Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Drasha Hol Hamoed Pessah – quand on n’a que l’amour…KEREN OR 3 avril 2026

Notre ami Dror nous a récemment présenté de manière brillante la fameuse sculpture géante composée des 4 lettres qui forment le mot AHAVA, aleph hey beit et hey – amour en hébreu. Cette sculpture date de 1977 elle est l’œuvre de l’artiste américain Robert Indiana. Il a précédemment conçu en 1966  la sculpture Love avec ses trois couleurs vives : vert rouge et bleu et son O penché qui est aussi fameuse dans le monde de l’art et figure à New York.

Robert Indiana est un artiste non-juif qui par ce travail artistique « rend hommage, comme il le dit sur son site, à l’évêque James A. Pike et illustre l’importance que revêt l’aspect spirituel de l’amour pour Indiana. Pike, qui est décédé dans le désert israélien et pour lequel Indiana a travaillé à la cathédrale Saint-Jean-le-Divin de New York, a largement influencé l’engagement de l’artiste envers le thème de l’amour et la manière dont il l’aborde. »

Posée au milieu du jardin du musée d’Israël à Jérusalem, cette sculpture interpelle par ses dimensions 3,65 x 3,65 m , le matériau utilisé : fer brut, et la composition 2 lettres AH superposées sur 2 lettres VA qui se lisent à la verticale et à l’horizontale. Chacune des lectures produit du sens : l’aleph beth peut se lire comme ah ba, soit le début de l’alphabet équivalent du B’a ba en français. Le AV de père et double HEY – lettre symbolisant Dieu – peut aussi se lire comme : l’amour du père Eternel.

Cette œuvre monumentale nous transmet de multiples messages à nous Juifs en cette période de Pessah et de guerre : l’amour est ce qui fait tenir ce monde, comme cette œuvre, il est carré et stable, il est massif aussi. Accessible et lisible de tous cotés, rien ne doit obstruer sa vue. Comme l’œuvre, l’amour se vit au quotidien: clin d’œil à ses dimensions 365/365 cm (hasard ?),  le nombre de jours de l’année. Un amour immanent et transcendant à la fois.

Pessa’h marque la saison des amours, non seulement parce qu’il tombe au printemps et en période d’éveil de nos sens mais parce qu’il est associé dans la liturgie juive à l’un des plus beaux textes de notre tradition, appelé le ‘saint des saints’ par rabbi Akiva, c’est le chant des chants, ou cantique des cantiques.

Bien que les rabbins se soient beaucoup interrogés sur son intégration dans le canon biblique, car trop érotique et subversif pour des oreilles chastes. Il aura fallu le réinterpréter d’abord et considérer ce texte comme une métaphore de l’histoire d’amour entre Dieu et son peuple et non comme une simple histoire d’amour entre mortels.

Et pourtant…je souhaite défier un peu cette interprétation en vous proposant une lecture inverse : n’est ce pas l’amour humain qui sert de modèle à l’amour divin et non l’inverse ? ne faut-il pas avoir expérimenté la beauté et la pureté d’une histoire d’amour, sa complexité, sa course poursuite érotique, son lyrisme, la poésie qu’il insuffle à la vie et en chacun et chacune ? Pour toucher du doigt ou de l’oreille la beauté du texte, voici quelques versets que le personnage féminin adresse à son bien aimé et vice-versa.

Vois tu es beau mon bien-aimé, oui tu es doux,

Oui notre lit est verdoyant;

Pareil à un pommier parmi les arbres de la forêt,

Ainsi est mon ami entre les garçons.

J’aime à m’asseoir à son ombre, Et son fruit est doux à ma bouche,

Et son fruit est doux à ma bouche.

Tes branches sont un verger de grenades

Avec des fruits de douceur,

Des hennés et des nards.

[…]

Que mon bien-aimé vienne dans son jardin

Et qu’il en savoure les fruits.

Nous nous lèverons matin vers les vignes

nous verrons si la vigne a fleuri ;

Si ses fleurs se sont ouvertes,

Si les grenades sont en fleur.

C’est là que je te donnerai mes jouissances à toi.

Qui est celle qui monte du désert,

Prenant appui sur son ami ?

Sous le pommier je t’ai éveillé ;

Là ta mère t’a donné naissance là celle qui t’a mise au monde a donné naissance.[1]

Ecoutez ces paroles de femme et d’homme libres, libres d’aimer et de désirer, et de l’exprimer par des mots poétiques et simples, n’est-ce pas un texte d’avant-garde qui aurait pu être écrit à notre époque ?

Ce chant nous fait rentrer sans ambages dans le monde de l’amour véritable, non pas un amour qui cherche à posséder, réifier l’autre et prendre le pouvoir, mais un amour fait de cet équilibre instable, de danse et de va et viens, qui est à la fois sur de lui et empli d’insécurité…  c’est une expérience de l’infini, de la vraie beauté de ce monde, de son sens.

L’amour nous fait voir le monde différemment et inversement le monde, à travers le maitre de l’Univers, nous voit aussi différemment par le prisme de l’amour, l’alliance passe aussi par ce très beau sentiment.

Elie Wiesel nous a laissé en héritage ces paroles à méditer :

« Le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence. Le contraire de l’art n’est pas la laideur, c’est l’indifférence. Le contraire de la foi n’est pas l’hérésie, c’est l’indifférence. Et le contraire de la vie n’est pas la mort, c’est l’indifférence. »

L’amour on en a plus que jamais besoin en cette période qui est marquée par son éclipse partielle, mais pas totale, à nous de le réincarner et réenflammer, par nos actes quotidiens. Car l’amour cela commence par des gestes de solidarité et de générosité, la sortie d’une certaine routine et léthargie, alors que l’amour est en résumé une éclipse de soi au profit de l’autre.

Osons opter pour l’amour en cette période de Pessa’h et tout au long de l’année, faites-en une œuvre majestueuse, solide et qui soit vue de tous, c’est subversif, c’est vital !

Hag saméah et shabbat shalom !


[1] Cantique des cantiques, extraits 1:16 ; 2:3 ;  7:13, ; 8:5 (traduction H. Meschonnic)

Drasha Vayikra – Sticker land KEREN OR 20 mars 2026

En novembre dernier, j’ai eu la chance de retourner en Israel, pendant cette courte fenêtre de paix qui a duré 6 mois.  J’ai été frappée alors par la quantité de stickers à la mémoire de soldats ou jeunes morts depuis le 7 octobre collés dans les gares, les abribus, les distributeurs automatiques, les réverbères et autres murs.

Jusqu’au 7 octobre, c’était une manière prisée par les Israéliens d’afficher des slogans sur leur voiture, ou dans l’espace public, pour montrer leur adhésion à ou rejet de telle ou telle cause, et leur appartenance à telle ou telle ‘tribu’. Cette manie israélienne avait même été illustrée par une fameuse chanson ‘shir hasticker’ du groupe hadag nahash en 2004.

Depuis le début de la guerre, ces stickers sont devenus un véritable mémorial pour tous ceux qui sont morts au combat mais aussi lors du festival Nova à Reïm. Ces autocollants sont devenus des porte-drapeaux d’une jeunesse sacrifiée pour défendre leur pays. Lorsqu’on prend le temps de s’arrêter pour regarder la photo du jeune souriant et lire les courts textes à sa mémoire, parfois très spirituels, d’autres fois plus mystiques, ou vengeurs, on est frappé au ventre par la douleur mais aussi par leur force, car en dépit de la perte irremplaçable et si injuste de milliers de jeunes dans la force de l’âge, les proches qui ont collé ces stickers ont une conviction : leur mort en forme de « sacrifice » n’est pas vaine et mènera à la victoire finale…

Le sens plus profond de ces stickers, et leur lien avec la notion de sacrifice m’ont interpellé cette semaine en écoutant un podcast du Shalom Hartman à Jérusalem. Ces podcasts représentent pour moi une bouée de sauvetage depuis plus de deux ans, ils m’accompagnent avant de dormir, sous la douche et m’offrent une fenêtre pour regarder au-delà, vers l’horizon.

