Nous lisons de nouveau demain cette paracha centrale de la Torah, l’épisode dit du veau d’or, acmée de la faute du peuple hébreu pour laquelle on demande pardon jusqu’à nos jours à chaque Yom Kippour. C’est d’ailleurs deux versets de notre paracha qui servent d’introduction à la demande de pardon de la liturgie des selihot de Kippour :
(ו) וַיַּעֲבֹ֨ר יְהֹוָ֥ה ׀ עַל־פָּנָיו֮ וַיִּקְרָא֒ יְהֹוָ֣ה ׀ יְהֹוָ֔ה אֵ֥ל רַח֖וּם וְחַנּ֑וּן אֶ֥רֶךְ אַפַּ֖יִם וְרַב־חֶ֥סֶד וֶאֱמֶֽת׃ (ז) נֹצֵ֥ר חֶ֙סֶד֙ לָאֲלָפִ֔ים נֹשֵׂ֥א עָוֺ֛ן וָפֶ֖שַׁע וְחַטָּאָ֑ה וְנַקֵּה֙ לֹ֣א יְנַקֶּ֔ה פֹּקֵ֣ד ׀ עֲוֺ֣ן אָב֗וֹת עַל־בָּנִים֙ וְעַל־בְּנֵ֣י בָנִ֔ים עַל־שִׁלֵּשִׁ֖ים וְעַל־רִבֵּעִֽים׃
(6) Et l’Eternel est passé sur son visage et il a appelé Adonaï Adonaï dieu par tes tendresses et ta pitié lent à la colère et grand en bonté et vérité. (7) Il conserve une bonté pour ceux qui viennent en millième, il porte une faute et un crime et un égarement. Et innocenter il ne va pas innocenter, il venge la faute des pères sur les fils et sur les fils des fils, sur ceux qui viennent en troisième et sur ceux qui viennent en quatrième génération.
Ces versets ont été repris tels quels dans les Selihot, à une nuance près, mais de taille…la liturgie nous dit, contrairement au verset de la Torah, que l’Eternel va pardonner et innocenter son peuple. Une sorte de pied de nez des rabbins pour nous rassurer. Et en même temps, pour plus de sécurité, on continue à demander pardon de génération en génération, en se rappelant que le Dieu de la Torah est souvent décrit comme irascible.
C’est le cas dans Ki Tissa, lorsqu’Il voit son peuple se déchaîner et se prosterner devant un veau d’or. L’Eternel prévient Moïse qui est auprès de lui en train de préparer les tables de la loi. Aussitôt YHWH fait le vœu d’anéantir son peuple. En bon leader Moïse intercède et réussit à le calmer. Mais lorsqu’il voit la débauche de son peuple, Moïse lui-même se laisse aller à la colère contre les hébreux et fracasse les deux tables en bas de la montagne.
Eguel le mot hébreu pour veau vient de la même racine que maagal le cercle dans lequel le Eguel nous enferme, une forme de répétition destructrice et morbide. L’épisode du veau d’or représente le paroxysme de la colère du peuple aussi, où pour trouver une échappatoire à son angoisse, on fabrique un masque et on se crée un dieu. L’idolâtrie est au-delà du geste de la prosternation devant des statues, cet enfermement dans un tohu bohu intérieur et cette répétition obsessionnelle : on tourne en rond. Maimonide ne s’y est pas trompé quand il a qualifié celui qui perd le contrôle et s’enferme dans la colère d’idolâtre[1].
Et pourtant, nos sages nous mettent régulièrement en garde contre cette émotion incontrôlable. D’ailleurs, il y a plusieurs termes en hébreu pour exprimer nos exaspérations, avec des nuances qui vont de la frustration, à la colère contenue voire à la rage avec des termes comme kaas, ragaz ou katzaf.
C’est l’expression hara af – la colère brûlante qui sort du nez, comme la moutarde qui est répétée ici pour exprimer le ressenti de Moise et de Dieu – si on peut dire. C’est un souffle court, une inflammation interne, une irritation dévastatrice. A contrario, un des attributs divins est erekh apaïm longueur de narines et exprime, cette capacité à prendre de longues bouffées d‘air et de faire preuve de patience.
Selon le Traité des Pères, il y a « quatre genres de tempérament : facile à irriter et facile à calmer, son inconvénient est compensé par son avantage ; difficile à irriter et difficile à calmer son avantage est perdu par son inconvénient ; difficile à irriter et facile à calmer, c’est un homme intègre (un hassid) ; facile à irriter et difficile à calmer, c’est un injuste un rasha (méchant littéralement). »
L’ancien grand rabbin anglais Jonathan Sacks, dans un de ses commentaires sur la colère cite le livre ‘Orkhot Tzadikim’, du 15e siècle qui enseigne que la colère détruit les relations personnelles. Elle chasse les émotions positives – le pardon, la compassion, l’empathie et la sensibilité. Il en résulte que les personnes irascibles finissent par se sentir seules, rejetées et déçues. Les personnes de mauvaise humeur n’obtiennent rien d’autre que leur mauvaise humeur selon le talmud.[2] Elles perdent tout le reste.
