Amos Oz est né Klausner, qui veut dire petite synagogue. Il a choisi d’hébraïser son nom en Oz – la force, à 15 ans, lorsqu’il est parti ou plutôt enfui au Kibboutz Houlda. Il avait besoin de cette force pour survivre à cette vie amputée de sa mère, qui s’était ôtée la vie. Elle n’avait pas pu supporter de vivre avec le récit des massacres de ses amis, dans la forêt de Sosenski en Ukraine …Après ce drame, le père d’Amos Oz a refait sa vie à Londres avec femme et enfant. Amos avait été l’enfant unique, facétieux, né pour être le centre de gravité de ses parents, il se sentait inutile à présent, et avait perdu toute estime de lui-même…

Cette déchirure l’aura accompagnée toute sa vie. Pour jouer à cache-cache avec elle, il écrivait frénétiquement des histoires, posté en haut d’une tour de garde, sa sensibilité à fleur de peau était sa matière première. Elle transparait particulièrement dans ce curieux récit en forme de poupées russes : ‘Vie et mort en quatre rimes’, où il invente des histoires à chacune des personnes qu’il croise le temps d’une nuit. Ils deviennent ses personnages, qu’il manie à la manière d’un marionnettiste, ou plutôt d’un photographe éternellement caché « sous la vieille étoffe noire de l’appareil photo »[1].

Une vie remplie à ras bord déborde sur le papier, et devient plus romanesque.  Couchée ainsi à bonne distance de soi, elle permet de conjurer ses peurs, et sa douleur. En faire enfin, une vie plus vivable, peuplée de personnages dont on décortique chaque geste et émotion, chaque situation improbable, pour lui donner un peu de relief, voire de cohérence…

Près de 1500 ans plus tôt, les premiers midrashim rabbiniques avaient la même visée, disséquer verset après verset la sainteté de l’unique livre dont nos rabbins disposaient, creuser l’âme humaine pour mieux s’approcher de Dieu. En comblant les vides ou en aplanissant les bosses, nos Sages arrivaient à leur donner une épaisseur et une consistance théologique qui prenait une nouvelle direction.

Le verset qui débute la paracha ‘les vies de Sarah – Hayyé Sarah’ annonce en fait le décès de Sarah, la première matriarche. Il a donné lieu à pléthore de midrashim le long des siècles.

וַיִּהְיוּ חַיֵּי שָׂרָה מֵאָה שָׁנָה וְעֶשְׂרִים שָׁנָה וְשֶׁבַע שָׁנִים שְׁנֵי חַיֵּי שָׂרָה

Et la vie de Sarah, l’étendue de sa vie, a été de cent ans, et vingt ans et sept ans, les années de la vie de Sarah.

Ce qui selon le décompte moderne, semble un âge tout à fait respectable pour mourir a troublé les rabbins, car Sarah meurt subitement, juste après le récit de l’épisode traumatisant de la ligature d’Isaac. Selon le midrash, un lien de cause à effet est inévitable entre les deux évènements. Cet épisode a provoqué un chagrin que Sarah n’a pas pu surmonter. Ainsi lisons nous dans Ecclésiastes Rabbah :

‘Et quand Isaac retourna auprès de sa mère, elle lui dit : “Où étais-tu mon fils ? Il lui dit : “Mon père m’a pris et m’a fait escalader les montagnes et discerner les collines. Il m’a emmené sur une certaine montagne, m’a construit un autel et y a déposé le bois, m’a lié et a pris un couteau pour m’égorger. Si un ange n’était pas venu du ciel et ne l’avait pas appelé : “Abraham. Abraham, ne pose pas ta main sur l’enfant ! » j’aurais été égorgé. Lorsque Sarah, sa mère, l’entendit, elle poussa un cri et, pendant son cri, son âme s’en alla.’

Le midrash comble un vide. Celui des voix d’Isaac et de Sarah qui sont absentes du récit de la Akedah, Sarah n’est plus une ombre, mais un sujet qui écoute attentivement l’histoire de son fils survivant et pousse un cri à la fois d’effroi et de douleur, devant ce récit inouï. Comment Abraham son mari a envisagé, sans broncher, sans négocier de sacrifier leur fils, après tout le mal qu’ils ont eu à le concevoir ? Mérite-t-il encore de s’appeler père ? Quel genre de père accepte un tel sacrifice ? Quel genre d’époux est-il donc ? Quelle mère peut survivre à un tel récit ? Sa vie n’aura-t-elle été qu’un énorme mensonge ? Alors le midrash imagine son cri déchirant et sa douleur à laquelle elle ne survivra pas…

Selon le rabbin du ghetto de Varsovie : Kalonymus Shapiro, qui avait lui-même perdu femme et enfants, avant d’être assassiné à Auschwitz, la mort de Sarah est un acte de résistance envers Dieu. Ce rabbin qui avait accompagné sa communauté pendant les heures les plus sombres qu’ait vécu le peuple juif, en arrive à croire que les capacités de souffrance de tout être humain ont des limites, et la mort de Sarah, qui survient juste après le récit du sacrifice d’Isaac, est un exemple de cette limite. Elle se laisse mourir de chagrin pour que Dieu ait pitié de son peuple et lui épargne des souffrances supplémentaires[4]. La ligature crée ainsi une déchirure qu’il est impossible de réparer. Il y a eu un avant et un après, comme on peut l’entendre dans le double sens du verset ‘shnei hayyé Sarah’, ‘les deux vies de Sarah’. Et la deuxième a été bien plus courte que la première.

La mère d’Amos Oz a mis fin à sa vie, le chagrin et la mélancolie l’ont submergées et toutes les histoires inventées par son fils n’ont eu la force de la retenir en vie, alors ses livres ont servi d’échanges épistolaires, par-delà la mort, et ces midrashim contemporains continuent le dialogue avec ceux de la nuit des temps …

Longue vie à tous,

Shabbat shalom !


[1] ’Vie et mort en quatre rimes’, Amos Oz, p.104, ed Gallimard, 2007.