Elana Stein Hein interviewait un de ses homologues, le professeur David Dishon. Ce dernier a perdu un de ses petits-fils Eitan Dishon z’’l en novembre 2023 à Gaza. Et Elana l’interrogeait sur ce que représente pour lui cette perte, peut-on parler de sacrifice ?

Qu’est-ce qu’un sacrifice, korban en hébreu et est-ce possible de parler de sacrifice à propos d’un soldat mort au combat ?

Le professeur Moshé Halbertal, écrivain et philosophe israélien a dédié un livre à la notion de sacrifice. Il distingue trois catégories : « le sacrifice à » qui est une offrande religieuse, la deuxième catégorie est une notion plus moderne qui n’existe ni dans la Torah ni dans les textes médiévaux de « sacrifice pour », c’est un don, un abandon pour une cause supérieure : don de son confort, don pour ses enfants, don pour un pays etc. Et enfin, le mot korban en hébreu moderne signifie aussi victime, et on parle des korbanot milhama victimes de la guerre, ou teror d’actes terroristes.

Selon la vision du monde de chacun, les jeunes tombés au combat ou lors d’actes terroristes rentreront dans la catégorie du « sacrifice pour » (notion éthique) ou dans celle plus prosaïque de victime de guerre. Mais, ceux qui ont une vision messianique de cette guerre n’hésiteront pas à qualifier ces sacrifices de religieux, ce qui est particulièrement choquant…David Dishon frappé dans sa chair a formellement rejeté cette catégorie religieuse, mais il ressentait le caractère sacré de ce sacrifice, de ce don de son petit-fils, de son dépassement de lui-même pour une cause supérieure. Eitan Dishon était un bon vivant, engagé auprès de la jeunesse, érudit en Torah qu’il avait étudié en Yeshiva. Il avait choisi une unité combattante et fait preuve d’héroïsme.

Mais revenons aux sacrifices tels que décrits dans la Torah. Au début de Vayikra, ils sont définis, classés et leur préparation est minutieusement détaillée. Ce cérémonial sacrificiel hautement symbolique, qui, comme son nom l’indique, a pour but de rapprocher les hébreux de l’Eternel, représente aussi un acte très cruel envers les animaux. Pour certains chercheurs, sa finalité est une forme de substitut à la violence. Pour d’autres commentateurs, faire des offrandes et sacrifier une catégorie d’animaux à Dieu, à certains moments et dans un ordre défini, est de nature à rassurer les humains que nous sommes, sur le fait que ce monde est ordonné et a un sens.

Non, les enfants morts/sacrifiés lors de guerres n’apportent aucun ordre à ce monde, mais sont plutôt la preuve de son tohu bohu permanent pour reprendre l’expression biblique. Rien ne rapproche moins de Dieu que de « sacrifier » des jeunes gens et jeunes filles !

Les stickers ont saturé l’espace et sont un témoignage visuel, bien que très éphémère de l’ampleur du sacrifice consenti par notre peuple et en premier lieu ses jeunes, pour une guerre qui n’a toujours pas abouti ‘à la victoire finale’. Cette jeunesse sacrifiée représente la première ligne de notre peuple, en deuxième ligne il y a nous, les Juifs de la diaspora.

La brutalisation du monde politique s’accompagne, on ne sait par quel tour de passe passe, par une montée vertigineuse de l’antisémitisme au sein même des partis. C’est accablant de voir qu’à l’occasion d’élections locales, ce sont les citoyens juifs qui sont sacrifiés sur l’autel des compromis politiques. Ceux qui refusent ces compromis politiciens, nous apparaissent tout à coup comme des héros ! … ces saillies antisémites doivent être extirpées des partis qui les laissent prospérer, Malheureusement, ce ne sont pas des anomalies éphémères et cela abime notre démocratie.

Ne tombons pas nous même dans le piège de cette spirale infernale de l’invective, du rejet et de la haine de l’autre, tentons de résister avec des mots, en maintenant un dialogue ferme et juste, partout où nous sommes amenés à interagir avec notre prochain.

Ken Yhié ratzon, Chabbat shalom, bon vote et bons préparatifs de Pessa’h !

Drasha Bechala’h –KEREN OR, 29 janvier 2026

Shirou l’adonaï Shirou shir hadash, shirou l’adonaï kol haAretz, ce verset du psaume 96 accompagne joyeusement l’office de kabbalat shabbat depuis le 16ème siècle. Chantons à l’Eternel un chant nouveau, que toute la terre chante à l’Eternel !

Ce chabbat pourtant, nous lisons dans la Torah un chant très ancien, qui, curieusement, n’a jamais été aussi actuel : Le cantique de la mer des Joncs. Selon les biblistes c’est un des plus anciens textes de notre canon biblique, un cantique à la gloire de Dieu et des hébreux sortis victorieux d’une bataille sans armes ni soldats, entièrement menée par le ish milhama, le maître des armées l’Eternel en personne qui a permis aux hébreux de vivre ce miracle :  passer à pied sec d’une rive à l’autre.

Le chant d’allégresse, le chant de victoire, souvent composé par des femmes, contraste  avec l’épisode sanglant vécu, mais le chant unifie, il allège nos cœurs meurtris par l’angoisse et par la perte d’un monde englouti, et il glorifie non pas les soldats, mais cette force invisible qui a permis le passage d’une rive à l’autre.

On a entendu peu d‘explosions de joie, peu de chants de victoire après l’ultime épisode qui manquait pour clôturer la paracha des hatoufim, l’épisode des otages. Une certaine discrétion, un recueillement a accompagné le corps de Ran Gvili qui rentrait de Gaza enfin. Tout un peuple était inconsciemment d’accord : il ne s’agissait pas vraiment d’ une victoire militaire, mais plutôt d’une victoire bien plus exigeante : la victoire spirituelle ! Celle qui avait permis à une armée soutenue par le peuple, de tenir sa promesse, envers et contre tout : ne laisser aucun otage, mort ou vivant en terre ennemie.

843 jours sont passés, un chant nouveau peut être chanté après la sombre période vécue, après qu’Israël ait échappé à un danger existentiel. Ce chant nouveau qui reste à écrire, gageons qu’il transporte avec lui symboliquement tous les murs qui se sont dressés face au peuple juif, toutes les mers prêtes à nous engloutir et aussi face à cela, tous les Justes, toutes les mains providentielles qui se sont tendues, ouvertes et levées pour nous sortir des pièges qui devaient se refermer sur nous tous.

Ce chant nouveau, mêlé de musique antique, lorsque nous le chanterons, sera chanté à voix basse, car nous percevons confusément que nous nous situons à une croisée des chemins, le danger n’est pas vraiment fini, et bien qu’un chapitre alourdi par les souffrances se referme, un autre subsiste comme une plaie ouverte, celui où tout un peuple a perdu son innocence, comme l’écrit Alain Finkielkraut dans son dernier essai.[1] Pour l’académicien, notre peuple s’est un peu égaré, et a perdu la boussole de sa conscience juive. A présent, une main providentielle est nécessaire pour le replacer dans le bon sillon de l’histoire. Nous ne deviendrons pas muets pour autant, et ne serons pas ensevelis par la honte, car dans ce cas toute cette traversée n’aurait servi à rien.

Comme en contrepoint à ce sentiment, les mots puissants d’Edmond Fleg, qui ont presque 100 ans, figurent en bonne place dans notre siddour à la page 360. Ils ont été placés là juste après la présentation du sefer torah : on peut lire son fameux « Je suis juif parce que » en 12 phrases. Ces phrases extraites d’un recueil de tout juste 100 pages destinés à ses petits-enfants. Edmond Fleg avait écrit ce petit recueil car il craignait qu’ils ne s’assimilent et se détournent totalement du peuple d’Israël. Ce doute qui transperce, cette remise en question de son identité, Edmond Fleg l’a vécue dans sa chair et il décrit tout cela en toute transparence, son chemin jusqu’au ‘je suis Juif parce que’. A la lecture des Evangiles, il pleurait à chaudes larmes sur l’épisode de la croix et était en colère contre ses frères juifs pour ce qu’ils auraient fait à Jésus, lui-même s’est senti tenté par cette voie, tout cela avant d’étudier, et remettre en lumière les faits historiques et finalement de revenir …jusqu’à retrouver sa fierté à faire partie du peuple juif.