Rabbenou Yona[3] nous dit qu’il est inéluctable d’être irrité et en colère, mais si la personne le fait avec difficulté et lorsqu’elle n’a pas d’alternative, cela reste une preuve de sagesse. Et il ajoute, ‘il est bon de se calmer aussitôt, au sein même de sa colère, sans attendre qu’elle nous ait quittés.’ L’homme intègre, nous dit-il, s’apaise facilement et c’est là une dimension de l’intégrité et de la générosité.
La colère n’est pas toujours mauvaise conseillère, il y a de saines colères, nécessaires et constructives, car canalisées. De celles où on se lève pour redresser une injustice et où la solidarité humaine joue son rôle. Et actuellement, elles sont nombreuses à s’exprimer dans ce sens à travers la planète.
Ce shabbat est tristement marqué par le décès d’un de nos parnassim – de nos anciens, de ceux qui ont été parmi les fondateurs de la communauté libérale à Lyon. De ceux qui l’ont soutenue et ont œuvré sans relâche pour qu’elle existe et se développe. Et un jour obtienne la reconnaissance qu’elle mérite. Maurice Elmalek était connu pour son engagement sans faille, mais aussi pour son caractère un peu colérique. Sa colère était toujours orientée vers le bien commun et non pour ses intérêts personnels. Il nous poussait toujours vers l’avant, pour qu’on puise au fond de nous le meilleur de nous-mêmes. Sa colère ne durait pas et très vite on le retrouvait jovial et égal à lui-même.
Je trouvais toujours ses prises de parole véhémentes très touchantes, je l’écoutais et le rassurais sa demande serait prise en compte. Pour honorer sa mémoire, et pour KEREN OR, prenons modèle sur Maurice, son engagement, son énergie constructive et sa lutte pour davantage de justice ici à Lyon.
Ken Yhie Ratzon,
Shabbat shalom’.
[1] Maimonide, Mishne Torah, Hilchot Deot 2 :3.
[2] Talmud Kiddoushin 40b
[3] De Gerone, 1200-1264.
Drasha Vayikra – quand le pouvoir faute – KEREN OR 24 mars 2023
de Daniela Touati
On 25 mars 2023
dans Commentaires de la semaine
Une étude intéressante est passée à peu près inaperçue cette semaine : le classement des pays où il fait bon vivre, sortie le 20 mars, à l’occasion de la journée internationale du bonheur. Et vous ne devinerez jamais : Israël est arrivé à la 4è place cette année, un saut de 5 places depuis l’an dernier, par comparaison la France n’arrive qu’à la 21è place…Qui l’eut cru, alors que le pays vit en guerre depuis 75 ans, se heurte à des défis colossaux à la fois pour intégrer de nouveaux olim de des quatre coins de la terre, et aussi à ce qu’on appelle ‘le vivre ensemble’ de toutes ces catégories de populations et religions.
Sans oublier que depuis près de 3 mois, le pays vit dans un grand balagan faisant suite à une mobilisation quotidienne contre la confiscation du système judiciaire en cours. Et de nombreux israéliens (ses cerveaux) songent sérieusement à quitter la ‘terre promise’ avant ce qu’ils prédisent comme le clap de fin de la démocratie israélienne.
Une autre caractéristique, pas très glorieuse de ce pays de cocagne est son record de responsables politiques, tous bords confondus, qui sont passés par la case procès et prison : c’est le cas de l’ancien président Katsav tombé en 2010 pour viol et obstruction à la justice, le premier ministre Ehud Olmert qui a été inculpé pour abus de confiance en 2012 et corruption en 2015. On n’oublie pas le ‘rav’Aryé Dehry ancien ministre de l’intérieur élu et réélu en dépit de ses mises en examens et condamnations, dont la dernière date de 2022. Ce qui n’a nullement empêché le premier ministre Benyamin Netanyahou de lui proposer un ministère de nouveau (la Cour Suprême l’en a empêché…). Benyamin Netanyahou lui-même mis en examen depuis 2018 pour corruption, fraude et abus de confiance, dans 4 différentes affaires.
A ce sombre tableau ne manquent que les derniers élus d’extrême droite qui occupent chacun un ministère et non des moindres : Itamar Ben Gvir chef du parti Otzma Yehoudit – la force juive (tout un programme), parti supporter jusqu’à ce jour, du terroriste Meir Kahane, exclu de la Knesset dans les années 1980. Ben Gvir qui a été nommé en fin d’année ministre de la Sécurité nationale. Et son acolyte Bezalel Smotrich, chef du parti sioniste religieux, ouvertement raciste et anti LGBT, nommé comme ministre des Finances.
