Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Drasha paracha Noah – KEREN OR 23 Octobre 2020

Vayhi kol haaretz safa ahat oudevarim ahadim” – “Et toute la Terre était une même langue et les mêmes mots” (Genèse 11:1)[1]

La beauté et la résonance poétique de ce verset se révèlent lorsqu’il est dit à haute voix en hébreu. En sept mots, c’est un monde idéal qui est placé devant nous. Un monde où tout un chacun parle une même langue et par conséquent, est capable de se comprendre.

A la lecture des neuf versets qui racontent l’histoire de la Tour de Babel, nos sens sont en éveil. Nous percevons les efforts des bâtisseurs concentrés sur leur tâche, presque sacrée. Comme dans le célèbre tableau de Bruegel l’Ancien, où Babel ressemble au Colisée à Rome, on peut voir dans nos têtes sa structure inachevée, ou peut être détruite ? On peut même entendre le bruit des bâtisseurs assemblant les briques, imaginer leur texture ou écouter leur conversation dans une langue commune. Et lorsqu’on cantille les versets à haute voix, comme on le fera demain matin, on peut apprécier leur mélodie.

Le conte – presque un conte de fées – a inspiré des strates infinies de commentaires.  Quel que soit notre âge, où l’époque dans laquelle nous vivons, notre imagination est en alerte, nous désirons nous prononcer sur ce texte, nous l’approprier en le commentant à notre tour. On pourrait penser que tout a été dit sur une histoire aussi célèbre, mais n’est-il pas de notre devoir de poursuivre la chaîne de l’interprétation ? L’exégèse des textes est une façon de participer à la Révélation, comme le dit Emmanuel Levinas : « Le lecteur est, à sa façon, scribe…comme si chaque personne, de par son unicité, assurait la révélation d’un aspect unique de la vérité, et que certains de ses côtés ne se seraient jamais révélés si certaines personnes avaient manqué dans l’humanité.”.

Le récit raconte un projet humain ambitieux : atteindre le ciel. D’un point de vue littéraire, il est composé avec une symétrie presque parfaite, quatre versets décrivent l’Alya – la montée du peuple et les cinq suivants, la Yerida – la descente, d’abord de Dieu qui descend s’enquérir de ce que fait le peuple, et en général ce n’est jamais bon signe… et ensuite de l’humanité elle-même.

La Yozma – l’entreprise, peut être considérée à première vue comme une mission sainte, pleine d’amour et de ferveur pour Dieu. Pourquoi, au lieu d’être louée par Dieu, l’Eternel a-t-Il décidé de la détruire et de disperser ceux qui l’ont entreprise ? Dieu a probablement considéré que l’initiative était née d’un excès de houtzpa – ici dans le sens négatif du terme, une sorte d’orgueil mal placé, que Dieu a fini par rejeter en s’opposant au projet, en plaçant devant l’humanité une sérieuse pierre d’achoppement.

Nehama Leibowitz dans ses commentaires explique ce rejet. Au lieu de servir les besoins des hommes, ce projet était destiné au contraire à glorifier l’Homme et à concurrencer le divin, en voulant atteindre l’immortalité.

La construction d’une tour qui atteint le ciel concentre tous les efforts humains, la tâche qui dépasse toute autre considération rend les humains froids et cruels : “La tour avait sept marches à l’est, et sept marches à l’ouest. Les briques étaient hissées d’un côté, la descente se faisait de l’autre. Si un homme tombait et mourait, on ne lui prêtait aucune attention, mais si une brique tombait, ils s’asseyaient et pleuraient en disant : “Malheur à nous, quand est-ce qu’une autre brique sera hissée à sa place ? [2] »

Ce midrash n’est pas sans rappeler le “prix humain” payé par les constructeurs de cathédrales et probablement aussi par ceux des Temples de Jérusalem…

L’histoire de la Torah nous met en garde contre les conséquences de ce genre de comportement. Finalement, Dieu “confondit les discours de toute la terre et les dispersa sur la face de toute la terre ».[3]

Le rabbin Massorti franco-israélien Alain Michel interprète ainsi la dispersion du peuple puni pour son excès de zèle : ce n’est pas son utilisation d’une langue commune – safa ahat – qui est mise en cause mais ce qui en découle : les devarim akhadim – l’utilisation par tous des “mêmes mots », qui nient le pluralisme des pensées qui peuvent s’exprimer et aboutissent à une pensée unique, en l’occurrence au fondamentalisme religieux.

Comme dans notre histoire biblique, dès que certains humains se croient investis d’une mission sacrée, il faut crier au danger, en général ils ne sont là que pour glorifier leur propre nom, plus précisément “pour se faire un nom” [4] comme le dit le verset de la Genèse. Ils utilisent leur rhétorique pour entrainer derrière eux les plus faibles et les plus ignorants. Ces dangereux individus cherchent à leur façon à construire leur Tour de Babel, une tour d’ idolâtres, qui nient le droit de l’autre d’exister dans sa singularité et sa différence.

Chaque récit de la Torah est là pour nous mettre en garde, pour nous enseigner à approcher les écritures avec beaucoup de précaution, à ne pas oublier que nous sommes la plupart du temps comme des “éléphants dans un magasin de porcelaine” face à ces textes, et que, si on les approche avec humilité et respect, on aura peut-être, occasionnellement, la chance de percevoir les étincelles de lumière divines dont ils sont emplis. Ce qui, je crois, est la meilleure thérapie contre les devarim akhadim – la pensée dogmatique.

Ken Yhie Ratzon,

Shabbat shalom !


[1] Traduction D.Touati

[2] Pirkei de Rabbi Eliezer 24

[3] Genèse 11:9

[4] Genèse 11:4

Paracha Berechit, la fraternité en question – KEREN OR, 16 Octobre 2020

En septembre 2016 la première formation inter-convictionnelle voyait le jour à Paris. A l’origine de cette belle initiative : la rabbin Pauline Bebe, mais aussi le rabbin du consistoire Moshé Lewin, et une poignée d’autres représentants des cultes monothéistes et polythéistes. Sciences Po Paris est l’université partenaire de ce projet ambitieux et ainsi est née la formation EMOUNA[1] destinée à des responsables de cultes, laïcs ou religieux mais aussi des non-croyants qui s’intéressent au dialogue inter-convictionnel. A la différence du dialogue inter-religieux, l’inter convictionnel inclut aussi les agnostiques et les non-croyants ! Ce dialogue institutionnalisé devenait indispensable dans une période où le terrorisme islamiste battait son plein et où une des valeurs centrales de la République, la fraternité, était remise en question. Depuis, cette initiative a eu un grand succès. Elle a été exportée même à New York et Bruxelles.

Lundi, j’assistais moi-même à la première journée de formation avec 37 compères : juifs, catholiques, protestants, orthodoxes, musulmans, mais aussi bouddhistes et même un représentant du culte-Bahaï, sans oublier ceux qui se déclarent a ou sans religion. Le dialogue inter-religieux a pré-existé au dialogue plus élargi dit inter-convictionnel. Il est assez récent, et on peut retenir la date de 1893 et la conférence de Chicago appelée « Parlement des religions du monde «  pour situer ses prémices.  C’est un euphémisme de dire que les deux guerres mondiales ont freiné son développement. Et c’est après l’abomination de la Shoah que ce dialogue  a véritablement repris.

Ainsi, l’amitié judéo-chrétienne est née en 1948. Puis près de 20 ans plus tard, le Concile Vatican II a eu comme ambition par ses déclarations très audacieuses de mettre fin à deux mille ans de judéophobie : non le peuple juif n’est pas un peuple déïcide. Le dialogue judéo-chrétien est probablement le plus fluide et fertile de ces dialogues encore de nos jours, il reste tant à faire pour les tenants des autres cultes…

Pour fonder ce dialogue, il est nécessaire de ne plus considérer l’autre, représentant une religion ou une croyance à laquelle on n’adhère pas, comme un ennemi, ou un rival à éliminer, mais comme une personne qui a une liberté de conscience, qu’on se doit de respecter dans sa différence, un homme ou une femme digne d’être écouté et avec lequel on doit rentrer en dialogue. Un dialogue qu’on souhaite fraternel…notion chère aux chrétiens et à la République ;

Je me suis présentée à ce premier jour de formation pleine d’espoir, celui de faire des rencontres fructueuses et d’en apprendre davantage sur les croyances de l’autre. La première journée était essentiellement consacrée à une présentation par chaque groupe confessionnel de sa propre religion. On s’est réuni à 6 juifs, consistoriaux et libéraux, pour préparer cette présentation. De manière très terre à terre : nous avons parlé de la Torah, du Talmud, du cycle des fêtes et de la vie, de cacherout et de shabbat. La vingtaine de représentants du christianisme ont insisté sur leurs croyances, leur foi, et le message d’amour et de fraternité du Christ…dans un monde qui en manque tellement !