Je vais vous lire quelques versets de ce texte, un peu tombé en désuétude, pour vous redonner des forces nouvelles, afin de chanter à notre tour un chant nouveau avec des mots anciens à nos enfants et petits-enfants.

« Je suis juif parce qu’en tous les lieux où pleure une souffrance, le Juif pleure,

Je suis juif, parce qu’en tout temps où crie une désespérance, le Juif espère,

Je suis juif, parce que la parole d’Israël est la plus ancienne et la plus nouvelle,

Je suis juif, parce que la promesse d’Israël est la promesse universelle… »

A ce chant ancien, dont on connait la suite tragique, à peine 6 ans plus tard et l’arrivée au pouvoir des nazis, je voudrais ajouter mon chant nouveau, ou plutôt celui proposé par un journaliste israélien qui m’inspire.

Lior Schleien est un des fondateurs de l’émission satirique Eretz Nehederet, c’est une vedette de la télé israélienne depuis plus de 20 ans, dont l’émission a été pendant une période victime de la censure d’état.

Ces dernières semaines, il a pris son bâton de pèlerin lesté par sa notoriété et son sens de l’humour, pour voyager à travers le pays et aller au contact des jeunes des collines et des sionistes religieux, là où ils vivent, dans les territoires et dans leurs yeshivot.[2]

Son ambition se limite à réinstaurer un dialogue et partager sa carte du monde. Armé de ses arguments il sait répondre aux objections et aux paroles extrêmes du type : « il faut nettoyer les territoires et tuer tous les arabes », paroles incandescentes qui se propagent et mettent le feu, non seulement à ces territoires, mais à tout un pays. En sa présence pourtant, le dialogue s’instaure, l’écoute aussi et qui sait ce qui pourra advenir de cette mission qu’il s’est donnée ? A minima, il aura agi à son niveau pour créer un pont entre ces deux rives irréconciliables et contribuer à un tikkoun…

Face à un monde qui devient méconnaissable, nous ne pouvons-nous contenter de rester stupéfaits et silencieux, nous devons inventer de nouvelles façons d’agir et retisser des liens, redonner vie à un dialogue qui était à l’arrêt. Donnons de la voix pour que des passerelles puissent se construire et qu’un chant libérateur puisse retentir   !  …

Ken yhié ratzon, Chabbat shalom


[1] Le Cœur Lourd, ed. Gallimard

[2] https://www.facebook.com/reel/867193432679778?locale=fr_FR

Drasha Vaéra – les Pharaons modernes…KEREN OR, 16 janvier 2026

Ces derniers jours, à la lecture de notre paracha et de l’éternel retour du méchant Pharaon, je me demandais combien de Pharaons étaient en exercice à l’heure ou nous parlons ? Malheureusement, ils sont au moins aussi nombreux que les doigts de mes deux mains. Certains sont plus dangereux que d’autres, car ils sont vissés à leur siège depuis très longtemps et surtout dans des pays stratégiques comme les Etats-Unis, la Chine, ou la Russie…Même les despotes de pays considérés secondaires ont une capacité de nuisance non négligeable…

Depuis le début de l’année, on ne compte plus les invectives que ces petits dictateurs s’envoient à la figure par-dessus nos têtes, et les menaces réelles que cela représente. On ne peut qu’espérer qu’ils ne mettent pas leurs intimidations à exécution, et que l’Europe, qui reste le seul bastion sain d’esprit à majorité démocratique fasse entendre sa voix et se montre suffisamment ferme.

Ce début d’année 2026 nous donne le vertige, car nous sommes dépendants de ces dirigeants profondément cyniques, corrompus, mégalomanes et avides de nouveaux territoires, pour élargir leur hégémonie. Ces Pharaons se sentent tout puissants et ne font que répandre le malheur autour d’eux.

A chaque retour du cycle de lecture des 10 plaies, on est tenté de sourire pourtant en ne retenant que le côté naïf, voire enfantin de ce récit apocalyptique. Ce bras de fer entre deux forces quasi-divines, l’Eternel et Pharaon, où le roi d’Egypte se prend pour un roi de droit divin.

Mais à chaque relecture revient aussi, un autre sujet présent dans notre paracha, lancinante, la question du mal et son corollaire, comment l’éradiquer ? Comment résister et faire face à une vision aussi rigide et mortifère du monde ? Puis vient aussitôt une deuxième question : pourquoi diable (si on peut dire) l’Eternel nous dit à plusieurs reprises qu’Il endurcit le cœur de Pharaon et les plaies se succèdent, jusqu’à cette ultime 10ème plaie qui me et nous met si mal à l’aise : la mise à mort des premiers nés ?

Cette paracha pose des questions clés et éternelles. Celle de la proportionnalité entre crime et châtiment, celle aussi du châtiment collectif ? Celle de la responsabilité et du libre-arbitre du bourreau ? Celle du bien-fondé de la théologie de la rétribution : cette dualité entre ceux qui agissent dans la droiture et sont récompensés, face à ceux qui s’écartent de la voie vertueuse et sont punis. Y a-t-il une réalité à cela ? Les méchants sont-ils réellement punis sur cette terre ? Bien sûr que non, et les exemples qui contredisent cette théologie sont pléthore. Les enfants et les Justes à l’époque et de nos jours, sont-ils punis lorsqu’ils sont victimes de guerres ou de graves maladies ?

Maïmonide, dans son introduction aux Pirké Avot appelé « les 8 chapitres », répond à certaines de ces questions en s’appuyant sur une théorie, celle de l’addiction au mal : plus on est méchant, plus la méchanceté devient une mauvaise habitude et un cercle vicieux s’installe, dont on ne peut se sortir. Il nous dit que le méchant est tellement entraîné et habitué au mal qu’il n’est même plus capable de s’amender et de faire téchouva. Au début, il mal-agit de sa propre volonté, s’il se repent, il est pardonné mais s’il perd pied et même l’opportunité de se repentir, et dans ce cas, nous dit Maïmonide, intervient la rétribution divine.

Le rabbin Mark Greenspan s’adosse à cette interprétation maïmonidienne et voit dans le motif des plaies un argument qui le confirme. Moïse, nous dit-il, donne le choix à Pharaon de changer d’avis lors des deux premières plaies de chaque série de trois, mais à la troisième, l’Eternel endurcit son cœur et Pharaon n’a plus de choix. Lorsqu’advient cette troisième plaie, Dieu frappe Pharaon sans préavis.

Cela rappelle la symbolique du chiffre 3, et la logique de l’intention, et du libre arbitre. Lorsqu’on demande pardon par exemple, on doit le faire à 3 reprises. Mais si la 3ème fois l’offensé n’accorde pas son pardon, l’offensant est quitte.

La théologie qui a inspiré le système judiciaire du monde occidental, où chaque crime mérite punition interroge, elle est susceptible, dans certains cas, d’être remise en question. Si ce système n’est pas encadré par des lois qui sont respectées par tous, ou bien si les citoyens n’ont plus confiance en leur système judiciaire, la rétribution risque de se transformer en vendetta. L’être humain qui se sent floué, victime d’une injustice a rapidement tendance à se prendre pour Zorro pour se faire justice lui-même.

C’est le cas de nos jours, où de nombreux despotes sont aux commandes de pays puissants et leur mégalomanie les poussent à envahir un territoire, à chasser le dirigeant en place, fût-il, dans certains cas, lui-même un autocrate sanguinaire, et se positionnent ainsi en sauveurs de l’humanité, alors que cela n’est souvent qu’un prétexte pour justifier leur ingérence. Ils n’ont que faire des lois internationales et d’être dans l’illégalité la plus totale…

Dans les mois qui viennent (espérons le plus tard possible), je crains que nous ne soyons confrontés à une grave question : que sommes-nous prêts à sacrifier pour défendre ce droit international qui garantit notre souveraineté et nos libertés ? prendrons nous modèle sur la population iranienne qui fait preuve d’un courage inouï au prix de milliers de vies sacrifiées ? Car au bout du compte ce pourquoi nous luttons, comme les hébreux dans notre paracha, c’est pour notre liberté de vivre dans le respect de ces lois qui protègent les états, les citoyens, nos démocraties et le modèle social et politique né après la 2è guerre mondiale … et tout cela n’a pas de prix !

Ken yhié ratzon, Chabbat shalom

Drasha Vayichla’h – il n’en reste qu’un…KEREN OR 5 décembre 2025

Cela fait 791 jours, 26 mois 18984 heures que le corps de Ran Gvili a été pris en otage et se trouve à Gaza. Il n’en reste qu’un seul, c’est le dernier.

Ran Gvili avait 24 ans, originaire de Beer Sheva, il était membre de l’unité spéciale Yasam de la police israélienne. Le 7 octobre, lors de l’assaut du Hamas, Ran se trouvait à l’hôpital, dans l’attente d’être opéré. Lorsqu’il a appris le pogrom en cours, il a quitté l’hôpital pour aider et secourir. Les dernières nouvelles de Ran datent du 7 octobre à 10h50, lorsqu’il a envoyé un message à ses amis sur WhatsApp pour leur dire qu’il avait reçu deux balles dans la jambe. À ce moment-là, il était probablement près du kibboutz Aloumim, à proximité de la zone où les terroristes du Hamas ont attaqué. En réalité, il a été assassiné le 7 octobre et son corps emporté par les terroristes pour servir de monnaie d’échange avec les autorités israéliennes.

Est-ce que le retour de son corps sans vie permettra de fermer cette parenthèse dramatique ? …il n’en reste plus qu’un. Et ce n’est pas qu’un numéro sur une liste de 216 noms.

Cette semaine j’ai commencé la lecture du livre d’Eli Sharabi « Otage, 491 jours aux mains du Hamas », lui a été pris en otage vivant le 7 octobre au Kibboutz Beeri devant sa femme et ses deux filles, il avait 51 ans.

C’est une lecture terrible, une réelle descente aux enfers. Au début de sa prise d’otages, il est traité, dit-il, avec une certaine humanité. Il vit dans le sous-sol d’une maison avec une famille gazaouie. Il discute avec ses gardiens auxquels il donne des surnoms : l’un est surnommé « le masque » parce que son visage est caché en permanence les premières semaines, le second « le nettoyeur », car il passe son temps à nettoyer la pièce où vivent les ravisseurs, la cuisine et les toilettes.

Après 9 mois, il est transféré dans un tunnel et rejoint 6 autres jeunes otages, tous faits prisonniers à la fête Nova. Les conditions de vie ne font que se dégrader ensuite.

Ce témoignage poignant me révulse, ce n’est pas un énième épisode de Hatoufim, c’est la vraie vie, le véritable martyre d’un homme bienveillant qui a cherché à écouter, tisser des liens avec ses ravisseurs, même dans l’enfer des tunnels. Il voulait comprendre et ce vécu l’a totalement transformé. Pour survivre, il dialoguait quotidiennement dans sa tête avec sa femme et ses filles. Il leur promettait de survivre et de leur offrir une vie meilleure en Angleterre, pays dont sa femme était originaire. Il ne les reverra jamais, toutes trois assassinées le jour où il a été pris en otage.

En dépit de l’horreur vécue, son témoignage nous fait pénétrer dans une zone grise à l’affut de la moindre trace d’humanité chez ses ravisseurs. Eli Sharabi a été libéré et a pu rentrer vivant, avec deux de ses codétenus : Ohad Ben Ami et Or Lévy, le 8 février dernier. Il pesait 44 kilos.

Comment a-t-il pu se reconstruire alors que sa famille nucléaire était partie en fumée, tant d’amis et voisins assassinés, sa maison et son kibboutz saccagé ? Quelle vision a-t-il à présent d’une coexistence pacifique, alors que son choix de vivre au Kibboutz Béeri à quelques kilomètres de la frontière avec Gaza était un acte de résistance, un engagement pour la paix ?

Dans notre paracha, Jacob-Israël vit depuis 22 ans sous la menace d’être anéanti par son frère jumeau Esaü, frère auquel il a subtilisé la bénédiction paternelle destinée à l’ainé de la fratrie.

Voilà une partie des mots adressés par Isaac à Jacob :

«29 Que les peuples te servent

et que les nations se prosternent devant toi.

Sois le maître de tes frères

et que les fils de ta mère se prosternent devant toi.

Maudit soit quiconque te maudit

et béni soit quiconque te bénit ! »

Et voilà ceux d’Isaac à Esau :

« Tu vivras de ton épée,

et tu serviras ton frère ;

mais quand tu deviendras inquiet,

tu briseras son joug de ton cou. »

Le père, Isaac n’a qu’une bénédiction à offrir, et lorsqu’il prend conscience du subterfuge dont il a été victime ne réussit pas à trouver les mots appropriés pour offrir à son aîné la bénédiction manquante. Esau et Jacob sont reliés pour toujours par des chaînes de fer, un mal qui les ronge, ils semblent condamnés à vivre dans la haine et la terreur, eux et leurs descendants à cause de la préférence paternelle…

Ces bénédictions-prédictions les dressent l’un contre l’autre comme deux camps irréconciliables, car il n’y a la place que pour un fils, et un peuple élu de Dieu…

Cette vision binaire n’est porteuse que de défiance reflète aussi une division intérieure.

Cette fracture interne, on la retrouve dans la prière que Jacob adresse à l’Eternel avant sa rencontre avec Esau.

Je suis indigne de toutes les faveurs et de toute la fidélité que tu as témoignées à ton serviteur, moi qui, avec mon bâton, avais passé ce Jourdain et qui à présent suis devenu deux camps.

וְעַתָּ֥ה הָיִ֖יתִי לִשְׁנֵ֥י מַחֲנֽוֹת׃ à présent je suis devenu deux camps.

Jacob-Israël à l’image des deux noms qu’il porte ressent une brèche intérieure. Il est partagé entre l’élan vers son frère et le désir d’une réconciliation, d’un côté, et la terreur de le retrouver et d’être anéanti lui et sa tribu.

Il prie et demande l’aide de Dieu pour être sauvé des mains fraternelles fratricides. L’épisode de la lutte avec l’ange le prépare à sa rencontre avec Esaü et lui permet de retrouver cette foi en lui-même et en l’avenir.

Notre peuple héritier de cette lutte de Jacob a appris, après chaque épisode tragique de son histoire, à se redresser. Jacob-Israël lutte d’abord contre des sentiments de terreur, de rejet et de repli sur soi si naturels en ces circonstances.

Eli Sharabi après l’épisode tragique qu’il a vécu est le modèle d’une lutte similaire entre lui et l’ange. Il a miraculeusement, et contre toute attente, réussi à se redresser et cela n’efface en rien la dureté de l’épreuve vécue, mais ouvre la voie vers une prise de recul et un chemin de réparation et de conciliation, même froide à la manière de Esaü et Jacob dont les chemins et les vies vont se séparer pour toujours.

Chère Orah, ta paracha parle de sujets qui concerne chaque individu mais aussi chaque groupe humain : famille et communauté. Ces sujets complexes nous interrogent à tout âge et à chaque génération : comment trouver la paix en soi après un conflit ? comment faire la paix avec son frère ou sa sœur. Ton travail, ta réflexion ont été remarquables et je te félicite pour le sérieux que tu as mis dans cette préparation. Toute ta famille peut être fière de toi !

Un grand mazal tov et chabbat shalom !

Drasha Paracha Ki Tétzé – du « droit à l’oubli » au « devoir de mémoire » – 5 septembre 2025 KEREN OR

Vous avez surement entendu parler de cette notion relativement récente du ‘droit à l’oubli’ ? c’est une loi mise en place par l’Union Européenne depuis 2014, dans la continuité de la loi sur la protection des données, qui consiste à donner le droit à chaque individu de faire appel à un tiers pour effacer de la toile des informations qui pourraient lui nuire. Cela peut nous faire sourire à première vue, cette possibilité d’effacer ses frasques, ses photos dénudées ou dans un état d’ébriété avancée, ou encore ses déclarations intempestives, ses engagements dans des associations religieuses ou politiques parfois un peu extrêmes, tout ce qui pourrait donner une couleur particulière, ou ternir notre réputation lorsqu’on est en recherche d’emploi, de fonds pour investir, ou de l’âme soeur tout simplement !

