Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Faire communauté – Pessah 5780

Comme dans le jeu des 7 familles, dans la famille des 4 fils, je demande le racha – le méchant.

Quelle signification a pour vous cette cérémonie ‘(Exode 12:26).? La question du racha est celle que je me répète en boucle depuis quelque temps déjà : quel sens à la fête de Pessah et son rite si élaboré cette année ?

Les 4 questions du ma nishtana comme cellesdes quatre fils se brisent en mille et une interrogations qui me torturent faute de réponses …

En temps normal, Pessah illumine nos journées printanières d’un nouvel espoir, celui de la liberté retrouvée. C’est le temps des réunions familiales, amicales, synagogales, des grandes tablées et des grandes assemblées, des échanges de fous rires et du nettoyage frénétique, des bonnes odeurs qui embaument nos maisons. Le temps du plaisir à retourner vers les pages écornées et tâchées d’un vieux livre de cuisine. Avec un peu de chance, ce livre est en fait un cahier légué par l’une de os matriarches et écrit de sa main.

Pessah est le temps du kavod, du respect. Un temps où chacun retrouve la place qui lui revient autour de la table comme celle de la hiérarchie familiale et où la parole des ‘anciens’ qui nous reconnecte à l’essentiel est mise à l’honneur. Ce temps où on se tourne vers ceux ornés d’une couronne de cheveux blancs pour recevoir leur bénédiction. Le temps où, lorsqu’on entend la ritournelle des questions, on écoute religieusement celui ou celle qui, du bout de la table, nous répond. Alors, on fait semblant d’avoir oublié les réponses, pour pouvoir chaque année recommencer.

Le seder, c’est un certain ordre : celui de la dégustation des mets prescrits, qui reflète aussi celui qu’on a mis dans nos maisons et encore mieux, dans nos têtes.

Mais cette année est bien différente et les questions restent pour la plupart en suspens, voire désordonnées …

Comment communiquer ces belles traditions enfermé chacun chez soi ?

Comment ressentir, de derrière un bocal, le lien avec l’extérieur ?

Comment transmettre l’enseignement de la liberté alors qu’on est confiné ?

Comment parler des dix plaies, alors qu’on a l’impression que l’une d’entre elles est en train de nous frapper ?

Comment honorer sans être en mesure de partager ?

Comment accueillir alors que notre porte doit rester fermée ?

Comment ajouter avec bonne foi et kavana[1] une assiette et la coupe d’Elie à notre tablée, alors que tant d’humains sont en train de décéder ?

Et puis ça encore …

Quel genre de communauté est-on en train de construire, si chaque moment de nos vies est mis en scène et diffusé ? Si notre succès est mesuré à l’aune du nombre de personnes ayant partagé ?

Quelle famille, quelle communauté, quelle société se profilent pour ‘l’après’?

Comment protéger ce qu’on a de plus précieux – nos amours, nos familles et tout simplement notre humanité – des réseaux sans filet affamés d’exposer nos vies privées ?

Et bekhol zot, malgré tout cela, comme vous, j’apprends en marchant, pas à pas, j’essaie de transformer ce balagan en une vie presque normale.

Et surtout, je me mets à espérer, que notre destin va s’illuminer. Que l’histoire de l’Exode prendra un nouveau sens, que des quatre coins du monde, elle rassemblera dans leurs différences, tous les dispersés. Les épreuves traversées seront alors comme un ciment et, de cela, peut être que naitra une communauté régénérée et revivifiée.

Que cette fête de Pessah 5780 puisse réjouir vos cœurs et vos foyers !

Hag samea’h !


[1] intention

Parasha Vayikra – 27 mars 2020

Der mentch tracht und Got lacht’ « L’homme prévoit et Dieu rit » ! Ce proverbe Yiddish typique de l’humour juif résonne de manière particulière en ce moment. Sourire en cette période, où chacun lutte contre un dangereux et microscopique ennemi est un luxe, dont on ne va pas se priver. Les vidéos humoristiques, les parodies de chansons transférées à l’infini sur les réseaux sociaux sont nos dérisoires actes de résistance.

En quelques jours, cet ennemi invisible a réussi à bouleverser nos vies, notre travail, nos habitudes, et retarder tous nos projets. Comme le dit Yuval Harari ces dernières semaines, nos dirigeants ont dû prendre des décisions dans l’urgence et tester à grande échelle ce que veut dire enseigner et étudier en mode virtuel, travailler ou se réunir à distance. En tant que synagogue, on s’est adaptés aussi pour proposer une vie spirituelle sans être physiquement connectés les uns aux autres, un véritable défi !