La fraternité, ou plutôt son échec, est le sujet du douloureux épisode de Cain et Abel…La notion de fraternité, Ahava en hébreu n’est pas nommée en tant que telle dans le Tanakh, alors qu’elle sera centrale tout au long des 5 livres de la Torah, à travers : Cain et Abel, Isaac et Ishmaël, Jacob et Esau, Joseph et ses onze frères (et une sœur), à l’origine des 12 tribus. Le livre de la Genèse est celui des origines, celui où l’on décrit des relations familiales majoritairement dysfonctionnelles, faites d’envies, de jalousies et de rivalités. Il faut attendre Myriam, Aaron et Moïse dans l’Exode, pour que soit décrite une relation fraternelle plus harmonieuse.

Mais revenons à Caïn et Abel : pourquoi la Torah raconte un fratricide dès le 4e chapitre de la Genèse ? Dès le début de l’histoire, Abel, n’est pas conçu, mais juste enfanté, il est comme un appendice de son grand frère, un objet qui n’a pas d’existence propre, une buée, comme son nom hébraïque l’indique, amenée à se volatiliser. L’histoire ne décrit aucune relation, aucun dialogue entre eux, ‘ils ne se calculent pas’ comme diraient les plus jeunes, et vivent des vies en apparence parallèles…Abel ne va exister aux yeux de son frère, qu’en rapport avec ce premier acte religieux : le sacrifice des brebis apportées à l’Eternel, que Dieu préfèrera – et le fera savoir – aux fruits de la terre apportés par Caïn. Ce rituel fondateur est l’amorce de leur relation, qui va rapidement se terminer dans le meurtre. Et on peut se demander s’il ne s’agit pas, en quelque sorte de la première guerre de religions ?

Prendre conscience de l’existence de l’autre, nous dit Emmanuel Lévinas, passe par le regard et le fait d’observer son visage. Rien de cela dans notre récit de Caïn et Abel…Dieu rappelle à Caïn sa responsabilité éthique envers son frère, sa ‘responsabilité infinie’ comme dirait Lévinas. Oui Caïn aurait dû être le gardien de son frère, et s’est laissé emporter par sa pulsion destructrice pour éliminer Abel comme un caillou dans sa chaussure. Cette relation largement narcissique, ne pouvait autoriser l’autre à exister. Que se serait-il passé si Caïn avait posé son regard sur son frère ? S’ils avaient eu un dialogue ? Si Dieu s’était montré plus pédagogue ?

Lo tisna et akhikha bilevavekha…’tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur’ nous répète le lévitique[2] et pourtant…De la fraternité de sang à la fraternité humaine, cette valeur au coeur de toutes les religions est un idéal à atteindre. Régulièrement l’homme chute et oublie sa responsabilité première envers autrui.A tel point que le pape François a consacré sa dernière encyclique à la fraternité…

A la prochaine journée EMOUNA, nous serons mélangés avec des représentants des autres cultes et commencerons à travailler sur un projet commun, car c’est dans le faire ensemble que peut se créer cet indispensable dialogue. C’est dans le faire ensemble qu’on se confronte également à soi-même pour dépasser ses limites et, le cas échéant ses préjugés. Il reste 17 journées pour établir ce dialogue et cette fraternité tant espérés. Que se passera t il au bout de ce voyage, certes un peu artificiel au départ ? Est-ce qu’une vraie rencontre aura lieu ? Serons-nous plus respectueux et fraternels les uns envers les autres ? Seul l’avenir nous le dira, mais je suis convaincue que ces lieux d’échange et de rencontre, cette confrontation à l’autre est indispensable, on ne peut faire l’impasse du parler vrai, des zones de friction pour ensuite arriver à une relation plus juste, plus authentique et, in fine, plus fraternelle…

Ken yhie ratzon, Shabbat shalom !


[1] https://youtu.be/jlBchECAjj4

[2] Lév 19 :17

Paracha Nitzavim 11 septembre 2020

Shema Kola, écoute sa voix, c’est ce que Dieu enjoint à Abraham à propos de Sarah, lorsque sa femme lui demande de renvoyer sa concubine Hagar devenue mère d’Ishmaël, et qui depuis fait preuve de trop d’arrogance face à sa maîtresse, la prenant de haut et la méprisant à cause de sa stérilité.

Shema Kola Ces dernières semaines, c’est à cette exercice que je me suis prêtée régulièrement, écouter la voix de femmes, qui se sentent dans une profonde détresse renforcée encore par le stress à l’approche des fêtes de Tichri. Ces femmes, des mères et encore plus souvent des grands-mères se sentent perdues et m’appellent en désespoir de cause pour raconter leur histoire familiale douloureuse et demander un conseil rabbinique…

C’est souvent la même histoire qui se répète : elle-même ou leur fille ou leur fils a fait un mariage mixte, par là, ils se sont soit coupés du judaïsme ou ont été rejetés par le consistoire, car, selon eux, leurs enfants ou petits enfants ne sont pas casher. Ces femmes terriblement inquiètes souhaitent à tout prix que ces petits enfants rejoignent leur lignée juive, qu’ils retrouvent en quelque sorte ce qu’elles pensent être ‘le bon chemin’. Parfois leur discours est violent, envers le pan juif de la famille, qui a rejeté cette mixité ou envers la partie non-juive de la famille qui les empêche de faire partie du ‘peuple élu’…Elles se sentent coupables, ont la sensation d’avoir fauté, ou plus exactement, comme l’exprime le verbe , לחטוא  d’avoir ‘raté la cible’ pour ne pas avoir su garder leurs enfants, ou petits enfants, dans le judaïsme.

Touchée par ces histoires, je peux me connecter à leur souffrance bien réelle, même si parfois leurs mots sont maladroits et ne rendent pas justice à leur ressenti.

Shema Kola, écoute sa voix, la rabbin américaine Sarah Davidson Berman a écrit un midrash au sujet de ce bout de verset qui nous parle de la matriarche Sarah. Son argument insiste sur le fait que Dieu demande à Abraham, non pas d’écouter les mots prononcés par Sarah c’est-à-dire le contenu du discours, mais juste d’écouter sa voix…kola. Shema Kola c’est la première occurrence biblique du verbe shema sous cette forme…

Shema  écoute, c’est le premier mot de notre profession de foi, notre crédo, c’est une voix impérieuse qui nous enjoint d’écouter…mais écouter qui ? Dieu ? Notre voix intime ? ou celle de son prochain ? En écoutant ces femmes, j’ai réalisé que ce que l’on doit écouter en tout premier lieu, ce ne sont pas les mots prononcés, mais la souffrance de chacun, la nôtre et celle de l’autre, c’est elle qui d’âme à âme doit nous guider et nous toucher et c’est à elle que l’on doit répondre.

La récitation bi-quotidienne du shema est accompagnée d’un geste, on pause ses doigts sur nos yeux fermés, pour se tourner vers nous-mêmes, pour se concentrer et se préparer à la rencontre. On récite ce texte parfois par cœur, mais en étant attentifs à chaque mot, même à voix basse, on doit entendre distinctement ce que l’on dit. Peu importe notre position, on peut réciter le shema assis, couché ou debout. C’est notre intention qui compte, et notre engagement, de répéter ces paroles à nous-mêmes et aux générations futures. C’est en résumé ce que dit le premier paragraphe du Shema, avec ce premier mot qui donne son titre au paragraphe issu du chapitre 6 du Deutéronome : v’ahavta, traduit par ‘tu aimeras ton Dieu’ puis est ajouté de toute ton âme et de toutes tes forces’. C’est de foi qu’il s’agit, celle que l’on place en Dieu. Ce premier paragraphe proclame la souveraineté divine.

C’est aussi la partie la plus ancienne du Shema, elle daterait du 1er temple, donc du 6è siècle avant notre ère.

