Il est de tradition que les rois et autres monarques s’entourent de symboles de puissance. Le plus ancien d’entre eux qu’on retrouve dès l’Antiquité en Egypte est le sceptre que le Pharaon portait avec lui à chaque occasion. Le sceptre a la forme d’un bâton surmonté d’une tête d’animal du désert et muni d’une fourche ouverte à sa base, qui pourrait symboliser les pattes de cette créature. L’association du sceptre avec le pouvoir divin a peut-être été influencée par la croyance selon laquelle les dieux utilisaient de tels objets pour maintenir l’ordre (maat) et réprimer le chaos (isfet). Ce symbole de l’Égypte antique au 3ème siècle avant notre ère, était étroitement associé à des dieux comme Anubis (dieu de la momification) et Osiris (dieu de l’au-delà), reflétant ainsi ses origines divines.
Dans la Torah un des plus fameux épisodes impliquant un baton maté en hébreu apparait alors que Moïse est un simple berger et son bâton ne lui sert qu’à faire avancer ses moutons et autres brebis. Il va vite prendre un rôle autre puisque c’est à travers ce fameux bâton que Dieu va se manifester et lui montrer de quoi Il est capable. Ainsi, le bâton va se transformer en serpent, puis transformer l’eau du Nil en sang, ou faire gagner à Moïse et au peuple une guerre contre les Amalécites entre autres. L’Eternel va doter Moïse, ce simple berger, d’un rouakh Elohim, d’un esprit divin, qui se matérialise aussi dans cet attribut.
Le terme maté apparait pas moins de 251 fois dans la Bible, et 17 fois dans le court extrait de la Torah que nous venons de lire ! On ne peut rester indifférent à tant de répétitions, et cela aiguise notre curiosité …
Dans notre paracha, le maté est utilisé comme synonyme de tribu…chaque tribu a un bâton qui la représente avec ses armoiries en quelque sorte. Et ce sont ces bâtons qui vont départager les tribus et être mis à l’épreuve divine. La réponse devra être visible de tous: est-ce que la cause de Korah et sa suite est juste ? Est ce qu’il faut instaurer davantage de démocratie et répartir le pouvoir comme Korah semble le demander ? ou bien, assiste-t-on à une lutte de pouvoir avec fort arguments démagogiques de la part de Kora’h et sa clique ? Ont-ils juste « donné des bâtons pour se faire battre » ?
Pourtant, le premier récit impliquant un bâton apparait dans la Genèse, et là aussi un de nos illustres ancêtres, Yehouda, va donner un bâton à Tamar « pour se faire battre ». Rappelez-vous : Tamar se fait passer pour une prostituée pour séduire Yehouda car il lui refuse le droit au lévirat, c’est-à-dire à épouser un frère célibataire après la mort de son premier époux, fils de Yehouda. Et l’intrigue, très élaborée de Tamar réussit, Yehouda après avoir consommé la relation, lui laisse un bâton à sa demande un et quelque temps plus tard, elle viendra, enceinte de Yehouda, réclamer son dû, munie de ce bâton comme preuve de ce qu’il s’était passé…
Ainsi le bâton comme le pouvoir ont changé de main, et ce transfert a permis de restaurer la justice.
Le rabbin et commentateur russe du 19ème siècle Malbim rappelle qu’il existe en réalité trois mots en hébreu pour désigner un bâton. Le premier est « Makeil », qui désigne une verge servant à fouetter les animaux. Le deuxième est « Mish’enet », une canne sur laquelle on s’appuie pour se soutenir. Le troisième est « Maté », un bâton, symbole d’autorité à l’instar du sceptre d’un roi.