 Chacun est conscient de vivre un moment inédit dans son histoire et même dans l’histoire récente de l’humanité. Il faut remonter aux années 1980 avec l’épidémie du Sida, qui continue encore de nos jours et a décimé toute une frange de la population notamment homosexuelle, pour se rappeler de la malédiction que représente un virus. La grippe espagnole pandémie qui a causé des dizaines de millions de morts remonte à la fin de la première guerre. 4 générations plus tard, même sans témoins pour en parler, on tremble en l’évoquant…

Bien sûr, la science a progressé, et nos conditions de vie et de soin sont bien meilleures aujourd’hui. Même si les pertes en vies humaines sont incomparablement moindres, chaque vie perdue crée une onde de choc extrêmement douloureuse et ce d’autant plus que la distanciation sociale est exigée même pour les enterrements.

L’humanité se croyait toute puissante dans bien des domaines, ce virus nous rappelle qu’il n’en est rien et que notre monde est incertain. Ce qu’on a bâti avec beaucoup de soin peut s’écrouler du jour au lendemain.

On a partagé un même vécu ces derniers jours, dans un premier temps, chacun s’est préoccupé des aspects matériels : comment fera-t-on vivre sa famille ces prochaines semaines ? Comment prendre soin de ses parents ? De ses enfants ? Comment s’approvisionner ? Comment vivre ensemble 24h/24 parfois dans un petit espace et alors qu’on n’en avait pas l’habitude ?

Dans un deuxième temps, ce coup d’arrêt brutal a provoqué une prise de conscience, de notre condition humaine et son extrême fragilité.

Depuis plusieurs années, on s’était habitué à observer les craquements de notre société, les fissures dans les murs de la maison humaine, sous l’effet d’actes terroristes, puis, d’élections qui ont vu arriver au pouvoir plusieurs dirigeants populistes, xénophobes, qui fragmentent le lien social. On vivait une résurgence du chacun pour soi, du confinement dans des idées de plus en plus simplistes et étriquées.

Cette épidémie nous a plongés du jour au lendemain, dans un impératif vital de solidarité et d’union. Quelle que soit notre origine, notre classe sociale, notre genre, ou notre nationalité, ce moment nous invite à réfléchir à ce que nous avons en commun. En quelques heures, il a fallu revenir à l’essentiel, à la simplicité, à la proximité et au lien fondamental qui unit chaque être humain à son prochain.

Un appel à collaborer avec l’autre voire à se sacrifier. Des notions négligées depuis trop longtemps. Oui, chacun a dû sacrifier quelque chose de sa vie d’avant, pour le mettre au profit de la communauté : le globe-trotter a dû rester chez lui, le joggeur a cessé ses tours du parc, le commerçant-non-alimentaire a laissé son rideau fermé, l’artiste a annulé son concert ou sa tournée…et ce ne sont que quelques exemples de ce qu’il a fallu cesser de faire pour se protéger.

De l’autre, les soignants, les caissières, et autres conducteurs poids-lourds se sont eux trouvés en première ligne de l’autel de l’épidémie. Certains y ont déjà laissé leur vie pour protéger ceux de l’arrière : nous.

Se sacrifier nous dit la Bible c’est se rapprocher du divin, et intercéder en faveur d’autrui pour que sa vie soit épargnée. La racine ק ר ב a aussi le sens de mener un combat, cette fois-ci contre soi, et son mauvais penchant…

Les sacrifices d’animaux représentaient le premier acte religieux de l’Antiquité, ceux décrits avec minutie dans le livre du Lévitique, dont nous commençons la lecture demain matin . Ces offrandes qui seront interrompues brutalement avec la destruction du 2e Temple en 70 de notre ère. La Avoda, le service au Temple, où les prêtres procèdent à ce rituel du sacrifice, permettent, à travers leur intermédiaire, de se purifier rituellement, remercier Dieu et demander pardon.

Plusieurs prophètes dont Jérémie, Isaïe, Amos et Michée mettaient en garde leurs contemporains, en particulier les notables de la communauté, contre l’hypocrisie sous-jacents parfois à ces sacrifices au Temple, si d’un côté on demande pardon et de l’autre on continue à transgresser sans vergogne. Il en est ainsi dans la haftara lue ce samedi matin, tirée du livre d’Isaïe où nous pouvons lire[1]:

« Et pourtant ce n’est pas moi que tu as invoqué, Jacob! Non, tu t’es lassé de moi, Israël!  Ce n’est pas à moi que tu as apporté l’agneau de tes holocaustes, ni moi que tu as honoré de tes sacrifices; je ne t’ai point importuné pour des oblations, ni excédé pour de l’encens. 24 Tu n’as pas, à prix d’argent, acheté pour moi des aromates, tu ne m’as pas saturé de la graisse de tes victimes. En revanche, tu m’as importuné par tes péchés, excédé par tes iniquités.

