Les Israéliens et nous tous avons été particulièrement choqués et éprouvés par la semaine écoulée après l’annonce de l’assassinat de 6 jeunes otages israéliens par le Hamas, juste avant leur libération par l’armée israélienne. S’en sont suivies des manifestations monstres et une grève générale à l’appel du principal syndicat du pays : la histadrout, ce qui en soi a constitué une première. La société civile et en son centre les familles d’otages demandent inlassablement un accord permettant la libération de leurs proches et à défaut la démission du gouvernement. Mais, depuis des mois déjà, le gouvernement reste sourd à ces demandes répétées, manquant totalement d’empathie et de vision stratégique et ce quel que soit le nombre de manifestants.
Il apparait de plus en plus clairement que plusieurs blocs s’affrontent dans une milhemet ahim une guerre entre frères au sein même de la société israélienne. Certains analystes n’hésitent pas à mettre de l’huile sur le feu … ainsi Dov Maimon directeur de recherche au JPPI, un think tank basé à Jérusalem, très influent en matière de réflexion et planification en Israël lui-même prévisionniste et conférencier international écrit cette semaine de manière provocante :
C’est une lutte pour l’hégémonie culturelle qui se joue en Israël aujourd’hui, et elle est bien plus profonde que ce que les médias nous montrent.
Cette bataille idéologique oppose deux visions d’Israël, deux blocs historiques en formation :
D’un côté, nous avons l’élite sioniste qui a construit le pays. Laïque, progressiste en apparence, souvent d’origine ashkénaze, elle a longtemps défini ce qu’était l’israélité. Ses bastions ? Les tribunaux, les universités, les médias, les syndicats, l’armée de l’air, l’intelligence militaire, la high-tech. Elle craint la levantinisation et pense que sans elle, le pays ne peut pas tenir et ses arguments font sens. Sans être ashkénaze, j’appartiens à cette élite et je partage un grand nombre de ses valeurs libérales.
De l’autre, émerge un « Nouvel Israël ». Plus religieux, plus traditionaliste, composé de Sépharades, de Russes, d’immigrants, d’orthodoxes. Longtemps marginalisé, ce groupe s’affirme désormais. Il est majoritaire dans l’armée de terre, dans les zones périphériques. Il revendique une autre vision de l’identité israélienne.
J’ai frémi en lisant ces mots avec lesquels je me sens en total désaccord…Cette analyse simpliste des fractures qui traversent la société israélienne où tant de blocs aux intérêts divergents s’affrontent m’a laissée pantoise.
Il y a certes une évolution démographique qui explique la situation politique d’aujourd’hui, mais l’opposition au gouvernement actuel a commencé à propos de la réforme judiciaire et, elle avait et a, des bases éthiques et non de préservation hégémonique du pouvoir !
Quel système judiciaire doit avoir Israël pour respecter ses minorités ? Quel avenir veut-on pour ce pays composé de tant de groupes ethniques, religieux, laïcs, juifs, chrétiens et arabes, comment chacun d’entre eux peut trouver sa place, être respecté, traité de manière juste et égalitaire ? Peut-on laisser sans broncher Israël tomber aux mains d’un dirigeant et sa clique d’ambitieux malveillants et égoïstes qui le transforment en un état autoritaire voire une dictature ?
Ce sont les préoccupations de ce groupe ‘libéral’ très divers, contrairement à ce qu’en dit Dov Maïmon, où des traditionnalistes, côtoient des libéraux, des hilonim, des intellectuels, comme des professeurs ou des employés, tous attachés aux valeurs qui ont fondé ce pays dans sa Déclaration d’Indépendance… C’est pour préserver cela que le peuple a commencé à manifester dès janvier 2023.
La polarisation de la société israélienne dure depuis des années, elle s’est exacerbée encore plus ces derniers mois, ce qui l’a affaiblie. A cela s’est ajouté une coalition au pouvoir qui sert les intérêts d’une frange de la population, au détriment de l’intérêt général. Ainsi, les décisions prises avant le 7 octobre concernant la sécurité des citoyens ont été désastreuses.
La paracha Choftim -les Juges, commence par déclarer qu’il faut nommer des juges et des policiers impartiaux, condition préalable, nous dit la Torah, à l’établissement durable du peuple sur la terre promise. La paracha poursuit sur cette voie de la justice, en rappelant que lorsque le peuple décidera d’appointer un roi, ce dernier ne devra posséder ni trop d’or, ni trop de chevaux, ni trop de femmes, et devra étudier tous les jours et écrire un sefer Torah au cours de sa vie, afin de rester humble et acquérir la sagesse nécessaire à la prise de décisions parfois très délicates !