Il n’est pas étonnant que de nombreux collègues israéliens et américains des mouvements moderne orthodoxe, massorti et libéral vivent cette actualité comme un cauchemar, comme l’avènement d’une ère sombre, très sombre pour le pays.
Comme un écho très lointain à ces fautes financières et morales commises au plus haut niveau de l’état et qui vont à l’encontre de toutes les valeurs du judaïsme et de l’humanité en général, nous parviennent les versets de la paracha du nouveau livre que nous commençons cette semaine : Vaykra. Au chapitre quatre, au milieu de toutes les règles et types de sacrifices à apporter au tabernacle, figurent 4 catégories de personnes ou groupes de personnes. Lorsque le Cohen ou le dirigeant politique transgresse, et lorsque la communauté (induite en erreur par le Beit Din), ou encore, un simple individu commet une faute appelée hatat et commise par inadvertance selon la Torah… que faut-il faire ?
Dans l’Antiquité on expiait ses fautes en apportant des offrandes, des sacrifices de bêtes plus ou moins grosses selon son niveau social et la gravité de la faute commise. Ces sacrifices avaient pour objectif de rétablir un fragile équilibre entre l’humain et le divin, de réparer et rapprocher les contrevenants de leur Créateur.
Depuis la destruction du deuxième Temple, et le remplacement des sacrifices par des prières, cette absolution des fautes se passe essentiellement à Kippour.
A Kippour, nous chantons une longue litanie, une prière qui s’appelle Al Het et qui énumère toutes les catégories de fautes :
Al het chéhatanou lefaneikha b’ones ou v’ratzon pour la faute que nous avons commise envers Toi sous la contrainte ou de plain gré, veal het chéhatanou lefaneikha bezadon ouvichgaga : volontairement ou involontairement…
Parmi elles figurent comme vous le voyez le Het bichgaga la faute par inadvertance commise envers autrui et envers Dieu pour lequel nous demandons à être pardonné.
Cette catégorie, a priori plus légère est probablement la plus difficile à cerner. Elle demande tout d’abord une minutieuse introspection et la capacité à s’auto-évaluer, à faire un examen de conscience et ensuite à faire acte de repentance.
Dans la paracha Vayikra, la Torah reconnait le fait qu’un dirigeant a une plus grande propension à fauter. Pour toutes les autres catégories, le texte utilise le mot introductif ‘im’ si, mais pour le dirigeant il utilise ‘Asher’ qu’on peut traduire par ‘quand,’ ou ‘lorsque’. Nos Sages ont tout de suite noté cette différence de vocabulaire et l’ont expliquée. Ainsi le rabbin Sforno[1] nous dit : « Lorsque le roi ou le chef politique faute, il n’y a pas de conditionnel Im– si, c’est-à-dire que la Torah considère qu’il est presqu’acquis que le chef politique se rendra coupable d’une transgression, au moins par inadvertance. » Tout cela n’est qu’une question de temps…On peut cependant douter du caractère involontaire de la faute, d’autant plus pour un dirigeant qui, comme tout citoyen, n’est pas censé ignorer la loi civile comme la loi morale.
Le rabbin Ben Zakkai, dans le traité Horayot utilise un jeu de mots remplaçant Asher par Ashréi : réjouis toi, voici la citation de Ben Zakkai :
« Heureuse [ashrei] est la génération dont le dirigeant ressent le besoin d’apporter une offrande pour sa transgression involontaire. Si le chef de la génération apporte une offrande, vous devez dire à plus forte raison ce qu’un homme du peuple fera pour expier sa faute, c’est-à-dire qu’il apportera certainement une offrande. Et si le dirigeant apporte une offrande pour sa transgression involontaire, vous devez dire à plus forte raison ce qu’il fera pour expier sa transgression intentionnelle, c’est-à-dire qu’il se repentira certainement. »
Car la majorité des dirigeants, non seulement commettent des fautes, mais de plus a tendance à la nier, par arrogance…Alors lorsqu’il ou elle la reconnaît: réjouis toi !
Prions pour que les dirigeants en Israël comme ici aient cette humilité de reconnaitre leurs erreurs, de se repentir et alors certainement, le peuple n’en sera que plus heureux. Et, si cela arrive en Israël, plus rien n’empêchera de briguer la première place du classement des pays où on est le plus heureux au monde !
Ken Yhié ratson,
Chabbat shalom !
[1] Sforno 1475-1550 Italie, commentaire sur Lév. 4 :22