Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

Paracha Vayichlah – KEREN OR, 13 décembre 2019

Ring the bells that still can ring

Sonnez les cloches qui peuvent encore sonner

Forget your perfect offering

Oubliez vos offrandes parfaites,

There is a crack in everything

Il y a une fissure en toute chose,

That’s how the light gets in.

C’est ainsi qu’entre la lumière.

Ceci est la traduction du refrain d’une des chansons les plus célèbres de Leonard Cohen, Anthem – l’Hymne. Il décrit les fissures laissées en chacun de nous par les chagrins, les peines de cœur, les pertes et autres crises existentielles. Ces fissures deviennent des véhicules qui laissent rentrer la lumière, celle d’une voix intérieure, celle d’une voix divine ?

Jacob expérimente cela dans son corps, après son combat avec l’ange divin qui intervient au début de notre paracha. Il deviendra Israël nom qui peut se décomposer en Yashar El, Dieu l’a redressé. La blessure physique sur son nerf sciatique, infligée par l’ange à Jacob, et qui le fera claudiquer, permet, paradoxalement, à Jacob-Israël de se ‘redresser’, de devenir un homme droit.

Nous lirons demain matin l’épisode qui suit le combat avec l’ange, un récit tout aussi dramatique de la vie de Jacob, celui de ses retrouvailles avec son frère Esau, après vingt ans de séparation. Entre temps, chacun d’entre eux a construit sa vie, a eu femmes et enfants, et du bétail en abondance. En quelque sorte, chacun des frères jumeaux et rivaux, en compétition pour obtenir l’amour et la bénédiction paternels, a été béni par l’Eternel. Mais une blessure subsiste, celle de l’injustice subie par Esau, et de la trahison de Jacob, fuyant avec son droit d’ainesse en bandoulière.

Jacob-Israël est pétrifié à l’idée de ces retrouvailles fraternelles, il craint la vengeance d’Esau et même sa propre mort. C’est alors qu’une sorte de miracle intervient, précisément lors de ces retrouvailles, lors de ce face à face :

וַיֹּ֣אמֶר יַעֲקֹ֗ב אַל־נָא֙ אִם־נָ֨א מָצָ֤אתִי חֵן֙ בְּעֵינֶ֔יךָ וְלָקַחְתָּ֥ מִנְחָתִ֖י מִיָּדִ֑י כִּ֣י עַל־כֵּ֞ן רָאִ֣יתִי פָנֶ֗יךָ כִּרְאֹ֛ת פְּנֵ֥י אֱלֹהִ֖ים וַתִּרְצֵֽנִי׃

« Jacob répondit: “Non, je te prie, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, accepte je te prie ce cadeau de ma main; car regarder ta face est similaire à regarder la face de l’Eternel, et tu m’as accueilli favorablement. » (Genèse 33 :10)

Est-ce que Jacob aperçoit l’ange de la nuit dans le visage de son frère ? Pourquoi cette vision transforme sa peur en affection ? Par quelle magie retrouve-t-il sa confiance en son frère ?

Naître d’un même œuf ne suffit pas à inspirer l’amour, à créer une relation fraternelle. Comme on le voit et le lit dans ces récits bibliques de la Genèse, histoire après histoire, c’est même le contraire qui se produit, les frères sont jaloux et dressés l’un contre l’autre, et la violence est palpable.

Il faut un médiateur, et ce médiateur est une vision d’éternité offerte par l’Eternel qui permet une prise de conscience. Le face à face avec l’autre et le dialogue, comme l’exprime Levinas, est du domaine du merveilleux. « Regarder un regard, c’est regarder ce qui ne s’abandonne pas, ne se livre pas, mais qui vous vise : c’est regarder un visage…Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité. »[1] Esau n’est plus réduit à une chose que son frère Jacob tente d’obtenir.

Jacob-Israël voit enfin son frère dans le visage d’Esau, sa fissure intime a fissuré ses peurs et ses certitudes. Comment cet embryon de relation peut-il se développer en relation de fraternité, faite d’amitié et de confiance ?

La tradition rabbinique dans les paroles des pères nous dit : ‘donne toi un maître, acquiers pour toi un ami.’

עשה לך רב וקנה לך חבר[2]

Mais peut-on acquérir une amitié ? Ne dit-on pas que cette relation est faite de gratuité et doit être non intéressée ?

Maimonide commente cet Aphorisme des Pères en nous disant que le verbe ‘acquérir’ est employé à bon escient, car ‘acquérir’ des amis est vital. On doit donc à tout prix en chercher et en trouver, on doit également se comporter de la manière dont l’autre le souhaite  et veiller à satisfaire son ami. Car sans amis on s’étiole et on meurt.[3] Comme le dit le Talmud, dans le traité Taanit :

חברותא ומיתותא[4]

L’amitié ou la mort.

Ainsi, la Bible nous décrit comment on peut mourir à cause de la jalousie de l’autre, de son frère, et le Talmud complète qu’on peut aussi mourir de l’isolement et de l’indifférence…

Le nom haver  vient du verbe havar, qui veut dire s’associer, joindre, faire équipe avec. La tradition de l’amitié d’étude, la havruta, date de la haute antiquité et des premiers couples de la Mishna, comme Hillel et Shammaï. Ce couple célèbre est connu pour ses perpétuelles chamailleries, mais qui se respecte et développe un attachement amical qui dépasse l’utilité et même le plaisir, et dont le but est de réaliser le bien, c’est cela la conception ultime de l’amitié selon Maïmonide et d’Aristote avant lui.

Selon la senior rabbi du Movement of Reform Judaism, Laura Janner Klausner cette amitié d’étude est faite d’une confiance inébranlable faite d’encouragements, de soutien et de chaleur humaine, mais aussi de questionnement, de critique et de discussions difficiles dans la mesure où cela se passe en privé et dans la confiance, de manière à ce qu’aucune rancœur, voire de répulsion ne s’installe…

Selon nos Sages, l’étude à deux, le partage pendant des heures de sa compréhension d’un texte, qui nous entraine à nous poser des questions existentielles sur le sens de nos vies et de ses fissures intimes, fait surgir un éclat de fraternité. Dans ces moments exceptionnels, on voit vraiment l’autre et parfois, avec un peu de chance, on perçoit le visage divin en lui.

Il est très facile et cela ne coute rien de continuer à multiplier cette lumière qui apparaît parfois furtivement, entre deux êtres, au sein de KEREN Or et de son Beit Midrash, car on en a besoin. Non seulement en ce moment, au cœur du mois de décembre et de l’hiver. Mais surtout pour affronter au long cours un monde de plus en plus fragmenté, d’où il semble si difficile de libérer de la lumière.

Ken Yhie Ratzon, bonne fête des lumières,

hag Hanoucca Samea’h

et Chabbat Shalom !


[1] Emmanuel Levinas, « Difficile Liberté », pp .22-23, le livre de poche

[2] Pirke Avot 1:6

[3] Commentaire du Traité des Pères, pp. 59-61, Verdier Poche

[4] TB Taanit 23a

Précédent

Hayye Sarah – KEREN OR, 22 novembre 2019

Suivant

Paracha Vayigach – KEREN OR, 3 Janvier 2020

  1. Lucile

    Merci Daniela
    Esau s’est laissé regarde par JACOB et a accepté d’être vu …

    Je t’embrasse 😚

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén