’enet ceux de la richesse et de la renommée, le modèle du Maté ne satisfait pas les besoins du dirigeant, mais ceux du peuple. »

On voit ainsi que ce simple attribut peut devenir un symbole fort de la manière de diriger un peuple, et orienter son avenir. En cette période chaotique, où nous regardons à l’horizon à la recherche de véritables leaders capables de générosité et d’altruisme, et aussi de vision d’avenir, nous prions pour qu’une nouvelle génération de leaders « agisse avec sagesse en faveur de tous ses citoyens » mais aussi pour le bien de l’humanité entière. Ce sont les paroles de la prière que nous disons pour Israël et pour la France…

Chère Avinoam, tu représentes cette nouvelle génération et t’accompagner à ta bat mitsva m’a permis de voir à quel point ton esprit était affûté et prêt à relever des défis. Ton questionnement et ta réflexion profonde sur des thèmes difficiles prouve que tu as déjà la maturité pour prendre des responsabilités à ton niveau et plus tard qui sait ? tout est ouvert ! Puisses-tu peux accomplir tout ce à quoi tu rêves et avec ton bâton de pèlerin aller à la conquête du monde et d’un avenir meilleur, car nous avons ardemment besoin de jeunes comme toi et ta sœur Maya ! mazal tov à toi et toute ta famille !

Shabbat shalom et hodesh tov!

Drasha Behaalotekha – Schmattes et judaïsme, KEREN OR, 29 mai 2026

Les boomers de la génération Tapie se souviennent de l’engouement dans les entreprises pour la conduite du changement. C’était la grande époque des fusions acquisitions, des regroupements et des mutations que cela occasionnait, souvent accompagnées de restructurations, de plans sociaux mais aussi de développement personnel, et de remise en question des jeunes managers. On s’adonnait contraints et forcés à des stages en pleine nature qui comprenaient conduite sur glace, spéléologie et autres exercices de team building, qui mettaient à rude épreuve nos nerfs déjà fragiles à défaut de consolider les liens d’équipe.

Cela m’est revenu à l’esprit en lisant le livre du journaliste Guillaume Erner, qui, avant d’être la star des ondes du matin de France Culture, avait été le directeur du développement de la City, marque de prêt à porter au succès aussi fulgurant qu’éphémère, entre 1990 et 2001, date de leur dépôt de bilan. Le livre Schmattes sent un peu la naphtaline d’un temps révolu.

Toute une époque, où, de mon côté, j’avais été, entre autres, responsable de région chez leur concurrent : Etam, et où je vivais aussi à 100 à l’heure, au rythme des collections, de la mise en place de ce qu’on a depuis appelé la fast fashion. Car ces chaînes de distribution avaient dû rapidement se remettre en question, bouleversées par l’arrivée de Zara et consorts. Cela impliquait par exemple des remodelages couteux et à marche forcée des magasins et des réimplantations jusqu’aux petites heures du matin… que ne fallait-il pas faire pour séduire les clientes et battre les records de chiffre d’affaires ?

Ce monde de la mode à prix bas, a été le symbole du tourbillon des années 1980/1990, car il fallait s’imposer à tout prix, en écrasant si possible les concurrents, dans une lutte à mort pour réussir. Il m’a laissé un goût un tantinet amer, car l’objet de mode jetable avait pris le dessus sur toute autre considération humaine.

L’homme et la femme sont ainsi faits que, parfois même après avoir vécu des périodes qui n’ont rien de glorieux, ils ressentent une odeur et un goût embués de nostalgie, les fameux « c’était mieux avant ».

C’est le cas aussi de nos chers hébreux qui déambulent depuis deux ans dans le désert et se plaignent et ronchonnent entre eux. On le sait le peuple hébreu a la plainte facile et chevillée au corps. Ces ronchonnements sont très répétitifs, ils surviennent à 15 reprises entre les livres de l’Exode et les Nombres.

Cette fois, les hébreux se plaignent sous la tente, chacun auprès des siens, et ce murmure est si peu discret que Moïse s’en rend compte et se plaint à son tour auprès du Très Haut.

Le peuple se languit de la nourriture qu’il dégustait en Egypte…Cela peut nous faire sourire, car ils ne meurent pas de faim, ils ont la manne tous les jours. Alors de quoi se plaignent-ils exactement ? Et qui rouspète parmi eux ? Pourquoi cette nostalgie pour un pays où ils ont été maltraités ? Et pourquoi cela se concentre sur la nourriture ?

Humer en rêves poissons, concombres, poireaux, oignons, ail et autres pastèques les transportent en un instant vers ce passé idéalisé. Imaginer leurs couleurs, et leurs formes variées, les fait saliver alors que la manne, elle ressemble à un alicament, bon pour la santé mais peu désirable.

La Torah nous pointe du doigt les précurseurs de ces murmures malveillants, ce ne sont pas vraiment les hébreux mais ceux qu’on qualifie d’assafssouf, un hapax, qui veut dire un ramassis d’étrangers, d’Egyptiens qui se sont joints aux hébreux lors de leur fuite, se plaçant sous les ailes protectrices du Dieu d’Israël, impressionnés surement par sa force et ses prodiges. Et à présent, cette multitude mêlée regarde en arrière et semble avoir des regrets…ce faisant, ils endoctrinent aussi leurs compagnons de voyage, et la grogne monte. Peut-être que leur nostalgie pour la nourriture égyptienne n’est qu’une fausse barbe ? Selon le midrash, le peuple se plaint en réalité de tous ces nouveaux commandements qui leur pèsent et compliquent leur vie.[1] En Egypte ils étaient certes des esclaves, mais ils n’étaient soumis à aucune règle de vie. A présent, ils doivent respecter toutes sortes d’interdits… un code qui leur rend la vie encore plus difficile.

