Alors que le 3ème épisode caniculaire marque une pause mon esprit un peu plus alerte reprend contact avec les nouvelles du monde, qui elles continuent à se déverser sans relâche…
Lundi dernier une nouvelle loi dite fondamentale a été votée à la Knesset. Elle déclare l’étude de la Torah ‘valeur fondamentale’ du peuple juif et de l’état d’Israël. Ainsi cette loi rend l’étude de la Torah supérieure à toute autre matière profane étudiée et ce dès l’école maternelle. Elle a été ajoutée aux 13 lois fondamentales précédentes, qui tiennent lieu de constitution à l’état hébreu depuis sa création.
En toute logique me direz-vous, un rabbin devrait se réjouir d’une telle nouvelle, or cela m’a fait frémir et m’a profondément inquiétée et attristée, comme nombreux de mes collègues de tous bords, car c’est une aberration de hiérarchiser ainsi les savoirs, alors que dès le moyen âge nos Sages avaient à cœur de s’enrichir de toutes les connaissances religieuses et séculières. On pense à Rachi, à Maïmonide, à Nahmanide et tant d’autres, tous à la fois savants dans l’étude de la Torah au sens large, mais aussi en philosophie et en médecine et parlant au moins deux langues étrangères. Ainsi, des siècles plus tard et après que le peuple juif a réussi, non sans d’immenses sacrifices, à fonder un état, il reviendrait en arrière, vers un monde plus étriqué où les jeunes générations seraient dispensées de l’étude des matières profanes ? quel monde prépare-t-on à ces jeunes ?
C’est aussi une catastrophe pour ce jeune pays bâti sur des valeurs de séparation de la religion et de l’état et de solidarité entre tous ses habitants. Chacun sait que ce vote est purement politicien et ne sert que les intérêts de la frange harédi de l’état qui refuse parfois violemment la conscription.[1] Car sous l’effet de cette loi, la Cour Suprême ne pourra plus obliger les ultra-orthodoxes qui étudient dans une yeshiva à prendre part à la défense de l’état d’Israël.
Une minorité très entreprenante, non seulement refuse de faire son service militaire et de participer à l’effort de guerre, mais impose ainsi sa vision de l’état d’Israël à l’ensemble de la population. Et c’est la première fois dans l’histoire du pays qu’une loi fondamentale repose sur une vision fondamentaliste de ce que devrait être cet état.
Deux récits et deux visions de l’état d’Israël se confrontent de manière de plus en plus virulente ces quatre dernières années. Un récit retourne aux origines de la création de l’état et s’appuie sur ses fondateurs laïcs et sur le texte de sa Déclaration d’Indépendance. Les défenseurs de cette vision souhaitent maintenir et protéger l’état de droit, l’égalité de traitement et une séparation entre religion et état. Un autre récit veut faire reposer l’état sur la halakha et une lecture messianique à la fois des textes de la tradition et de l’histoire récente.
Ce chabbat nous lisons aussi un récit alternatif de l’épisode des Explorateurs, que nous avons lu une première fois dans le livre des Nombres.
Rappelons rapidement le contenu de ce récit dramatique : 12 espions, représentant les 12 tribus sont envoyés pour explorer la terre de Canaan avant que le peuple ne s’y installe. Dans le livre des Nombres, dix d’entre eux reviennent avec un rapport négatif et montrent ainsi leur manque de confiance en l’avenir et en cette terre promise par Dieu. A cause de cette faute, toute une génération, dont son chef, périra dans le désert.
38 ans après, selon la chronologie du récit, Moïse raconte à nouveau le déroulement des faits, mais, étonnamment, le récit a changé.
L’exégète du 20ème siècle Nehama Leibowitz analyse côte à côte les 2 versions du récit des explorateurs et nous montre point par point les dissemblances. La première porte sur le donneur d’ordre de cette mission d’exploration. Dans la paracha Chelakh Lekha, c’est Dieu lui-même qui intime cet ordre, alors que dans notre paracha, Moïse nous dit que c’est le peuple qui en a pris l’initiative et a demandé son accord…
Dans la version du livre des Nombres, les explorateurs font partie de l’élite de chaque tribu. Alors que dans notre version, Moïse nous dit qu’un représentant par tribu a été désigné pour cette mission, sans spécifier ses qualités. Et tous les représentants reviennent avec un rapport négatif. Par conséquent c’est comme si tout le peuple était parti explorer la terre et porte la même faute…
Selon le commentateur Nahmanide, dans le Deutéronome, il s’agit de ne pas faire de distinction entre les hébreux, mais au contraire insister sur leur responsabilité collective, afin de ne pas reporter la faute uniquement sur les leaders, même si ces derniers les ont influencés. Qu’on soit influenceur ou influencé, on a sa part de responsabilité.