Puis se sont ajoutés les deux autres paragraphes. Le paragraphe issu du Deutéronome 11, a une terminologie assez proche du premier paragraphe, mais il introduit une relation à Dieu assez différente. On nous dit que ce Dieu là punit ou récompense son peuple en fonction de son respect ou non des lois. Ce Dieu là peut aller jusqu’à affamer ses sujets et les anéantir, il est omnipotent et omniscient, mais aussi extrêmement sévère.

Cette théologie, comme vous le savez, très présente dans nos textes a été remise en question par les premiers juifs réformés et encore davantage après la Shoah. Le siddour qui reflète nos croyances a été amendé par les rabbins réformés, et, dès le début du 20è siècle, ils ont proposé non pas de le remplacer, mais de proposer une alternative à ce deuxième paragraphe, en introduisant celui que nous avons lu ici le vendredi soir, issu du Deutéronome 30.

Eliot nous lira ce paragraphe demain matin, il fait partie de la paracha Nitsavim. Il est central dans notre liturgie, car c’est aussi ce paragraphe que nous lisons tous les ans au moment le plus solennel de l’année juive, à l’office de Minha l’après midi de Kippour.

Pourquoi ce court texte a-t-il pris tant d’importance dans la liturgie libérale ? Qu’a-t-il à nous dire de si essentiel ? « Cette loi que je te prescris aujourd’hui, elle n’est ni trop ardue pour toi, ni placée trop loin de toi … ».

Les rabbins qui ont choisi ce passage ont voulu insister sur la responsabilité personnelle de chacun. Ces rabbins rationalistes croyaient fermement à la possibilité de chacun de changer un peu le monde dans lequel il vit. Ceci tout d’abord, en se rapprochant de la Torah, en l’étudiant, en incorporant son message éthique et en l’intégrant concrètement dans son action.

Le Shema se finit par un troisième paragraphe, issu du livre des Nombres, qui aborde un autre sujet non moins essentiel : comment peut-on à chaque instant se rappeler de tous les commandements que nous devons suivre ? Et le texte nous dit que c’est en regardant les franges de notre talit, ceci est répété à trois reprises dans le 3è paragraphe, ces franges sont comme des pense-bêtes, au cas où nous nous égarions en chemin ; les regarder nous fera revenir vers la route principale.

En renouvelant l’alliance avec Dieu en cette saison des fêtes de Tichri, c’est comme si nous nous placions sous un talit géant avec des franges bien visibles pour nous rappeler l’essentiel : qu’il nous faut écouter avec notre cœur et que c’est si difficile parfois. Car pour être en résonnance avec son prochain, il faut d’abord l’être avec soi. Cela nécessite d’ouvrir notre cœur à la Torah, mais aussi la Torah à notre coeur. A la veille de ces fêtes de Tichri si particulières, aidons chacun à trouver un peu de sérénité, à panser ses plaies et celles de ceux qui l’entourent.

Shema kola, écoute sa voix, écoutons ces femmes et ces hommes qui viennent exprimer leurs souffrances avec tant d’authenticité, accueillons-les sous le talit et aidons les à trouver un chemin hors de toute culpabilité, un chemin de paix et de liberté !

Mazal tov à Eliot et sa famille, écoutons-le ce soir et demain matin, écoutons la torah qu’il a à nous transmettre !

Chana tova oumetouka et chabbat shalom!

Paracha Ki Tetze – 28 août 2020, KEREN OR

C’est la rentrée ! Qui dit rentrée dit fêtes de Tichri et cette année comme vous le savez cela commence tôt, dès le 18 septembre ! Il est en effet temps de se mettre en objectifs, alors que le mois d’Eloul est bien entamé. Ce mois est dévolu traditionnellement à la préparation spirituelle précédant les fêtes de Tichri. Ce mois dont l’acronyme est Ani ledodi vedodi li ‘je suis à mon bien aimé et mon bien aimé est à moi’ un extrait d’un verset du Cantique des Cantiques est une invitation à regarder l’autre avec empathie, à partager ses joies comme ce soir, mais aussi, ses peines.

Nous n’avons pas manqué d’occasions pour faire preuve de compassion ces dernières semaines. Du mouvement ‘Black Lives Matter’, à l’explosion du port de Beyrouth qui a fait près de deux cents victimes et en même temps détruit les stocks de blé de la population libanaise tout entière. En passant par la répression sanglante des manifestations anti gouvernementales en Biélorussie, la température est montée d’un cran dernièrement. Certes, mais notre compassion collective est retombée rapidement, pour se recentrer de nouveau sur ce qui nous préoccupe ici et maintenant : la rentrée sous la menace de la COVID et la façon dont cette pandémie continue à bouleverser nos vies. Il est si difficile de compatir aux malheurs des autres, surtout à des milliers de kilomètres…lorsque nous sommes nous-mêmes dans l’angoisse d’une triple crise sanitaire, sociale et économique.

D’après le précurseur de la recherche sur l’intelligence émotionnelle, Daniel Goleman auteur du best-seller ‘L’intelligence émotionnelle’, nous ressentons de l’empathie essentiellement pour les membres de notre groupe, ceux qui nous ressemblent, notre tribu en quelque sorte, et cela demande un réel effort, voire un entrainement pour exercer cette empathie envers un outsider, quelqu’un qui nous est étranger. Ainsi l’appartenance à une communauté, à une religion serait le plus grand frein à notre aptitude à ressentir de l’émotion pour l’autre.

Est-ce pour cette raison que le judaïsme répète à l’envi que nous devons nous souvenir de notre propre souffrance en Egypte et en mémoire de cette souffrance, être attentifs à celle de l’autre ? L’autre est regroupé sous l’archétype de l’étranger –le guer. Cela est répété à 36 reprises, c’est-à-dire deux fois 18 chiffre symbolisant de la vie haï,. 36 étant une vie double : la notre et celle de l’autre, duquel on ne peut se dissocier. Nous devons nous préoccuper des minorités, de TOUS ceux qui souffrent, et pour cela nous devons nous détacher, de temps en temps, de nos écrans, regarder et écouter ce qu’il se passe autour de nous, et agir. D’après le professeur Micah Goodman, c’est ce souvenir éternellement présent de notre statut d’étranger et d’ancien esclave, qui permet d’abolir la notion d’espace-temps, et de réduire la fracture entre nous et l’autre. Mais aussi de sortir de notre zone de confort, et de notre tendance à rester indifférent à autrui.

Dans la paracha Ki Tetze, un verset que nous lirons demain matin rappelle de nouveau ce commandement après avoir répété le droit à l’égalité de traitement et à la justice sociale de l’étranger, la veuve et de l’orphelin.

וְזָכַרְתָּ֗ כִּ֣י עֶ֤בֶד הָיִ֙יתָ֙ בְּמִצְרַ֔יִם וַֽיִּפְדְּךָ֛ יְהוָ֥ה אֱלֹהֶ֖יךָ מִשָּׁ֑ם עַל־כֵּ֞ן אָנֹכִ֤י מְצַוְּךָ֙ לַעֲשׂ֔וֹת אֶת־הַדָּבָ֖ר הַזֶּֽה׃

Rappelle-toi que tu as été esclave en Egypte et que l’Éternel, ton Dieu, t’en a affranchi; c’est pour cela que je t’ordonne d’agir de la sorte. (Deut. 24 :18)

Selon le maître du hasidisme polonais du 19è siècle Menahem Mendel Kotzk, dit le Kotzker Rebbe z’’l, les noms et thèmes des péricopes qui nous accompagnent pendant cette période de préparation aux fêtes de tichri sont censés nous guider dans notre démarche. Ainsi la fin du mois Av nous lisons la paracha Réé, ‘Voyez’ avec le fameux verset :

רְאֵ֗ה אָנֹכִ֛י נֹתֵ֥ן לִפְנֵיכֶ֖ם הַיּ֑וֹם בְּרָכָ֖ה וּקְלָלָֽה׃

Voyez, je mets devant vous aujourd’hui la bénédiction ou la malédiction (Deut.11 :26), qui insiste sur notre capacité à nous regarder intérieurement et à distinguer le bien du mal, Dieu propose et on dispose. La paracha Réé met en avant notre libre arbitre et notre capacité à choisir notre chemin ! La suivante est Choftim : les juges, à nouveau selon le Kotzker Rebbe cela nous indique qu’on doit appointer nos propres juges après avoir discerné ce qui est bon ou mauvais dans notre comportement, et mettre en place une stratégie.

Cette semaine, la 3è semaine de préparation commence par les mots

כִּֽי־תֵצֵ֥א לַמִּלְחָמָ֖ה עַל־אֹיְבֶ֑יךָ

Quand tu sortiras faire la guerre contre tes ennemis (Deut 21 :10)

Et l’ingénieux Kotzker Rebbe précise que la guerre est à faire contre nos ennemis intérieurs, notre mauvaise inclination !

La semaine prochaine dans Ki Tavo, nous parlerons de notre arrivée en terre promise, moment où on doit mettre en pratique les commandements, les mitsvot. Chaque mitsva compte, chaque mitsva est un entrainement, avant de nous présenter devant Dieu, la semaine suivante lors de la lecture de la paracha ‘nitzavim’ où tout le peuple est enfin prêt à se tenir devant son Créateur.

אַתֶּ֨ם נִצָּבִ֤ים הַיּוֹם֙ כֻּלְּכֶ֔ם לִפְנֵ֖י יְהוָ֣ה אֱלֹהֵיכֶ֑ם

Vous vous tenez aujourd’hui, vous tous, devant YHWH votre Dieu. (Deut 29 :9)

La recette sur le papier semble d’une simplicité enfantine, pourtant cette année est particulière, on jongle avec des injonctions contradictoires : prier en communauté mais seulement si la capacité de la salle le permet, prendre soin de l’autre mais à minimum d’un mètre de distance, se préoccuper des malades et des endeuillés mais seulement par téléphone, se montrer empathique en cachant son visage derrière un masque !

Et comment gérer les émotions qui nous submergent depuis le début de cette crise sanitaire sans fin ?

Heureusement, le judaïsme est une source infinie de force et de courage qui nous invite à regarder au-delà, à garder l’espoir, ce que nous vivons reste temporaire, extraordinaire.

Notre tradition insiste au-delà de tout sur la force de vie, rien n’est plus précieux que cette vie, une vie de qualité, qui, si Dieu veut, reviendra b’imhera b’yamenou, bientôt et de nos jours. Cette épreuve, comme d’autres que nous avons connu à titre individuel ou collectif, nous met au défi de trouver des ressources nouvelles en nous et auprès des autres.

A présent, réjouissons-nous avec Sasha, notre jeune Bar Mitsva, qui a travaillé dur pour atteindre ce moment, nous sommes là pour lui, pour lui donner cette place et lui montrer l’exemple, l’encourager à être un adulte responsable, soucieux de celui qui est proche comme de celui qui est au loin, parfois à des milliers de kilomètres, mais qui compte sur notre empathie et notre compassion. Car nous avons été nous-mêmes des étrangers opprimés en Egypte, et nous avons été libérés et le serons de nouveau.

Ken yhie ratzon,

Chabbat shalom !

Paracha Balak – KEREN OR 3 juillet 2020

Cette semaine, j’ai été hapée par une très belle émission d’Arte « Histoires d’Israel », comme souvent quand il s’agit de quelque chose à propos d’Israël. L’émission était dédiée aux grands écrivains israéliens, tous ceux, qui enchantent notre imagination, nous font réfléchir et nous donnent tant de plaisir à les lire. Et je rappelle aujourd’hui le souvenir béni de ces géants récemment disparus : Amos Oz et Aharon Appelfeld z’’l

Ils parlaient simplement de leur vie, en particulier de leur enfance dans ce pays si complexe. Pour chacun, le tournant a été l’été 1967 et la guerre éclair dite des 6 jours. Cette guerre vécue comme une bénédiction est devenue rapidement une malédiction, ayant obligé le peuple hébreu à garder sous contrôle militaire une population palestinienne depuis plus de 50 ans.

C’est l’interview de Zurya Shalev qui m’a le plus touchée, elle qui avait 8 ans à l’époque et dont la mère s’inquiétait de sa santé mentale. Zurya passait son temps à écrire de magnifiques poèmes qui ne parlaient que de mort et de guerre. Cette mort et cette souffrance qu’elle côtoyait par voisins et amis interposés, ceux qui avaient perdu un fils, un frère ou un père à la guerre. Imagine t on comment se développe le psychisme d’une enfant qui a connu tant de  guerres ? Pour qui la vie ne peut être vécue qu’enchevêtrée à la mort, et qui, des années plus tard, a du se reconstruire physiquement et psychiquement traumatisée après avoir survécu à un attentat ?

Israël est le pays au monde qui a connu la plus grande période de guerre, une guerre civile qui concerne des habitants qui ont tous deux une légitimité à vivre sur son territoire…une population qui a en partage le désespoir d’innombrables plans de paix, successivement avortés.

Le dernier en date n’a rien d’un plan de paix, puisqu’il déclare unilatéralement et définitivement l’annexion d’un territoire, sans discussions, ni négociations. Ceux qui restent de marbre face à cette souffrance répètent à l’envi que cette situation résulte d’un manque d’interlocuteurs fiables et sérieux pour faire la paix. Bien sûr on ne peut nier cette réalité aussi. Cependant, même si on a étudié superficiellement l’histoire moderne, on sait ce que produit une paix unilatérale qui dégrade un ennemi. C’est du déjà vu, Rappelons-nous ce qui s’est passé au début du siècle dernier.

Micah Goodman, philosophe israélien a parlé dans son livre Catch 67 de la dualité inconciliable qui a pris au piège les deux parties en présence : d’un coté des palestiniens dont la violence ne fait que croître proportionnellement à l’humiliation subie et de l’autre des israéliens qui vivent dans une peur paranoïaque et craignent que tout assouplissement vis-à-vis des palestiniens ne résulte en une menace pour leur propre sécurité. Tant qu’il n’y aura pas suffisamment de membres dans chaque camp pour se mettre dans la peau de l’autre, de vivre la situation en regardant réellement la douleur et la peur qui percent dans le regard du voisin, il n’y aura aucune solution.

En cours de beit midrash, une participante me demandait il y a une semaine pourquoi la Bible décrit un Dieu si vindicatif, pourquoi il est autant question de guerre, et tant d’épisodes bibliques sont violents ? Pourquoi ne promeut on pas davantage la paix dans la Bible ?

L’un des noms de Dieu est Adonaï Tzebaot, littéralement le Dieu des armées. Selon les commentateurs modernes cette appellation est une réminiscence de la mythologie Canaanite, et fait référence à la guerre entre divinités.

Adonaï Tzeabot vient aussi nous rappeler l’aspect symbolique de cette lutte. Le plus souvent il s’agit de mener un combat contre soi-même et ses mauvais penchants.

Et, lorsque guerre il y a, nous devons nous rappeler que la Torah n’est pas un livre décrivant un monde idéal, mais le monde tel qu’il a été et tel qu’il est encore. C’est un miroir dans lequel on peut voir nos rictus, et essayer d’en tirer des leçons pour les redresser…

Le rictus de la semaine est celui d’un certain Balak, fils de Tzipor, roi de Moab,  qui ne voulait pas laisser passer le peuple d’Israël par son territoire. Et pour cela, il a fait appel à un mage réputé, une sorte de sorcier du nom de Balam afin de maudire ce peuple et son Dieu, qui lui font si peur.

Mais son plan est contrecarré, Dieu intervient et utilise un stratagème assez comique, l’Eternel met dans la bouche de Balam l’inverse de ce qu’il voulait dire. Il remplace les mots de malédiction par des mots de bénédiction. A plusieurs reprises la Torah emploi le verbe linkov qui veut dire littéralement ‘percer’ traduit ici par maudire. Balak demande à Balam à deux reprises de ‘percer’ l’ennemi Israël. Tous ses efforts aboutissent à un même fiasco. Balam, littéralement celui qui les avale, ravale son discours haineux et prononce à la place un discours de paix et d’harmonie. Les premières phrases sont celles-là mêmes que nous répétons tous les matins à l’office : ma tovu ohaleikha Yaakov michkenoteikha Israel – qu’elles sont belles tes tentes Jacob, tes demeures Israël !

Que peut-on demander de plus à Dieu, que d’être béni par ses propres ennemis.

Israël en tant que peuple comme en tant qu’Etat a été créé et s’est maintenu en vie en s’accrochant à des valeurs, celles gravées dans la Torah et rassemblées sous le terme générique de monothéisme éthique. Le judaïsme nous enjoint de nous préoccuper des droits de l’étranger et des plus vulnérables, à chacune de nos respirations. Et cela commence par les paroles que l’on adresse à son prochain et l’interdiction absolue d’offenser, d’humilier par les actes ou la parole, équivalente selon la Torah au fait de verser du sang..