Ce peuple de sédentaires est devenu, par la force des choses, nomade, sans attache, errant dans le désert. Ils marchent cahin caha sur du sable mouvant, et dans un environnement pour le moins inhospitalier, ils ne sont pas prêts à tous ces bouleversements et même si la nourriture tombe du ciel, combien de temps cela va-t-il durer ? il faut certes avoir la foi chevillée au corps pour continuer ce voyage. Ils se rassurent et sont solidaires dans la plainte, et trouvent, comme il se doit, un bouc émissaire : Moise d’abord et Dieu ensuite.

Les hébreux vivent un deuil dans le désert, un deuil certes symbolique, mais un deuil quand même, où colère et déprime alternent, et face à eux Moïse ne sait plus que faire. La plainte les rend solidaires, car on n’est jamais aussi unis que lorsqu’on partage une même colère.

Seul Dieu qui n’est pas soumis aux états d’âme humains et se pose en rempart, et réagit avec une extrême fermeté …il leur donne de la viande, jusqu’à ce qu’ils en soient écœurés, la leçon est sévère. Car ce peuple doit accepter le changement, ou plutôt cette révolution à 360 degrés. 

La révolution de la liberté a un prix : vivre sans ses anciens repères, accepter l’inconnu, voire l’insécurité, et profiter de ces pérégrinations pour méditer et amender son comportement. Le désert dans lequel ils déambulent les y invitent.

A KEREN OR aussi la conduite du changement qui va affecter en premier lieu notre Talmud Torah à la rentrée mais aussi tous les fidèles de la synagogue suscite parfois murmures et plaintes …chaque changement est un deuil de ce que l’on a connu. Il faut prendre nos membres par la main et les mener vers cette terre inconnue, les convaincre ! Mais n’oubliez pas que les administrateurs et nous rabbins, sommes à votre écoute, et répondrons à vos interrogations avec dans la joie et la bonne humeur !

Chabbat shalom !


[1] Sifrei Bamidbar 87 :1

Drasha Hol Hamoed Pessah – quand on n’a que l’amour…KEREN OR 3 avril 2026

Notre ami Dror nous a récemment présenté de manière brillante la fameuse sculpture géante composée des 4 lettres qui forment le mot AHAVA, aleph hey beit et hey – amour en hébreu. Cette sculpture date de 1977 elle est l’œuvre de l’artiste américain Robert Indiana. Il a précédemment conçu en 1966  la sculpture Love avec ses trois couleurs vives : vert rouge et bleu et son O penché qui est aussi fameuse dans le monde de l’art et figure à New York.

Robert Indiana est un artiste non-juif qui par ce travail artistique « rend hommage, comme il le dit sur son site, à l’évêque James A. Pike et illustre l’importance que revêt l’aspect spirituel de l’amour pour Indiana. Pike, qui est décédé dans le désert israélien et pour lequel Indiana a travaillé à la cathédrale Saint-Jean-le-Divin de New York, a largement influencé l’engagement de l’artiste envers le thème de l’amour et la manière dont il l’aborde. »

Posée au milieu du jardin du musée d’Israël à Jérusalem, cette sculpture interpelle par ses dimensions 3,65 x 3,65 m , le matériau utilisé : fer brut, et la composition 2 lettres AH superposées sur 2 lettres VA qui se lisent à la verticale et à l’horizontale. Chacune des lectures produit du sens : l’aleph beth peut se lire comme ah ba, soit le début de l’alphabet équivalent du B’a ba en français. Le AV de père et double HEY – lettre symbolisant Dieu – peut aussi se lire comme : l’amour du père Eternel.

Cette œuvre monumentale nous transmet de multiples messages à nous Juifs en cette période de Pessah et de guerre : l’amour est ce qui fait tenir ce monde, comme cette œuvre, il est carré et stable, il est massif aussi. Accessible et lisible de tous cotés, rien ne doit obstruer sa vue. Comme l’œuvre, l’amour se vit au quotidien: clin d’œil à ses dimensions 365/365 cm (hasard ?),  le nombre de jours de l’année. Un amour immanent et transcendant à la fois.

Pessa’h marque la saison des amours, non seulement parce qu’il tombe au printemps et en période d’éveil de nos sens mais parce qu’il est associé dans la liturgie juive à l’un des plus beaux textes de notre tradition, appelé le ‘saint des saints’ par rabbi Akiva, c’est le chant des chants, ou cantique des cantiques.

Bien que les rabbins se soient beaucoup interrogés sur son intégration dans le canon biblique, car trop érotique et subversif pour des oreilles chastes. Il aura fallu le réinterpréter d’abord et considérer ce texte comme une métaphore de l’histoire d’amour entre Dieu et son peuple et non comme une simple histoire d’amour entre mortels.

Et pourtant…je souhaite défier un peu cette interprétation en vous proposant une lecture inverse : n’est ce pas l’amour humain qui sert de modèle à l’amour divin et non l’inverse ? ne faut-il pas avoir expérimenté la beauté et la pureté d’une histoire d’amour, sa complexité, sa course poursuite érotique, son lyrisme, la poésie qu’il insuffle à la vie et en chacun et chacune ? Pour toucher du doigt ou de l’oreille la beauté du texte, voici quelques versets que le personnage féminin adresse à son bien aimé et vice-versa.

Vois tu es beau mon bien-aimé, oui tu es doux,

Oui notre lit est verdoyant;

Pareil à un pommier parmi les arbres de la forêt,

Ainsi est mon ami entre les garçons.

J’aime à m’asseoir à son ombre, Et son fruit est doux à ma bouche,

Et son fruit est doux à ma bouche.

Tes branches sont un verger de grenades

Avec des fruits de douceur,

Des hennés et des nards.

[…]

Que mon bien-aimé vienne dans son jardin

Et qu’il en savoure les fruits.

Nous nous lèverons matin vers les vignes

nous verrons si la vigne a fleuri ;

Si ses fleurs se sont ouvertes,

Si les grenades sont en fleur.

C’est là que je te donnerai mes jouissances à toi.