Les exégètes disqualifient l’étude de cette comparaison en disant qu’il s’agit de deux sources différentes d’un même récit. Mais laissons cette information scientifique de côté et regardons les enseignements que nous pouvons tirer de cette double lecture d’un même récit.
D’une part, cela nous rappelle que chaque évènement, du plus trivial au plus dramatique est vécu et interprété différemment par les différentes composantes du peuple, un peu comme aujourd’hui en somme. D’autre part, le facteur temps est à prendre en compte, plus le souvenir est ancien et plus il est susceptible d’être déformé par rapport à la réalité. Se pose ensuite la question de la responsabilité dans le cas d’une prise décision malheureuse : est-elle collective, ou bien repose t elle essentiellement sur les leaders ? Peut-on espérer alors qu’une nouvelle génération de leaders fera de meilleurs choix et changera le sens de l’histoire ?
Et enfin, il y a le choix qui nous est donné, à nous, des générations plus tard, lorsque nous lisons à notre tour ces récits dans la Torah, quelle est notre agentivité face à ces lectures ? Comment va-t-on appliquer ce verset essentiel : ‘lo bashamayim hi’, la torah n’est pas dans le ciel… elle est dans nos bouches et dans nos cœurs, elle est-ce qu’en fait chaque génération et nous avons le choix d’en faire un arbre de vie ou un étau qui nous enserre et nous étouffe…
Espérons qu’une nouvelle génération de leaders se lèvera bientôt et pourra défaire les lois iniques qui sont en train d’être votées pour revenir à une hiérarchie des valeurs respectueuse de tous les savoirs et surtout du sang versé par les jeunes soldats morts pour la sécurité du pays, une hiérarchie fidèle à la vision intemporelle des pères et mères fondateurs.
Ken yhie ratzon,
Chabbat shalom,
[1] https://fr.timesofisrael.com/conscription-8-blesses-lors-dune-manifestation-haredi-qui-degenere-pres-de-tel-aviv/
Drasha Haazinou – Keren Or, 18 et 19 septembre 2026 – revenir et se souvenir…
de Daniela Touati
On 25 septembre 2026
dans Commentaires de la semaine
La pénultième paracha du Deutéronome et de toute la Torah se termine par un chant, un chant sous forme de testament de la part du premier prophète de la Torah : Moïse. Il sait qu’il n’arrivera pas en terre de Canaan avec son peuple, et demande qu’on l’écoute une dernière fois. Haazinou – ‘écoutez cieux, je vais parler’, sont les premières paroles de la paracha !
C’est à un adieu que l’on assiste avec ce poème. Un poème poignant, où Moïse rappelle la nature divine, qu’il décrit comme parfaite et juste et se souvient du parcours des hébreux pendant 40 ans dans le désert et tous les égarements du peuple, qui ont mené à ce qu’il soit lui-même puni et proscrit de la terre dans laquelle il devait rentrer avec le peuple hébreu…
Il rappelle aussi un des commandements centraux de notre tradition : « zakhor , se souvenir » en tant que peuple de notre histoire. « Zekhor yemot Olam, binou, chenot dor vador, » « souviens-toi les jours anciens, considère les générations passées ». Ce commandement est répété pas moins de 169 fois dans la Torah, et ce même si, on le sait bien, la mémoire peut nous jouer des tours, comme le dit si justement Yosef Haïm Yeroushalmi dans son livre ‘Zakhor’.
Plus de 3000 ans d’histoire et de mémoire juive peuvent sembler parfois lourds à porter ! Ne serait-ce qu’en ce chabbat shouva, on doit à la fois opérer un demi-tour sur nous-mêmes et se souvenir de notre propre parcours plus ou moins accidenté en ce monde. Se souvenir aussi de nos chers disparus, et se préparer à l’office de Yizkor de lundi soir. Transmettre la mémoire, plus largement d’une génération qui a vécu la Shoah et s’éteint petit à petit, génération dont nous devenons témoins de témoins, comme le disait Benjamin Orenstein z’’l…
Notre époque voit non seulement s’effacer la mémoire de ce qu’ont vécu nos parents et grands-parents pendant la 2ème guerre mondiale, mais aussi une véritable guerre mémorielle a lieu, qui se transforme même en révisionnisme voire en négationnisme. C’est le cas lorsqu’on met sur le même plan le génocide juif de la Shoah et les victimes – trop nombreuses – d’une guerre qui a été menée en riposte à un pogrom.