Ainsi que l’exprime le psalmiste[1] :

Qui est l’homme qui désire la vie, et qui aime chaque jour afin d’y voir le bien ?

Garde ta langue du mal et tes lèvres du mensonge. Détourne-toi du mal et fais le bien.

Cherche la paix et poursuis-la.

Ken Yhie Ratzon,

Chabbat shalom !
https://www.youtube.com/watch?v=ItZyRGIh9kw&list=RDItZyRGIh9kw&start_radio=1


[1] Psaume 34 :14-15  

Paracha B’haaloteha – KEREN OR 5 juin 2020

Qui nous donnera de la viande à manger? Il nous souvient du poisson que nous mangions pour rien en Egypte, des concombres et des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail.[1]

Après deux ans passés dans le désert, le peuple exprime de nouveau son mécontentement. Il se languit de la nourriture qu’il dégustait en Egypte…Cela peut nous faire sourire, car ils ne meurent pas de faim, Dieu fait tomber du ciel la manne tous les jours. Alors de quoi se plaignent-ils exactement ? Et qui rouspète parmi eux ? Comment peut-on même avoir de la nostalgie pour un pays où on a été maltraité, où on a subi l’esclavage, sans aucun droit, ni liberté ? Et pourquoi se souvenir de la nourriture ? Qu’est-ce que c’est que ce comportement d’enfants gâtés ?

Les sages nous donnent quelques explications : selon certains la nourriture Egyptienne était plus raffinée que la manne. La vue des concombres, oignons et autres melons leur manque. Les couleurs, les formes étaient variées, la manne elle est uniforme, elle ressemble à un alicament, c’est bon pour la santé mais ça ne rassasie pas du désir de nourriture. D’autres commentateurs nous expliquent que la manne prenait le goût de ce qu’on désirait sauf de ces cinq aliments typiquement Egyptiens[2]…était ce peut être pour les sevrer de leur passé ? Le peuple hébreu se montre très immature, insécurisé, il a peur de l’avenir et de ce fait, fait preuve de beaucoup d’ingratitude.

La Torah nous pointe du doigt des coupables, ce ne sont pas vraiment les hébreux qui se plaignent mais ce qu’on qualifie d’assafssouf, ce ramassis d’étrangers, d’Egyptiens qui se sont joints aux hébreux lors de leur fuite, se plaçant sous les ailes protectrices du Dieu d’Israël impressionnés surement par sa force et ses prodiges. Et à présent, cette multitude mêlée regarde en arrière et semble avoir des regrets…ce faisant, ils endoctrinent aussi leurs compagnons de voyage, et la grogne monte. Peut-être que leur nostalgie pour la nourriture égyptienne n’est qu’une fausse barbe ? Selon le midrash, le peuple se plaint en réalité de tous ces nouveaux commandements qui leur pèsent et compliquent leur vie.[3] En Egypte ils étaient certes des esclaves, mais ils n’étaient soumis à aucune règle de vie. A présent ils doivent respecter les interdits concernant l’adultère, l’inceste, le vol tout un code éthique si complexe qu’ils préfèreraient s’en passer…Tout cela leur est étranger et au lieu de pouvoir l’exprimer clairement, ils prennent le prétexte de la nourriture pour se plaindre.

Depuis la traversée de la mer des Joncs, ces plaintes se répètent. C’est la troisième fois que le peuple se rebelle par peur de manquer de ses besoins fondamentaux et Moïse perd patience, il a ses mots poignants : « est-ce donc moi qui ai conçu tout ce peuple, moi qui l’ai enfanté pour que tu me dises porte le dans ton sein comme le nourricier porte le nourrisson jusqu’au pays que tu as promis par serment à ses pères ? »[4] Il ne veut plus avoir la responsabilité de ce peuple qui passe son temps à se plaindre, c’est trop lourd et le mot ‘fardeau’ est répété par Moïse à trois reprises.

Cet épisode de la vie des hébreux dans le désert est un clin d’œil à ce que nous vivons aujourd’hui, alors que nous venons de rouvrir les portes de la synagogue et que de nouveau nous pouvons nous attabler aux terrasses des cafés. Aujourd’hui aussi nous devons collectivement nous adapter à de nouvelles règles, de nouvelles mesures pour préserver notre santé. Et cette réalité nous pousse à regretter le monde d’avant, à avoir de la nostalgie pour un monde sans contraintes, où nous pouvions nous asseoir à une terrasse de café sans masque et sans craindre d’être trop proche de son voisin. Il nous est difficile d’accepter une nouvelle façon de vivre et à s’adapter à elle, on oublie vite pourquoi ces règles ont été mises en place et on râle, contre le gouvernement, ou ce que l’on considère comme la toute-puissance de la science et ses conseillers.

On est prêt à se révolter au moindre prétexte et à manifester son mécontentement face aux restrictions de nos libertés. Déjà des philosophes accompagnent ce mouvement et donne raison aux rebelles.

André Comte Sponville en appelle même à Montaigne pour appuyer son propos :

« Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant”. Et Comte Sponville continue :’La mort fait partie de la vie et c’est parce que les gens ont oublié, parfois, ou font semblant d’oublier qu’ils sont mortels, qu’ils ont tellement peur quand la mort se rappelle à leur esprit de façon spectaculaire comme c’est le cas avec cette pandémie. Si nous pensions davantage à la mort, nous vivrions mieux, de façon plus intense…’

Il ajoute : attention de ne pas faire de la médecine ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste

Ainsi deux écoles s’affrontent, celle qui met la santé au-dessus de tout et la considère comme une valeur et celle qui comme le philosophe André Comte Sponville, nous met en garde contre ces excès de vigilance et nous rappelle que le risque zéro n’existe pas. Par contre en agissant dans l’excès de précaution, nous mettons en péril le bien-être des générations futures et notamment l’économie. Comme pour d’autres sujets, la crise que nous vivons a cela de salutaire qu’elle nous invite à faire un pas de côté et revoir certaines certitudes. Il nous reste à trouver le juste milieu, celui qui permet d’accepter les nouvelles règles mises en place et de prendre les précautions nécessaires pour nous permettre d’avoir la joie de se retrouver, sans tomber malades ni dans la psychose de l’excès de prudence. Encore un équilibre à trouver !

Je sais toutefois que, quelles que soient les décisions prises et les procédures mises en place, ici comme à l’extérieur, certains ne manqueront pas de trouver des raisons pour se plaindre, notre nature de juifs français se rappellera rapidement à nos bons souvenirs : ne sommes-nous pas les plus grands râleurs du monde ? Shabbat shalom !


[1] Nombres 11 :4-5

[2] TB Yoma 75a

[3] Sifrei Bamidbar 87 :1

[4] Nombres 11 :12

Paracha Nasso – KEREN OR 29 mai 2020

Covid 19, Coronavirus, Gel hydroalcoolique ; Pathologie, Pangolin, chauve souris, Restez chez vous, Je sauve des vies, Pandémie, Pic de l’épidémie, Aplatir la courbe, Propagation du virus, Quatorzaine, Confinement, Crise sanitaire, Épicentre, Patient zero, Masques, Applaudissements, Mensonge d’état, tests fiables,Transmission, Contagion, Contamination, Mutation, Anticorps, Immunité, asymptomatique, porteur sain, Comportement civique et solidaire, Union nationale Gestion de la crise, Pénurie, temps suspendu, vivre sous-cloche, Distanciation sociale, Hygiène, Promiscuité, Gestes barrière, Cluster, Civisme, Personnel Soignant, 1ère ligne, Commerces indispensables, ou non indispensables, Les métiers essentiels, invisibles , ou exposés, Continuité de service, Restrictions, embrassades, Les plus vulnérables, Facteurs de comorbidité, Personnes à risque, Chômage partiel,

Le temps d’après, Discours complotiste, Quoi qu’il en coûte, Nous sommes en guerre, Plan d’urgence, Plan de relance, État d’urgence sanitaire, Filet de sécurité, Chloroquine.

Résilience, Solidarité, Tsunami social, 2e vague, Plage statique ou dynamique, Gouttelettes, Marquage au sol, Guérison, déconfinement progressif, Reprise, Zone rouge orange ou verte, Reconnaissance.