Un très beau commentaire du rabbin Norman Lamm qui date de 1961 utilise cette distinction pour définir trois types de leadership. Voici ce qu’il dit :
Le Makeil, ou verge, est le symbole du dirigeant avide de pouvoir qui mène son peuple sans pitié. Le Mish’enet, ou canne, représente le parasite égoïste et intrigant qui s’appuie sur le public pour servir ses propres intérêts. Enfin, il y a le Maté, qui vient du mot « Noteh », et signifie « tendre » – une allusion à la fois au fait de tendre les mains pour aider le peuple et à celui de montrer de nouveaux horizons. Alors que le Makeil dicte sa loi et que le Mish’enet exploite le peuple, le Maté le guide. Le modèle du Makeil comble un désir psychologique de pouvoir et celui du Mish’enet ceux de la richesse et de la renommée, le modèle du Maté ne satisfait pas les besoins du dirigeant, mais ceux du peuple. »
On voit ainsi que ce simple attribut peut devenir un symbole fort de la manière de diriger un peuple, et orienter son avenir. En cette période chaotique, où nous regardons à l’horizon à la recherche de véritables leaders capables de générosité et d’altruisme, et aussi de vision d’avenir, nous prions pour qu’une nouvelle génération de leaders « agisse avec sagesse en faveur de tous ses citoyens » mais aussi pour le bien de l’humanité entière. Ce sont les paroles de la prière que nous disons pour Israël et pour la France…
Chère Avinoam, tu représentes cette nouvelle génération et t’accompagner à ta bat mitsva m’a permis de voir à quel point ton esprit était affûté et prêt à relever des défis. Ton questionnement et ta réflexion profonde sur des thèmes difficiles prouve que tu as déjà la maturité pour prendre des responsabilités à ton niveau et plus tard qui sait ? tout est ouvert ! Puisses-tu peux accomplir tout ce à quoi tu rêves et avec ton bâton de pèlerin aller à la conquête du monde et d’un avenir meilleur, car nous avons ardemment besoin de jeunes comme toi et ta sœur Maya ! mazal tov à toi et toute ta famille !
Shabbat shalom et hodesh tov!
Drasha Pinhas – au royaume du féminisme, KEREN OR 3 juillet 2026
de Daniela Touati
On 6 juillet 2026
dans Commentaires de la semaine
« Au royaume du soutien-gorge », c’est le nom français d’un documentaire israélien de Michal Cohen, qui est diffusé depuis plus de 6 mois sur Arte. Merci à Yossi et Lila qui ont attiré mon attention sur ce documentaire.1
Un documentaire au contenu à la fois exceptionnel – car ce sont des sujets qu’on n’aborde jamais et banal – car cela parle du quotidien des femmes, des femmes de tous milieux et de toutes les composantes de la société israélienne parlent de leur intimité dans les cabines d’essayage de ce magasin de soutien-gorge de Yaffo, qui est tenu par deux femmes formidables.
Noa’s le nom du magasin, voit défiler tous les jours, des femmes harédis, ou athées, juives, arabes ou philippines, des très jeunes filles ou des femmes matures, elles rentrent dans cette boutique comme si elles couraient à l’abri, vers un lieu sécure sans jugement et surtout un lieu de partage de ce qu’elles vivent ou ont vécu. Certaines relatent le harcèlement banal de rue, ou à l’armée, d’autres les opérations, pour agrandir ou réduire les seins, le cancer et ses cicatrices ou amputations. D’autres encore racontent la violence du père, du frère ou autre mari, une relation abimée avec leur mère ou leur fille, ou au contraire leur lien fusionnel, elles parlent de leurs craintes et angoisses face à la vieillesse, …Elles parlent aussi de politique : de la guerre, du pays et de son avenir. Des plus triviales aux plus graves, toutes les discussions et émotions se déversent dans ce lieu, dans l’intimité d’une cabine d’essayage où même les deux responsables du magasin partagent leurs secrets.
Un confessionnal, un lieu de pure vérité, ce film mériterait qu’on lui consacre une séance d’étude : réflexion sur ce que vivent les femmes dans un pays gangréné par la violence, ou encore lesté par le poids de la tradition et de la religion…réflexion tout simplement sur les relations femmes-hommes en 2026 !
En France, en ce moment même une nouvelle loi dite globale de lutte contre les violences sexistes et sexuelles est étudiée depuis décembre dernier à l’Assemblée Nationale. Près de 10 ans après le début du mouvement #metoo, et 5 ans après les révélations de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE), ces violences longtemps ignorées ou minimisées, sont apparues dans une lumière crue et des révélations plus sordides les unes que les autres font la une de l’actualité tous les jours.
