Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

Toledot – KEHILAT GESHER, 9 Novembre 2018

Micah Goodman philosophe et professeur à l’université hébraïque de Jérusalem dit à propos du Tanakh, qu’il est important, non seulement, de tenter de comprendre ce que ce texte nous dit mais surtout ce qu’il nous fait, ce qu’il produit sur nous.

Et il est vrai que si on passe du temps avec ces textes, si on devient plus intime avec eux, ils produisent physiquement quelque chose sur nous. On se sent comme happés, et des émotions surgissent.

C’est probablement encore plus le cas lorsqu’on se plonge dans les récits de la Genèse et les imbroglios familiaux qui se déroulent sous nos yeux.

Cette semaine, le récit est particulièrement poignant. Celle où on lit l’histoire de cette fratrie dysfonctionnelle, celle d’Esav et Jacob. Ce n’est pas la première fratrie de ce type, il y en a beaucoup d’autres qui lui succèdent dans les pages du Tanakh.

Un verset m’a sauté aux yeux, dans Genèse 27 :34, וַיִּצְעַק צְעָקָה גְּדֹלָה וּמָרָה et ‘il poussa un cri immense et amer’.

Immédiatement une image est venue se surimposer : celle du cri de Munch. Ce tableau qui a connu cinq versions successives entre 1893 et 1917 a été inspiré par la nature et l’angoisse qu’elle a produit sur le peintre[1]. Mais comme toute œuvre d’art, elle a eu sa vie propre. Cette peinture est devenue probablement le symbole d’une génération de soldats, de poilus de la 1ère guerre mondiale, dont elle dépeint, sans le vouloir, le cri sans voix des horreurs de la guerre.

Pour moi, ce cri terrible comme un écho lointain, c’est celui qui est poussé par Esav lorsqu’il se retrouve dépossédé, non seulement de son droit d’ainesse, qu’il avait bien voulu céder à son frère jumeau, mais surtout de la bénédiction paternelle. C’est celui d’une douleur qui prend aux tripes face à cette injustice : un père incapable de bénir son fils sur son lit de mort.

Imaginez-vous vous-même dans cette scène, et toutes les émotions qui pourraient alors vous submerger : la stupeur, la colère, puis l’immense douleur. Quoi, moi le fils ou la fille aimé et aimant, je ne pourrais pas bénéficier de la bénédiction de mon père ? Je ne pourrai pas me séparer de lui en paix ?

Bien sur s’en suivent d’autres sentiments incontrôlables ; la jalousie, l’esprit de vengeance, et la violence. Un scénario qu’on a déjà vu, quelques chapitres auparavant, dans l’histoire de Cain et Abel. Et comme par hasard, c’est là que le verbe צעק   apparaît pour la première fois dans la Torah. Et c’est Dieu qui le prononce :

‘la voix des sangs de ton frère crient vers Moi de la terre’, קוֹל דְּמֵי אָחִיךָ צֹעֲקִים אֵלַי מִן הָאֲדָמָה,  (Gen. 4:10).

Il s’agit là du premier fratricide, lui aussi dû à la jalousie, et c’est Dieu qui en est l’objet, Dieu qui accepte favorablement le sacrifice de l’un – Abel, et pas de l’autre – Cain. Alors faute de trouver les mots, on assassine.

Et ce cycle de violence va se répéter à l’infini. Et pourquoi ces répétitions ? C’est là que chacun va interpréter chacune de ces bis-repetita selon ce qu’il projette lui-même dans l’histoire biblique.

Ici selon le midrash, Jacob qui est le plus direct ancêtre du peuple d’Israël  n’apparait pas sous une lumière très favorable. Sa vie commence sous le signe de l’emprise, du subterfuge. Certes ce n’est pas lui qui décide, il se laisse manipuler par sa mère, qui veut accomplir la prophétie de la voix divine – L’ainé servira le cadet-. Cela n’est pas sans nous rappeler Joseph et un des premiers rêves qu’il interprète, source de la violence de ses frères.

Avec Jacob, on peut s’arrêter un instant sur le déguisement : il met une peau de bête sur lui, pour que son père, dont la vue est très déficiente, sente sous ses mains Esav-le poilu. Mais les rabbins reprochent surtout à Jacob d’avoir déguisé sa voix. Or la voix est l’empreinte de l’identité d’une personne, celle qui ne trompe pas, même lorsqu’on est face à des jumeaux. Le Talmud nous dit que voler la voix de quelqu’un s’apparente à l’idolâtrie – faute ultime par excellence.

A tel point que, selon le midrash, cette faute de Jacob serait la cause du décret de Haman, d’exterminer le peuple juif. Et un verset très similaire répond à celui de notre paracha, à une lettre près :

‘il poussa un cri immense et amer’ וַיִּזְעַק זְעָקָה גְדֹלָה וּמָרָה (Esther 4:1)

Là c’est Mordechaï qui pousse ce cri qui le projette sur le sol, il est effondré, prend les habits du deuil, et les déchire.

On passe tout près de la catastrophe, et les rabbins n’hésitent pas à parler de cause à effet : puisque Jacob a usé du subterfuge de la voix pour se faire passer pour Esav, afin de lui voler sa bénédiction, alors le peuple juif a risqué de disparaître des siècles plus tard, aux mains d’un terrible tyran.

Mais la Torah ne s’arrête pas là, et un autre cri m’a sauté à la figure en lisant notre paracha. Celui terrible des Egyptiens face au meurtre de leurs premiers nés, vous vous rappelez, de la dixième plaie d’Egypte n’est-ce pas ? A deux reprises l’expression צְעָקָה גְּדֹלָה: ce cri immense de douleur apparait dans nos textes à ce moment là[2].  Lorsque Moïse transmet la parole divine et prédit à son peuple ce qui va se passer et lorsque la plaie elle-même se propage.

Les questions que posent ces textes me semble-t-il sont : Comment sortir d’un destin prédestiné, des étiquettes qui sont posées sur nos visages, un peu comme la marque de Caïn ? Comment réellement se préoccuper de nos frères, qu’ils soient ceux de notre famille ou ceux au sens large de l’humanité ? Comment sortir de ce cycle de violence alors que nous commémorons ce chabbat deux évènements imbibés de violence : le centenaire de l’armistice qui marque la fin de la première guerre mondiale et le 80è anniversaire de la Kristallnacht qui marque symboliquement le début du plus grand génocide juif perpétré par l’humanité ?

Nous avons besoin de voix fortes, de voix prophétiques, qui sortent de ce cri primal. Des voix qui s’opposent dans le monde à toutes les paroles de haine et de violence qui se déversent impunément et sans filtres derrière des écrans comme en face à face. Nous ne pouvons plus rien laisser passer. Nous devons à la fois créer ces murs de résistance, et renforcer les ponts entre tous les hommes et femmes de bonne volonté. « O vous frères humains » disait Albert Cohen, oui faisons en sorte de redevenir de véritables frères humains…

Ken yhie ratzon.

Shabbat shalom

[1] Edvard Munch (1863-1944), Skrik– le cri,

[2] Exode 11 :6 et Exode 12 :30

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  1. Suzette Slama

    Très intéressant. En lisant cette parasha j’ai pensé à l’articulation de mon cri silencieux concernant les paroles du président Macron pour le maréchal pétain.

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