150 mots, comme une liste à la Prévert non-exhaustive, voilà les 150 mots qui composent le bruit de fond dans lequel je baigne (comme vous) depuis février-mars. Que nous allumions nos transistors, nos téléviseurs, ou que nous surfions sur les réseaux dits sociaux.

Selon notre tradition, les mots ont un pouvoir créateur. C’est par des mots que Dieu a créé le ciel et la terre, il a parlé et le monde qui nous entoure fût. Les mots-mêmes de nos prières, sont comme des mantras qui, répétés quotidiennement, ont le pouvoir, si nous y croyons, en nous transformant de changer notre perception de la réalité. Alors avons-nous depuis le mois de mars, créé une nouvelle réalité en concevant un nouveau vocabulaire ou bien ne faisons-nous que décrire la réalité qui nous entoure ?

Un passage de la Torah dans la paracha Nasso, nous parle du choix de se consacrer à Dieu – pour un temps donné. On nous décrit le rite complexe du Naziréen qui décide volontairement de faire vœu d’abstinence. Pour l’homme Naziréen ou la femme  Naziréenne, – car c’est ouvert aussi aux femmes – il s’agit de prononcer des mots à haute voix et ainsi de faire un vœu par lequel on accepte de s’abstenir de trois choses : du vin et de tout produit de la vigne (frais, comme fermenté, alcoolisé ou non), de couper ses cheveux et de s’approcher des morts. Ce vœu est fait en l’honneur de l’Eternel.

Nazir en hébreu a pour racine, zar, étranger mais aussi étrange. Zer issu du même mot , veut dire périphérie, bordure. Le Naziréen, qui vit à la périphérie se met métaphoriquement un nezer-une couronne distinctive au-dessus de sa tête pour indiquer qu’il s’est consacré à Dieu.

Deux raisons principales sont à l’origine du vœu de Naziréat, exprimer sa gratitude envers Dieu, ou expier une faute. D’ailleurs cette période d’abstinence se conclut par un sacrifice au Temple où le Naziréen se rasera la tête devant le Cohen.

Le vœu de Naziréat codifié dans le talmud, est au minimum d’un mois mais en aucun cas il ne doit durer toute une vie.

Deux récits bibliques ont pour héros un naziréen : Samson que nous lirons comme haftara demain et Samuel. Pour ces deux prophètes, l’état de naziréen leur est imposé, ils ne prononcent aucun mot eux-mêmes, aucun vœu envers Dieu, et ils naissent tous deux de mère décrites comme infécondes. Dans le cas de Samson c’est Dieu qui fait une annonce à sa mère dans des circonstances assez mystérieuses. Alors que dans le cas de Samuel c’est sa mère Hanna qui fait une promesse de dédier son fils au Temple si Dieu lui permet de porter un enfant. Je vous propose de nous concentrer sur l’histoire de Samson, et les commentaires de David Grossmann qui a écrit une sorte de Midrash moderne sur Samson.[1]

Samson est consacré à Dieu dès sa conception et jusqu’à sa mort. La mission qui s’impose à lui ainsi qu’à ses parents entraîne une grave déconnexion entre eux. Samson est un étranger pour son propre père, à cause du “mystère” de sa conception : l’intervention de l’ange, le statut de nazaréen et son dévouement à Dieu.

À sa naissance, sa mère le nomme Shimshon, qui est dérivé de שמש le soleil et est probablement un indice de ses longs cheveux, source de sa puissance, qui rayonnent autour de sa tête comme le soleil. Il a un destin à portée de main : il va sauver Israël des Philistins grâce à la puissance qui se trouve dans ses beaux cheveux.

L’entrée de Samson dans l’histoire est aussi brutale que son personnage. ” Et Samson descendit à Timna, et vit à Timna une femme entre les filles des Philistins. Et il est remonté, et il l’a dit à son père et à sa mère, et il dit ‘J’ai vu à Timna une femme parmi les filles des Philistins, va donc la chercher pour moi’.”[2]

Dans ces deux versets, plusieurs caractéristiques du prophète biblique sont clairement mises en avant : il voit, désire et prend. Il commande à ses parents d’obtenir ce qu’il veut et n’a aucune empathie pour les gens qui l’entourent. L’esprit divin qui est censé être en lui a un effet inverse qui le fait agir de manière impulsive. Selon David Grossmann, il est dominé par la passion, la violence instinctive. Ces caractéristiques éloignent tout le monde de lui. Cependant, explique-t-il, Samson est en fin de compte à la recherche de l’amour. Lorsque Samson propose une énigme aux Philistins, il nous offre une clé pour appréhender son véritable caractère. Les mots : Meaz yatza matok[3] signifient littéralement : du puissant est sortie la douceur. C’était probablement l’espoir secret de Samson que les gens puissent voir la “douceur” et la fragilité cachées en lui.

Le talmud traité Sotah 9b dit de Samson ‘’que l’esprit de Dieu, la Shekhina, sonnait sans cesse devant lui comme une cloche’’. Mais en réalité il aura erré toute sa vie, voué qu’il était à ses démons et sourd au message divin. Selon David Grossmann sa malédiction était d’être nulle part chez lui : tous ceux qui l’entouraient en avaient peur et sentaient confusément son étrangeté.

Samson est un prophète avare de mots, il s’exprime peu, ou en énigmes et ses mots tombent comme des couperets, il ne connait que la brutalité, comme celle du destin qui s’est imposé à lui.

Son histoire digne d’une tragédie grecque, est peut être une mise en garde contre la puissance créatrice des mots et particulièrement des vœux qui guident un destin.

De l’histoire de Samson, il subsiste une expression passée dans le langage courant en hébreu moderne, ‘meaz yatza matok’: d’une mauvaise expérience, quelque chose de bon peut émerger. Sortir d’une situation douloureuse et troublée, comme celle qui nous rattache à l’épidémie, c’est aussi se défaire de son vocabulaire, pour transformer notre réalitéM§P V C en quelque chose de doux et de meilleur.

Ken Yhie Ratzon,

Chabbat shalom !


[1] David Grossmann, ‘Lion’s honey’

[2] Juges 14:1-2

[3] Juges 14:14

Parachat Emor – 8 mai 2020

Hier encore, j’avais vingt ans, je gaspillais le temps
En croyant l’arrêter
Et pour le retenir, même le devancer
Je n’ai fait que courir et me suis essoufflé
Ignorant le passé, conjuguant au futur

Ces paroles d’Aznavour, on s’y reconnait tous un peu, elles décrivent notre relation au temps, ce temps qui nous semble infini et qui, bientôt est fini.

Ces paroles décrivent aussi ce moment suspendu entre passé et futur, ce moment très actuel, où nous sommes en attente de reprendre nos projets qui sont restés en l’air, en attente d’une vie redevenue normale…

Mais entre ce passé et cet avenir tant attendu, il y a le gouffre où s’entassent les laissés pour compte de la vie, les blessés et les inconsolables.

La semaine dernière encore nous lisions dans Aharei Mot – ‘Après la mort’, le descriptif du rituel des deux boucs de Kippour que le Cohen Gadol prépare avec tant de minutie. L’un destiné au sacrifice expiatoire et le deuxième, le bouc émissaire chargé de toutes nos fautes envoyé à Azazel ce lieu mystérieux, au fin fond du désert…Alors, je me suis demandée, mais s’il peut encore gambader comme ça ce bouc, et s’en aller si loin chargé de nos fautes, peut être qu’elles ne sont pas si lourdes à porter finalement ? Et je m’imaginais qu’à la place de nos fautes, ce bouc émissaire portait plutôt nos chagrins et nos souffrances, est ce qu’il aurait encore la force de se mouvoir pour les emporter au loin ?

La souffrance n’a pas de temps fixé dans le calendrier, elle n’a pas de moment désigné, elle étire le temps, comme les pendules dans le tableau de Dali qui s’appelle ‘la persistance de la mémoire’- nos peines semblent informes, élastiques, persistantes. Il en faudrait des boucs, pour porter tous les chagrins des hommes sans s’écrouler sous leur poids…

Pour conjurer cela, le stratagème des juifs a été de se créer des rites et une vie spirituelle. Ce sont des moments établis dans l’année pour se souvenir de l’espoir.

Nous sommes entre ces deux moments : entre la libération d’Egypte, et le don de la Torah, ce sont cela les moadim– les célébrations dites convocations saintes, du calendrier. Elles nous donnent des repères et nous reconnectent au présent. Et en ce moment, pour aller d’une de ces fêtes à l’autre, nous comptons ces jours depuis le 15 Nissan, avec le rite de l’Omer. Aucun moment dans l’année n’a plus de connexion avec le temps que celui que nous vivons actuellement, entre ces deux fêtes.