Qui est celle qui monte du désert,

Prenant appui sur son ami ?

Sous le pommier je t’ai éveillé ;

Là ta mère t’a donné naissance là celle qui t’a mise au monde a donné naissance.[1]

Ecoutez ces paroles de femme et d’homme libres, libres d’aimer et de désirer, et de l’exprimer par des mots poétiques et simples, n’est-ce pas un texte d’avant-garde qui aurait pu être écrit à notre époque ?

Ce chant nous fait rentrer sans ambages dans le monde de l’amour véritable, non pas un amour qui cherche à posséder, réifier l’autre et prendre le pouvoir, mais un amour fait de cet équilibre instable, de danse et de va et viens, qui est à la fois sur de lui et empli d’insécurité…  c’est une expérience de l’infini, de la vraie beauté de ce monde, de son sens.

L’amour nous fait voir le monde différemment et inversement le monde, à travers le maitre de l’Univers, nous voit aussi différemment par le prisme de l’amour, l’alliance passe aussi par ce très beau sentiment.

Elie Wiesel nous a laissé en héritage ces paroles à méditer :

« Le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence. Le contraire de l’art n’est pas la laideur, c’est l’indifférence. Le contraire de la foi n’est pas l’hérésie, c’est l’indifférence. Et le contraire de la vie n’est pas la mort, c’est l’indifférence. »

L’amour on en a plus que jamais besoin en cette période qui est marquée par son éclipse partielle, mais pas totale, à nous de le réincarner et réenflammer, par nos actes quotidiens. Car l’amour cela commence par des gestes de solidarité et de générosité, la sortie d’une certaine routine et léthargie, alors que l’amour est en résumé une éclipse de soi au profit de l’autre.

Osons opter pour l’amour en cette période de Pessa’h et tout au long de l’année, faites-en une œuvre majestueuse, solide et qui soit vue de tous, c’est subversif, c’est vital !

Hag saméah et shabbat shalom !


[1] Cantique des cantiques, extraits 1:16 ; 2:3 ;  7:13, ; 8:5 (traduction H. Meschonnic)

Drasha Vayikra – Sticker land KEREN OR 20 mars 2026

En novembre dernier, j’ai eu la chance de retourner en Israel, pendant cette courte fenêtre de paix qui a duré 6 mois.  J’ai été frappée alors par la quantité de stickers à la mémoire de soldats ou jeunes morts depuis le 7 octobre collés dans les gares, les abribus, les distributeurs automatiques, les réverbères et autres murs.

Jusqu’au 7 octobre, c’était une manière prisée par les Israéliens d’afficher des slogans sur leur voiture, ou dans l’espace public, pour montrer leur adhésion à ou rejet de telle ou telle cause, et leur appartenance à telle ou telle ‘tribu’. Cette manie israélienne avait même été illustrée par une fameuse chanson ‘shir hasticker’ du groupe hadag nahash en 2004.

Depuis le début de la guerre, ces stickers sont devenus un véritable mémorial pour tous ceux qui sont morts au combat mais aussi lors du festival Nova à Reïm. Ces autocollants sont devenus des porte-drapeaux d’une jeunesse sacrifiée pour défendre leur pays. Lorsqu’on prend le temps de s’arrêter pour regarder la photo du jeune souriant et lire les courts textes à sa mémoire, parfois très spirituels, d’autres fois plus mystiques, ou vengeurs, on est frappé au ventre par la douleur mais aussi par leur force, car en dépit de la perte irremplaçable et si injuste de milliers de jeunes dans la force de l’âge, les proches qui ont collé ces stickers ont une conviction : leur mort en forme de « sacrifice » n’est pas vaine et mènera à la victoire finale…

Le sens plus profond de ces stickers, et leur lien avec la notion de sacrifice m’ont interpellé cette semaine en écoutant un podcast du Shalom Hartman à Jérusalem. Ces podcasts représentent pour moi une bouée de sauvetage depuis plus de deux ans, ils m’accompagnent avant de dormir, sous la douche et m’offrent une fenêtre pour regarder au-delà, vers l’horizon.

Elana Stein Hein interviewait un de ses homologues, le professeur David Dishon. Ce dernier a perdu un de ses petits-fils Eitan Dishon z’’l en novembre 2023 à Gaza. Et Elana l’interrogeait sur ce que représente pour lui cette perte, peut-on parler de sacrifice ?

Qu’est-ce qu’un sacrifice, korban en hébreu et est-ce possible de parler de sacrifice à propos d’un soldat mort au combat ?

Le professeur Moshé Halbertal, écrivain et philosophe israélien a dédié un livre à la notion de sacrifice. Il distingue trois catégories : « le sacrifice à » qui est une offrande religieuse, la deuxième catégorie est une notion plus moderne qui n’existe ni dans la Torah ni dans les textes médiévaux de « sacrifice pour », c’est un don, un abandon pour une cause supérieure : don de son confort, don pour ses enfants, don pour un pays etc. Et enfin, le mot korban en hébreu moderne signifie aussi victime, et on parle des korbanot milhama victimes de la guerre, ou teror d’actes terroristes.

Selon la vision du monde de chacun, les jeunes tombés au combat ou lors d’actes terroristes rentreront dans la catégorie du « sacrifice pour » (notion éthique) ou dans celle plus prosaïque de victime de guerre. Mais, ceux qui ont une vision messianique de cette guerre n’hésiteront pas à qualifier ces sacrifices de religieux, ce qui est particulièrement choquant…David Dishon frappé dans sa chair a formellement rejeté cette catégorie religieuse, mais il ressentait le caractère sacré de ce sacrifice, de ce don de son petit-fils, de son dépassement de lui-même pour une cause supérieure. Eitan Dishon était un bon vivant, engagé auprès de la jeunesse, érudit en Torah qu’il avait étudié en Yeshiva. Il avait choisi une unité combattante et fait preuve d’héroïsme.

