Nathalie était arrivée en trombe dans la chambre que je partageais déjà avec une compagne de fortune. Perchée sur ses talons aiguilles, habillée d’une robe élégante et très ajustée, elle tenait à la main une mallette en cuir, comme si elle se rendait à une énième réunion de travail. Elle s’installa sur le fauteuil du milieu et l’aide-soignante qui la suivait de près dans ses crocks d’hôpital, tira les rideaux blancs pour créer une pseudo-intimité.
Je suivais la conversation, la voix douce et enveloppante de l’aide-soignante lui disant « cela fait beaucoup de choses à ingurgiter aujourd’hui. Prenez votre temps madame c’est votre première chimio… ». Quelques minutes plus tard, Nathalie explosait en sanglots, répétant à l’envie: « je pensais être prête, j’ai fait ma gym ce matin, comme tous les jours et j’ai aussi fait mon jogging, mais c’est vrai que j’ai mal dormi, j’avais peur. Et je ne comprends pas ce qui m’arrive, moi qui ai toujours fait du sport, mangé équilibré, des légumes tous les jours, pour garder la ligne, être en forme, pourquoi cela m’arrive t il à moi? » Nathalie est DRH d’un gros centre hospitalier, sa vie réglée comme une horloge jusqu’à récemment, elle faisait tout pour que cela dure, et puis l’horloge s’est détraquée…le cancer a frappé à sa porte et elle a perdu le contrôle.
On croise beaucoup de Nathalie à l’hôpital, qui se demandent pourquoi moi? Pourquoi maintenant? Pourquoi continuer ce traitement qui m’abîme?
La philosophe Claire Marin décrit la maladie comme une catastrophe intime, une mise à nue où le malade est réduit à son enveloppe corporelle, désocialisée et souffrante. Son champ de vision se restreint à lui-même et il/elle perd intérêt dans ce qui l’entoure. C’est une mise à l’épreuve de son identité, voire une perte de cette identité, car pour paraphraser Claire Marin : ‘que reste t-il de soi quand la maladie nous vide de nous-mêmes ?’
Le judaïsme traditionnel propose un certain nombre de réponses, pas toujours très satisfaisantes, je l’avoue. La plus répandue est celle d’un Dieu omnipotent, omniscient et bienveillant, dite de la théodicée. Dieu étant fondamentalement bon, ce que nous endurons dans nos vies est une juste punition pour nos transgressions. Cette théologie est centrale dans la Torah, et figure dans le deuxième paragraphe du Shema[1]. Elle dit en substance : si vous observez Mes lois vous serez récompensés, mais si vous les transgressez, vous serez punis.
Pour expliquer le malheur qui frappe au hasard, une autre théologie commune considère que seul Dieu connaît le dessein final. Nous n’avons qu’une vue partielle des tenants et aboutissants de nos vies et n’aurons jamais accès à cette connaissance métaphysique. Le traité Menachot l’illustre par un midrash : Dieu est en train de mettre des couronnes aux lettres de la Torah qu’il va transmettre à Moïse. Ce dernier lui demande à quoi servent ces couronnes et Dieu lui rétorque qu’un sage comme rabbi Akiva , qui vivra des centaines d’années après lui, sera en mesure de l’expliquer et en déduira de nombreuses lois. Transporté dans le temps, Moise se retrouve assis dans la yeshiva de rabbi Akiva et observe ses enseignements. Lorsque Moise demande à Dieu quelle a été la récompense de Rabbi Akiva pour avoir élaboré toutes ces lois, il lui montre comment ce dernier meurt en martyre, dans d’atroces souffrances. Devant l’incompréhension de Moise, Dieu lui répond vertement: « Silence, ceci est ma décision ! »
Dieu intime le silence à ses créatures, comme dans la formule traditionnelle énoncée à l’endeuillé : ‘Baroukh Dayan haEmet’- béni soit le Juge de vérité. Tout est dit et on ne peut discuter les décrets célestes.
