Ashamnou, Bagadnou, Gazalnou, Dibarnou dofi…Nous avons fauté, nous avons trahi, nous avons volé, nous avons calomnié… voilà les premiers mots qui introduisent la longue litanie répétée lors des offices de selihot. 4 mots parmi les 24 au total d’un catalogue censé couvrir l’ensemble des fautes possibles et imaginables commises au cours de l’année écoulée, des fautes scandées à l’unisson dans toutes les communautés dans le monde.

Cette énumération, où l’on se frappe la poitrine avec le poing fermé, par sa répétition même et par ce geste rituel qui l’accompagne est censée susciter une prise de conscience, même furtive, n’y a-t-il pas une faute, voire quelques-unes auxquelles nous aurions succombé cette année passée ?

Le chiffre 24 n’est pas un hasard, il y a les 22 lettres de l’alphabet en ordre et 3 fois la dernière lettre ‘tav’. Dans un conte hassidique cité par Martin Buber, le rabbin Yizhak de Vorki aurait répondu à la question : « Pourquoi, le Jour du Grand Pardon, la liste des confessions des fautes est-elle classée par ordre alphabétique ? ». « S’il en allait autrement, nous ne saurions pas quand cesser de nous frapper la poitrine. Car il n’y a pas de fin à la transgression, ni de fin à la conscience de la faute, mais il y a une fin à l’alphabet. »

Répétée à 10 reprises pendant les offices de Yom Kippour, elle est apparue dans notre liturgie au 9ème siècle sous la plume du Rav Amram Gaon, rédacteur du premier siddour sépharade et premier siddour tout court, qui comprenait aussi des explications et prescriptions à propos de nos prières.

Déjà bien avant le Moyen Âge, il était habituel que nos textes utilisent la forme de l’acrostiche alphabétique. C’était et c’est toujours une forme privilégiée de la poésie hébraïque. On peut en trouver des traces dans la composition des psaumes (comme le ashréi), dans le livre des Lamentations composé de cinq chapitres dont 3 ont 22 versets qui commencent chacun par une lettre de l’alphabet et d’un chapitre composé de 66 versets où chaque verset commence à trois reprises par la même lettre de l’alphabet et un 5ème chapitre composé de 22 versets mais qui ne sont pas dans l’ordre de l’alphabet.

Cette forme d’écriture est là, d’abord, comme un moyen mnémotechnique de récitation d’une liturgie. Elle éveille ensuite notre curiosité, pour creuser et étudier l’herméneutique du texte. Ce motif est utilisé pour évoquer une liste exhaustive, d’une part des bienfaits de Dieu envers son peuple (ashréï), et en symétrie, dans d’autres textes, des malheurs qui se sont abattus sur lui, comme punition des fautes.

Dans certains textes bibliques cette forme présente des curiosités, comme une lettre manquante, le noun dans le Ashréï, ou une lettre en plus, le pé dans le psaume 34. Dans le vidouï cité plus haut c’est la triple répétition du tav qui interpelle. Que veulent dire ces manques ou ces surplus ? Les rabbins expliquent que le noun est la première lettre de nefila/la chute, il a été volontairement omis dans le psaume 145 pour ne pas troubler une liste de louanges à Dieu censés nous mettre en joie.

Nos Sages étaient très attentifs à l’utilisation de chaque lettre de l’alphabet, à l’écriture de chaque mot et en particulier du tétragramme, ce nom de Dieu imprononçable. Il était bien entendu pour eux, que les 22 lettres hébraïques étaient bien plus qu’un simple alphabet. Tout simplement parce que c’est le code d’une langue sainte, une forme d’algorithme sacré, dont la forme, les sons et la disposition n’est pas due au hasard. C’est avec ces lettres que Dieu a créé l’univers et tout ce qu’il contient.

Dès les premiers siècles de notre ère, les mystiques qui ont composé le sefer Yetzira ont perçu l’infinité de possibilités que représentait l’alphabet comme objet de méditation, d’élévation spirituelle et d’entrée en contact avec l’Eternel.

Selon le sefer Yetzira, chaque lettre de l’alphabet a des correspondances dans chacune des parties du corps, et notre cher Georges Arfi qui nous manque particulièrement en ce jour de Yom Kippour, était un fervent utilisateur de cette grammaire du corps, dont il savait jouer à merveille pour soigner nos petits et grands bobos.

Pourquoi diantre s’y intéresser aujourd’hui mis à part le fait que nos selihot sont composéespar ordre alphabétique ?  J’ai à cœur en ce jour particulier, d’éveiller les consciences de tous nos membres, y compris de ceux et celles qui seraient plus sceptiques et plus rationnels parmi vous…

Pour cela, j’évoquerai brièvement la théologie du professeur et rabbin Michael Marmur, qui a consacré l’an dernier un livre aux lettres de l’alphabet hébraïque, ‘Vivre les lettres’ (living the letters).  

Dans ce monde contaminé par la polarisation, il ouvre au pluralisme des idées et des voix. Dans ce monde qui est à nouveau très abimé par les guerres et par la déshumanisation, ce livre cherche à recréer du lien et cautériser les plaies.

Face à cela, le rabbin Michael Marmur nous rappelle que les lettres ont une fonction pédagogique. Dans le talmud, il est dit que les enfants eux-mêmes avaient mis au point des moyens mnémotechniques utilisant l’alphabet pour mémoriser certaines règles éthiques:[1]

Un ex parmi d’autres : Guimmel dalet signifie donner aux pauvres [guemol dalim].

Marmur nous dit surtout que le judaïsme libéral serait l’héritier des massorètes, ces sages du 8ème siècle qui ont vocalisé la Torah et lui ont donné son sens et sa grammaire. 13 siècles plus tard, dans toutes les synagogues du monde, on ne se contente pas de lire le texte vocalisé, c’est-à-dire de manière univoque. Mais on continue à lire la torah dans un rouleau non vocalisé, ce qui nous rappelle que les voyelles sont mobiles, que « chacun a un effort à faire pour comprendre ce que le texte veut dire pour lui »[2], ici et maintenant en l’actualisant. Et l’interprétation du texte reste vivante, comme le disait Marc-Alain Ouaknin inspiré par Emmanuel Levinas, « on peut lire aux éclats ».

Voici un exemple de la théologie de Michael Marmur en forme d’apéritif à sa pensée.

Pour la lettre aleph il a choisi le mot Aspaklaria, c’est une sorte de miroir transparent par lequel selon les Sages, les prophètes pouvaient avoir une vision claire de la parole et volonté divines. Selon un midrash cité dans son livre, les rabbins s’affrontent, les uns disant que seul Moïse avait une aspaklaria meïra, une lentille transparente et une vue claire, alors que les autres prophètes n’avaient à disposition qu’une aspaklaria lo meïra, opaque ou teintée. Une autre comparaison du même midrash, dit que Moïse ne voyait qu’à travers un seul miroir alors que les autres prophètes en employaient neuf différents…les rabbins semblent donner la préférence à une vision univoque alors que la possibilité subsiste d’avoir cette approche multifocale. La clarté immédiate face à une vision plus nuancée et en profondeur. Devinez laquelle a la préférence de l’auteur ?[3]

Je vous laisse découvrir les autres mots qu’il a choisis, les uns plus « croustillants » que les autres, clin d’œil au nom de son projet : ‘la théologie croustillante’, de celle qui laisse des morceaux entre les dents…et mettent du temps à être digérés.

Ce modèle théologique qui favorise la complexité et le pluralisme, à la fois multi vocal et multi strates, offre un chemin parmi d’autres pour se confronter à un monde devenu bien plus complexe.

Puisse cette année ouvrir de nouvelles strates et de nouvelles voix et voies dans nos vies, afin de rendre l’alphabet par lequel nous lisons ce monde plus intelligible.

Chana tova ou’gmar hatima tova!


[1] TB Shabbat 104a

[2] « Living the letters », Marmur, p35

[3] « living the letters », ibid p55