Les violences physiques sont précédées, la plupart du temps, par des violences morales dites sexistes, des millénaires de mépris, de mise à l’écart, de déconsidération, la gente féminine étant reléguée à un statut inférieur, et devant être sous la tutelle d’un père puis d’un mari, mais sans existence autonome propre et ce quelle que soit la société d’où elles sont issues, aussi bien en Orient qu’en Occident. Même si en Occident les femmes ont fait leur révolution et la loi a évolué ces 50 dernières années, il persiste des réflexes patriarcaux, qui nécessitent encore des législations globales donc…
L’épisode des cinq filles de Tzelophéhad, arrive comme une bouffée d’oxygène dans une marée biblique patriarcale. L’histoire apparaît au milieu de la paracha qui traite du recensement des douze tribus, avant l’attribution des parcelles de terre à chacune d’entre elles. Dieu déclare que la terre doit être distribuée proportionnellement au nombre d’adultes mâles de chaque tribu. Mais les filles de Tzélophéhad ne comptent pas dans ce recensement. Ces cinq filles restées orphelines et sans frère, ni hommes dans la famille, n’ont droit à aucune terre selon la loi biblique sur l’héritage. La règle générale dans la Bible est qu’une femme ne peut pas hériter d’un homme. Alors, elles viennent plaider leur cause devant Moïse et lui demandent de changer la loi et réparer cette injustice. Les cinq filles s’appellent Mahla, Noa, Hogla, Milka et Tirza.
Moïse a oublié sa loi sur le sujet, Dieu, étonnamment, est d’accord : oui, leur cas est juste, la loi doit être réformée, lorsqu’il n’y a aucun héritier mâle, alors les femmes peuvent hériter.
Plusieurs chapitres plus loin, cette décision est remise en partie en question par les frères du père qui affirment que la terre doit rester au sein de leur tribu, celle de Manassé. Pour cela, les filles de Zelophehad ne pourront hériter de leur parcelle que si elles se marient au sein de cette même tribu.
La démarche des cinq filles de Zelophehad est commentée dans le midrash qui explique que ces héroïnes ont fait preuve de nombreuses qualités : d’abord leur perspicacité de s’en être remises à Dieu, plutôt qu’aux hommes, qui est capable de davantage de compassion.[1]
Puis, elles ont su se montrer solidaires et agir de concert, elles ont su coopérer, à égalité les unes avec les autres. Enfin, selon le talmud[2], ces cinq femmes ont fait preuve d’une grande sagesse, parce qu’elles ont su saisir le bon moment pour s’exprimer et utiliser le bon argument : en mettant en avant leur motivation qui était la perpétuation du nom de leur père. Tenaces, vertueuses, justes, habiles, sages et perspicaces, et surtout courageuses, que de qualités sont nécessaires pour être enfin écoutées !
En ce chabbat où une jeune fille – et quelle jeune fille – se présente devant nous tous pour célébrer sa bat mitsva et affirmer sa foi dans l’éthique juive et dans l’avenir, Jessica tu ne pouvais pas mieux tomber que sur ces 5 modèles féminins qui font basculer la loi et qui sont une preuve vivante du fait que la révélation divine n’est pas figée une fois pour toutes mais est un processus continu, une révélation renouvelée à chaque génération.
Mais la loi connait des va et viens, des allers et retours et des détours, comme un pendule qui avance et recule. Par conséquent pour ne pas subir de nouveaux reculs, restons vigilantes et vigilants, le sort réservé aux femmes dans nos sociétés est fragile et doit en permanence être protégé, et gravé dans la loi. Nous comptons tous et toutes sur toi Jessica, car toi comme ta sœur Evie, vous faites partie de cette génération montante qui devra continuer à se battre pour que nos droits soient respectés, et continuent à progresser. Chère Jessica à toi et ta famille, un grand mazal tov !
[1] Sifrei Pinchas, 133
[2] Talmud Baba Bathra 119b