Mais revenons aux sacrifices tels que décrits dans la Torah. Au début de Vayikra, ils sont définis, classés et leur préparation est minutieusement détaillée. Ce cérémonial sacrificiel hautement symbolique, qui, comme son nom l’indique, a pour but de rapprocher les hébreux de l’Eternel, représente aussi un acte très cruel envers les animaux. Pour certains chercheurs, sa finalité est une forme de substitut à la violence. Pour d’autres commentateurs, faire des offrandes et sacrifier une catégorie d’animaux à Dieu, à certains moments et dans un ordre défini, est de nature à rassurer les humains que nous sommes, sur le fait que ce monde est ordonné et a un sens.

Non, les enfants morts/sacrifiés lors de guerres n’apportent aucun ordre à ce monde, mais sont plutôt la preuve de son tohu bohu permanent pour reprendre l’expression biblique. Rien ne rapproche moins de Dieu que de « sacrifier » des jeunes gens et jeunes filles !

Les stickers ont saturé l’espace et sont un témoignage visuel, bien que très éphémère de l’ampleur du sacrifice consenti par notre peuple et en premier lieu ses jeunes, pour une guerre qui n’a toujours pas abouti ‘à la victoire finale’. Cette jeunesse sacrifiée représente la première ligne de notre peuple, en deuxième ligne il y a nous, les Juifs de la diaspora.

La brutalisation du monde politique s’accompagne, on ne sait par quel tour de passe passe, par une montée vertigineuse de l’antisémitisme au sein même des partis. C’est accablant de voir qu’à l’occasion d’élections locales, ce sont les citoyens juifs qui sont sacrifiés sur l’autel des compromis politiques. Ceux qui refusent ces compromis politiciens, nous apparaissent tout à coup comme des héros ! … ces saillies antisémites doivent être extirpées des partis qui les laissent prospérer, Malheureusement, ce ne sont pas des anomalies éphémères et cela abime notre démocratie.

Ne tombons pas nous même dans le piège de cette spirale infernale de l’invective, du rejet et de la haine de l’autre, tentons de résister avec des mots, en maintenant un dialogue ferme et juste, partout où nous sommes amenés à interagir avec notre prochain.

Ken Yhié ratzon, Chabbat shalom, bon vote et bons préparatifs de Pessa’h !

Drasha Bechala’h –KEREN OR, 29 janvier 2026

Shirou l’adonaï Shirou shir hadash, shirou l’adonaï kol haAretz, ce verset du psaume 96 accompagne joyeusement l’office de kabbalat shabbat depuis le 16ème siècle. Chantons à l’Eternel un chant nouveau, que toute la terre chante à l’Eternel !

Ce chabbat pourtant, nous lisons dans la Torah un chant très ancien, qui, curieusement, n’a jamais été aussi actuel : Le cantique de la mer des Joncs. Selon les biblistes c’est un des plus anciens textes de notre canon biblique, un cantique à la gloire de Dieu et des hébreux sortis victorieux d’une bataille sans armes ni soldats, entièrement menée par le ish milhama, le maître des armées l’Eternel en personne qui a permis aux hébreux de vivre ce miracle :  passer à pied sec d’une rive à l’autre.

Le chant d’allégresse, le chant de victoire, souvent composé par des femmes, contraste  avec l’épisode sanglant vécu, mais le chant unifie, il allège nos cœurs meurtris par l’angoisse et par la perte d’un monde englouti, et il glorifie non pas les soldats, mais cette force invisible qui a permis le passage d’une rive à l’autre.

On a entendu peu d‘explosions de joie, peu de chants de victoire après l’ultime épisode qui manquait pour clôturer la paracha des hatoufim, l’épisode des otages. Une certaine discrétion, un recueillement a accompagné le corps de Ran Gvili qui rentrait de Gaza enfin. Tout un peuple était inconsciemment d’accord : il ne s’agissait pas vraiment d’ une victoire militaire, mais plutôt d’une victoire bien plus exigeante : la victoire spirituelle ! Celle qui avait permis à une armée soutenue par le peuple, de tenir sa promesse, envers et contre tout : ne laisser aucun otage, mort ou vivant en terre ennemie.

843 jours sont passés, un chant nouveau peut être chanté après la sombre période vécue, après qu’Israël ait échappé à un danger existentiel. Ce chant nouveau qui reste à écrire, gageons qu’il transporte avec lui symboliquement tous les murs qui se sont dressés face au peuple juif, toutes les mers prêtes à nous engloutir et aussi face à cela, tous les Justes, toutes les mains providentielles qui se sont tendues, ouvertes et levées pour nous sortir des pièges qui devaient se refermer sur nous tous.

Ce chant nouveau, mêlé de musique antique, lorsque nous le chanterons, sera chanté à voix basse, car nous percevons confusément que nous nous situons à une croisée des chemins, le danger n’est pas vraiment fini, et bien qu’un chapitre alourdi par les souffrances se referme, un autre subsiste comme une plaie ouverte, celui où tout un peuple a perdu son innocence, comme l’écrit Alain Finkielkraut dans son dernier essai.[1] Pour l’académicien, notre peuple s’est un peu égaré, et a perdu la boussole de sa conscience juive. A présent, une main providentielle est nécessaire pour le replacer dans le bon sillon de l’histoire. Nous ne deviendrons pas muets pour autant, et ne serons pas ensevelis par la honte, car dans ce cas toute cette traversée n’aurait servi à rien.