Le décompte de l’Omer commence par le minhat haOmer, le sacrifice de l’Omer, le 2è jour de Pessah. Il nous est commandé de ramasser une gerbe d’orge, et de l’offrir au Temple en sacrifice. C’est ainsi que nos ancêtres demandaient de bénéficier d’une récolte abondante. L’omer est une unité de mesure, et représente environ 4 kilos de grains. Après ce sacrifice qui marque le premier jour de l’Omer, on compte chaque soir un jour de plus, jusqu’au 49è jour de l’Omer, veille de Chavouot.

Ces 7 semaines représentent une période d’introspection où l’on se prépare spirituellement au don de la Torah. C’est une horloge, qui, si on y prête attention est aussi une façon de compter les bénédictions qui accompagnent nos jours. L’Omer donne davantage de sens à nos vies, cette période nous nourrit à la fois spirituellement et matériellement.

A Chavouot, c’est une mesure de blé qu’il faut apporter au Temple, après l’orge pendant les 49 jours précédents. Et les commentateurs nous rappellent que l’orge est un aliment destiné au bétail alors que le blé est destiné à l’homme. Une évolution imperceptible de notre humanité est intervenue pendant ces 7 semaines, et nous voilà prêts à fabriquer du pain.

Justement, ces dernières semaines, il semble que le confinement ait poussé les français à fabriquer du pain maison, d’après les medias c’était devenu une des activités préférées des français. C’est là aussi une vieille tradition juive, celle de fabriquer son pain spécial de chabbat et ainsi ritualiser le temps du repos par un plaisir supplémentaire : la dégustation des halot qui embaument la maison. La fabrication des halot fait partie du rituel des familles juives et incombe aux femmes traditionnellement. Le rituel comprend aussi un sacrifice, celui de la hala, qui a donné le nom à ce pain spécial.

A l’origine, la hala est un sacrifice, c’est un morceau de la taille d’une olive qui est prélevée pour être totalement brulée dans le four. Il est de coutume en prélevant cette hala, de faire des prières pour les malades, afin qu’ils recouvrent rapidement une bonne santé.

Enveloppés de nos rites comme d’un châle de prière, nous marquons ainsi nos jours de fêtes, dont le chabbat en est le principal. Qui dit fête, dit joie, celle de mettre nos 5 sens en éveil : le toucher, le goût, l’odorat sont là pour nous faire écouter les voix lointaines de nos mères qui parlent aux oreilles des filles et des fils et nous aident à retenir ce temps qui s’échappe, en le conjuguant au présent, au temps de la transmission aux enfants, afin qu’à la vue de ces rituels ils aient eux aussi envie de continuer à pétrir du pain et s’en délecter encore très longtemps !

Ken yhie ratzon, Chabbat shalom !

Parasha Vayikra – 27 mars 2020

Der mentch tracht und Got lacht’ « L’homme prévoit et Dieu rit » ! Ce proverbe Yiddish typique de l’humour juif résonne de manière particulière en ce moment. Sourire en cette période, où chacun lutte contre un dangereux et microscopique ennemi est un luxe, dont on ne va pas se priver. Les vidéos humoristiques, les parodies de chansons transférées à l’infini sur les réseaux sociaux sont nos dérisoires actes de résistance.

En quelques jours, cet ennemi invisible a réussi à bouleverser nos vies, notre travail, nos habitudes, et retarder tous nos projets. Comme le dit Yuval Harari ces dernières semaines, nos dirigeants ont dû prendre des décisions dans l’urgence et tester à grande échelle ce que veut dire enseigner et étudier en mode virtuel, travailler ou se réunir à distance. En tant que synagogue, on s’est adaptés aussi pour proposer une vie spirituelle sans être physiquement connectés les uns aux autres, un véritable défi !

 Chacun est conscient de vivre un moment inédit dans son histoire et même dans l’histoire récente de l’humanité. Il faut remonter aux années 1980 avec l’épidémie du Sida, qui continue encore de nos jours et a décimé toute une frange de la population notamment homosexuelle, pour se rappeler de la malédiction que représente un virus. La grippe espagnole pandémie qui a causé des dizaines de millions de morts remonte à la fin de la première guerre. 4 générations plus tard, même sans témoins pour en parler, on tremble en l’évoquant…

Bien sûr, la science a progressé, et nos conditions de vie et de soin sont bien meilleures aujourd’hui. Même si les pertes en vies humaines sont incomparablement moindres, chaque vie perdue crée une onde de choc extrêmement douloureuse et ce d’autant plus que la distanciation sociale est exigée même pour les enterrements.

L’humanité se croyait toute puissante dans bien des domaines, ce virus nous rappelle qu’il n’en est rien et que notre monde est incertain. Ce qu’on a bâti avec beaucoup de soin peut s’écrouler du jour au lendemain.

On a partagé un même vécu ces derniers jours, dans un premier temps, chacun s’est préoccupé des aspects matériels : comment fera-t-on vivre sa famille ces prochaines semaines ? Comment prendre soin de ses parents ? De ses enfants ? Comment s’approvisionner ? Comment vivre ensemble 24h/24 parfois dans un petit espace et alors qu’on n’en avait pas l’habitude ?

Dans un deuxième temps, ce coup d’arrêt brutal a provoqué une prise de conscience, de notre condition humaine et son extrême fragilité.

Depuis plusieurs années, on s’était habitué à observer les craquements de notre société, les fissures dans les murs de la maison humaine, sous l’effet d’actes terroristes, puis, d’élections qui ont vu arriver au pouvoir plusieurs dirigeants populistes, xénophobes, qui fragmentent le lien social. On vivait une résurgence du chacun pour soi, du confinement dans des idées de plus en plus simplistes et étriquées.

Cette épidémie nous a plongés du jour au lendemain, dans un impératif vital de solidarité et d’union. Quelle que soit notre origine, notre classe sociale, notre genre, ou notre nationalité, ce moment nous invite à réfléchir à ce que nous avons en commun. En quelques heures, il a fallu revenir à l’essentiel, à la simplicité, à la proximité et au lien fondamental qui unit chaque être humain à son prochain.

Un appel à collaborer avec l’autre voire à se sacrifier. Des notions négligées depuis trop longtemps. Oui, chacun a dû sacrifier quelque chose de sa vie d’avant, pour le mettre au profit de la communauté : le globe-trotter a dû rester chez lui, le joggeur a cessé ses tours du parc, le commerçant-non-alimentaire a laissé son rideau fermé, l’artiste a annulé son concert ou sa tournée…et ce ne sont que quelques exemples de ce qu’il a fallu cesser de faire pour se protéger.

De l’autre, les soignants, les caissières, et autres conducteurs poids-lourds se sont eux trouvés en première ligne de l’autel de l’épidémie. Certains y ont déjà laissé leur vie pour protéger ceux de l’arrière : nous.

Se sacrifier nous dit la Bible c’est se rapprocher du divin, et intercéder en faveur d’autrui pour que sa vie soit épargnée. La racine ק ר ב a aussi le sens de mener un combat, cette fois-ci contre soi, et son mauvais penchant…

Les sacrifices d’animaux représentaient le premier acte religieux de l’Antiquité, ceux décrits avec minutie dans le livre du Lévitique, dont nous commençons la lecture demain matin . Ces offrandes qui seront interrompues brutalement avec la destruction du 2e Temple en 70 de notre ère. La Avoda, le service au Temple, où les prêtres procèdent à ce rituel du sacrifice, permettent, à travers leur intermédiaire, de se purifier rituellement, remercier Dieu et demander pardon.

Plusieurs prophètes dont Jérémie, Isaïe, Amos et Michée mettaient en garde leurs contemporains, en particulier les notables de la communauté, contre l’hypocrisie sous-jacents parfois à ces sacrifices au Temple, si d’un côté on demande pardon et de l’autre on continue à transgresser sans vergogne. Il en est ainsi dans la haftara lue ce samedi matin, tirée du livre d’Isaïe où nous pouvons lire[1]:

« Et pourtant ce n’est pas moi que tu as invoqué, Jacob! Non, tu t’es lassé de moi, Israël!  Ce n’est pas à moi que tu as apporté l’agneau de tes holocaustes, ni moi que tu as honoré de tes sacrifices; je ne t’ai point importuné pour des oblations, ni excédé pour de l’encens. 24 Tu n’as pas, à prix d’argent, acheté pour moi des aromates, tu ne m’as pas saturé de la graisse de tes victimes. En revanche, tu m’as importuné par tes péchés, excédé par tes iniquités.

Ainsi, le peuple hébreu s’est toujours trouvé face à cette double injonction paradoxale. Rite et éthique sont mis en tension, il ne sert à rien d’apporter des sacrifices – aujourd’hui remplacés par la prière – si on enfreint l’éthique la plus élémentaire.

En cette période où le temps semble s’être arrêté pour certains, alors qu’il s’est accéléré pour d’autres, posons-nous la question du sacrifice, de ce que chacun apporte à cette parenthèse temporelle que nous vivons ensemble. Alors que cette situation exceptionnelle met les compteurs de l’âme à zéro, saisissons cette chance ! Transformons les larmes en affection, aérons la gravité de la situation avec un peu d’humour, l’immobilisme contraint en quelques pas de danse, l’isolement en lien.

Soyez attentif à vous et à ceux qui vous entourent, car sans l’autre nous ne sommes rien.

Hizkou v’Imtzou, soyez forts et courageux !

Shabbat shalom


[1] Isaïe 43:22-24 

Paracha Ki Tissa, 13 mars 2020

C’est la guerre. Depuis plusieurs semaines, on énumère les morts, par pays et région. D’ailleurs on fait appel à des généraux de l’armée pour gérer cette situation de crise totalement inédite. Et on peut entendre le cri des lanceurs d’alerte dans tous les médias. On ne nous épargne aucun détail des scénarios prévisionnistes les plus noirs faisant suite à la pandémie. Ils nous avaient prévenu, mais nos gouvernants n’avaient pas pris la mesure du danger…tout occupés par leur ‘temps de respiration démocratique’, jolie expression pour parler des échéances électorales. Mais que fait-on de ce temps de respiration, si on ne peut plus respirer ?

Nos concitoyens, pleins de bon sens, gardent leur sang-froid. Je les admire, car, baignant dans l’information en continu depuis mon plus jeune âge, et cernée par les alertes du smartphone, j’ai tendance à facilement céder tantôt à la peur et tantôt à la colère.

Ces émotions qui s’enchevêtrent nous sont devenues familières, comme une seconde peau qui remonte à intervalles réguliers à la surface, crise après crise. On y saute à cloche pieds à chaque poussée de terrorisme, antisémitisme, anti-féminisme, homophobie, voire depuis plus d’un an à une sérieuse crise sociale. Mais la dernière crise sanitaire en date nous a prise par surprise. Chaque crise active nos boutons émotionnels, de plus en plus à fleur de peau. Ce pays est devenu une gigantesque cocotte, prête à exploser. Car la peur, voire la terreur liée à cette pandémie n’est que le préambule à une incontrôlable colère. La frustration face aux entraves à nos libertés de mouvement, de réunion, voire de contact avec les autres, et encore pire l’inconnu de l’évolution de la maladie nous plongent dans une situation inédite.

Nos ancêtres étaient bien plus habitués à ces phénomènes et se montraient plus fatalistes. Lorsqu’une épidémie décimait une région, les peuples de l’Antiquité se tournaient vers leurs dieux avec des sacrifices, convaincus que c’était le résultat de la colère divine et que les sacrifices les apaiseraient.

Le Dieu de la Torah est décrit dans de nombreux épisodes comme irascible, et prêt à punir son peuple lorsqu’il a dévié. C’est le cas aussi dans Ki Tissa, où suite à la construction du veau d’or, YHWH fait le vœu d’anéantir son peuple. En bon leader Moïse intercède et réussit à le calmer. Mais lorsqu’il voit la débauche de son peuple, Moïse lui-même se laisse aller à la colère contre les hébreux.

L’épisode du veau d’or représente un paroxysme de la colère, où pour trouver une échappatoire à son angoisse, on fabrique un masque et on se crée un dieu. On perd le contrôle et on agit de manière totalement désordonnée.

Et si l’idolâtrie n’était pas l’acte de se créer un nouveau dieu en or, mais plutôt le moment qui le précède, ce tohu bohu émotionnel qui fait dévier du chemin ? Maimonide ne s’y est pas trompé quand il a qualifié celui qui se met en colère d’idolâtre[1].

Et pourtant, nos sages nous mettent régulièrement en garde contre cette émotion incontrôlable. D’ailleurs, il y a plusieurs termes en hébreu pour exprimer nos exaspérations, avec des nuances qui vont de la frustration, à la colère contenue voire à la rage avec des termes comme kaas, ragaz ou katzaf.

C’est l’expression hara af  – la colère brûlante qui sort du nez, comme la moutarde, qui est répétée ici pour exprimer le ressenti de Moïse et de Dieu – si on peut dire. C’est un souffle court, une inflammation interne, une irritation dévastatrice. A contrario, un des attributs divins est erekh apaïm longueur de narines et exprime, cette capacité à prendre de longues bouffées d‘air et de faire preuve de patience.

Selon le Traité des Pères 5:11, il y a “quatre genres de tempérament : facile à irriter et facile à calmer, son inconvénient est compensé par son avantage ; difficile à irriter et difficile à calmer son avantage est perdu par son inconvénient ; difficile à irriter et facile à calmer, c’est un homme intègre (un hassid) ; facile à irriter et difficile à calmer, c’est un injuste un rasha (méchant littéralement)”.

L’ancien Grand Rabbin anglais Jonathan Sacks, dans un de ses commentaires sur la colère cite le livre Orchot Tzadikim, du 15e siècle qui enseigne que la colère détruit les relations personnelles. Elle chasse les émotions positives – le pardon, la compassion, l’empathie et la sensibilité. Il en résulte que les personnes irascibles finissent par se sentir seules, rejetées et déçues. Les personnes de mauvaise humeur n’obtiennent rien d’autre que leur mauvaise humeur selon le talmud.[2] Elles perdent tout le reste.

Rabbenou Yona[3] nous dit qu’il est inéluctable d’être irrité et en colère, mais si la personne le fait avec difficulté et lorsqu’elle n’a pas d’alternative, cela reste une preuve de sagesse. Et il ajoute, ‘il est bon de se calmer aussitôt, au sein même de sa colère, sans attendre qu’elle nous ait quittés.’ L’homme intègre, nous dit-il, s’apaise facilement et c’est là une dimension de l’intégrité et de la générosité.

La colère n’est pas toujours mauvaise conseillère, il y a de saines colères, nécessaires et constructives, car canalisées. De celles où on se lève pour redresser une injustice et où la solidarité humaine joue son rôle.

En cette période de grande anxiété et incertitude sur l’avenir, certains se lèvent pour dire non ! Dire non à l’isolement, dire non à l’abandon des plus fragiles d’entre nous, et ils prennent des initiatives. Un couple londonien a envoyé une lettre avec un simple questionnaire à tous ses voisins de rue pour connaitre leurs besoins. Alors qu’ils ne les connaissaient pas, bien qu’habitant le quartier depuis 11 ans. Ils comptent ensuite mettre en place une chaine de solidarité (porter des courses, repas chauds, appels).

Une collègue américaine s’est rendue disponible tous les midis pour un déjeuner virtuel, afin de permettre à ses membres de discuter avec le rabbin à distance et ainsi sortir des personnes de leur isolement. D’autres ont écrit de très belles prières pour l’occasion.

Nous devons tous nous adapter à ces nouvelles circonstances et réagir au jour le jour avec le plus d’humanité et de flexibilité. Chacun d’entre nous doit rester attentif à sa famille, ses amis, ses voisins et garder un lien – au moins virtuel comme nous le précisent les autorités compétentes.

A KEREN OR nous restons mobilisés et à l’écoute de chacun d’entre vous pour vous apporter du soutien et du réconfort.

Eternel notre Dieu, source de guérison, garde nous en bonne santé et en lien les uns avec les autres face à cette pandémie. Refoua shlema, une santé pleine et entière du corps et de l’esprit, à tous ceux qui sont malades. Force et courage à ceux qui les entourent de leurs soins. Amen 

Shabbat shalom!


[1] Maimonide, Mishne Torah, Hilchot Deot 2 :3.

[2] Talmud Kiddoushin 40b

[3] De Gerone, 1200-1264.

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