Des paroles dures emplies d’une juste colère envers l’égarement de toute une génération, sont prononcées par notre maitre Moshé Rabbeinou, même leur poésie ne les adoucit pas, et elles résonnent davantage en ce chabbat shouva, »ki dor tahpoukhot hema, banim lo ouman bam. « car c’est une génération aux voies perverses, des enfants sans loyauté ».[1]
Dans ce marasme ambiant, il arrive qu’une lueur apporte une éclaircie, particulièrement bienvenue en ces jours si redoutables. Elle nous est apparue par surprise grâce à notre fils Ivan, qui a choisi de faire un voyage mémoriel et de retour sur les pas de sa grand-mère maternelle, ma mère Cerna Cleinerman Losner de mémoire bénie. Ce voyage aux confins de la Roumanie, la Moldavie et de l’Ukraine il l’avait projeté en cachette depuis longtemps, mais n’en avait pas fait grande publicité, jusqu’à ces derniers jours.
Très sceptique de mon coté, comme je l’avais été il y a 7 ans en 2019, lorsqu’il était parti en Algérie sur les traces de sa famille paternelle, je me suis demandé ce qu’il allait faire dans cette galère ? Mon père n’était pas plus convaincu. Et pourtant grâce à ce choix, et par procuration, j’ai vécu des moments très forts qui m’ont bousculée. L’un des plus bouleversants, fût celui où il a retrouvé la tombe de mon arrière-grand-père, David Klainerman z’’l, décédé en mai 1958 dans la ville de Dorohoï. Cet arrière-grand-père je peux même mettre un visage sur son nom, car il subsiste une vieille photo avec lui, mes grands-parents, ma mère et mon oncle qui date de 1947. Sur la photo figure un homme frêle, de petite taille et dotée d’une barbe quasi rabbinique.
Dorohoï fut peuplée par plus de 40% de Juifs avant 1939, 5820 pour être exact, aujourd’hui y vit encore une petite communauté juive de 50 âmes, dotée d’une belle synagogue rénovée et d’un cimetière juif bien entretenu.
Notre fils est aussi allé sur les traces consignées dans un livre biographique de ma mère, celles de la gare d’où ils ont été déportés en Transnistrie en 1941, ma mère avait 6 ans. Le camp de Transnistrie était un grand espace à ciel ouvert où les Juifs roumains ont été parqués pendant deux ans, où les hommes étaient envoyés aux travaux forcés et où on mourrait par milliers du typhus, de malnutrition et de mauvais traitements.
A Ungureni, cette petite gare très bucolique sur les photos qu’il nous a envoyées, la colère d’Ivan était à son comble, c’était aussi la dernière étape de son court périple de 4 jours où il s’était rendu à Kishinev en Moldavie, et à Moghilev en Transnistrie et avait vu les modestes monuments à la mémoire de ces milliers de Juifs déportés et assassinés. Un autochtone se trouvait dans la gare, qu’Ivan n’a pas pu s’empêcher d’apostropher, aidé par google translate, il lui a raconté ce qu’il s’était passé dans cette gare, l’homme n’en avait aucune idée et était surpris d’être abordé par un étranger de passage, et lorsqu’Ivan a ajouté que les Roumains n’avaient rien fait à l’époque pour protéger les Juifs ni les sauver, il a levé les épaules dans une moue d’impuissance…qui a encore plus irrité notre fils !
Emus aux larmes lorsqu’il nous a raconté cet épisode, son père et moi nous sentions à la fois tristes qu’Ivan doive porter cette mémoire, d’autant plus lourde qu’elle est peu racontée et méconnue, et aussi fiers de notre fils, qui a pris tellement au sérieux ce travail de mémoire.
Et puis de nombreuses questions se sont bousculées dans ma tête : que fait-on de cette mémoire, est-ce qu’elle nous transforme ? en tire-t-on véritablement des leçons ? et qu’arrive-t-il si ce travail est occulté comme c’est le cas dans les anciens pays du bloc soviétique ? pourquoi seulement ceux qui sont concernés prennent ce travail de mémoire au sérieux ?
Dans le souvenir réside le secret de la rédemption disait rabbi Nahman de Brastlav. Connaitre ses racines et se souvenir, comme le dit le commentateur Pinhas Peli, est un processus par lequel nous acceptons et intégrons dans nos comportements les valeurs éthiques et les règles morales.
Soyons tous les défenseurs et ambassadeurs de ces valeurs morales et éthiques héritées de nos aïeuls, afin que ces règles soient intégrées par tous, pas seulement par les enfants et petits-enfants victimes de barbarie…
Chabbat shalom et hatima tova!
[1] Deut.32:20