Les boomers de la génération Tapie se souviennent de l’engouement dans les entreprises pour la conduite du changement. C’était la grande époque des fusions acquisitions, des regroupements et des mutations que cela occasionnait, souvent accompagnées de restructurations, de plans sociaux mais aussi de développement personnel, et de remise en question des jeunes managers. On s’adonnait contraints et forcés à des stages en pleine nature qui comprenaient conduite sur glace, spéléologie et autres exercices de team building, qui mettaient à rude épreuve nos nerfs déjà fragiles à défaut de consolider les liens d’équipe.

Cela m’est revenu à l’esprit en lisant le livre du journaliste Guillaume Erner, qui, avant d’être la star des ondes du matin de France Culture, avait été le directeur du développement de la City, marque de prêt à porter au succès aussi fulgurant qu’éphémère, entre 1990 et 2001, date de leur dépôt de bilan. Le livre Schmattes sent un peu la naphtaline d’un temps révolu.

Toute une époque, où, de mon côté, j’avais été, entre autres, responsable de région chez leur concurrent : Etam, et où je vivais aussi à 100 à l’heure, au rythme des collections, de la mise en place de ce qu’on a depuis appelé la fast fashion. Car ces chaînes de distribution avaient dû rapidement se remettre en question, bouleversées par l’arrivée de Zara et consorts. Cela impliquait par exemple des remodelages couteux et à marche forcée des magasins et des réimplantations jusqu’aux petites heures du matin… que ne fallait-il pas faire pour séduire les clientes et battre les records de chiffre d’affaires ?

Ce monde de la mode à prix bas, a été le symbole du tourbillon des années 1980/1990, car il fallait s’imposer à tout prix, en écrasant si possible les concurrents, dans une lutte à mort pour réussir. Il m’a laissé un goût un tantinet amer, car l’objet de mode jetable avait pris le dessus sur toute autre considération humaine.

L’homme et la femme sont ainsi faits que, parfois même après avoir vécu des périodes qui n’ont rien de glorieux, ils ressentent une odeur et un goût embués de nostalgie, les fameux « c’était mieux avant ».

C’est le cas aussi de nos chers hébreux qui déambulent depuis deux ans dans le désert et se plaignent et ronchonnent entre eux. On le sait le peuple hébreu a la plainte facile et chevillée au corps. Ces ronchonnements sont très répétitifs, ils surviennent à 15 reprises entre les livres de l’Exode et les Nombres.

Cette fois, les hébreux se plaignent sous la tente, chacun auprès des siens, et ce murmure est si peu discret que Moïse s’en rend compte et se plaint à son tour auprès du Très Haut.

Le peuple se languit de la nourriture qu’il dégustait en Egypte…Cela peut nous faire sourire, car ils ne meurent pas de faim, ils ont la manne tous les jours. Alors de quoi se plaignent-ils exactement ? Et qui rouspète parmi eux ? Pourquoi cette nostalgie pour un pays où ils ont été maltraités ? Et pourquoi cela se concentre sur la nourriture ?

Humer en rêves poissons, concombres, poireaux, oignons, ail et autres pastèques les transportent en un instant vers ce passé idéalisé. Imaginer leurs couleurs, et leurs formes variées, les fait saliver alors que la manne, elle ressemble à un alicament, bon pour la santé mais peu désirable.

La Torah nous pointe du doigt les précurseurs de ces murmures malveillants, ce ne sont pas vraiment les hébreux mais ceux qu’on qualifie d’assafssouf, un hapax, qui veut dire un ramassis d’étrangers, d’Egyptiens qui se sont joints aux hébreux lors de leur fuite, se plaçant sous les ailes protectrices du Dieu d’Israël, impressionnés surement par sa force et ses prodiges. Et à présent, cette multitude mêlée regarde en arrière et semble avoir des regrets…ce faisant, ils endoctrinent aussi leurs compagnons de voyage, et la grogne monte. Peut-être que leur nostalgie pour la nourriture égyptienne n’est qu’une fausse barbe ? Selon le midrash, le peuple se plaint en réalité de tous ces nouveaux commandements qui leur pèsent et compliquent leur vie.[1] En Egypte ils étaient certes des esclaves, mais ils n’étaient soumis à aucune règle de vie. A présent, ils doivent respecter toutes sortes d’interdits… un code qui leur rend la vie encore plus difficile.

Ce peuple de sédentaires est devenu, par la force des choses, nomade, sans attache, errant dans le désert. Ils marchent cahin caha sur du sable mouvant, et dans un environnement pour le moins inhospitalier, ils ne sont pas prêts à tous ces bouleversements et même si la nourriture tombe du ciel, combien de temps cela va-t-il durer ? il faut certes avoir la foi chevillée au corps pour continuer ce voyage. Ils se rassurent et sont solidaires dans la plainte, et trouvent, comme il se doit, un bouc émissaire : Moise d’abord et Dieu ensuite.

Les hébreux vivent un deuil dans le désert, un deuil certes symbolique, mais un deuil quand même, où colère et déprime alternent, et face à eux Moïse ne sait plus que faire. La plainte les rend solidaires, car on n’est jamais aussi unis que lorsqu’on partage une même colère.

Seul Dieu qui n’est pas soumis aux états d’âme humains et se pose en rempart, et réagit avec une extrême fermeté …il leur donne de la viande, jusqu’à ce qu’ils en soient écœurés, la leçon est sévère. Car ce peuple doit accepter le changement, ou plutôt cette révolution à 360 degrés. 

La révolution de la liberté a un prix : vivre sans ses anciens repères, accepter l’inconnu, voire l’insécurité, et profiter de ces pérégrinations pour méditer et amender son comportement. Le désert dans lequel ils déambulent les y invitent.

A KEREN OR aussi la conduite du changement qui va affecter en premier lieu notre Talmud Torah à la rentrée mais aussi tous les fidèles de la synagogue suscite parfois murmures et plaintes …chaque changement est un deuil de ce que l’on a connu. Il faut prendre nos membres par la main et les mener vers cette terre inconnue, les convaincre ! Mais n’oubliez pas que les administrateurs et nous rabbins, sommes à votre écoute, et répondrons à vos interrogations avec dans la joie et la bonne humeur !

Chabbat shalom !


[1] Sifrei Bamidbar 87 :1