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« Vayhi kol haaretz safa ahat udvarim ahadim » – et toute la terre était une même langue et des paroles uniques ». ainsi commence l’histoire de la Tour de Babel dans Bereshit 11 :1

C’est en lisant ce verset à voix haute qu’on peut se rendre compte de sa beauté . Un monde idéal est devant nous, à portée de regard avec ces 7 mots. Un monde où tout le monde partage un même langage et de ce fait est capable de se comprendre l’un l’autre.

Nos 5 sens sont en éveil lorsque nous les 9 versets qui composent cette célèbre histoire. On peut voir les efforts du peuple en train de réaliser leur tâche presque sacrée. Nous pouvons également avoir à l’esprit le fameux tableau de Breugel l’ancien avec cette tour dont il manque le sommet, qui ressemble un peu au Colisée. Nous pouvons entendre le bruit des ouvriers qui assemblent les briques, imaginer leur texture, et écouter leurs conversations dans une langue commune. Et lorsque nous lisons ou cantilons les versets de la Torah, apprécier leur mélodie.

L’histoire, presque un conte de fées, a inspiré des couches successives de commentateurs et commentaires. Cela met notre imagination en éveil quel que soit notre âge et l’époque dans laquelle nous vivons. C’est un peu comme une énigme qui appelle l’interprétation. On peut se dire que tout a été dit sur une histoire aussi populaire, mais n’est ce pas notre devoir de continuer la chaine de l’interprétation ? Interpréter la Torah est une manière de prendre part dans la Révélation. Comme l’exprime Emmanuel Levinas : c’est comme si chaque personne à travers son unicité, était le garant de la révélation d’un unique aspect de la vérité. » et plus loin « c’est comme si le lecteur était un scribe. »

Ce conte nous relate un projet ambitieux : comment atteindre le ciel. Composé de manière presque symétrique, 4 versets décrivent l’alya –la montée du peuple suivis de 5 versets qui décrivent la descente d’abord de Dieu (qui vient voir ce que font ses créatures) puis du peuple lui-meme qui est éparpillé aux 4 coins de la terre.

Yozma : le projet, peut être perçu à première vue comme une mission sacrée pleine d’amour et de ferveur pour Dieu. Pourquoi alors Dieu au lieu d’apprécier les efforts et l’amour de son peuple décide de le détruire et d’éparpiller son peuple à travers la terre ? Dieu a probablement ressenti cela comme une trop grande hutzpa une fierté mal placée et une trop grande confiance de la part du peuple. Raison pour laquelle Dieu s’est finalement opposé au projet et a placé une pierre d’achoppement face à l’humanité.

Nechama Leibowitz explique pourquoi dans la Torah le projet a été rejeté par Dieu : car c’était une manière de « proclamer la grandeur du peuple et son immortalité » au lieu de servir les besoins des hommes. Construire une tour qui va jusqu’au ciel a concentré tous les efforts, la tâche a dépassé toutes les autres préoccupations, il n’y avait plus aucun égard, aucune compassion pour son prochain : voilà ce qu’en dit le midrash pirkei de rabbi Eliezer au ch. 24 : « la tour avait 7 marches à l’est et 7 marches à l’ouest. Les briques étaient transportées d’un coté et descendues de l’autre. Si un homme tombait et mourait, aucun n’y prêtait attention, mais si une brique tombait ils s’asseyaient pleuraient et disaient : malheur à nous, quand est-ce qu’une autre brique sera posée à sa place ? »

Cette histoire n’est pas sans nous rappeler le prix payé par les bâtisseurs de Cathédrales mais aussi par les bâtisseurs du Temple de Jérusalem…

En pensant à la Tour de Babel comme une ébauche de la construction du Temple, cela m’a rappelé une anecdote vécue cet été à Jérusalem.

Un ami m’a invité à une compétition de sermons en slam. Comme cela se passait quelques jours avant Tisha Be’av le thème choisi était « la destruction ». Cela se passait chez des particuliers, dans un bel appartement de la vieille ville. Près de 40 jeunes sont arrivés pour prendre part à cette soirée, tous entre 20 et 30 ans, cela a commencé très gentiment, jusqu’au moment où notre hôte nous a expliqué que l’évènement était destiné à lever des fonds pour une association qui milite pour la reconstruction du temple. Ces personnes très sympathiques et accueillantes à priori n’avaient d’autre idée que de détruire les mosquées du mont du temple et à la place la construction du 3e temple afin de hâter la venue du messie !

De manière similaire à notre histoire biblique, le groupe de « slamistes » croyaient être engagés dans une mission sacrée qu’ils étaient très fiers d’accomplir. Leur notion du hessed (amour bienfaisant ?) se limitait à leur propre cercle, à leurs coreligionnaires, et les croyances de l’autre n’avaient aucune importance. Ils utilisaient leur talent « pour se faire un nom » (Genèse 11 :4) et leur capacité oratoire à convaincre d’autres de les suivre.

L’histoire de la Tour de Babel nous met en garde contre ce genre de comportement. Finalement « Car là-bas Dieu confondit la langue de toute la terre et de la bas les dispersa sur toute la surface de la terre » (Genèse 11 :9)

Le rabbin français massorti Alain Michel donne une explication pleine de finesse au sujet des termes safa ahat, et celle qui suit devarim akhadim «  le reproche fait à la génération de la tour de Bavel n’est pas d’avoir eu “une même langue”, mais celle d’avoir eu “un même langage”. Ceci est très bien illustré par le premier verset de ce récit: “toute la terre était une même langue et des paroles uniques (dvarim akhadim)”.

Ces paroles uniques c’est ca le danger qui menace notre humanité celle de la pensée unique, de la parole dogmatique,

Ce dernier verset qui nous parle de dispersion raisonne également avec l’histoire du peuple juif après l’exile : un peuple qui a vécu dans une tension permanente entre assimilation – de cette racine bbl hitbolelut et sa fidélité à une langue commune celle de la Torah, qui pour la plupart d’entre eux n’était pas leur langue maternelle.

Alors que nous peinons à traduire nos textes sacrés et nous efforçons de donner du sens à l’héritage qui nous a été transmis, accompagnés si on a de la chance, par des professeurs très talentueux, nous sommes en dialogue avec Dieu. Même si nous pouvons trop souvent nous sentir comme des éléphants dans un magasin de porcelaine, ces beaux textes nous soutiennent et parfois, nous envoient quelques rayons de lumière, qui je le crois sont la meilleure thérapie contre les paroles uniques « devarim akhadim ».