Comme en contrepoint à ce sentiment, les mots puissants d’Edmond Fleg, qui ont presque 100 ans, figurent en bonne place dans notre siddour à la page 360. Ils ont été placés là juste après la présentation du sefer torah : on peut lire son fameux « Je suis juif parce que » en 12 phrases. Ces phrases extraites d’un recueil de tout juste 100 pages destinés à ses petits-enfants. Edmond Fleg avait écrit ce petit recueil car il craignait qu’ils ne s’assimilent et se détournent totalement du peuple d’Israël. Ce doute qui transperce, cette remise en question de son identité, Edmond Fleg l’a vécue dans sa chair et il décrit tout cela en toute transparence, son chemin jusqu’au ‘je suis Juif parce que’. A la lecture des Evangiles, il pleurait à chaudes larmes sur l’épisode de la croix et était en colère contre ses frères juifs pour ce qu’ils auraient fait à Jésus, lui-même s’est senti tenté par cette voie, tout cela avant d’étudier, et remettre en lumière les faits historiques et finalement de revenir …jusqu’à retrouver sa fierté à faire partie du peuple juif.

Je vais vous lire quelques versets de ce texte, un peu tombé en désuétude, pour vous redonner des forces nouvelles, afin de chanter à notre tour un chant nouveau avec des mots anciens à nos enfants et petits-enfants.

« Je suis juif parce qu’en tous les lieux où pleure une souffrance, le Juif pleure,

Je suis juif, parce qu’en tout temps où crie une désespérance, le Juif espère,

Je suis juif, parce que la parole d’Israël est la plus ancienne et la plus nouvelle,

Je suis juif, parce que la promesse d’Israël est la promesse universelle… »

A ce chant ancien, dont on connait la suite tragique, à peine 6 ans plus tard et l’arrivée au pouvoir des nazis, je voudrais ajouter mon chant nouveau, ou plutôt celui proposé par un journaliste israélien qui m’inspire.

Lior Schleien est un des fondateurs de l’émission satirique Eretz Nehederet, c’est une vedette de la télé israélienne depuis plus de 20 ans, dont l’émission a été pendant une période victime de la censure d’état.

Ces dernières semaines, il a pris son bâton de pèlerin lesté par sa notoriété et son sens de l’humour, pour voyager à travers le pays et aller au contact des jeunes des collines et des sionistes religieux, là où ils vivent, dans les territoires et dans leurs yeshivot.[2]

Son ambition se limite à réinstaurer un dialogue et partager sa carte du monde. Armé de ses arguments il sait répondre aux objections et aux paroles extrêmes du type : « il faut nettoyer les territoires et tuer tous les arabes », paroles incandescentes qui se propagent et mettent le feu, non seulement à ces territoires, mais à tout un pays. En sa présence pourtant, le dialogue s’instaure, l’écoute aussi et qui sait ce qui pourra advenir de cette mission qu’il s’est donnée ? A minima, il aura agi à son niveau pour créer un pont entre ces deux rives irréconciliables et contribuer à un tikkoun…

Face à un monde qui devient méconnaissable, nous ne pouvons-nous contenter de rester stupéfaits et silencieux, nous devons inventer de nouvelles façons d’agir et retisser des liens, redonner vie à un dialogue qui était à l’arrêt. Donnons de la voix pour que des passerelles puissent se construire et qu’un chant libérateur puisse retentir   !  …

Ken yhié ratzon, Chabbat shalom


[1] Le Cœur Lourd, ed. Gallimard

[2] https://www.facebook.com/reel/867193432679778?locale=fr_FR

Drasha Vaéra – les Pharaons modernes…KEREN OR, 16 janvier 2026

Ces derniers jours, à la lecture de notre paracha et de l’éternel retour du méchant Pharaon, je me demandais combien de Pharaons étaient en exercice à l’heure ou nous parlons ? Malheureusement, ils sont au moins aussi nombreux que les doigts de mes deux mains. Certains sont plus dangereux que d’autres, car ils sont vissés à leur siège depuis très longtemps et surtout dans des pays stratégiques comme les Etats-Unis, la Chine, ou la Russie…Même les despotes de pays considérés secondaires ont une capacité de nuisance non négligeable…

Depuis le début de l’année, on ne compte plus les invectives que ces petits dictateurs s’envoient à la figure par-dessus nos têtes, et les menaces réelles que cela représente. On ne peut qu’espérer qu’ils ne mettent pas leurs intimidations à exécution, et que l’Europe, qui reste le seul bastion sain d’esprit à majorité démocratique fasse entendre sa voix et se montre suffisamment ferme.

Ce début d’année 2026 nous donne le vertige, car nous sommes dépendants de ces dirigeants profondément cyniques, corrompus, mégalomanes et avides de nouveaux territoires, pour élargir leur hégémonie. Ces Pharaons se sentent tout puissants et ne font que répandre le malheur autour d’eux.

A chaque retour du cycle de lecture des 10 plaies, on est tenté de sourire pourtant en ne retenant que le côté naïf, voire enfantin de ce récit apocalyptique. Ce bras de fer entre deux forces quasi-divines, l’Eternel et Pharaon, où le roi d’Egypte se prend pour un roi de droit divin.

Mais à chaque relecture revient aussi, un autre sujet présent dans notre paracha, lancinante, la question du mal et son corollaire, comment l’éradiquer ? Comment résister et faire face à une vision aussi rigide et mortifère du monde ? Puis vient aussitôt une deuxième question : pourquoi diable (si on peut dire) l’Eternel nous dit à plusieurs reprises qu’Il endurcit le cœur de Pharaon et les plaies se succèdent, jusqu’à cette ultime 10ème plaie qui me et nous met si mal à l’aise : la mise à mort des premiers nés ?

Cette paracha pose des questions clés et éternelles. Celle de la proportionnalité entre crime et châtiment, celle aussi du châtiment collectif ? Celle de la responsabilité et du libre-arbitre du bourreau ? Celle du bien-fondé de la théologie de la rétribution : cette dualité entre ceux qui agissent dans la droiture et sont récompensés, face à ceux qui s’écartent de la voie vertueuse et sont punis. Y a-t-il une réalité à cela ? Les méchants sont-ils réellement punis sur cette terre ? Bien sûr que non, et les exemples qui contredisent cette théologie sont pléthore. Les enfants et les Justes à l’époque et de nos jours, sont-ils punis lorsqu’ils sont victimes de guerres ou de graves maladies ?

