Car une nuée divine couvrait le Tabernacle durant le jour et un feu y brillait la nuit, aux yeux de toute la maison d’Israël, dans toutes leurs stations.
כִּי עֲנַן יְהוָה עַל-הַמִּשְׁכָּן, יוֹמָם, וְאֵשׁ, תִּהְיֶה לַיְלָה בּוֹ–לְעֵינֵי כָל-בֵּית-יִשְׂרָאֵל, בְּכָל-מַסְעֵיהֶם
Ainsi s’achève le livre de l’Exode ou livre des Noms – Shemot – que nous finirons de lire demain matin. C’est le livre qui a vu la naissance de notre peuple et le début de ses pérégrinations sous l’œil attentif de l’Eternel. Après s’être enfuis d’un lieu et d’une monarchie qui les avaient maintenus en esclavage, ils se sont dirigés lentement mais sûrement vers leur libération.
Cette expérience de la libération, il nous est demandé de la revivre tous les ans à Pessah comme si nous aussi, nous avions vécu l’esclavage en Egypte, dans ce lieu qui nous avait maintenu dans une étroitesse à la fois morale et physique. La libération est un objectif qui n’a pas de prix et n’a pas de moment. C’est ainsi que pour ma part, j’ai hâte de me libérer de cette tâche qui m’a été imposée pour obtenir ma smikha : l’écriture de mon mémoire. Cela fait deux mois que je suis enfermée chez moi, essayant de me plier à une stricte discipline pour aboutir dans les délais impartis à un résultat de recherche personnelle, qui se veut aussi un guide pour les années qu’il me sera donné d’exercer le métier de rabbin.
Celles et ceux qui se sont essayés à l’écriture, toutes proportions gardées, savent que c’est un exercice ardu, qu’il s’agit d’un véritable accouchement qui ne se fait pas sans douleur…C’est comparable à une délivrance.
Mon sujet de recherche porte sur la question suivante : comment la voix de Sion dans le livre des Lamentations peut nous aider à restaurer notre relation à Dieu ? J’ai choisi de mettre en dialogue Sion dans le livre des Lamentations et le Dieu qui pleure la destruction du Temple et de son peuple, dans une section de Lamentations Rabbah, pour finir par une proposition liturgique pour l’office communautaire d’Yizkor. Sion représente, selon certaines lectures, la ville de Jérusalem ou le Temple ou tout Israël (peuple, et terre) ou encore une femme, une veuve, une jeune femme…de quoi s’identifier ou en faire un paradigme.
C’est un sujet essentiellement théologique qui interroge la relation à Dieu et à l’autre dans un monde habité par la violence et la souffrance.
Dans le livre des Lamentations, cette voix féminine demande des comptes à Dieu concernant son laisser-faire qui aboutit à la destruction de notre centre spirituel – le Temple et au génocide d’une partie conséquente de notre peuple, les habitants de Jérusalem décimés par les babyloniens en 586 avant notre ère. Comment a-t-Il pu laisser faire une telle catastrophe, quelle faute mérite une telle punition et humiliation, demande Sion ?
Ce sujet m’a beaucoup inspirée, car issue d’une famille qui a survécu à la Shoah, j’ai baigné dans une atmosphère de révolte et de rejet du judaïsme, vécu comme la marque de Cain. Et il m’a fallu un long cheminement pour revenir à la tradition de mes ancêtres avec un peu de sérénité et de foi. En étant une femme, le judaïsme traditionnel ne m’offrait qu’un strapontin et pas mal de mépris. C’est en découvrant le judaïsme libéral à Copernic, que j’ai trouvé ma ‘maison’ il y a plus de 25 ans. Comme le dit le verset plus haut, à partir de ce moment-là la nuée divine m’a accompagnée dans mon parcours, j’ai osé prendre plus de risques, étudier, lire dans la Torah, porter une kippa, un talit…même si les tefillin restent encore une étape à franchir.
Cela a été rendu possible par celles et ceux qui m’ont précédés, qui ont pris des risques, ont interrogé la nécessité d’actualiser un certain nombre de nos préceptes. Ils ont poussé les limites et ouvert des chemins nouveaux.