Ainsi, le peuple hébreu s’est toujours trouvé face à cette double injonction paradoxale. Rite et éthique sont mis en tension, il ne sert à rien d’apporter des sacrifices – aujourd’hui remplacés par la prière – si on enfreint l’éthique la plus élémentaire.

En cette période où le temps semble s’être arrêté pour certains, alors qu’il s’est accéléré pour d’autres, posons-nous la question du sacrifice, de ce que chacun apporte à cette parenthèse temporelle que nous vivons ensemble. Alors que cette situation exceptionnelle met les compteurs de l’âme à zéro, saisissons cette chance ! Transformons les larmes en affection, aérons la gravité de la situation avec un peu d’humour, l’immobilisme contraint en quelques pas de danse, l’isolement en lien.

Soyez attentif à vous et à ceux qui vous entourent, car sans l’autre nous ne sommes rien.

Hizkou v’Imtzou, soyez forts et courageux !

Shabbat shalom


[1] Isaïe 43:22-24 

Paracha Ki Tissa, 13 mars 2020

C’est la guerre. Depuis plusieurs semaines, on énumère les morts, par pays et région. D’ailleurs on fait appel à des généraux de l’armée pour gérer cette situation de crise totalement inédite. Et on peut entendre le cri des lanceurs d’alerte dans tous les médias. On ne nous épargne aucun détail des scénarios prévisionnistes les plus noirs faisant suite à la pandémie. Ils nous avaient prévenu, mais nos gouvernants n’avaient pas pris la mesure du danger…tout occupés par leur ‘temps de respiration démocratique’, jolie expression pour parler des échéances électorales. Mais que fait-on de ce temps de respiration, si on ne peut plus respirer ?

Nos concitoyens, pleins de bon sens, gardent leur sang-froid. Je les admire, car, baignant dans l’information en continu depuis mon plus jeune âge, et cernée par les alertes du smartphone, j’ai tendance à facilement céder tantôt à la peur et tantôt à la colère.

Ces émotions qui s’enchevêtrent nous sont devenues familières, comme une seconde peau qui remonte à intervalles réguliers à la surface, crise après crise. On y saute à cloche pieds à chaque poussée de terrorisme, antisémitisme, anti-féminisme, homophobie, voire depuis plus d’un an à une sérieuse crise sociale. Mais la dernière crise sanitaire en date nous a prise par surprise. Chaque crise active nos boutons émotionnels, de plus en plus à fleur de peau. Ce pays est devenu une gigantesque cocotte, prête à exploser. Car la peur, voire la terreur liée à cette pandémie n’est que le préambule à une incontrôlable colère. La frustration face aux entraves à nos libertés de mouvement, de réunion, voire de contact avec les autres, et encore pire l’inconnu de l’évolution de la maladie nous plongent dans une situation inédite.

Nos ancêtres étaient bien plus habitués à ces phénomènes et se montraient plus fatalistes. Lorsqu’une épidémie décimait une région, les peuples de l’Antiquité se tournaient vers leurs dieux avec des sacrifices, convaincus que c’était le résultat de la colère divine et que les sacrifices les apaiseraient.

Le Dieu de la Torah est décrit dans de nombreux épisodes comme irascible, et prêt à punir son peuple lorsqu’il a dévié. C’est le cas aussi dans Ki Tissa, où suite à la construction du veau d’or, YHWH fait le vœu d’anéantir son peuple. En bon leader Moïse intercède et réussit à le calmer. Mais lorsqu’il voit la débauche de son peuple, Moïse lui-même se laisse aller à la colère contre les hébreux.

L’épisode du veau d’or représente un paroxysme de la colère, où pour trouver une échappatoire à son angoisse, on fabrique un masque et on se crée un dieu. On perd le contrôle et on agit de manière totalement désordonnée.

Et si l’idolâtrie n’était pas l’acte de se créer un nouveau dieu en or, mais plutôt le moment qui le précède, ce tohu bohu émotionnel qui fait dévier du chemin ? Maimonide ne s’y est pas trompé quand il a qualifié celui qui se met en colère d’idolâtre[1].

