Vous connaissez cette fameuse histoire :
Deux rabbins se disputent tard dans la nuit à propos de l’existence de Dieu et, à l’aide d’arguments solides tirés de la Torah et du Talmud, finissent par réfuter indiscutablement son existence. Le lendemain, l’un des rabbins est surpris de voir l’autre entrer dans la synagogue pour l’office du matin. « Je pensais que nous étions d’accord sur le fait que Dieu n’existait pas », a-t-il dit. « Oui bien sur, mais quel est le rapport ? » répondit l’autre.
Vous vous êtes sûrement vous aussi déjà demandé quel était cet appel, cet impératif qui vous faisait lâcher votre quotidien, couper vos téléphones et vous rassembler dans une synagogue tous les ans pendant une journée ?
Fermez les yeux et imaginez toute une humanité juive à travers le monde au même moment, en rangs serrés les uns contre les autres tendue vers le même objectif prier ensemble, être pardonné, lavé de ses fautes, régénéré.
Certains diront ces prières avec grande ferveur, d’autres les murmureront à peine au fond de leur cœur.
Certains s’assiéront au fond de la salle et régulièrement essuieront un bâillement, alors que d’autres seront anxieux de bien faire, ne pas manquer une ligne, ne pas se tromper, persuadés que cela aggraverait leur cas…
Certains viennent uniquement pour retrouver de vieilles connaissances, pour ce moment suspendu à la saveur hors du commun. Pour d’autres c’est leur rdv annuel avec eux-mêmes.
Tous sont là, poussés par un commandement ancestral, leurs parents et grands-parents faisaient la même chose, ils ne peuvent eux être les premiers à rompre cette chaine des générations…
Un spectacle unique d’unité du peuple juif, une fois par an, une communauté – une eda rassemblée en prière, répétant les mêmes mots de concert.
Et pourtant, je ne vous apprends rien, c’est de l’hébreu, on a besoin d’un guide pour en comprendre le sens, et une fois qu’on le comprend, on réalise à quel point certains de ces mots sont désuets, parfois même à côté de nos croyances …Quelques-uns viennent en découdre, et déposer leur colère après ces deux années gâchées, privées des autres, où on a du prier trop souvent cloîtré.
Pour d’autres c’est encore le cas cette année…
Et il y a ceux qui arrivent tête baissée, conscients de leurs offenses ; petits arrangements avec la réalité, vexations par inadvertance ou maladresse, les colériques, les mal embouchés, certes on est loin du crime capital, les errements ordinaires, banals et humains…ils espèrent que leur simple présence et quelques mots prononcés les rendront quittes de toutes leurs iniquités…
Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres, les juifs ont fermé leurs magasins, et consentent ainsi à être pointés du doigt, à être repérés là où ils vont d’habitude travailler, s’entendre dire avant ou après : « ah oui c’est/c’était Kippour ! » et supporter aussi les non-dits : « ces pauvres fous vont encore une fois prier et jeûner toute une journée dans leur synagogue. Et pourtant ils en ont connu des malheurs…ils n’ont pas encore compris que leur Dieu les a abandonnés ? Ca ne leur a pas suffi ? Encore aujourd’hui dès que les choses vont de travers c’est eux qu’on désigne d’un doigt en forme de revolver, ces éternels boucs-émissaires ! De quoi sont-ils donc faits pour si bien résister ? »
Ceux qui parlent ainsi oublient que tant d’entre nous après avoir vécu l’enfer avaient décidé de ‘fermer boutique’, trop c’est trop.
Comme ce héros d’un récit autobiographique d’Edgar Hilsenrath dans ‘Fuck America’. Il s’appelle Nathan Bronsky personnage désespéré et désespérant, débarqué aux Etats Unis en 1952 après avoir connu les affres du ghetto de Varsovie, et quelques années en Israël. Cet homme tente tant bien que mal de se reconstruire, conscient qu’il a perdu le sens de sa vie après des épreuves bien trop douloureuses. Ecoutons ses mots :
« Rabbin », dit Nathan Bronsky. « Nous avons perdu nos âmes. Nous les avons cherchées dans la cave, mais nous ne les avons pas trouvées »
– « Les avez-vous cherchées dans vos yeux ? »
– « Oui, nous les avons cherchées dans nos yeux »
– « C’est grave », dit le rabbin
– « Oui, c’est grave », dit Nathan Bronsky.