Israel Abrahams a été un des plus grands savants du judaïsme anglais à la fin du 19e et au début du 20è siècle. Professeur au Jews College le séminaire orthodoxe anglais et successeur de Solomon Schechter comme professeur de Talmud à Cambridge, il a été un des principaux inspirateurs du judaïsme anglais y compris libéral, grâce à son ouverture d’esprit et à sa vision de l’évolution de la tradition. Il la voyait comme une chance, voire une nécessité. Il disait à propos de la liturgie :
« La formulation de la vérité la plus haute nécessite une constante réévaluation, surtout lorsque la vérité est engoncée dans des habits. Quand le dogme prend la place de l’amour, la religion meurt. Et une liturgie qui ne peut évoluer, qui ne peut s’imprégner de l’enseignement religieux de l’époque, qui n’ose chanter à l’Eternel de nouveaux chants, une telle liturgie est une page imprimée, ce n’est pas une prière fraiche qui vient d’un cœur qui supplie.»
C’est exactement cette vision du judaïsme qui m’a accompagnée dans les étapes de mon rapprochement de ma religion.
C’est également ce qui m’a guidée dans l’écriture de ce mémoire, je me suis questionnée sur ce qui permettait non seulement de ne pas rompre le lien avec Dieu et par ricochet avec l’autre, mais au contraire de le maintenir, le réparer et le renouveler, en inventant ‘un chant nouveau’.
Car nous vivons une période particulièrement troublée, où la méfiance vis à vis de l’autre, celui/celle qui ne se comporte pas comme nous, ne pense pas comme nous, ne fait pas partie du ‘même’ si cher aux algorithmes facebookiens, fait peur et nous menace. Cette distance ne fait que s’exacerber et tend à se transformer en confrontation violente…J’ai souhaité démontrer qu’en ajoutant davantage d’ingrédients dits féminins à notre cuisine relationnelle, en usant de courage, d’endurance face à la souffrance, d’empathie et d’écoute, qualités traditionnellement attribuées à notre part féminine, il était possible de renverser la tendance.
Le rabbin Pauline Bebe écrivait récemment sur le site Ecritures et spiritualités :
« [Et puis] il faut faire ensemble, tisser des liens avec ceux qui ne sont pas les mêmes car lorsque l’on marche ensemble, lorsque l’on mange ensemble, lorsque l’on rit ou l’on pleure, que l’on partage ses passions, ses secrets, on ne peut plus se haïr. »
C’est cela démultiplier l’image de Dieu sur terre, c’est cela construire le Temple symbolique dont nous avons tous besoin, c’est cela sanctifier le Nom de Dieu. Cheminer en ayant ces préceptes comme guides est l’assurance de préserver le cœur du judaïsme, tout en instillant le changement nécessaire, afin que chacun se sente à sa place, en lien avec l’autre et avec le Tout.
Ken Yhie Ratzon,
Hodesh tov et Shabbat shalom !







Paracha Tazria – Kehilat Gesher 5 Avril 2019
de Daniela Touati
On 8 avril 2019
dans Commentaires de la semaine
Exanthème, dartre, teigne, ulcère, tumeur, lèpre. Le Tanakh s’est transformé ce shabbat en une sorte de traité médical, un Vidal de l’antiquité, pour nous parler d’un sujet peu appétissant : toutes les formes d’éruptions cutanées dont étaient infestés nos ancêtres les hébreux.
Aux chapitres 13 et 14 du Lévitique ces afflictions sont décrites avec détail de couleur, forme, taille et inclusion ou non de poil. Les termes hébraïques ont été difficiles à traduire dans la langue vernaculaire, car on ne sait pas vraiment à quoi ils se réfèrent et de quelles maladies de peau il s’agit ?
Faute de médecin, ce sont les prêtres – Cohanim qui dans l’Antiquité jouaient le rôle de guérisseurs. Ils devaient examiner sous toutes les coutures des parties parfois intimes des malades et les déclarer purs ou impurs, c’est-à-dire pouvant rester ou non dans le camp des israélites.
Les rabbins ont essayé de donner un sens à ce texte : si une telle maladie affecte un des leurs et les rend impurs, les oblige à rester en quarantaine, il y a bien une raison. Ce serait une punition divine. Mais quelle en était la raison ?
La première occurrence du terme tsaraat apparait au chapitre 4 de l’Exode. Cela se passe après que Dieu se révèle à Moïse dans l’épisode du buisson ardent, et lui confie la mission de sortir son peuple de la servitude. Ce dernier se fait tirer l’oreille et refuse de prendre le leadership de son peuple. Il donne deux raisons : le peuple ne l’écoutera pas et ne le croira pas. L’Eternel pour convaincre Moise accomplit quelques prodiges. Il lui fait jeter son bâton à terre qui se transforme en serpent, puis lui demande de le rattraper alors le serpent redevient un bâton. Moïse doit ensuite mettre sa main en son sein, celle-ci devient blanche de lèpre puis quand il la ressort, elle redevient à nouveau normale.
de l’Exode v. 6: ‘והנה ידו מצורעת כשלג’ ‘Et voici sa main est lépreuse comme la neige’.