Dans la Bible on parle aussi d’un Dieu qui cache sa face dans les moments où on a le plus besoin de Lui, haster astir panaï[2] – surement je cacherai ma face. Le philosophe Martin Buber, issu de la tradition kabbalistique, explique ainsi le silence de Dieu pendant la Shoah.
Le philosophe Hans Jonas soutient lui que Dieu souffre et reste auprès de son peuple sans pouvoir intervenir. Dieu est rendu impuissant par sa doctrine du libre arbitre. Voilà quelques-unes seulement des théologies issues de notre tradition, censées réconforter ceux qui rencontrent l’adversité sur leur chemin de vie.
Un des livres emblématiques qui relate la souffrance gratuite infligée à un homme pieux et juste est le livre de Job. Ce livre a la particularité de nier la théologie de la juste rétribution.
Job est un homme parfait, droit et craignant Dieu – tam v’yashar v’iré Elohim’, comblé de bienfaits matériels et spirituels. En échange, il offre des sacrifices et fait la tzedaka aux nécessiteux.
Convaincu que la piété de Job est uniquement liée au bénéfice qu’il en retire, Satan persuade Dieu de mettre Job à l’épreuve. En quelques jours, Job perd tout ce qu’il a et est affligé d’une sorte de lèpre, qui le fait terriblement souffrir. Il ne renie pas Dieu pour autant, profondément déprimé, il continue à être un de ses fidèles serviteurs …3 amis viennent lui rendre visite, mais au lieu de le consoler, ils cherchent à trouver des raisons à ses malheurs et lui conseillent de faire encore plus scrupuleusement son ‘Hechbon ha nefech’ – son introspection, qu’il prie et fasse techouva, Dieu ne peut se tromper. Job continue à défendre sa bonne foi et son comportement irréprochable, mais rien n’y fait. Le tribunal à charge continue son travail de sape.
Après de longs dialogues stériles, Dieu se manifeste par une rafale de questions rhétoriques adressées sans ménagement à Job, le remettant à sa place d’homme qui ne peut appréhender le grand projet divin. Alors que nous lecteurs, savons que toutes ces épreuves n’étaient qu’un test, une mise à l’épreuve.
Mais le livre se termine sur une note positive, Job a passé le test et Dieu lui fait recouvrer sa santé, le restore dans ses biens et lui donne une nouvelle famille.
Pour expliquer ce qui arrive à Job, les rabbins du Talmud utilisent la notion d’Issourin shel ahava- les épreuves de l’amour divin. Dieu met à l’épreuve les plus justes d’entre nous pour les rendre encore plus parfaits …
Quel est le sens de ce livre ? Qu’apporte t il au canon biblique ? Est-ce une vision réaliste de la manière dont un être humain vit la souffrance ?
Affronter l’adversité nous connecte avec ce qu’il y a de plus intime, vulnérable et vrai en nous. Peu importe quelle croyance théorique nous avions au départ sur Dieu et le monde, cette expérience change le rapport à nous-mêmes et par ricochet à l’autre. Le rabbin Lawrence Kushner l’exprimait ainsi dans son célèbre livre ‘When bad things happen to good people’ : ce qui nous arrive n’est pas une punition, et ne peut être expliqué par la théologie traditionnelle, c’est le prix de la liberté et des hasards de la vie. Chacun réagit différemment face à l’adversité et c’est la manière de mettre à profit cette nouvelle donne qui pourra, pour certains, les transformer intimement. Il y aura un avant et un après.
La saveur de chaque jour qui passe sera différente, comme le dit le psalmiste :
לִמְנ֣וֹת יָ֭מֵינוּ כֵּ֣ן הוֹדַ֑ע וְ֝נָבִ֗א לְבַ֣ב חָכְמָֽה׃
Apprends-nous à compter nos jours, pour que nous acquérions un cœur ouvert à la sagesse.(ps 90 :12)
Puisse chacun d’entre nous dépasser les obstacles mis sur sa route pour en faire une source de bénédictions, et de renaissance à une vie qui a encore davantage de prix et de sens.
