Et Pharaon demande à Jacob : combien sont les années de ta vie (Genèse 47:8)? Quel est ton âge autrement dit ? C’est une drôle de manière de saluer et d’entrer en relation avec quelqu’un lorsqu’on le rencontre pour la première fois, n’est-ce pas ? Pharaon ne fait pas preuve d’un grand tact. Du moins, selon nos critères, en ces temps-ci et dans nos contrées. Mais ce monarque de droit divin est un quasi Dieu et il a tous les droits. Ce premier dialogue entre eux peut aussi se lire autrement : peut-être sont-ce les signes d’une amitié et intimité spontanées entre les deux hommes, dès leur première entrevue ?

Le commentaire de Nachmanide sur ce verset est le suivant : Jacob avait l’air tellement usé que la première question venue aux lèvres de Pharaon était celle concernant son âge. Et il poursuit, Pharaon n’avait pas l’habitude de voir des personnes aussi âgées en Egypte, sous-entendu, l’espérance de vie des hébreux étaient supérieure à celle des Egyptiens…Mais un autre commentaire vient un peu pondérer le chauvinisme apparent de cette analyse. En fait Jacob était moins âgé que les patriarches qui l’ont précédés mais avait l’air très vieux, ses tourments l’avaient marqués psychiquement et physiquement.

Plus étonnante encore et lapidaire est la réponse de Jacob : « yemey shnei megurei shloshim oumeat shana , meat veraym hayou ymey shnei hayyaï ». (Gen 47:9)

« Et Jacob répondit à Pharaon: ‘Le nombre des années de mes pérégrinations, cent trente ans. II a été court et malheureux, le temps des années de ma vie et il ne vaut pas les années de la vie de mes pères, les jours de leurs pérégrinations.’ ”

Il faut imaginer ces deux personnages : cette majesté à laquelle rien ne résiste et notre ancêtre arrivant au terme de sa vie et qui ‘en a vu d’autres’. La discussion se déroule comme entre pairs. Jacob se confie à Pharaon, et ils se bénissent mutuellement. Il est vrai que Pharaon et le père de Joseph sont comme deux aristocrates face à face, qui se confient l’un à l’autre. Ce sont aussi deux pères qui se font face.  Pharaon, pendant ces années a été comme un père de substitution pour Joseph, n’est-il pas le mieux placé pour comprendre les souffrances et angoisses qu’a traversées Jacob ?

Mais à présent, Jacob vient de retrouver son fils Joseph après l’avoir cru mort pendant vingt ans, ne devrait-il pas être le plus heureux des hommes ? et oublier les années difficiles de sa vie ? Non, il semble que rien ne puisse effacer sa peine …

La réponse de Jacob est émouvante à plus d’un titre, c’est une réponse existentielle, celle du bilan d’une vie.

De quoi est faite une vie ? Est on capable d’en faire le bilan de manière objective ? Comment arrive-t-on à surmonter ses souffrances ? Celles-ci nous laissent-elles indemnes ? Ou bien les traces sont indélébiles et marquent jusqu’à nos traits de visage ? Là où s’inscrivent des rides profondes?  Ou bien nos cheveux devenus blancs? Ou encore nos mains aux jointures noueuses, enfin notre posture un peu courbée.

La saga familiale ininterrompue de la Genèse relate les pérégrinations de nos ancêtres, certes géographiques mais surtout psychologiques, les relations empreintes de sentiments pas toujours nobles, voire violents entre père et fils, entre frères, sœurs, oncles et neveux.

Dans cette salle, qui n’a pas vécu de relation confuse avec un parent, un frère ou une sœur ? Qui n’a pas tenté de trouver une issue et de réparer, ou en désespoir de cause a fui une relation irréparable, voire toxique ? Car notre relation aux autres commence dans ce cercle intime et parfois fusionnel de la famille. Si tout va bien, s’instaure un dialogue, on répare et on reconstruit, et dans ce cas le tikkoun cette valeur centrale du judaïsme, commence dans cette première cellule, son foyer.

Pourquoi est-ce si important d’écouter ces histoires encore aujourd’hui ? Peut-on regarder, ou mieux, analyser ces récits comme notre reflet dans un miroir ? Tous ces personnages semblent lutter avec eux-mêmes, pour trouver une place au sein de leur fratrie et leur famille en général. Cela ne se passe pas aisément, sans douleur. Si tout va bien s’en suit ce qu’on appelle une résilience. Car nous pouvons agir, comme le disait le psychologue Jacques Salomé sur notre bout de la relation.

Régulièrement, et non seulement à la fin de sa vie, il s’agit de se retourner et faire le bilan : comment se sont déroulées jusque-là les années de ma vie ? Qu’ai-je fait pour les rendre un peu meilleures ?

Et cette réparation qui s’effectue dans la cellule familiale a un impact non seulement sur sa propre vie, mais sur toutes les relations que nous nouons tout au long de notre vie. Cela a une conséquence sur l’harmonie de la société en général.

N’est-ce pas l’une des clés pour comprendre ce double prénom de notre patriarche ? D’une part Jacob : le père dont le rayon d’action est sa famille. Et d’autre part Israël, le fondateur d’un peuple, celui dont la vie et les traits de caractère ont marqué notre histoire, nos attributs collectifs, notre ‘pédigrée’ dans le monde.

Pour faire ce travail, nous ne sommes pas seuls, notre capacité à nous relier aux autres, à Dieu, notre vulnérabilité à certains moments, notre force à d’autres, nous aide à devenir des êtres humains authentiques et qui laissent un ‘bilan carbone positif’ sur cette terre.

Nous sommes ici, comme Jacob et sa turbulente tribu pour réparer les dégâts causés par un mensonge initial – Sheker et le transformer en une relation harmonieuse – Kesher.

Et comme entre ces deux racines hébraïques : ש ק ר ou ק ש ר, cela peut se jouer à une lettre près…

Ken Yhie ratzon,

Shabbat shalom