Maïmonide, dans son introduction aux Pirké Avot appelé « les 8 chapitres », répond à certaines de ces questions en s’appuyant sur une théorie, celle de l’addiction au mal : plus on est méchant, plus la méchanceté devient une mauvaise habitude et un cercle vicieux s’installe, dont on ne peut se sortir. Il nous dit que le méchant est tellement entraîné et habitué au mal qu’il n’est même plus capable de s’amender et de faire téchouva. Au début, il mal-agit de sa propre volonté, s’il se repent, il est pardonné mais s’il perd pied et même l’opportunité de se repentir, et dans ce cas, nous dit Maïmonide, intervient la rétribution divine.

Le rabbin Mark Greenspan s’adosse à cette interprétation maïmonidienne et voit dans le motif des plaies un argument qui le confirme. Moïse, nous dit-il, donne le choix à Pharaon de changer d’avis lors des deux premières plaies de chaque série de trois, mais à la troisième, l’Eternel endurcit son cœur et Pharaon n’a plus de choix. Lorsqu’advient cette troisième plaie, Dieu frappe Pharaon sans préavis.

Cela rappelle la symbolique du chiffre 3, et la logique de l’intention, et du libre arbitre. Lorsqu’on demande pardon par exemple, on doit le faire à 3 reprises. Mais si la 3ème fois l’offensé n’accorde pas son pardon, l’offensant est quitte.

La théologie qui a inspiré le système judiciaire du monde occidental, où chaque crime mérite punition interroge, elle est susceptible, dans certains cas, d’être remise en question. Si ce système n’est pas encadré par des lois qui sont respectées par tous, ou bien si les citoyens n’ont plus confiance en leur système judiciaire, la rétribution risque de se transformer en vendetta. L’être humain qui se sent floué, victime d’une injustice a rapidement tendance à se prendre pour Zorro pour se faire justice lui-même.

C’est le cas de nos jours, où de nombreux despotes sont aux commandes de pays puissants et leur mégalomanie les poussent à envahir un territoire, à chasser le dirigeant en place, fût-il, dans certains cas, lui-même un autocrate sanguinaire, et se positionnent ainsi en sauveurs de l’humanité, alors que cela n’est souvent qu’un prétexte pour justifier leur ingérence. Ils n’ont que faire des lois internationales et d’être dans l’illégalité la plus totale…

Dans les mois qui viennent (espérons le plus tard possible), je crains que nous ne soyons confrontés à une grave question : que sommes-nous prêts à sacrifier pour défendre ce droit international qui garantit notre souveraineté et nos libertés ? prendrons nous modèle sur la population iranienne qui fait preuve d’un courage inouï au prix de milliers de vies sacrifiées ? Car au bout du compte ce pourquoi nous luttons, comme les hébreux dans notre paracha, c’est pour notre liberté de vivre dans le respect de ces lois qui protègent les états, les citoyens, nos démocraties et le modèle social et politique né après la 2è guerre mondiale … et tout cela n’a pas de prix !

Ken yhié ratzon, Chabbat shalom

Drasha Vayichla’h – il n’en reste qu’un…KEREN OR 5 décembre 2025

Cela fait 791 jours, 26 mois 18984 heures que le corps de Ran Gvili a été pris en otage et se trouve à Gaza. Il n’en reste qu’un seul, c’est le dernier.

Ran Gvili avait 24 ans, originaire de Beer Sheva, il était membre de l’unité spéciale Yasam de la police israélienne. Le 7 octobre, lors de l’assaut du Hamas, Ran se trouvait à l’hôpital, dans l’attente d’être opéré. Lorsqu’il a appris le pogrom en cours, il a quitté l’hôpital pour aider et secourir. Les dernières nouvelles de Ran datent du 7 octobre à 10h50, lorsqu’il a envoyé un message à ses amis sur WhatsApp pour leur dire qu’il avait reçu deux balles dans la jambe. À ce moment-là, il était probablement près du kibboutz Aloumim, à proximité de la zone où les terroristes du Hamas ont attaqué. En réalité, il a été assassiné le 7 octobre et son corps emporté par les terroristes pour servir de monnaie d’échange avec les autorités israéliennes.

Est-ce que le retour de son corps sans vie permettra de fermer cette parenthèse dramatique ? …il n’en reste plus qu’un. Et ce n’est pas qu’un numéro sur une liste de 216 noms.

Cette semaine j’ai commencé la lecture du livre d’Eli Sharabi « Otage, 491 jours aux mains du Hamas », lui a été pris en otage vivant le 7 octobre au Kibboutz Beeri devant sa femme et ses deux filles, il avait 51 ans.

C’est une lecture terrible, une réelle descente aux enfers. Au début de sa prise d’otages, il est traité, dit-il, avec une certaine humanité. Il vit dans le sous-sol d’une maison avec une famille gazaouie. Il discute avec ses gardiens auxquels il donne des surnoms : l’un est surnommé « le masque » parce que son visage est caché en permanence les premières semaines, le second « le nettoyeur », car il passe son temps à nettoyer la pièce où vivent les ravisseurs, la cuisine et les toilettes.

Après 9 mois, il est transféré dans un tunnel et rejoint 6 autres jeunes otages, tous faits prisonniers à la fête Nova. Les conditions de vie ne font que se dégrader ensuite.

Ce témoignage poignant me révulse, ce n’est pas un énième épisode de Hatoufim, c’est la vraie vie, le véritable martyre d’un homme bienveillant qui a cherché à écouter, tisser des liens avec ses ravisseurs, même dans l’enfer des tunnels. Il voulait comprendre et ce vécu l’a totalement transformé. Pour survivre, il dialoguait quotidiennement dans sa tête avec sa femme et ses filles. Il leur promettait de survivre et de leur offrir une vie meilleure en Angleterre, pays dont sa femme était originaire. Il ne les reverra jamais, toutes trois assassinées le jour où il a été pris en otage.