Le rabbin réfléchit un moment. Puis il dit :
– « Personne ne peut perdre son âme »
– « Pourtant, c’est ce qui nous est arrivé », dit Nathan Bronsky
– « C’est juste une impression », dit le rabbin
– « Nos yeux n’ont plus d’éclat », dit Nathan Bronsky
– « C’est vrai », dit le rabbin
– « Nous avons perdu nos âmes »
– « Non », dit le rabbin, « vous n’avez perdu que l’éclat »
– « Où est passé l’éclat de nos yeux ? », demanda Nathan Bronsky
– « Il est là-haut », dit le rabbin, et il montra le ciel
– « Là-haut ? »
– « Là-haut »
– « Comment l’éclat a fait pour s’envoler comme ça ? »
– « Il ne s’est pas envolé. Il a été emporté, c’est tout »
– « Par qui ? »
Cette sensation de courir après son âme, qui d’entre nous ne l’a pas ressentie au moins furtivement, voire de manière plus durable ? Peut-être qu’un peu désespéré, vous avez fait le déplacement ce soir pour la retrouver ?
Et pourtant, on est des gens rationnels, qui en temps normal vaquons à nos affaires, mais là, une petite voix nous dit que quelque chose peut se passer ce soir ou, au plus tard demain, juste avant que les portes du ciel ne se ferment. Peut-être pendant que nous chanterons ces fameux versets composés par Moshé Ibn Ezra : El nora alila, el nora alila[1], hamtzi lanou mekhila bishaat haneïla bishaat haneïla. Eternel, redoutable et formidable, capable de hauts faits, accorde nous le pardon à l’heure de la fermeture [des portes du ciel ]…
Non, on ne peut manquer ce rendez-vous, on ne peut reporter Kippour à après-demain, ou la semaine prochaine, il y a une plage horaire limitée, un moment espérons le favorable, ‘veani tefilati lekha adonaï et ratzon, elohim berov hasdekha aneni beemet yshekha[2], Cependant ma prière s’élève vers toi, Eternel, au moment propice; ô Dieu, dans ta bonté infinie, exauce-moi, en m’accordant ton aide fidèle…
Un midrash nous dit que la prière est comme un mikvé avec des heures d’ouverture et fermeture, alors que la teshouva elle est comme la mer, à notre disposition quand on le souhaite[3]…
Hâtons-nous, ne perdons pas de temps, c’est l’heure. Les portes s’entrouvrent, mais lesquelles ? Elles sont au nombre de quatre, retenez bien : les shaareï tefila les portes de la prière, les shaareï dim’a les portes des larmes, les shaareï teshouva les portes de la repentance et les shaareï tzedek les portes de la droiture, lesquelles s’ouvriront pour nous en ce Yom Kippour pour épancher notre cœur ? Et à qui adresserons nous nos supplications ? …
Peu importe, venez, il est l’heure, commençons le Kol Nidré !
Gmar hatima tova et tzom kal !
[1] Réf Psaume 66 :5
[2] Psaume 69:14
[3] Pesikta de Rav Kahana (mandelboïm), section 24.

Paracha Nitsavim – KEREN OR, 3 septembre 2021
de Daniela Touati
On 3 septembre 2021
dans Commentaires de la semaine
Une collègue rabbin me disait il y a quelques années que toutes les drashot/commentaires passés et futurs ne sont que des variations sur un même motif, un même thème, celui qui lui tient le plus à cœur. Il en est de même pour moi. La question qui me taraude depuis mon enfance est ma relation au judaïsme, et plus précisément : pourquoi être et rester juif ?
Et cette question, peut être comme une maladie chronique est cyclique. A trois jours de Roch Hachana, elle vient de nouveau me titiller, j’imagine comme pas mal d’entre vous, …En cette période de convocations saintes, où on lit dans la paracha Nitzavim : atem nitsavim hayom koulkhem lifnei Adonai : ‘vous êtes tous dressés aujourd’hui, devant Dieu’. Que faisons-nous là ? Rassemblés, debout, dans l’attente grave et emplie de révérence ? Sommes-nous prêts à renouveler nos vœux, à reconsolider les liens en scellant de nouveau notre alliance avec l’Eternel ?
Et nous engager dans l’alliance ça consiste en quoi ? Selon notre paracha c’est une invitation à nous rapprocher de la Torah et de ce qu’elle nous prescrit. Car rassurons nous, et je paraphrase le texte de la paracha : elle n’est pas loin de nous, lo rehoka hi, elle n’est ni de l’autre côté de la mer, ni dans le ciel, mais elle est là, à portée de mains, comme si elle nous la tendait, pour l’attraper, la cajoler et surtout la lire et l’étudier.