Lorsqu’une guerre sera déclarée contre une ville, l’armée devra prendre toutes les mesures pour l’éviter et appeler d’abord la ville à la paix. Une fois une guerre engagée elle doit l’être avec le plus de compassion possible !
Isaac Arama (1420-1494) théologien espagnol et philosophe écrit :
« [il faut d’abord faire] Des supplications et des demandes formulées de la manière la plus conciliante possible, afin de tourner leurs cœurs (…) car cela découle nécessairement de la sagesse humaine de [vouloir] la paix, et de la volonté divine (…) ainsi nous trouvons qu’Il a ordonné « tu ne dois cependant pas en détruire les arbres en portant sur eux la cognée: » [Deut. 20:19], à plus forte raison devons-nous veiller à ne pas causer de dommages et de destructions aux êtres humains. »[1]
Si toutes les discussions diplomatiques sont épuisées, alors seulement les hébreux devront partir en guerre.
Une émotion m’étreint à la lecture de ces lois de la guerre, tant elles résonnent avec l’actualité immédiate ! 11 mois se sont écoulés sans aboutir à aucun accord de cessez le feu ni de libération de ces pauvres otages. Qui est responsable de ce qu’on peut appeler un désastre ? alors que la priorité déclarée de Netanyahou en octobre dernier était que tous les otages rentrent à la maison ? Il est évident que négocier avec un groupe terroriste aussi fourbe et sanguinaire n’est pas une sinécure, mais des proches du pouvoir et des négociateurs sont très critiques envers le premier ministre et sa coalition qui ont délibérément fait capoter plusieurs rounds de négociation.
Un pays aussi fragile qu’Israël, un pays en guerre depuis sa création, doit encore plus que d’autres démocraties veiller à se choisir des dirigeants moralement irréprochables, des gardiens du socle sur lequel ce pays a été bâti qui soient aussi des visionnaires.
Cette trempe de dirigeants est rare à dénicher, mais à défaut, on peut au moins espérer qu’ils fassent preuve d’une mesure de rahamim – de compassion, tant envers les familles désespérées de retrouver leurs proches, qu’envers tout un pays endeuillé.
Espérons que la dernière tragédie en date et la pression du peuple fera basculer l’état d’esprit de ses gouvernants vers davantage de justice et de compassion,
Ken yhié ratzon,
Chabbat shalom !
[1] commentaire sur la torah trad. Eliahou Munk
Drasha Shemot – KEREN OR 17 janvier 2025
de Daniela Touati
On 31 janvier 2025
dans Commentaires de la semaine
וַיָּ֥קׇם מֶֽלֶךְ־חָדָ֖שׁ עַל־מִצְרָ֑יִם אֲשֶׁ֥ר לֹֽא־יָדַ֖ע אֶת־יוֹסֵֽף
Un nouveau roi s’est élevé sur l’Egypte qui ne connaissait pas Joseph.[1]
Ce verset m’a sauté à la figure en lisant la paracha cette semaine, et peu importe si, comme le disent les biblistes avertis, ce verset est là probablement pour d’une manière un peu grossière lier l’histoire des ancêtres figurant dans la Genèse à celle du peuple hébreu qui débute dans l’Exode…
Même si on se réfère aux Sages du Talmud et des commentateurs comme Rachi, là aussi on est face à des contradictions, car au moins 300 ans séparent ces deux récits bibliques. Bien sûr que Joseph ne pouvait être qu’inconnu du nouveau Pharaon qui régnait au temps de l’esclavage des hébreux.
Cependant dans ce verset, la Torah dans sa grande sagesse veut surement nous indiquer que l’histoire humaine est faite de cycles, de tournants qu’on pourrait qualifier d’historiques. Et à nous de rester en état d’alerte face à ces tournants, d’avoir une forme de prescience et une capacité à interpréter les signes annonciateurs de ces changements, qui, lorsqu’on est focalisé sur le quotidien pourraient nous échapper.
Joseph a pu sauver sa famille de la famine notamment grâce à sa position auprès d’un monarque hors du commun, qui avait son écoute, qui était aussi, d’une certaine façon, intéressé par le bien-être de son peuple. Le nouveau monarque est totalement différent, il a d’autres priorités, le pouvoir absolu, son bien-être et sa fortune personnelles. Il use de la force, voire de la violence pour s’imposer. Il n’hésite pas à asservir tout un peuple pour mener des chantiers hors-normes. Il s’avère être un dictateur sans scrupule qui pense concurrencer Dieu car il est considéré comme un dieu par son peuple.