En dépit de l’horreur vécue, son témoignage nous fait pénétrer dans une zone grise à l’affut de la moindre trace d’humanité chez ses ravisseurs. Eli Sharabi a été libéré et a pu rentrer vivant, avec deux de ses codétenus : Ohad Ben Ami et Or Lévy, le 8 février dernier. Il pesait 44 kilos.

Comment a-t-il pu se reconstruire alors que sa famille nucléaire était partie en fumée, tant d’amis et voisins assassinés, sa maison et son kibboutz saccagé ? Quelle vision a-t-il à présent d’une coexistence pacifique, alors que son choix de vivre au Kibboutz Béeri à quelques kilomètres de la frontière avec Gaza était un acte de résistance, un engagement pour la paix ?

Dans notre paracha, Jacob-Israël vit depuis 22 ans sous la menace d’être anéanti par son frère jumeau Esaü, frère auquel il a subtilisé la bénédiction paternelle destinée à l’ainé de la fratrie.

Voilà une partie des mots adressés par Isaac à Jacob :

«29 Que les peuples te servent

et que les nations se prosternent devant toi.

Sois le maître de tes frères

et que les fils de ta mère se prosternent devant toi.

Maudit soit quiconque te maudit

et béni soit quiconque te bénit ! »

Et voilà ceux d’Isaac à Esau :

« Tu vivras de ton épée,

et tu serviras ton frère ;

mais quand tu deviendras inquiet,

tu briseras son joug de ton cou. »

Le père, Isaac n’a qu’une bénédiction à offrir, et lorsqu’il prend conscience du subterfuge dont il a été victime ne réussit pas à trouver les mots appropriés pour offrir à son aîné la bénédiction manquante. Esau et Jacob sont reliés pour toujours par des chaînes de fer, un mal qui les ronge, ils semblent condamnés à vivre dans la haine et la terreur, eux et leurs descendants à cause de la préférence paternelle…

Ces bénédictions-prédictions les dressent l’un contre l’autre comme deux camps irréconciliables, car il n’y a la place que pour un fils, et un peuple élu de Dieu…

Cette vision binaire n’est porteuse que de défiance reflète aussi une division intérieure.

Cette fracture interne, on la retrouve dans la prière que Jacob adresse à l’Eternel avant sa rencontre avec Esau.

Je suis indigne de toutes les faveurs et de toute la fidélité que tu as témoignées à ton serviteur, moi qui, avec mon bâton, avais passé ce Jourdain et qui à présent suis devenu deux camps.

וְעַתָּ֥ה הָיִ֖יתִי לִשְׁנֵ֥י מַחֲנֽוֹת׃ à présent je suis devenu deux camps.

Jacob-Israël à l’image des deux noms qu’il porte ressent une brèche intérieure. Il est partagé entre l’élan vers son frère et le désir d’une réconciliation, d’un côté, et la terreur de le retrouver et d’être anéanti lui et sa tribu.

Il prie et demande l’aide de Dieu pour être sauvé des mains fraternelles fratricides. L’épisode de la lutte avec l’ange le prépare à sa rencontre avec Esaü et lui permet de retrouver cette foi en lui-même et en l’avenir.

Notre peuple héritier de cette lutte de Jacob a appris, après chaque épisode tragique de son histoire, à se redresser. Jacob-Israël lutte d’abord contre des sentiments de terreur, de rejet et de repli sur soi si naturels en ces circonstances.

Eli Sharabi après l’épisode tragique qu’il a vécu est le modèle d’une lutte similaire entre lui et l’ange. Il a miraculeusement, et contre toute attente, réussi à se redresser et cela n’efface en rien la dureté de l’épreuve vécue, mais ouvre la voie vers une prise de recul et un chemin de réparation et de conciliation, même froide à la manière de Esaü et Jacob dont les chemins et les vies vont se séparer pour toujours.

Chère Orah, ta paracha parle de sujets qui concerne chaque individu mais aussi chaque groupe humain : famille et communauté. Ces sujets complexes nous interrogent à tout âge et à chaque génération : comment trouver la paix en soi après un conflit ? comment faire la paix avec son frère ou sa sœur. Ton travail, ta réflexion ont été remarquables et je te félicite pour le sérieux que tu as mis dans cette préparation. Toute ta famille peut être fière de toi !

Un grand mazal tov et chabbat shalom !

Drasha Paracha Ki Tétzé – du « droit à l’oubli » au « devoir de mémoire » – 5 septembre 2025 KEREN OR

Vous avez surement entendu parler de cette notion relativement récente du ‘droit à l’oubli’ ? c’est une loi mise en place par l’Union Européenne depuis 2014, dans la continuité de la loi sur la protection des données, qui consiste à donner le droit à chaque individu de faire appel à un tiers pour effacer de la toile des informations qui pourraient lui nuire. Cela peut nous faire sourire à première vue, cette possibilité d’effacer ses frasques, ses photos dénudées ou dans un état d’ébriété avancée, ou encore ses déclarations intempestives, ses engagements dans des associations religieuses ou politiques parfois un peu extrêmes, tout ce qui pourrait donner une couleur particulière, ou ternir notre réputation lorsqu’on est en recherche d’emploi, de fonds pour investir, ou de l’âme soeur tout simplement !

Il m’arrive de googliser ceux qui frappent à la porte de notre synagogue par exemple, pour des raisons de sécurité, mais on googlise plus souvent par curiosité, par ennui. Ce droit à l’oubli concerne d’autres aspects, et a des applications très concrètes et utiles lorsqu’on cherche tout simplement à contracter une assurance ou un emprunt à la suite d’une longue maladie…

Il est vrai qu’internet et à présent l’IA ont une mémoire d’éléphant et n’oublient rien, car nous laissons des empreintes de notre vie partout, et cela nous poursuit même après la mort ! Bien pire que cela, les outils numériques se nourrissent littéralement de nos données et nos traces et cela devient une source légitime d’inquiétude…Qui peut accéder à cette profusion de données ? pourquoi faire ? Et pour combien de temps ?