Et pourtant, nos sages nous mettent régulièrement en garde contre cette émotion incontrôlable. D’ailleurs, il y a plusieurs termes en hébreu pour exprimer nos exaspérations, avec des nuances qui vont de la frustration, à la colère contenue voire à la rage avec des termes comme kaas, ragaz ou katzaf.

C’est l’expression hara af  – la colère brûlante qui sort du nez, comme la moutarde, qui est répétée ici pour exprimer le ressenti de Moïse et de Dieu – si on peut dire. C’est un souffle court, une inflammation interne, une irritation dévastatrice. A contrario, un des attributs divins est erekh apaïm longueur de narines et exprime, cette capacité à prendre de longues bouffées d‘air et de faire preuve de patience.

Selon le Traité des Pères 5:11, il y a « quatre genres de tempérament : facile à irriter et facile à calmer, son inconvénient est compensé par son avantage ; difficile à irriter et difficile à calmer son avantage est perdu par son inconvénient ; difficile à irriter et facile à calmer, c’est un homme intègre (un hassid) ; facile à irriter et difficile à calmer, c’est un injuste un rasha (méchant littéralement) ».

L’ancien Grand Rabbin anglais Jonathan Sacks, dans un de ses commentaires sur la colère cite le livre Orchot Tzadikim, du 15e siècle qui enseigne que la colère détruit les relations personnelles. Elle chasse les émotions positives – le pardon, la compassion, l’empathie et la sensibilité. Il en résulte que les personnes irascibles finissent par se sentir seules, rejetées et déçues. Les personnes de mauvaise humeur n’obtiennent rien d’autre que leur mauvaise humeur selon le talmud.[2] Elles perdent tout le reste.

Rabbenou Yona[3] nous dit qu’il est inéluctable d’être irrité et en colère, mais si la personne le fait avec difficulté et lorsqu’elle n’a pas d’alternative, cela reste une preuve de sagesse. Et il ajoute, ‘il est bon de se calmer aussitôt, au sein même de sa colère, sans attendre qu’elle nous ait quittés.’ L’homme intègre, nous dit-il, s’apaise facilement et c’est là une dimension de l’intégrité et de la générosité.

La colère n’est pas toujours mauvaise conseillère, il y a de saines colères, nécessaires et constructives, car canalisées. De celles où on se lève pour redresser une injustice et où la solidarité humaine joue son rôle.

En cette période de grande anxiété et incertitude sur l’avenir, certains se lèvent pour dire non ! Dire non à l’isolement, dire non à l’abandon des plus fragiles d’entre nous, et ils prennent des initiatives. Un couple londonien a envoyé une lettre avec un simple questionnaire à tous ses voisins de rue pour connaitre leurs besoins. Alors qu’ils ne les connaissaient pas, bien qu’habitant le quartier depuis 11 ans. Ils comptent ensuite mettre en place une chaine de solidarité (porter des courses, repas chauds, appels).

Une collègue américaine s’est rendue disponible tous les midis pour un déjeuner virtuel, afin de permettre à ses membres de discuter avec le rabbin à distance et ainsi sortir des personnes de leur isolement. D’autres ont écrit de très belles prières pour l’occasion.

Nous devons tous nous adapter à ces nouvelles circonstances et réagir au jour le jour avec le plus d’humanité et de flexibilité. Chacun d’entre nous doit rester attentif à sa famille, ses amis, ses voisins et garder un lien – au moins virtuel comme nous le précisent les autorités compétentes.

A KEREN OR nous restons mobilisés et à l’écoute de chacun d’entre vous pour vous apporter du soutien et du réconfort.

Eternel notre Dieu, source de guérison, garde nous en bonne santé et en lien les uns avec les autres face à cette pandémie. Refoua shlema, une santé pleine et entière du corps et de l’esprit, à tous ceux qui sont malades. Force et courage à ceux qui les entourent de leurs soins. Amen 

Shabbat shalom!


[1] Maimonide, Mishne Torah, Hilchot Deot 2 :3.

[2] Talmud Kiddoushin 40b

[3] De Gerone, 1200-1264.

Discours installation KEREN OR – 9 février 2020

Mesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs les représentants du culte, Mesdames et Messieurs les représentants des associations religieuses, chers amis,

Qui aurait cru en 1989 que le judaïsme libéral fêterait ses 30 ans dans ce beau et vaste bâtiment ? Qui aurait pu imaginer que nous serions presque à l’étroit pour ces célébrations ? Nos amis juifs, chrétiens et musulmans, les élus de la République, les jeunes et les plus âgés de nos membres, plusieurs générations sont réunies aujourd’hui ici pour marquer les 30 ans de présence officielle du judaïsme libéral à Lyon et sa région.

