‘Quand un être a entendu quelqu’un maudire en public et est capable de témoigner, car il a vu ou entendu la chose et ne le fait pas, il est coupable’. C’est ma traduction du premier verset du chapitre 5 du Lévitique par lequel nous commencerons la lecture demain matin. Ce verset est exprimé de manière assez complexe en hébreu, nous laissant dans le doute de qui est qui : qui a fauté et qui a maudit ? qui est coupable et qui est témoin de la faute ? Il nous faut par l’exégèse tenter de démêler ce langage quelque peu abscons qui nécessite des périphrases en français pour en venir à bout.

Les commentateurs du Moyen Age ont émis des hypothèses à propos de ce verset : pour Rachi , il s’agit d’un témoignage en faveur d’un prévenu, capable de le sauver de la peine capitale par exemple. Pour Ibn Ezra, il peut s’agir d’un oubli de la part du témoin qui doit le réparer et témoigner à l’encontre de la personne et de l’acte répréhensible dont il a été témoin, sinon lui-même est coupable.

Le commentaire de la Torah de l’édition américaine JPS éclaire le sens de ce texte comme suit : ‘nous sommes responsables non seulement de nos faits et gestes mais aussi de ce que nous aurions dû faire mais que nous n’avons pas fait.’ Si on observe un acte répréhensible et on n’intervient pas, on est soi-même fautif. Mais fautif devant qui ? Le talmud vient préciser que celui qui omet de témoigner est innocent devant ‘le tribunal d’en bas’ mais coupable devant ‘le tribunal d’en haut’[1]. Autrement dit, une cour de justice humaine peut éventuellement innocenter le défaut de témoignage mais la cour divine, elle, le condamne.

Et le verset s’éclaire alors de cette compréhension talmudique : celui ou celle qui faute et celui ou celle qui observe la faute et ne dit rien sont mis sur le même plan, ils sont aussi fautifs l’un que l’autre et se confondent quelque part dans le verset cité plus haut.

Abraham Joshua Heschel, probablement le rabbin le plus influent du judaïsme diasporique du 20è siècle est l’exemple de cet engagement sans faille en faveur de son prochain prôné par le judaïsme. Tout au long de sa vie, il a lutté pour faire progresser la justice sociale dans son pays d’adoption, les Etats Unis : il s’est successivement engagé auprès de Martin Luther King pour l’égalité des droits civiques des noirs américains, puis auprès des pacifistes qui voulaient faire cesser la guerre au Vietnam et enfin auprès des juifs soviétiques maltraités afin de les aider à émigrer.

Cette approche de la justice prônée par le judaïsme commence par ce geste très simple, porter témoignage, s’engager pour son prochain, ainsi on devient acteur à part entière et partenaires de Dieu pour faire advenir un monde meilleur. Cet acte de témoignage peut parfois s’apparenter à de la politique mais il est avant tout éthique et religieux. Les passages concernant les prophètes bibliques sont à la base de cette religion engagée. Ce n’est pas une coïncidence, que le rabbin Heschel consacre son doctorat aux prophètes bibliques, thèse qu’il présente en 1933,  alors que les forces obscures du nazisme s’emparent du pouvoir… Cette pensée le guidera tout au long de sa vie. Selon sa vision du monde et du judaïsme, lorsqu’une personne ou un groupe subit une injustice cela doit tous nous empêcher de dormir, cela doit nous préoccuper sans cesse en ne nous laissant pas un instant de répit.

Une décision de justice sociale attendue depuis 15 ans et annoncée le 2 mars dernier par la cour suprême israélienne est celle de la reconnaissance des conversions effectuées par les tribunaux rabbiniques réformés et massortis en Israël. Cette reconnaissance qui permet à des milliers de résidants d’obtenir le droit de devenir israéliens. Bien que cela ne confirme pas leur statut juif devant les tribunaux rabbiniques de l’état, cela résout au moins leur problème de citoyenneté. Cette décision a pourtant soulevé une levée de boucliers d’une rare violence en Israël.

Le chef du parti Shas et ministre de l’intérieur le rabbin Aryeh Dery, a affirmé que cette reconnaissance des conversions non-orthodoxes au judaïsme constitue “un coup mortel au caractère juif de l’État”, pas moins et une “démolition complète du statu quo [sur les affaires religieuses en Israël] qui est maintenu depuis plus de 70 ans”. Le premier ministre Benyamin Netanyahou a affirmé que ‘la reconnaissance de ces conversions pourrait conduire le pays à être envahi par de faux Juifs convertis d’Afrique’.

On est bien loin de l’idéal de justice prôné par le judaïsme prophétique…c’est sûrement à mettre sur le compte d’une plongée dans l’abime des tractations politiciennes précédant le 4e round des élections législatives qui aura lieu le 23 mars prochain. Des tractations qui passent à la trappe les valeurs sur lesquelles a été fondé cet état il y a bientôt 72 ans. Ce sont des paroles non seulement diffamatoires à l’encontre des tribunaux réformés et massortis qui ne convertissent que des résidents légaux en Israël. Mais aussi des paroles qui rappellent les discours racistes, populistes et d’extrême droite qui foisonnent en Europe et ailleurs.

Pour la première fois de son histoire, les rabbins représentant le judaïsme libéral francophone de KEREM ont préparé un courrier, où ils s’indignent contre ce discours de haine. La lettre sera envoyée aux ambassadeurs israéliens des différents pays francophones pour dénoncer ces dérives dans les paroles et les actes d’un état à majorité juive, censé incarner l’essence des valeurs du judaïsme. Ecrire cette lettre est la mise en pratique de cette règle simple : en tant que témoins d’un acte répréhensible, en l’occurrence le racisme au plus haut niveau de l’état, il est de notre devoir de le dénoncer.

Comme le disait le rabbin Heschel ‘dans une démocratie peu sont coupables mais tous sont responsables.’ Des paroles qui résonnent d’autant plus fort à l’approche de la fête de Pessah, fête de la libération et du souci de l’autre, ‘car nous avons été nous-mêmes esclaves en Egypte’.

Ken Yhie Ratzon,

Chabbat shalom,


[1] Talmud Baba Kama 56a