La Torah est comme l’échelle de Jacob, elle nous relie au ciel, un go-between entre ce qui se passe au-delà de notre connaissance et ce qu’il se passe ici-bas, entre le divin et l’humain. Son enseignement, qu’on répète et qu’on tourne dans tous les sens, sans jamais s’en lasser, a pour ultime but de nous rapprocher de notre prochain, de le voir dans toute sa vulnérabilité. Et de se voir en miroir dans ses yeux, aussi nu et fragile que lui/elle, aussi candide qu’au jardin d’Eden. Puis la Torah a pour mission de nous transformer. A son contact, nous devenons un réservoir, prêt à accueillir son enseignement, à boire à son goulot, quand nous avons soif. Et on est rassuré de la savoir présente à nos côtés du début de notre vie à son terme. C’est notre compagne bienveillante, qui ne nous décevra en aucune circonstance, notre protection les jours de mauvais temps, et notre gourmandise quand tout va bien !
LA clé se trouve à portée de mains, elle n’est pas réservée à une élite, elle est accessible à tous, jeunes et plus âgés, chacun selon ses besoins. Elle parle le langage des hommes et des femmes, c’est notre tuteur et notre couteau suisse.
Oui, mais que faire quand le texte nous confronte à des valeurs contradictoires ? Comment s’y retrouver dans ce qui peut sembler un fourre-tout un peu désuet ? Comment hiérarchiser ces valeurs entre par exemple liberté individuelle et collective ? Entre égalité et hiérarchisation ? Entre valeurs humanistes universelles comme l’amour et le respect de son prochain et halakha particulariste focalisée sur la cacherout, le mariage endogame etc ?
Plus récemment, deux valeurs butaient l’une contre l’autre : celle de la liberté de disposer de son corps, d’où découle la liberté de se soigner ou non et de l’autre, celle de l’obligation de protéger les autres en se vaccinant par exemple. Dans notre belle République mais aussi en Israël, on a pu voir fleurir des manifestations certes statistiquement faibles, clamant que le pass sanitaire était une violation de cette liberté individuelle, et qu’il fallait l’abroger…Que dit la tradition juive en ces circonstances ?
Ouvaharta bahaïm et tu choisiras la vie,[1] cette loi immuable, et indiscutable, qu’on peut soupeser et comparer aux autres valeurs éthiques représente la valeur humaniste universelle. Issue de la Torah, elle est la plus largement partagée par les différentes religions. Comment la met on en pratique concrètement ? Parfois les choix sont cornéliens, souvent, ils sont imparfaits, cependant si l’alternative est : faire du mal à autrui ou alors le protéger sans soi-même se mettre en danger, on choisit la deuxième option.
Chaque décision qu’on prend dans sa vie privée, ou au sein d’une collectivité peut avoir cet impact positif ou négatif selon si on se situe du coté de la vie ou de ce qui est mortifère.
Garder en soi de la rancœur ou de la jalousie pour l’autre va faire péricliter la relation, au contraire, être capable de pardonner et tourner la page, au prix d’efforts importants parfois, aura des effets bénéfiques à la fois sur cette relation et sur soi, pour sa santé mentale par exemple.
Alors, revenons à ma question initiale : quels sont les arguments de vente du judaïsme ? Ceux qui continuent à nous motiver à le transmettre ?
Ces 3 mots ‘tu choisiras la vie’ sont comme une boussole. Les menaces qui nous entourent sont innombrables : solitude, désorientation et manque de sens, violence et polarisation, sans oublier l’état de la planète…
Ouvaharta bahaïm : choisir la vie c’est devenir plus froum – ou plus mahmir plus exigeant et passionné pour défendre la vie en communauté, la solidarité, la paix, et tout simplement la vie sur terre à tout niveau…
En ces offices qui clôturent l’année 5781, je tiens à vous remercier d’illustrer si bien ces valeurs juives lorsque vous vous mobilisez pour aider ceux qui sont dans la peine, ou traversent des crises, par exemple, mais aussi pour être plus nombreux à étudier ensemble, à mener des projets ensemble, surtout dans les circonstances que nous avons connues ! je suis heureuse et fière de ce que KEREN OR est en train de devenir !
Continuons sur ce chemin qui donne du sens et crée un sentiment d’appartenance : choisissons la vie !
Ken yhie ratzon, Chabbat shalom,
[1] Deut 30:19