Je remercie chaleureusement tous ceux qui ont travaillé d’arrache-pied ces dernières semaines pour organiser ces trois jours de fête, les administrateurs et en particulier Celia Naval la chef de projet 30 ans, les nombreux bénévoles de KEREN OR, ainsi que les enfants qui ont si bien chanté.

Je tiens à remercier tous les présidents et conseils d’administration successifs depuis 1989 et même auparavant, ceux qui ont cru en cette petite graine dès sa mise en terre, l’ont arrosée et entretenue pour qu’elle puisse porter ses fruits aujourd’hui. La plupart d’entre eux sont parmi nous aujourd’hui, mais j’ai aussi une pensée émue pour ceux qui ne sont plus : Adrien Benhaim et son épouse Marie Claude, Catherine Gross et Michel Slon, que leur souvenir soit une source de bénédiction.

30 ans c’est un beau chiffre. En hébreu, c’est la lettre lamed qui symbolise le chiffre trente. Lamed construit sur la racine lamad, dont dérive le verbe lilmod qui veut dire apprendre – mais aussi le verbe lelamed – enseigner. Ce sont deux préceptes primordiaux du judaïsme : étudier et transmettre.

Qu’ a-t-on appris à KEREN OR en ces trente ans d’existence et qu’a-t-on transmis ?

Nous avons appris des nombreux obstacles qui ont parsemé le chemin de la CLIL, CJL, UJLL et enfin KEREN OR. Nous avons divorcé en 2002 puis nous sommes remariés en 2012, ensemble nous avons fait techouva, et su prendre un nouveau départ, pour grandir en harmonie. Pour arriver où nous en sommes aujourd’hui, les bâtisseurs de cette communauté ont du faire preuve de ténacité, ces hommes et femmes n’ont pas ménagé leurs efforts, ont connu des échecs et des remises en cause, mais à aucun moment il n’a été question d’abandonner. Ils ont gardé chevillée au corps cette volonté de faire vivre le judaïsme libéral à Lyon.

KEREN OR c’est le nom que nous nous sommes choisis en secondes noces, il y a 8 ans déjà. Cela veut dire rayon de lumière, car nous souhaitons éclairer ce monde, servir de phare et être un lieu d’ouverture et d’échanges. Un lieu où il fait bon apprendre, se questionner, douter et bâtir un avenir meilleur, ce que dans le judaïsme il est de coutume d’appeler le tikkoun olam : la réparation ou l’amélioration du monde. Tous les jours nous nous efforçons de donner à ceux qui entrent en ce lieu et en particulier à nos enfants, une riche et solide identité juive, ouverte, afin de mettre en œuvre ce qu’ils ont appris ici dans leur environnement familial, amical, scolaire et au-delà.

KEREN OR est bâtie sur un trépied : c’est une maison d’étude – un beit midrash, c’est une maison de prière – un beit tefila, et c’est une maison commune où l’on se rassemble- un beit knesset. Aujourd’hui nous sommes un beit knesset une large assemblée ouverte sur la cité.

Ce chabbat passé nous avons raconté à nouveau cette traversée miraculeuse de la Mer des Joncs, du passage à pied sec d’une rive à l’autre, de l’esclavage vers la liberté. Nous avons chanté à tue-tête, ozi v’zimrat ya – ‘l’Eternel est ma force et mon chant de gloire’ et le mi kamokha – ‘qui est comme toi Eternel ?’ qui nous accompagne dans nos moments de joie et de peine et nous donne la force de vivre tous ces moments. Et comme pour les hébreux qui ont connu l’esclavage puis la liberté, nos vies sont parsemées d’obstacles et de difficultés, mais aussi de miracles.

La liberté est difficile à atteindre et à préserver. Les hébreux ont vite oublié le goût de cette liberté, trois jours après la traversée miraculeuse, ils se plaignaient déjà car ils manquaient d’eau et voulaient retourner vers le monde qu’ils avaient connu, celui de la servitude. En quelques secondes, les hébreux oublient d’où ils viennent et où ils vont ainsi que le miracle que représente le moment présent. Ce qui nous arrive aussi bien trop souvent…

Comme pour nos ancêtres en Egypte, ici nous sommes des passeurs de cette tradition plurimillénaire ; le judaïsme nous aide à devenir des hommes et des femmes libres, capables d’avoir un regard critique sur le monde. Il est bien plus difficile de faire un choix éclairé, de garder son libre arbitre, mais c’est cela que nous transmettons ici.

