La pénultième paracha du Deutéronome et de toute la Torah se termine par un chant, un chant sous forme de testament de la part du premier prophète de la Torah : Moïse. Il sait qu’il n’arrivera pas en terre de Canaan avec son peuple, et demande qu’on l’écoute une dernière fois. Haazinou – ‘écoutez cieux, je vais parler’, sont les premières paroles de la paracha !

C’est à un adieu que l’on assiste avec ce poème. Un poème poignant, où Moïse rappelle la nature divine, qu’il décrit comme parfaite et juste et se souvient du parcours des hébreux pendant 40 ans dans le désert et tous les égarements du peuple, qui ont mené à ce qu’il soit lui-même puni et proscrit de la terre dans laquelle il devait rentrer avec le peuple hébreu…

Il rappelle aussi un des commandements centraux de notre tradition : « zakhor , se souvenir » en tant que peuple de notre histoire. « Zekhor yemot Olam, binou, chenot dor vador, » « souviens-toi les jours anciens, considère les générations passées ». Ce commandement est répété pas moins de 169 fois dans la Torah, et ce même si, on le sait bien, la mémoire peut nous jouer des tours, comme le dit si justement Yosef Haïm Yeroushalmi dans son livre ‘Zakhor’.

Plus de 3000 ans d’histoire et de mémoire juive peuvent sembler parfois lourds à porter ! Ne serait-ce qu’en ce chabbat shouva, on doit à la fois opérer un demi-tour sur nous-mêmes et se souvenir de notre propre parcours plus ou moins accidenté en ce monde. Se souvenir aussi de nos chers disparus, et se préparer à l’office de Yizkor de lundi soir. Transmettre la mémoire, plus largement d’une génération qui a vécu la Shoah et s’éteint petit à petit, génération dont nous devenons témoins de témoins, comme le disait Benjamin Orenstein z’’l…

Notre époque voit non seulement s’effacer la mémoire de ce qu’ont vécu nos parents et grands-parents pendant la 2ème guerre mondiale, mais aussi une véritable guerre mémorielle a lieu, qui se transforme même en révisionnisme voire en négationnisme. C’est le cas lorsqu’on met sur le même plan le génocide juif de la Shoah et les victimes – trop nombreuses – d’une guerre qui a été menée en riposte à un pogrom.

Des paroles dures emplies d’une juste colère envers l’égarement de toute une génération, sont prononcées par notre maitre Moshé Rabbeinou, même leur poésie ne les adoucit pas, et elles résonnent davantage en ce chabbat shouva, »ki dor tahpoukhot hema, banim lo ouman bam.  « car c’est une génération aux voies perverses, des enfants sans loyauté ».[1]

Dans ce marasme ambiant, il arrive qu’une lueur apporte une éclaircie, particulièrement bienvenue en ces jours si redoutables. Elle nous est apparue par surprise grâce à notre fils Ivan, qui a choisi de faire un voyage mémoriel et de retour sur les pas de sa grand-mère maternelle, ma mère Cerna Cleinerman Losner de mémoire bénie. Ce voyage aux confins de la Roumanie, la Moldavie et de l’Ukraine il l’avait projeté en cachette depuis longtemps, mais n’en avait pas fait grande publicité, jusqu’à ces derniers jours.

Très sceptique de mon coté, comme je l’avais été il y a 7 ans en 2019, lorsqu’il était parti en Algérie sur les traces de sa famille paternelle, je me suis demandé ce qu’il allait faire dans cette galère ? Mon père n’était pas plus convaincu. Et pourtant grâce à ce choix, et par procuration, j’ai vécu des moments très forts qui m’ont bousculée. L’un des plus bouleversants, fût celui où il a retrouvé la tombe de mon arrière-grand-père, David Klainerman z’’l, décédé en mai 1958 dans la ville de Dorohoï. Cet arrière-grand-père je peux même mettre un visage sur son nom, car il subsiste une vieille photo avec lui, mes grands-parents, ma mère et mon oncle qui date de 1947. Sur la photo figure un homme frêle, de petite taille et dotée d’une barbe quasi rabbinique.

Dorohoï fut peuplée par plus de 40% de Juifs avant 1939, 5820 pour être exact, aujourd’hui y vit encore une petite communauté juive de 50 âmes, dotée d’une belle synagogue rénovée et d’un cimetière juif bien entretenu.

Notre fils est aussi allé sur les traces consignées dans un livre biographique de ma mère, celles de la gare d’où ils ont été déportés en Transnistrie en 1941, ma mère avait 6 ans. Le camp de Transnistrie était un grand espace à ciel ouvert où les Juifs roumains ont été parqués pendant deux ans, où les hommes étaient envoyés aux travaux forcés et où on mourrait par milliers du typhus, de malnutrition et de mauvais traitements. 

A Ungureni, cette petite gare très bucolique sur les photos qu’il nous a envoyées, la colère d’Ivan était à son comble, c’était aussi la dernière étape de son court périple de 4 jours où il s’était rendu à Kishinev en Moldavie, et à Moghilev en Transnistrie et avait vu les modestes monuments à la mémoire de ces milliers de Juifs déportés et assassinés. Un autochtone se trouvait dans la gare, qu’Ivan n’a pas pu s’empêcher d’apostropher, aidé par google translate, il lui a raconté ce qu’il s’était passé dans cette gare, l’homme n’en avait aucune idée et était surpris d’être abordé par un étranger de passage, et lorsqu’Ivan a ajouté que les Roumains n’avaient rien fait à l’époque pour protéger les Juifs ni les sauver, il a levé les épaules dans une moue d’impuissance…qui a encore plus irrité notre fils !

Emus aux larmes lorsqu’il nous a raconté cet épisode, son père et moi nous sentions à la fois tristes qu’Ivan doive porter cette mémoire, d’autant plus lourde qu’elle est peu racontée et méconnue, et aussi fiers de notre fils, qui a pris tellement au sérieux ce travail de mémoire.

Et puis de nombreuses questions se sont bousculées dans ma tête : que fait-on de cette mémoire, est-ce qu’elle nous transforme ? en tire-t-on véritablement des leçons ? et qu’arrive-t-il si ce travail est occulté comme c’est le cas dans les anciens pays du bloc soviétique ? pourquoi seulement ceux qui sont concernés prennent ce travail de mémoire au sérieux ?

Dans le souvenir réside le secret de la rédemption disait rabbi Nahman de Brastlav. Connaitre ses racines et se souvenir, comme le dit le commentateur Pinhas Peli, est un processus par lequel nous acceptons et intégrons dans nos comportements les valeurs éthiques et les règles morales.

Soyons tous les défenseurs et ambassadeurs de ces valeurs morales et éthiques héritées de nos aïeuls, afin que ces règles soient intégrées par tous, pas seulement par les enfants et petits-enfants victimes de barbarie…

Chabbat shalom et hatima tova!


[1] Deut.32:20