ברוך אתה יהוה מחייה המתים
Béni sois-tu Eternel qui nous fait renaitre à la vie !
Ken Yhie Ratzon,
Chana tova v’gmar hatima tova !
[1] Deutéronome 11 :13-21
[2] Deut. 31:18

Chabbat Ki Tavo – 20 Septembre 2019 Keren Or
de Daniela Touati
On 24 septembre 2019
dans Commentaires de la semaine
Les Juifs et les livres c’est une longue histoire d’amour. Que sommes-nous d’autre d’ailleurs que les ‘gens du livre’ ?
Mais notre collection de livres fait aussi partie de notre histoire, voire de notre héritage familial. C’est un peu ce qui nous définit, dis-moi quels livres tu lis et je te dirai qui tu es…
J’ai ressenti cette relation affective aux livres, chez mon oncle et ma tante de Haifa, lorsque je leur rendu visite en 2017. Ils se demandaient ce qui resterait de leur vie et ce qui serait transmis à leurs deux filles et à leurs sept petits-enfants.
Ma tante tenait un journal des moments importants de sa vie dont personne n’osait jamais lui parler, espérant qu’à un moment donné cela intéresserait quelqu’un de la famille… J’ai été la première à écouter ses souvenirs, la nostalgie imprégnait chaque moment passé ensemble. Elle était particulièrement inquiète de ce qu’adviendrait de sa bibliothèque, où l’on pouvait trouver au moins un millier de livres en cinq langues différentes : Roumain, Français, Anglais, Allemand et Hébreu.
Lâcher prise de ce que l’on considère comme une riche vie intellectuelle n’est pas simple. Je me suis alors demandé que faut-il faire pour à la fois transmettre son histoire, et ce qui nous a construits, à la prochaine génération, tout en lâchant prise. Les deux générations étant prises au piège de ce paradoxe : les « donateurs » craignent que ce qu’ils ont vécu et appris ne leur survive pas, et ne soit plus utile aux générations futures. Les « héritiers » se sentent coupables car incapables de s’occuper de cet héritage. Peu importe le fait que les étagères soient encombrées de romans ou de livres politiques désuets, et les livres ‘classiques’ soient accessible pour la plupart gratuitement en ligne…
En ce qui concerne les livres, la jeune génération pourrait avoir le sentiment étrange de piétiner son héritage spirituel si elle ne les conserve pas. Nous honorons les livres comme nous honorons nos aînés. Mais deux mille ans de tradition ont donné naissance à un foisonnement de livres. Ce que nous faisons de ces livres est comme une métaphore de notre comportement avec notre tradition.
Le Dr Micah Goodman, chercheur à l’Institut Hartmann de Jérusalem, raconte dans une de ses conférences sur le sionisme l’histoire suivante. Imaginez que vous héritez d’un de vos ancêtres une très grande bibliothèque. Vous avez alors trois possibilités. La première est de tout jeter. La deuxième est de tout garder et de tout mettre au milieu de votre salon. Le troisième est de trier ce qu’il faut garder et ce qu’il faut au contraire remettre à des amis ou à une bibliothèque locale.
Cette histoire nous permet de réfléchir à ce que l’on peut faire de l’héritage des générations passées, ici plutôt spirituel. Certains d’entre nous peuvent ressentir le poids de leurs ancêtres, et préférer se débarrasser de tout, même si cela signifie risquer de perdre tout lien avec leur passé. D’autres, éprouvent un respect infini, quasi idolâtre pour ceux et celles qui les ont précédés, et choisissent de garder fidèlement tout ce que leurs ancêtres leur ont légué, le plaçant au centre de leur salon et donc de leur vie. Ils prennent le risque de manquer non seulement d’espace mais aussi d’air pour respirer. La troisième option, celle où on fait du tri et on choisit ce qui vaut la peine d’être conservé ou donné, semble la façon la plus raisonnable de gérer son héritage.