Aux côtés des laïcs qui ont construit cette congrégation, il y a eu depuis 30 ans de nombreux rabbins qui nous ont accompagnés et transmis leur savoir avec beaucoup de bienveillance et de générosité et plus particulièrement ces trois dernières années mon collègue, le rabbin Haim Casas.

Ces femmes et ces hommes venaient de Genève, New York, Paris, Londres, Strasbourg, Cordoue et même Oak Grove, Oregon…certains d’entre eux sont dans la salle aujourd’hui, et je souhaite les remercier chaleureusement pour nous avoir fait grandir, et surtout quitter notre zone de confort. Chacun d’entre vous nous a permis de gravir une nouvelle marche.

Vous êtes une source d’inspiration pour moi à qui il a fallu 10 ans pour passer d’une rive à l’autre, entre le balbutiement d’un projet et sa réalisation : devenir rabbin.

A Londres en juillet dernier, le passage officiel vers le rabbinat a été matérialisé par la remise de la smikha rabbinique par la rabbin Pauline Bebe qui avant de me bénirm’a aussi transmis ses conseils comme toujours emplis de sagesse.

Sans dévoiler le secret de nos échanges, il était question de cette vie entre deux mondes : le profane et le sacré, entre la femme et ses multiples rôles et à présent ce ministère. Ce passage entre deux espaces et aussi entre deux langues, entre deux mondes.

Mon rêve s’est réalisé, mais cela n’est que le début d’une aventure que nous mènerons ensemble, avec l’aide de Dieu.

Je m’engage à continuer à ouvrir largement les portes de cette synagogue, de ce lieu de vie juif, car il y a une multitude de façons de vivre son judaïsme au 21è siècle, loin des dogmes et des crispations communautaires. Un judaïsme qui permet de faire cohabiter en nous nos différentes identités. En cela, je poursuis la tradition juive : être un passeur mais aussi bâtir des ponts. Je m’engage à bâtir un pont de papier, celui du savoir, basé sur la sagesse de nos textes de l’antiquité à nos jours. Un pont entre les générations qui composent cette synagogue, entre Israël et la France, entre les autres religions et le judaïsme.

Je sais que cet avenir ne peut se faire sans chacun/chacune d’entre vous, qu’après trente ans, entre jeunesse et maturité, une association comme la nôtre reste fragile.

Vous êtes nombreux à vous être engagés pour KEREN OR et je vous en remercie, nous allons continuer à travailler tous ensemble, à construire ce partenariat si indispensable entre le conseil d’administration et sa rabbin pour faire rayonner le judaïsme libéral dans la région.

Pour les 30 ans à venir, gageons que nous accompagnerons encore bien plus de familles, à vivre pleinement leurs moments de vie juive, pour en faire des moments uniques qui donneront à leur vie plus de sens et de saveur et leur feront apprécier l’infinie richesse de notre tradition.

Permettez-moi de finir avec cette bénédiction pour KEREN OR

יהוה עז לעמו איתן יהוה יברך את עמו בשלום

Que l’Eternel donne de la force à son peuple, qu’Il le bénisse et lui accorde la paix,

Et une autre pour tous ceux qui nous ont fait l’honneur de partager ce moment :

Que l’Eternel vous garde dans vos allées et venues à présent et à jamais.

Que l’Eternel vous bénisse !

Paracha Bechalah – KEREN OR 7 février 2020

Le premier janvier j’écoutais distraitement la radio où était interviewé Maxime Zucca un ornithologue et écologiste spécialiste des oiseaux migrateurs.[1] Il venait de publier un livre pour les enfants « écoute les oiseaux chanter » pour les aider à reconnaitre le chant de certaines espèces. Et j’ai été captivée par ces paroles qui m’ont ouvert sur un monde inconnu.

Dans son interview Maxime Zucca nous alertait sur la souffrance des oiseaux à cause du réchauffement climatique. Le printemps précoce dans nos contrées a un impact sur la nourriture de ces oiseaux, les insectes, qui apparaissent eux aussi plus tôt et oblige les volatiles à adapter leurs dates de migration en revenant quatre jours plus tot qu’il y a 20 ans par exemple de l’hémisphère sud. J’ai ainsi appris que certaines espèces parcourent jusqu’à 12000km  pour rejoindre l’hémisphère Sud et autant lorsqu’ils reviennent en Europe. Tout un monde à découvrir…

Israel est un lieu de pèlerinage pour ces oiseaux migrateurs[2], et plus spécifiquement le désert du Neguev et la vallée Houla. Il y a quelques années , fin décembre j’étais au Kibboutz Lotan  et pu rencontrer un groupe d’au moins trente afficionados observer et photographier ces magnifiques volatiles.