Il m’arrive de googliser ceux qui frappent à la porte de notre synagogue par exemple, pour des raisons de sécurité, mais on googlise plus souvent par curiosité, par ennui. Ce droit à l’oubli concerne d’autres aspects, et a des applications très concrètes et utiles lorsqu’on cherche tout simplement à contracter une assurance ou un emprunt à la suite d’une longue maladie…

Il est vrai qu’internet et à présent l’IA ont une mémoire d’éléphant et n’oublient rien, car nous laissons des empreintes de notre vie partout, et cela nous poursuit même après la mort ! Bien pire que cela, les outils numériques se nourrissent littéralement de nos données et nos traces et cela devient une source légitime d’inquiétude…Qui peut accéder à cette profusion de données ? pourquoi faire ? Et pour combien de temps ?

Cette capacité à tout garder en mémoire à stocker les moindres faits et gestes de chacun et chacune n’est pas sans nous rappeler ce qui était, jusqu’à il y a quelques décennies, du seul domaine du divin. Oui nos textes nous disent que Dieu n’oublie rien, scrute nos faits et gestes et se souvient…et à notre tour par mimétisme, nous devons suivre Son exemple et nous conformer au devoir de mémoire.

L’expression ‘devoir de mémoire’ concerne depuis le 20ème siècle, les évènements tragiques qu’il nous faut commémorer à leur date anniversaire.

Cependant dans les textes bibliques et rabbiniques, cela va bien plus loin, on doit se souvenir d’avoir été esclaves et étrangers en Egypte, se souvenir aussi des actes de hessed que Dieu a eu envers nous (répétés tout au long de notre liturgie), et aussi ou plutôt se souvenir de nos fautes pour les expier…c’est particulièrement vrai en ce mois d’Eloul où ce heshbon hanefesh, cet examen de conscience doit être au cœur de nos préoccupations ! Ce voyage au cœur de notre âme, s’il a été fait en conscience nous mènera jusqu’à ce Yom Hazikaron, le « jour de la mémoire » autre nom de Rosh Hashana, ces deux jours où Dieu passe en revue son troupeau kivnei maron terme utilisé dans la prière Ounetané Tokef qui selon le talmud aurait trois significations : les vneit Maron seraient des brebis passant devant leur berger ; ou ceux qui gravissent le col escarpé de Beit Maron et doivent monter en file indienne ; ou enfin, les troupes de la maison de David. Ce jour du souvenir conduira au jugement divin. L’Eternel nous évalue un par un et collectivement, comme une armée, son armée ; quel est notre état individuel et collectif  au seuil de 5786 ? Qu’avons-nous réalisé de bien ou de moins bien cette année ? comment nous sommes nous comportés vis-à-vis de nous-mêmes d’abord, de l’autre ensuite et de Dieu enfin ?

Lorsqu’on liste les occurrences du terme Zakhor dans la torah, celles qui concernent l’être humain d’un coté et celles qui concernent Dieu de l’autre, on s’aperçoit que Dieu semble se souvenir des souffrances humaines après moult pleurs, râles et cris ! c’est le cas par exemple pour trois des quatre matriarches qui souffrent affreusement et de longues années de leur stérilité, jusqu’à ce que Dieu les visite et se souvienne enfin qu’Il leur avait promis une nombreuse descendance. C’est le cas également et de manière peut être plus tragique encore, car collective, quand Il prend conscience enfin, après 430 ans de la souffrance du peuple hébreu, et qu’Il met en place une stratégie pour faire sortir son peuple du joug de Pharaon ! Se souvient-Il vraiment par intermittence, et notre rôle est-Il de lui rappeler nos mérites, ou du moins les mérites des meilleurs d’entre nous, qui par capillarité deviennent un peu nos mérites ?

Dieu pose un doigt accusateur sur nous une fois par an et parfois comme encore cette année, on aimerait inverser ce doigt et le poser aussi sur Lui pour lui demander : que Fais-tu pour nous ? Ton peuple ton am ségoula ta pierre précieuse qui est relégué au ban des nations ?

Zakhor n’est pas un impératif mais un infinitif absolu[1], à traduire par « se souvenir » : se souvenir qu’on a été esclaves, étrangers, une checklist, un pense bête de la Torah, qui apparait à 196 reprises selon le décompte de l’historien Yossef Yeroushalmi auteur du fameux Zakhor, un infinitif où on entend un impératif, puisqu’il est bien un commandement divin…

Notre paracha se termine par cet oxymore célèbre : Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek, lors de votre voyage, au sortir de l’Egypte; […] tu effaceras la mémoire d’Amalek de dessous le ciel: ne l’oublie point. Ce texte lu dans la paracha Ki Tetzé mais aussi le chabbat Zakhor qui précède Pourim prouve qu’on n’oublie ni d’inscrire ni de lire ce nom, tout en l’effaçant…Amalek devient Haman, ou Hitler, ou encore un militant du Hamas, il revient comme une ritournelle macabre à chaque génération. Serait-ce le prix à payer de notre élection ? Etre au premier rang comme le canari dans la mine ou plutôt la vigie des nations ? Le rabbin de Berditchev dans son commentaire du 18ème siècle Kedushat Levi en donne une autre interprétation :

« Il semble que ce ne soit pas seulement pour cela que la descendance d’Israël reçoit l’ordre d’effacer Amalek, qui est issu de la descendance d’Ésaü. Chaque personne en Israël doit plutôt effacer la partie maléfique qui se cache dans son cœur, connue sous le nom d’Amalek. En effet, chaque fois que la descendance d’Amalek se trouve dans le monde, elle se trouve dans l’être humain, puisque l’être humain est un petit monde, et il existe donc une réalité à « Amalek », à la force du mal intérieur de chaque être humain, il surgit à chaque fois pour faire transgresser l’être humain, et c’est à ce sujet que le souvenir apparaît dans la Torah. »

Sans tomber dans l’auto-flagellation, il est bien évident que ce n’est que de nous-même que le mal peut être extirpé, c’est un exercice permanent et une discipline de tous les instants, car notre action sur le monde se limite à cela, c’est à cela que sert ce ‘devoir de mémoire’ d’abord et avant tout, comme le dit la journaliste Hen Artsi Sror ‘se souvenir est un plan d’action’ afin de construire un avenir meilleur.   Ken yhié ratzon, chabbat shalom!


[1] merci Wilhelm Coillet Matillon pour cette précision grammaticale

Drasha Shoftim KEREN OR, 30 août 2025 – le 11ème commandement : la lutte contre l’antisémitisme?

Il fût un temps où la trêve estivale était respectée, où on mettait les soucis, les projets et nos cerveaux au vert, mais depuis quelques années ce n’est plus le cas…je ne sais pas pour vous, mais en tout cas pour moi cet été n’a pas eu ce goût léger et ressourçant habituel. L’été a été chaud, non seulement par sa température mais aussi par les trop nombreuses informations inquiétantes, révoltantes voire tragiques qui sont venues nous troubler ….

Le fil d’infos comme des électrochocs nous a tenu en alerte jusqu’à nos lieux de villégiature.  On a suivi en direct un enchainement effrayant d’actes malveillants à l’encontre de jeunes juifs français, de jeunes et moins jeunes juifs israéliens, à se demander consternés jusqu’à quel niveau peut grimper le thermomètre de l’abjection ?

Et cela ne concerne pas que la France, mais le monde entier.

Face à cette déferlante de haine qui nous touche de plein fouet, chacun de nous attend légitimement des actes forts, des décisions politiques fermes et innovantes à la mesure de la situation, L’intervention d’une police et d’une justice qui mettent le holà à cette violence. Mais les différentes institutions et associations semblent dépassées face à ce qu’il se passe. Et en sont réduites à des actes symboliques, comme planter des oliviers dans chaque villes pour créer une forêt de lutte contre l’antisémitisme, et je remercie maitre Alain Jakubowicz pour cette initiative qui se dissémine avec succès dans toute la France. Je crains cependant que ces arbres ne cachent la forêt, et ne fassent pas bouger d’un pouce les porteurs de cette haine.