L’Exode marque un nouveau cap, celui où, à l’appel divin, les hébreux vont se sortir de leur torpeur, et vont à leur manière créer une révolution, celle de leur libération, libération de laquelle naîtra le peuple hébreu.
Il y a une dizaine d’années, le philosophe spécialiste de la politique, Michael Walzer a publié un livre qui s’appelle : « Les politiques de Dieu, leçons de la Bible hébraïque ». A travers ce livre, il a étudié les liens entre religion et politique, et surtout l’influence de la religion sur le politique. La recension du livre par le rabbin Jonathan Sacks, de souvenir béni est passionnante et je vous en livre quelques éléments ce soir.
D’abord Michael Walzer répertorie les différents acteurs qui disposent de pouvoir dans la Bible et réalise que l’essence même des écritures est de créer des contre-pouvoirs. En même temps que la royauté est mise en place apparaissent les prophètes pour les critiquer et leur tenir tête. Ce que le texte biblique craint par-dessus tout est l’abus de pouvoir et, de nombreux passages recensent des lois pour limiter ce pouvoir.
Il relate aussi toutes les tensions irrésolues qui figurent dans la Bible, comme l’alliance abrahamique dans la Genèse basée sur la parentalité face à celle avec Moïse qui est une alliance basée sur le volontariat (descendance versus consentement). Il en va de même à propos de la monarchie celle de droit divin de David versus celle plus humaine de Samuel/Saul. Il arrive à la conclusion que toute la Bible est construite comme un champ de tensions[2] et contrairement à la philosophie grecque, notre tradition ne donne pas de solution sur la meilleure manière de gouverner un état.
Les prophètes bibliques sont des partisans du laisser-faire, et prônent face aux pouvoirs en présence d’être très pragmatiques. Car selon la théologie juive qui envisage un Dieu qui intervient dans l’histoire, ces problématiques dépendent in fine de la providence divine.
En tant qu’humains, nous devons respecter des préceptes qui concernent des vérités universelles et sont applicables bien au-delà des frontières de l’état, comme le dit le rabbin Jonathan Sacks z’’l : tout d’abord le mouvement émancipateur qui a servi de modèle à tant de peuples, mais aussi des aspects aussi ordinaires que le bien-être du journalier, les dettes et leur rémission, la sauvegarde de l’environnement naturel tout cela vise à la pacification de la société en général. L’étude de nos textes selon Walzer sont là pour nous questionner et laisser les réponses à notre bon entendement. La plus actuelle me semble celle-ci : comment les civilisations conservent-elles les énergies morales qui les ont conduites à leur grandeur ?
Un nouveau roi s’est élevé sur l’Egypte qui ne connaissait pas Joseph.
Ce verset sonne le glas du monde tel qu’on l’a connu jusque-là, il résonne dans ma tête car je ressens intimement ce tournant qui est en train d’être pris et qui me fait frémir. Nous sommes face à un nouvel ordre mondial qui remet en question ouvertement et sans vergogne les bases éthiques, parfois seulement théoriques, sur lesquelles était bâtie notre civilisation depuis la fin de la 2ème guerre mondiale. Que ce soit la relation au pouvoir, à l’argent, à l’information et aux faits, à l’histoire, à la prise de décisions, on assiste à l’émergence de nouveaux dirigeants, qui se vantent de puiser leurs valeurs à la source biblique alors qu’ils ne font que la déformer et la distordre à leur bénéfice.
Mais n’oublions pas que nous vivons par cycles, qui par nature ont un début et une fin et un nouveau voire plusieurs dirigeants se lèveront au moment où on s’y attendra le moins qui puiseront leurs valeurs à une meilleure source avec Derekh Eretz c’est-à-dire de manière décente et honorable et seront dignes de notre confiance…
Ce soir, savourons une étape inattendue de signature d’un cessez le feu et du retour de 33 otages dans leurs foyers, même si notre joie est mitigée car tous ne sont pas en vie…broukhim habaïm ! soyez les bienvenus dans vos foyers et que TOUS rentrent bimhera beyamenou dans leurs foyers et que cela aboutisse à la signature d’un accord de paix durable, Ken yhié ratzon, Chabbat shalom !
[1] Exode 1 :8
[2] https://www.jstor.org/stable/41720939