Israel étant à la croisée de 3 continents, 500 millions d’oiseaux traversent son territoire et 550 espèces sont observables par les spécialistes. La Vallée de Houla, est leur dernière halte avant la traversée du plus grand obstacle qu’ils rencontrent sur leur chemin : le désert du Sahara long de 2000 km, où ils ne pourront plus se nourrir.

Contrairement à une idée reçue la plupart des oiseaux migrent seuls, mais les migrations les plus spectaculaires sont celles des étourneaux ou des oies, qui eux migrent en groupe. Ce sont ces groupes qui produisent des sons stridents qui nous font lever la tête, un concert musical qui selon les spécialistes n’a, la plupart du temps, rien de très pacifique. En fait, ils se disputent pour défendre leur territoire ou signaler un danger ! Ca ne vous rappelle rien ?

Pourquoi parler des oiseaux en ce chabbat ? Lors de chabbat shira, le chabbat du chant, que nous lirons demain matin, une coutume ashkénaze veut que nous nourrissions les oiseaux!

Mais qu’ont-ils à voir ces volatiles avec le miracle de la traversée de la Mer Rouge ? D’où vient cette coutume ?[3] Le rabbin Meizlish au 18è siècle expliquait que les oiseaux chantaient lors de la traversée de la mer rouge et ainsi accompagnaient les hébreux en les encourageant en quelque sorte à la traverser ! Les oiseaux sont appelés dans la tradition juive les ‘baalei hashir’ les maitres du chant, ils sont les maitres des cieux et de l’air, l’air avec lequel ils produisent des sons qui nous enchantent.

Une autre explication du Rabbin Moshe Sofer ( Pressbourg, 1762-1839) dit le Hatam Sofer, nous dit qu’il est de coutume de nourrir les oiseaux à chabbat shira car si le peuple juif, qui est comparé à un oiseau se consacrait au respect de la Torah et des Mitsvot, alors Dieu pourvoirait sans peine à ses besoins en nourriture.

Un midrash du Cantique des Cantiques nous dit : « Tout comme une colombe qui rencontre son compagnon ne le quitte jamais pour un autre… tout comme une colombe dont les oisillons sont retirés de son nid n’abandonne toujours pas son nid…, de même le peuple juif reste fidèle à son Dieu ».[4]

Notre peuple est comparé à une tourterelle, ou une colombe, un oiseau de paix. Lorsqu’elles forment une nuée, elles roucouleraient à l’unisson. Mais comme vous le savez rien n’est moins sur ! Petit en nombre mais très divisé, les juifs sont toujours au bord de la rupture, ou de l’implosion.

Dans les années 1990, la communauté juive libérale à Lyon, alors la CJL, qui s’était donné comme symbole une colombe, et s’appelait Brit Shalom l’alliance de paix, a été même plus loin et est allée jusqu’à la rupture.

Ma famille avait rejoint la synagogue libérale de Lyon deux ans avant cette crise. On a connu la déchirure et les tourments de la séparation au sein de la CJL- Brit Shalom. Mais cette scission a aussi été une opportunité, des amitiés solides ont été nouées, et on a tous ensemble mené des projets ambitieux.

A titre personnel, elle m’a permis de me lancer des défis, auprès de l’un des fondateurs du judaïsme libéral lyonnais, Guy Slama qui m’a poussée à prendre des responsabilités d’abord en tant que secrétaire puis présidente.

Cinq ans plus tard en 2007, les administrateurs des deux communautés ont pris conscience de la nécessité de travailler au rassemblement. Avec l’aide de 2 rabbins : François Garaï puis René Pfertzel, des personnes de bonne volonté de chacune des synagogues, nous avons œuvré étape par étape, avec beaucoup de patience et de ténacité, à remettre ensemble ceux qui s’étaient entre-déchirés. Que d’énergie et d’heures passées ?  

Le résultat en vaut la peine non ? Il suffit de regarder autour de vous !

Ce chemin vers la paix et la réconciliation est unique en France et j’en suis fière. Même Copernic et le MJLF nous ont récemment copié …

Cette expérience m’a aussi donné l’énergie de me lancer dans le rabbinat.