Ma génération, née 20 ans après la Shoah, a du attendre les années 1990 et la loi Gayssot pour que la spécificité de l’antisémitisme parmi les racismes soit prise en compte. Il ne s’agissait pas à l’époque ni à présent, de créer de hiérarchie entre ces différentes discriminations et haines, mais juste de prendre en considération que l’antisémitisme a cela de particulier qu’il est persistant, comme une mauvaise herbe, et qu’il mute et revient avec plus ou moins de force à chaque génération ! Nous sommes malheureusement témoins de sa résurgence dans des proportions sans commune mesure avec ce qu’était l’antisémitisme des années 1990.

Dans la réponse du président Macron au premier ministre Netanyahou par suite de ses accusations de ne pas lutter suffisamment contre l’antisémitisme, le président fait référence à l’adoption par la France de la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), qui ajoute aux critères habituels la condamnation de l’antisionisme comme un antisémitisme. Mais là aussi, cela ne suffit pas. A se demander si pour renforcer encore notre protection, il ne faudrait inscrire une loi spécifique de protection des Juifs dans notre constitution ?

Nous aimerions tellement que cela soit scellé dans le marbre, une fois pour toutes, comme sur les tablettes divines une forme de onzième parole qui pourrait ressembler à cela : « tu n’humilieras pas le Juif, tu ne le haïras point dans ton cœur, tu ne le molesteras ni n’attentera à sa vie, car rappelles toi que tu as été toi aussi un juif en Palestine. »

Le deutéronome et en particulier la paracha choftim que nous lisons cette semaine est une forme de plan directeur de la constitution du peuple juif, selon le professeur d’études juives et bibliques Bernard Levinson[1]. Des lois primitives qui datent du 7eme siècle avant notre ère et qui fixent pour les générations à venir les prémices de l’organisation politique et juridique de notre peuple. Ce plan servira de modèle aux civilisations occidentales en combinaison avec le droit romain bien sûr.

הֲפָךְ בָּהּ וַהֲפָךְ בָּהּ, דְּכֹלָּא בָהּ[2]

Tourne-la et retourne-la encore car tout est là, dit une parole des Sages à propos de la Torah.

Cette maxime rappelle d’abord que la Bible ‘le livre des livres’, a été pendant des générations le seul livre de la bibliothèque familiale !

Mais appliqué à la paracha choftim, cet aphorisme indique que la Torah est notre code suprême, celui auquel on doit se tourner pour nous instruire dans tous les domaines de la vie, des relations humaines à celles avec le divin.

Cette autorité suprême énonce qu’un roi doit étudier tous les jours, ce serait même sa principale occupation (comme Dieu selon le midrash !). Il n’a pas cependant de prérogatives de magistrat, cette partie étant confiée à des professionnels juges et policiers. Et dans les cas les plus ambigus, c’est-à-dire s’il n’y a pas de preuves matérielles, ni de témoins, il revient à un tribunal composé de prêtres et de juges de trancher entre les parties.

Nous qui vivons entre deux rives celle de la France dotée d’une constitution qu’on espère solide et Israël qui n’en possède pas, nous pouvons observer comment l’état de droit est menacé dans ces deux pays. Et à quel point la montée des populismes, et de la violence mettent à mal la démocratie sur ces deux rives …et cela m’a fait m’interroger si tout au fond, il n’y avait pas un lien potentiel entre la vague autoritaire anti-démocratique qui s’empare de tant de pays dans le monde et la montée de l’antisémitisme ? le judaïsme serait-il le par feu à éliminer, car porteur d’un code éthique qui dérange ? Un code où est inscrite la protection sociale du plus faible, la fraternité humaine et l’amour de l’étranger, l’équilibre et la séparation des pouvoirs, en résumé le sens de la justice qu’il faut poursuivre sans relâche…

Tous ces principes ont été édictés dès l’Antiquité, ils sont le socle commun de l’humanité, et ils sont malheureusement balayés d’un coup de main lorsque la machine économique s’emballe, et que le repli sur soi prend le dessus, sans parler des guerres…

Chacun et chacune d’entre nous est l’héritier et gardien de ses valeurs et doit les protéger quelle que soit l’époque, quelles que soient les menaces qui pèsent sur notre environnement, c’est cela avoir fait le choix du judaïsme et parfois c’est bien lourd à porter mais ensemble nous y arriverons !

Chabbat shalom, bonne rentrée et hizkou v’imtzou soyons forts et courageux ensemble !


[1] https://www.thetorah.com/article/the-origins-of-constitutional-thought-found-in-deuteronomy

[2] Pirke Avot 5 :22

Drasha Emor – 16 mai 2025, sainteté humaine vs sainteté divine – KEREN OR

« Il n’y a pas de meilleur déclic pour la pensée que le rire. Et l’ébranlement du diaphragme en particulier, offre habituellement de meilleures chances aux idées que l’ébranlement de l’âme. » C’est Walter Benjamin qui le disait en 1934 alors qu’il s’était réfugié à Paris…

Il me semble qu’on a un peu oublié de rire ces derniers temps, on a oublié notre sens de l’humour qui permet à notre peuple de se distancier des situations les plus délicates. Oui, on se prend tous un peu trop au sérieux, heureusement que la soirée d’hier est venue nous détendre les mâchoires et le diaphragme !

Est-ce que ce sont les réseaux sociaux, cette arène où on s’étripe sans filtre, chacun se sentant obligé de donner son avis, pour ou contre le débat en cours, qui nous rendent aussi sinistres ?

A moins de vivre sur une ile déserte, vous avez tous suivi le dernier épisode qui a ébranlé le landernau juif et au-delà. Une courte déclaration de ma collègue, le rabbin Delphine Horvilleur s’est attiré les foudres d’un pan non négligeable de nos coreligionnaires qui n’attendaient que cela pour se jeter telle une meute sur ses paroles, somme toute de sagesse : la famine ne peut être une arme de guerre, non, on n’affame pas une population, même en période de guerre. Non, on ne se rabaisse pas au niveau des terroristes, et autres pogromistes, ce n’est pas digne de la tradition juive. Se taire c’est cautionner ce qu’il se passe. Et le devoir d’un rabbin qui représente une figure éthique est de le dire haut et fort, même si cela ne plait pas à tout le monde. Même si certains considèrent qu’elle a outrepassé son devoir de réserve.

Ce qu’il s’est passé ces derniers jours constitue en quelque sorte un cas d’école, qui nous offre l’opportunité d’une étude sociologique de la communauté juive franco-israélienne de 2025. Allons regarder de plus près ces deux camps qui semblent irréductibles et irréconciliables aux lumières de la Torah et plus particulièrement de la notion de Kedousha.

Que vient faire cette notion qu’on traduit souvent par sainteté dans cette affaire ? La Kedousha est au cœur du judaïsme et il en est question dans cette partie du Lévitique que nous lisons depuis deux semaines, appelée par les commentateurs « le livre de la sainteté ».

C’est une idée complexe qui apparait des centaines de fois dans la Torah, elle parcourt également notre liturgie en particulier dans la Amida où on se lève sur la pointe des pieds en répétant trois fois kadosh comme pour se rapprocher du divin.

L’origine de la sainteté c’est Dieu lui-même, le Saint Béni Soit Il, comme on l’appelle dans nos textes. C’est à travers Lui que nous sommes guidés vers la sainteté. Au sens premier, la sainteté demande que l’on se sépare, qu’on crée une distance avec ce qui ne l’est pas.  Il y a un temps profane et un temps de sainteté, une nourriture conforme et une autre qui ne l’est pas, des fiancés qui sont bénis par un rituel de kedousha par lequel ils sont exclusivement liés l’un à l’autre. La liste est longue.