Dans son commentaire basé sur le midrash Exode Rabbah 3 :13, Rashi en déduit que le bâton se transformant en serpent fait référence à sa médisance envers les israélites. C’est ainsi qu’est interprété son manque de confiance en son peuple. Comme sa main cachée, la médisance se pratique en cachette et mérite la peine de mort: ‘quiconque dans l’ombre calomnie son prochain, je l’anéantirai’ dit le psalmiste (101).
Mais essayons pour quelques instants de nous mettre dans la peau de nos Sages et de la logique qui leur a inspirés cette explication concernant la ‘tsaraat’. Quels sont donc les points communs entre les deux ?
Cette maladie de peau commence silencieusement puis petit à petit se répand, cachée au début, bientôt, elle va envahir tout le corps et sera visible de tous. Elle est non seulement désagréable mais défigure et enlaidit. Par-dessus tout, elle est contagieuse !
Le Lashon haRa est aussi une maladie contagieuse qui nous enlaidit. Nos Sages lui ont consacré de nombreuses halakhot. Ils ont composé un glossaire qui distingue les différentes formes de médisance.
Dans la Torah n’apparait que le terme Rekhilut: qui est l’interdiction de faire du commérage, et même de révéler l’opinion individuelle distincte de la décision d’un groupe.
Dans le talmud d’autres termes ont été ajoutés.
le Halbanat panim : l’interdiction d’humilier quelqu’un en public et la violence verbale.
le Lashon haRa qui est l’interdiction formelle de révéler explicitement ou implicitement, publiquement ou en privé, des vraies ou fausses informations concernant notre prochain sans sa permission. La seule circonstance dans laquelle le Lashon HaRa est permis est devant un Beit Din lorsqu’un témoignage est nécessaire. La médisance est une des transgressions les plus sévères, car elle a non seulement des conséquences psychologiques, sur la réputation de la personne ou du groupe, mais également physiques selon le midrash. C’est une plaie et on n’en sort pas indemne.
Baal Makhloket se dit d’un fauteur de troubles, c’est le seul contre lequel il est permis de faire du Lashon haRa.
Un dernier terme de ce glossaire mérite qu’on s’y arrête: le Motzi Shem Ra, c’est le stade au-dessus du Lashon haRa, qui est l’interdiction de diffamer et de calomnier. Dans le talmud, les rabbins ont fait le rapprochement entre le comportement de Myriam (et aussi d’Aharon) lorsqu’ils diffament Tzipora -la Koushit (la noire ?), la femme de Moïse. Cependant seule Myriam est frappée par la lèpre. Aharon et Moïse intercèdent en faveur de leur sœur pour la sauver du sort qui l’attend, et après 7 jours de quarantaine, elle est finalement guérie-et pardonnée par Dieu. Les rabbins n’ont pas manqué de rapprocheret metzora et motzi shem ra qui serait son extension…celui qui ‘sort un mauvais nom’ autrement dit qui salit la réputation de quelqu’un.
Comme chacun le sait, la tentation de médire est irrépressible, de quoi seraient faites nos conversations si nous ne pouvions plus nous laisser aller à dire du mal de notre voisin ? Il nous faut cependant prendre conscience que la médisance et la calomnie, qui ont pris encore plus d’essor grâce ou à cause des réseaux sociaux, sont des maladies anciennes qui s’attaquent au lien social. Elles abiment aussi nos démocraties. Elles mettent en danger nos jeunes.
Les mots deviennent nos maux et nous empêchent d’entretenir des relations saines et dignes avec notre entourage. Aujourd’hui les psys et parfois aussi les rabbins se sont substitués au rôle joué par les Cohanim et au rituel qu’ils avaient mis en place. Car ces dérives de nos comportements peuvent aller jusqu’à porter préjudice, de manière insidieuse, à nos synagogues.
Alors que faire ? être chacun attentif à sa parole, et préserver notre langue de la médisance. Car comme le dit un de nos Proverbes 18:21
« La mort et la vie sont dans le pouvoir de la langue »…alors tentons de mettre plus de vie dans nos paroles.
Ken Yhie ratzon,
Hodesh Tov et Shabbat shalom !