Certains épisodes de l’enfance laissent des traces indélébiles sur nos vies, qu’ils soient heureux ou plus sombres, ce sont comme des briques qui contribuent à nous construire ou au contraire à laisser des fissures douloureuses …L’épisode de la ligature d’Isaac que nous lisons tous les ans à Roch Hachana raconte une de ces brèches. Un récit initiatique auquel on ne peut rester indifférent.e, certains mots peuvent même nous donner des frissons, tant la puissance dramatique de la scène, dont on connait pourtant l’épilogue, nous émeut. Ce récit répété tous les ans parle d’un père âgé et de son fils, plus tout jeune, un enfant très désiré. Tous deux sont attachés l’un à l’autre, voire entremêlés sans possibilité de dénouer leurs destins.

Le nœud de ce récit semble être leur soumission à une volonté supérieure, Abraham à Dieu et Isaac à son père. Selon la tradition, on attribue le comportement d’Abraham à une foi aveugle qui est encensée par les sages.

Le récit pose la question de la responsabilité du père (et de nos jours des parents en général), du droit « illimité » du parent sur l’enfant, de l’obéissance et de la désobéissance, de la soumission et de l’application littérale de la loi religieuse, du sacrifice, au sens propre comme figuré et j’en passe. La première question qui se pose est toute simple et nous concerne tous qu’on soit parent ou enfant : que veut dire aimer son enfant ? et jusqu’où peut-on aller par amour ?

Meïr Shalev za’l, un grand romancier israélien qui nous a quittés en avril dernier a consacré trois livres à l’exégèse biblique. Issu d’une famille de haloutzim – premiers fondateurs de l’état d’Israël, originaires de Russie et vivant dans un moshav, il se déclarait athée et étudiait ces textes sous leur versant littéraire. Dans son livre « Commencements : Réflexions sur les premières intrigues de la Bible »[1], il s’intéressait aux premières fois dans la Bible : le premier amour, le premier rêve, les premiers pleurs, le premier rire etc. En ce qui concerne l’amour, il note que la première occurrence de la racine aleph heï bet ahav – ‘amour’ figure au chapitre 22 de la Genèse :

וַיֹּ֡אמֶר קַח־נָ֠א אֶת־בִּנְךָ֨ אֶת־יְחִֽידְךָ֤ אֲשֶׁר־אָהַ֙בְתָּ֙ אֶת־יִצְחָ֔ק 

Et Il lui dit : prends je te prie ton fils, ton fils unique que tu as aimé, Isaac.

Il ne s’agit pas d’un amour romantique, mais d’un amour filial. De plus, ce n’est pas Abraham qui fait une déclaration à son fils mais Dieu qui lui explique ce qu’il éprouve pour son fils. L’Eternel qui a donné un nom à chaque espèce et chaque chose, nomme aussi ce sentiment qui unit un père à son fils. On se serait attendu à ce qu’on parle d’amour à propos d’Adam et Eve, mais ce n’est pas le cas. Et de plus, la question de la réciprocité de cet amour entre d’Isaac envers son père, reste mystérieuse.

Cet amour est pour le moins singulier, puisque l’objet de l’amour – Isaac – peut être sacrifié donc détruit en un instant, sous prétexte d’un test divin, une sorte de jeu. Le prix à payer pour cet amour est exorbitant, mais il ne trouble pas le héros de notre histoire, qui ne remet pas la parole divine (ou ce qu’il croit entendre)en cause et ne négocie pas. Abraham est prêt à sacrifier son deuxième fils, comme il a quasi-sacrifié le premier : Ishmaël peu de temps auparavant. C’est Sarah qui avait demandé ce sacrifice-là à son mari et avait obtenu l’assentiment divin. Abraham n’a pas discuté là non plus, et a renvoyé sa servante Hagar, la mère et son fils ainé Ishmaël dans le désert. Un désert où à moins d’un miracle, ils étaient promis à une mort certaine…mais le miracle c’est-à-dire l’intervention divine s’est produite, et les a sauvés.

L’amour que porte Abraham à son fils Isaac est un amour à mort, un amour qui possède l’autre – ‘ka’h na’ ‘prends je te prie’ – ici son enfant jusqu’à l’annihiler.

La formulation même de la demande divine est insidieuse : ton fils unique – non Abraham en a deux – ton préféré – un midrash nous dit pourtant qu’il préférait Ishamël. Et ahav est au passé asher ahavta, celui que tu as aimé, comme s’il n’était déjà plus ? Et que devient alors la promesse divine réitérée à maintes reprises avant cet épisode, d’une descendance aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel et les grains de sable ? Totalement contradictoire avec le sacrifice qui est demandé à Abraham. Pourquoi Abraham n’est pas plus à l’écoute de ces signaux d’alerte ? Lui qui est décrit comme parangon de sagesse, un modèle de hessed – d’amour fraternel, connecté jour et nuit au divin ?

Le midrash apporte-t-il une réponse à ces questions ? Dans un midrash célèbre on apprend que Tera’h le père d’Abraham vend des statuettes dans son échoppe et qu’Abraham en a assez et les brises toutes. Pour le punir, son père l’amène devant le roi Nimrod qui décide de jeter Abraham dans les flammes pour le tester.

 Au même moment, le frère d’Abraham, Nahor fait un vœu : si Abraham survit, il fera confiance à ’Abraham et cessera d’être idolâtre, mais s’il meurt, Nahor continuera à être polythéiste, comme le roi Nimrod. Abraham est sauvé miraculeusement et Nahor confirme son vœu. Nimrod, fou de rage jette Nahor dans le feu, devant son père et son frère, qui assistent à sa fin. C’est comme si Abraham répétait une histoire déjà vécu. Presque…puisqu’Isaac ne sera pas sacrifié, selon le récit biblique.

Cette histoire va transformer Isaac et l’amputer, en quelque sorte, d’une partie de lui-même.  Car comment un fils peut-il renouer avec son père après un tel épisode ? Plus aucune parole ne sera échangée entre eux et leurs routes se sépareront. Isaac vivra cependant dans l’ombre de son père, répétant les épisodes vécus par Abraham. Isaac aura vécu une vie écrasée par son père …Sa mère meurt peu après, et l’amour il le connaitra auprès de sa femme Rivkha, qui le consolera de la perte de sa mère.

Erri De Luca dans son livre ‘Grandeur Nature’ se place aussi à hauteur d’enfants devenus adultes, et raconte des histoires de résistance, voire de révolte envers les pères abusifs. Il s’inspire de la ligature d’Isaac pour parler de sa propre relation douloureuse avec son père. Lui a claqué la porte de sa maison paternelle, a rejoint les brigades rouges, fait de la prison, et construit une vie faite d’engagement, de choix radicaux et de recherche de liberté. D’autres récits ponctuent son livre. Tous sont des fils et des filles qui se révoltent, et rompent le fil qui les lient à leur patriarche.

Abraham et Isaac n’ont pas su et pas pu nouer une relation harmonieuse, l’amour n’a pas protégé Isaac. Ils sont restés des étrangers l’un pour l’autre, préférant se taire, se soumettre et obéir à une loi absolue. Cette histoire répétée à chaque Roch Hachana, nous rappelle que d’autres voies sont possibles… Une génération s’en va et une autre arrive, nouer un lien affectif de qualité avec sa descendance est un réel défi auquel chacun et chacune doit s’atteler, car ce lien-là est la fondation qui, de proche en proche, tisse celui d’une société toute entière ! Chana tova oumetouka ! et chabbat shalom.


[1] https://www.amazon.fr/Beginnings-Reflections-Bibles-Intriguing-Firsts/dp/0307717186