Mais la notion reste un peu obscure et comme le disait le rabbin John Rayner, peut être que « la meilleure façon de définir l’essence de la kedousha est de décrire ce qu’elle produit : Car l’une des principales caractéristiques de la sainteté est qu’elle inspire la crainte, le respect, l’humilité et même la honte. Isaïe, submergé par l’aura de sainteté qu’il perçoit dans le Temple, s’écrie : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, et j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures ; car mes yeux ont vu le Roi, l’Eternel des armées » (Isaïe 6 :5). Ézéchiel, dans des circonstances similaires, tombe sur son visage et se prosterne, frappé de crainte, sur le sol. Et Moïse, sentant la présence impressionnante de Dieu dans le buisson ardent, ressent une impulsion intérieure qui lui dit : « N’approche pas d’ici ; enlève tes souliers de tes pieds, car l’endroit où tu te tiens est une terre de sainteté » (Exode 5:5). »

Ces trois moments bibliques décrivent cette humilité humaine face à la sainteté de Dieu. Mais que veut dire la sainteté pour un être humain ? pour paraphraser de nouveau le rabbin Rayner : « la sainteté, au niveau humain, implique, une fois encore, l’idée de pureté, non pas tant la pureté rituelle que la pureté morale. Elle implique un cœur pur, un esprit pur et une conduite irréprochable. Elle implique également la séparation : la séparation de tout ce qui souille et pollue : la cruauté et la malhonnêteté »…Les qualités indissociables de la sainteté sont : se montrer chaleureux, généreux, compatissant, avoir une prédisposition à penser du bien de son prochain, et à pardonner.

Le penchant vers la kedousha implique d’être capable, quand les dérives sont aussi ostentatoires, de dire qu’il y a une limite, en particulier lorsque ce sont ceux de notre peuple qui dévient, car notre tradition n’est pas qu’une jolie suite de rituels et de prescriptions mais d’abord un chemin de vie, une responsabilité éthique qui implique la mise en conformité de notre pensée, de nos paroles et de nos actes !

Cher Samuel, toi qui as décidé de te frotter à un sujet complexe – la notion de blasphème – que tu nous exposeras demain matin et qui figure aussi dans cette paracha à coté de la dimension de sainteté ; je te souhaite de continuer à te montrer aussi curieux et responsable et à mettre à ton tour en conformité ta pensée, tes paroles et tes actes sans oublier un peu de légèreté.

Un grand mazal tov à toi et ta famille à l’occasion de ta bar mitsva !

Chabbat shalom !

Drasha Tazria-Metzora – savoir se mettre à l’écart – 2 mai 2025

Mardi soir dernier à l’occasion de Yom Hazikaron, moment particulièrement solennel et de communion national pour les Israéliens et les Juifs à travers le monde, deux attaques particulièrement abjectes ont eu lieu concomitamment, dans deux synagogues libérales à Netanya et à Raanana (https://fr.timesofisrael.com/raanana-emeute-a-la-synagogue-accueillant-la-retransmission-dune-ceremonie-israelo-palestinienne/,) pendant la projection d’une commémoration commune d’Israéliens et Palestiniens en l’honneur de leurs chers disparus. La milhemet ahim, la guerre entre frères empoisonne déjà depuis plusieurs années la société israélienne et la guerre sans fin menée à Gaza n’a fait que renforcer ces fractures internes.

Alors que ce pays et les Juifs dans leur ensemble vivent une période de très grande crise existentielle, les menaces internes font une triste concurrence aux menaces externes. Ne sommes-nous plus capables de partager un projet commun, et de coexister en paix sur cette terre sainte tant désirée ?

Ces mêmes graves dissensions intra-communautaires, on peut les constater malheureusement hors d’Israël, que ce soit aux Etats-Unis : entre Juifs qui soutiennent la politique de son président et Juifs progressistes qui prennent leurs distances vis-à-vis de cette politique.

En Angleterre la récente déclaration de 36 membres du Board of Deputies (équivalent du CRIF) dans le Financial Times le 15 avril dernier qui critique vertement la reprise des combats à Gaza et l’abandon d’une voie diplomatique à la résolution du conflit et qui permettrait le retour des otages a mis le feu aux poudres. S’en est suivie une véritable chasse aux sorcières interne avec mise au banc des 36 membres considérés comme dissidents.

Ainsi, la diversité d’opinions au sein de notre peuple, qui a constitué sa richesse et sa force vive à travers les siècles, et dont les discussions talmudiques sont certainement le plus éclatant témoignage, est de plus en plus menacée aujourd’hui.

La balance penche à droite toute, et tous ceux et celles qui expriment des nuances voire des désaccords profonds sont taxés de  «gauchistes » et sont frappés de Herem de bannissement pour « hérésie », par une frange auto-proclamée comme unique voix/voie du judaïsme d’aujourd’hui.

Cette mise à l’index, cette marginalisation du courant progressiste en Israël et en diaspora, car c’est de cela qu’il s’agit, n’est pas sans rappeler les deux visions qui s’entrechoquent dans le judaïsme moderne et auxquelles le rabbin Rivon Krygier a consacré un remarquable ouvrage qu’il nous a récemment présenté : un judaïsme humaniste qui se heurte à un judaïsme fondamentaliste. Cette dernière voie se veut exclusive et se proclame la seule véridique et authentique. Elle prône la pureté de la doxa, d’une loi immuable à travers les âges : depuis le don de la Torah au Sinaï jusqu’à nos jours.

Cela n’est pas sans rappeler la dichotomie très présente dans le livre du Lévitique, rédigé par la caste sacerdotale des israélites, entre ce qui est pur et ce qui est impur : Tahor et tamé en hébreu. Ce qui rentre dans la catégorie tamé, on ne doit pas s’en approcher, on ne doit pas le consommer dans le cas de la nourriture, et s’il s’agit de personnes en état de tum’ah, ils doivent, pour une certaine période, rester à l’écart et ne pas interférer avec le reste du peuple ou s’approcher du Tabernacle et de la présence divine.

Dans certains cas comme la tzaraat, l’affection de la peau ou de la maison, ce sont les Cohanim qui doivent diagnostiquer ceux et celles qui sont atteints de tzaraat et les accompagner de l’état de Tum’ah au retour à l’état de tahara…

Les rabbins se demandent toutefois si être dans un état de tum’ah est forcément négatif ? Est-ce que ce serait une punition divine ? Et là les choses ne sont pas si simples, car cette tum’ah se contracte aussi après un accouchement, ou lors des menstruations, ou après des relations sexuelles, et aussi au contact de la mort…

Selon le rabbin Harold Kushner, dans la parasha Tazria, la tum’ah est contractée par des hommes et des femmes spécifiquement lors d’états liminaux entre vie et mort, et en passant par la maladie. Des moments existentiels qui nous rapprochent naturellement de Dieu par leur intensité. Dans ces périodes-là, il devient superflu de suivre des rituels fixes, dans certains lieux et à des moments définis. Ainsi le rabbin Kushner parle de deux catégories de sainteté : celle qui est d’origine naturelle (naissance, maladie, mort) et celle qui est stipulée par le rite religieux et elles sont exclusives l’une l’autre.

Réfléchir à ces notions si éloignées de notre quotidien, sans les rejeter comme obsolètes, permet aussi de percevoir une certaine sagesse et nous invite à la réflexion.

Cette période de guerre qui n’en finit pas échauffe les esprits et nous dresse les uns contre les autres d’une manière terriblement mortifère. Le rituel de la tum’ah nous rappelle qu’il est nécessaire de savoir rester à l’écart quand nous sommes dans un état trop exalté, et qu’on a vécu des évènements trop anxiogènes, douloureux. Plus vulnérables, on peut s’embraser facilement, et tomber dans une passion mortifère. Ouvrons-nous plutôt au doute, à la compassion.

Le peuple juif est à une croisée de chemin et s’est engagé sur une route qui ressemble à une longue errance. Mais c’est dans le rassemblement des forces vives, le dialogue, l’ouverture d’esprit et la recherche de voies nouvelles qu’on pourra sortir de cette paralysie collective.

C’est en cette période tourmentée que notre jeune Solal célèbre sa bar mitsva, il a beaucoup réfléchi à la notion de pureté et impureté, et à son sens métaphorique que les rabbins ont relié à la calomnie.