Cette capacité à tout garder en mémoire à stocker les moindres faits et gestes de chacun et chacune n’est pas sans nous rappeler ce qui était, jusqu’à il y a quelques décennies, du seul domaine du divin. Oui nos textes nous disent que Dieu n’oublie rien, scrute nos faits et gestes et se souvient…et à notre tour par mimétisme, nous devons suivre Son exemple et nous conformer au devoir de mémoire.

L’expression ‘devoir de mémoire’ concerne depuis le 20ème siècle, les évènements tragiques qu’il nous faut commémorer à leur date anniversaire.

Cependant dans les textes bibliques et rabbiniques, cela va bien plus loin, on doit se souvenir d’avoir été esclaves et étrangers en Egypte, se souvenir aussi des actes de hessed que Dieu a eu envers nous (répétés tout au long de notre liturgie), et aussi ou plutôt se souvenir de nos fautes pour les expier…c’est particulièrement vrai en ce mois d’Eloul où ce heshbon hanefesh, cet examen de conscience doit être au cœur de nos préoccupations ! Ce voyage au cœur de notre âme, s’il a été fait en conscience nous mènera jusqu’à ce Yom Hazikaron, le « jour de la mémoire » autre nom de Rosh Hashana, ces deux jours où Dieu passe en revue son troupeau kivnei maron terme utilisé dans la prière Ounetané Tokef qui selon le talmud aurait trois significations : les vneit Maron seraient des brebis passant devant leur berger ; ou ceux qui gravissent le col escarpé de Beit Maron et doivent monter en file indienne ; ou enfin, les troupes de la maison de David. Ce jour du souvenir conduira au jugement divin. L’Eternel nous évalue un par un et collectivement, comme une armée, son armée ; quel est notre état individuel et collectif  au seuil de 5786 ? Qu’avons-nous réalisé de bien ou de moins bien cette année ? comment nous sommes nous comportés vis-à-vis de nous-mêmes d’abord, de l’autre ensuite et de Dieu enfin ?

Lorsqu’on liste les occurrences du terme Zakhor dans la torah, celles qui concernent l’être humain d’un coté et celles qui concernent Dieu de l’autre, on s’aperçoit que Dieu semble se souvenir des souffrances humaines après moult pleurs, râles et cris ! c’est le cas par exemple pour trois des quatre matriarches qui souffrent affreusement et de longues années de leur stérilité, jusqu’à ce que Dieu les visite et se souvienne enfin qu’Il leur avait promis une nombreuse descendance. C’est le cas également et de manière peut être plus tragique encore, car collective, quand Il prend conscience enfin, après 430 ans de la souffrance du peuple hébreu, et qu’Il met en place une stratégie pour faire sortir son peuple du joug de Pharaon ! Se souvient-Il vraiment par intermittence, et notre rôle est-Il de lui rappeler nos mérites, ou du moins les mérites des meilleurs d’entre nous, qui par capillarité deviennent un peu nos mérites ?

Dieu pose un doigt accusateur sur nous une fois par an et parfois comme encore cette année, on aimerait inverser ce doigt et le poser aussi sur Lui pour lui demander : que Fais-tu pour nous ? Ton peuple ton am ségoula ta pierre précieuse qui est relégué au ban des nations ?

Zakhor n’est pas un impératif mais un infinitif absolu[1], à traduire par « se souvenir » : se souvenir qu’on a été esclaves, étrangers, une checklist, un pense bête de la Torah, qui apparait à 196 reprises selon le décompte de l’historien Yossef Yeroushalmi auteur du fameux Zakhor, un infinitif où on entend un impératif, puisqu’il est bien un commandement divin…

Notre paracha se termine par cet oxymore célèbre : Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek, lors de votre voyage, au sortir de l’Egypte; […] tu effaceras la mémoire d’Amalek de dessous le ciel: ne l’oublie point. Ce texte lu dans la paracha Ki Tetzé mais aussi le chabbat Zakhor qui précède Pourim prouve qu’on n’oublie ni d’inscrire ni de lire ce nom, tout en l’effaçant…Amalek devient Haman, ou Hitler, ou encore un militant du Hamas, il revient comme une ritournelle macabre à chaque génération. Serait-ce le prix à payer de notre élection ? Etre au premier rang comme le canari dans la mine ou plutôt la vigie des nations ? Le rabbin de Berditchev dans son commentaire du 18ème siècle Kedushat Levi en donne une autre interprétation :

« Il semble que ce ne soit pas seulement pour cela que la descendance d’Israël reçoit l’ordre d’effacer Amalek, qui est issu de la descendance d’Ésaü. Chaque personne en Israël doit plutôt effacer la partie maléfique qui se cache dans son cœur, connue sous le nom d’Amalek. En effet, chaque fois que la descendance d’Amalek se trouve dans le monde, elle se trouve dans l’être humain, puisque l’être humain est un petit monde, et il existe donc une réalité à « Amalek », à la force du mal intérieur de chaque être humain, il surgit à chaque fois pour faire transgresser l’être humain, et c’est à ce sujet que le souvenir apparaît dans la Torah. »

Sans tomber dans l’auto-flagellation, il est bien évident que ce n’est que de nous-même que le mal peut être extirpé, c’est un exercice permanent et une discipline de tous les instants, car notre action sur le monde se limite à cela, c’est à cela que sert ce ‘devoir de mémoire’ d’abord et avant tout, comme le dit la journaliste Hen Artsi Sror ‘se souvenir est un plan d’action’ afin de construire un avenir meilleur.   Ken yhié ratzon, chabbat shalom!


[1] merci Wilhelm Coillet Matillon pour cette précision grammaticale

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