Le paracha de cette semaine nous donne quelques indices sur la façon de gérer ce qui nous a été légué et d’être un maillon dans cette chaîne des générations. » « Quand tu seras arrivé dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne en héritage, quand tu en auras pris possession et y seras établi, tu prendras des prémices de tous les fruits de la terre, récoltés par toi dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, t’aura donné, et tu les mettras dans une corbeille; et tu te rendras à l’endroit que l’Éternel, ton Dieu, aura choisi pour y faire régner son nom…. » (Deut.26:1-2)
Après quarante ans dans le désert, une fois les Israélites installés sur leur terre, peuvent-ils bénéficier de leur héritage ? Non, Dieu est très exigeant envers eux et envers nous, puisqu’il connaît la nature humaine ; il nous demande un ultime effort, un effort qui peut paraître surhumain, celui du don des premiers fruits.
Même si la plupart d’entre nous vivent loin de la campagne, certains ont encore accès à un jardin et à des arbres fruitiers. Ils savent la patience et le travail nécessaires. La récolte des premiers fruits est une récompense après plusieurs années de soins attentifs. Cependant, Dieu nous demande précisément de s’en priver et de faire don de ces tout premiers fruits.
La Torah, dans sa sagesse, voit le risque de la cupidité humaine. Nehama Leibowitz souligne la symétrie entre deux versets, celui où on offre les premiers fruits : « …. quand je suis rentré dans le pays que l’Eternel a juré à nos pères de nous donner en héritage. » (Deut. 26:3) et celui que nous lisons autour de la table du Seder, lorsqu’on dit que chaque génération et chaque juif doit se voir comme si lui-même était sorti d’Egypte. Chaque génération doit apporter ses premiers fruits comme chacune doit se libérer de l’esclavage. Et se libérer de l’esclavage équivaut à se libérer de sa cupidité.
De plus, la troisième année, il nous est demandé aussi mettre de côté la dîme pour les Lévites, l’étranger, l’orphelin et la veuve et ceci après avoir observé le rituel du don de la dîme au Temple, reconnaissant ainsi l’intervention divine dans ce que la terre produit. Il nous est ordonné de prendre soin des catégories les plus fragiles qui résident parmi nous avant de jouir du fruit de notre travail. Donner une partie de nos biens à ceux qui sont dans le besoin, la Tzedaka, est un commandement transmis de génération en génération et la pérennité de l’alliance en dépend. Le comportement éthique n’est pas transmis automatiquement…il se réapprend à chaque génération.
Ensuite, nous devons mettre ces lois par écrit dans un livre, qui lui sera transmis aux générations futures : « Dès que tu auras traversé le Jourdain pour entrer dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne, tu dresseras de grandes pierres. Enduisez-les de plâtre et inscrivez sur elles toutes les paroles de cet enseignement… » (Deut. 27:2-3)
En tant que membres du peuple juif, nous sommes les héritiers d’une triple tradition. Une ritualiste-religieuse, où nous reconnaissons l’intervention de Dieu dans le monde, une éthique qui exige de nous de prendre soin de notre prochain, et une spirituelle qui est transmise à travers la Torah. Ces enseignements ne sont accessibles qu’après une étude approfondie et souvent un médiateur, afin d’en clarifier le sens. Les interprétations du passé nous servent alors de guides, mais la mission de chaque génération est d’en générer des nouvelles. Ainsi, nous restons à la fois fidèles à la chaîne de la tradition, tout en nous en libérant lorsqu’on apporte notre propre interprétation – notre propre maillon en quelque sorte à cette chaîne.
Ken yhie ratzon,
Chabbat shalom !