Tu as atteint un âge où non seulement tu as ta place pleine et entière au sein de KEREN OR, mais aussi où tu vois le monde tel qu’il est dans sa complexité. Tu es à présent capable d’analyser une situation et de t’engager à défendre les valeurs qui te sont chères enrichies par ta connaissance du judaïsme. Comme le dit une des paroles des pères dans la michna : Lo aleikha hamelakha ligmor, velo ata bein horin livatel mimena. ce n’est pas à toi de terminer le travail, mais tu n’es pas dispensé de le commencer.[1]

Mazal tov et hazak veématz :sois fort et courageux !

Ken yhié ratzon,

Chabbat shalom


[1] Pirké Avot 2 :16

Préservons nos tabernacles – chabbat Pékoudé 28 mars 2025

Savez-vous que KEREN OR, notre « rayon de lumière » fête ses 35 printemps cette année ? Et que nous sommes installés dans ce beau bâtiment depuis bientôt 10 ans ? On peut en profiter pour regarder le chemin accompli, alors qu’on clôture aussi la lecture du livre de l’Exode ce chabbat, qui parachève le récit de la construction du Tabernacle. C’est l’occasion de faire une pause et réfléchir aux différentes constructions qui jalonnent nos vies.

Celle d’une synagogue comme KEREN OR a nécessité un travail ardu, elle a mobilisé beaucoup de bénévoles, de temps et d’argent et a donné lieu à des moments de grand enthousiasme mais aussi de découragement, voire de disputes féroces sur la couleur d’une chaise, ou le choix du matériau pour le sol. La plupart d’entre vous sont arrivés après cette phase de construction. A l’époque j’étais en première année d’études à Londres et j’observais tout cela de loin mais avec beaucoup de passion…

On pense souvent que tout ce qu’il se passe dans cette kehila kedosha, ce lieu de sainteté devrait refléter la sainteté du lieu, autrement dit : l’abnégation, l’engagement, la compassion, la bienveillance… autrement dit, un comportement exemplaire. Que néni, nous ne sommes que des hommes et des femmes ordinaires en quête de quelque chose, qui apportons avec nous nos névroses, nos besoins de reconnaissance, voire nos ambitions très terre à terre. Certaines de ces motivations sont bien éloignées de la sainteté.

Parfois ceux qui nous rejoignent viennent régler des comptes avec la religion, leurs parents et famille, ou tout simplement espèrent que leur présence régulière en ce lieu leur servira de thérapie.

Cahin caha, en août 2015 nous avons finalisé la construction de ce bâtiment. Depuis, cette belle communauté s’est davantage épanouie ce qui ne l’empêche pas d’être vulnérable : il suffit parfois d’un évènement malheureux, d’un dérapage, d’un conflit inter-personnel pour que l’ambiance devienne irrespirable. Chacun et chacune est responsable de ce qu’il apporte avec lui ou elle en ce lieu et participe de l’atmosphère qui y règne: plus ou moins agréable, plus ou moins pacifique et sereine.

Il est vrai que collectivement et moi en particulier en tant que rabbin, nous souhaitons réussir à faire de cet endroit un lieu un peu plus amical, un peu plus accueillant, un peu plus inclusif que celui qu’on trouve hors de ces murs. Un lieu de partage de valeurs humanistes, entre tradition et contemporanéité, un lieu au fragile équilibre où les extrêmes n’ont pas leur place. C’est ce « temple » que nous nous engageons à construire avec beaucoup de méticulosité et de précaution. C’est-à-dire une forme de reflet de cet ancien tabernacle dont la construction s’étend sur 5 parachiot, et occupe tant l’esprit des hébreux, que leurs mains. Selon les dires du rabbin Sacks «ce  fut l’élément essentiel de la naissance de la nation ».

Et à notre niveau, l’élément central de notre construction communautaire.

Bâtir une synagogue, c’est tenir ses comptes, encourager la générosité de ses membres, entretenir ses bâtiments, accueillir ses membres, sympathisants et ceux qui sont en visite ponctuelle. C’est un travail continu, qui occupe nos cœurs, nos âmes et nos esprits, un travail dont le moteur est l’ amour du judaïsme et de notre prochain, Alors il est naturel de le protèger farouchement des intrusions, des esprits malveillants, du « je m’en foutisme », de l’individualisme et des égoïsmes qui rongent nos sociétés.

J’ose espérer que l’état d’esprit qui anime cette construction irrigue par goutte à goutte nos foyers, que les questions que l’on se pose ici, alimentent des discussions dans vos maisons également, que le monde tel qu’il ne va pas vous chiffonne suffisamment pour en parler à cœur ouvert avec vos enfants…que chaque parent ou grand parent se considère à son tour comme un paravent suffisamment solide face aux forces destructrices qui prolifèrent au dehors. Ces forces qui pénètrent nos foyers et nos murs de manière virtuelle mais tout aussi réelle, par les sournoises influences des réseaux sociaux. Ce monde parallèle a ses codes et ses repères, et met trop souvent en danger spirituellement et physiquement nos jeunes en toute impunité, sans garde fous, sans repères, ni cadre protecteur . Ce monde parallèle violente les esprits les plus vulnérables, peu critiques. Face à cela on se sent très démunis.

Je vous invite à regarder à ce sujet la série « Adolescence » qui fait beaucoup parler d’elle. Le pire arrive sans prévenir dans un foyer tout à fait normal, aimant et protecteur, et un beau matin les parents tombent des nues face au désastre produit par leur propre fils.

Face à cela, l’école, l’enseignement, fait son possible, mais de manière très insuffisante. Le talmud torah aussi cherche à contribuer à cette transmission et se pose aussi en garde fous, mais que faire en deux heures de temps face à une déferlante, un tsunami présent 24h/24h devant leurs yeux ?

Une histoire talmudique s’appuie sur un verset du livre d’Isaïe que je vous cite : Tous tes enfants seront les disciples de l’Eternel; ainsi grande sera la paix parmi tes enfants[1]. Et nous dit que plus la communauté des disciples de l’Eternel augmente, plus la paix a de la chance de grandir dans le monde. Les enfants d’Israël banaïkh sont à lire aussi avec une vocalisation légèrement différente comme bonaïkh ceux qui construisent ce tabernacle de paix, ce royaume divin sur terre. [2]

Ainsi notre responsabilité collective est immense ici et dans chaque maison d’étude, quelle qu’elle soit, laïque ou religieuse, synagogue, école ou foyer, chacun a pour mission d’en faire une tente protectrice, une tente imprégnée de bienveillance et de générosité afin que chaque jeune ait envie d’apprendre, de comprendre et de devenir à son tour un paravent protecteur de notre humanité.

Et comme le veut la tradition à la clôture d’un livre de la Torah, nous disons en coeur et avec coeur : Hazak Hazak v’nithazek !

Chabbat shalom !


[1] Isaïe 54 :13

[2] אָמַר רַבִּי אֶלְעָזָר אָמַר רַבִּי חֲנִינָא; תַּלְמִידֵי חֲכָמִים מַרְבִּים שָׁלוֹם בָּעוֹלָם, שֶׁנֶּאֱמַר; וְכׇל בָּנַיִךְ לִמּוּדֵי ה’ וְרַב שְׁלוֹם בָּנָיִךְ, אַל תִּקְרֵי « בָּנָיִךְ » אֶלָּא « בּוֹנָיִךְ »
יְהִי שָּׁלוֹם בְּחֵילֵךְ שַׁלְוָה בְּאַרְמְנוֹתָיִךְ: לְמַעַן אַחַי וְרֵעָי אֲדַבְּרָה נָּא שָּׁלוֹם בָּךְ: לְמַעַן בֵּית ה’ אֱלֹהֵינוּ אֲבַקְשָׁה טוֹב לָךְ: וּרְאֵה בָנִים לְבָנֶיךָ שָּׁלוֹם עַל יִשְׂרָאֵל: שָׁלוֹם רָב לְאֹהֲבֵי תוֹרָתֶךָ וְאֵין לָמוֹ מִכְשׁוֹל: ה’ עֹז לְעַמּוֹ יִתֵּן ה’ יְבָרֵךְ אֶת עַמּוֹ בַשָּׁלוֹם:

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