Alors que nous entamons une quatrième décennie, nous sommes suffisamment mûrs pour regarder avec sérénité et lucidité vers l’avenir en chantant non pas à l’unisson, mais en regardant dans la même direction !

KEREN OR est, je l’espère une deuxième maison pour chacun d’entre vous. C’est un où l’on rentre avec une certaine admiration mêlée de révérence, de respect et d’espoir d’être transformé, de devenir quelqu’un d’un peu meilleur.

Notre synagogue est un lieu pérenne, comme nous ici depuis 30 ans, au service des familles qui en ont besoin au moment où elles en ont besoin. Ces familles ont conscience de la nécessité de ce lieu et s’y investissent chacune selon ses possibilités. Notre synagogue, c’est un groupe d’hommes et de femmes qui évolue mais qui partage le même crédo sur le judaïsme, un judaïsme de progrès, égalitaire, inclusif, qui se questionne et nous questionne. Le/la rabbin de notre synagogue est présent pour accompagner chacun dans les moments de joie et de célébration, mais aussi de crise ou de peine, en offrant une écoute, un lien social et spirituel sur lequel chacun peut compter et ceci ne peut se faire sans la solidarité de tous.

Lorsque chacun est à sa place et remplit sa mission, alors KEREN OR rayonne par tous ses membres, accroit son influence et attire de nouvelles familles.

Dimanche nous célébrerons Tou Bichvat , le nouvel an des arbres, et nous préoccuperons de la nature, des arbres, qui nous permettent de vivre. Ces arbres qui permettent à la vie de se déployer, aux oiseaux de se nourrir, et d’installer des nids et se reposer. Puisse cette synagogue être un arbre de vie pour chacun d’entre vous, avec des racines profondes, un tronc solide et d’innombrables branches représentées par les familles qui nous font l’honneur d’être là et celles qui vont nous rejoindre.

L’Hayim KEREN OR et longue vie !

Chabbat shalom,


[1] https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-01-janvier-2020

[2] https://www.timesofisrael.com/why-israel-is-a-pilgrimage-site-for-birds-and-birdwatchers/

[3] https://schechter.edu/why-is-shabbat-shirah-for-the-birds-2/

[4] Midrash Rabba Cantique des Cantiques 1

Parasha BO – KEREN OR 31 janvier 2020

Le nouveau mois de Chevat, celui où nous célébrons le nouvel an des arbres et la floraison des amandiers, coïncidait cette semaine avec le 27 janvier, date retenue par la communauté internationale pour commémorer la Shoah.

A l’occasion des 75 ans de la libération d’Auschwitz, 50 représentants de différents pays dont les 4 vainqueurs de la seconde guerre mondiale ainsi que de l’Allemagne se sont réunis à Jérusalem dans le cadre du 5è forum sur la Shoah.

Le président allemand Steinmeier a récité en hébreu le shehehyanou la prière inaugurale au début et à la fin de son discours. Selon lui ‘la flamme éternelle de Yad Vashem ne s’éteint pas, la responsabilité de l’Allemagne n’expire pas.’  D’une voix forte il a tonné nie wieder, plus jamais ça, mais a admis que ‘les esprits du mal apparaissent sous une nouvelle forme’. Et que ‘notre souvenir [des victimes] permettra de vaincre l’abime et que nos actions vaincront la haine’.

Le président Macron a déclaré ‘qu’il faut cette unité de l’Europe, de la communauté internationale, car l’antisémitisme resurgit violent, brutal, dans nos démocraties.’

Le président russe Putin a appelé  ‘à la tenue d’une réunion des chefs d’État des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies […] : la Russie, la Chine, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne’ pour lutter contre toutes les menaces actuelles.

Le vice-président américain Pence a rappelé sa récente visite et celle de son épouse à Auschwitz et l’émotion qu’elle a suscitée chez lui, il a demandé un front commun contre le seul pays officiellement négationniste : l’Iran…

Le Prince Charles a parlé de sa grand-mère Alice de Grèce enterrée sur le mont des Oliviers, et considérée comme Hasidei Ummot olam, juste parmi les nations. Il a ajouté que la Shoah ne doit jamais devenir un simple fait de l’histoire et, citant le verset d’Isaïe, que le ceux de notre peuple qui ont vécu cette obscurité soient à jamais ‘une lumière parmi les nations’ pour guider les générations à venir.

La cause de l’antisémitisme moderne rassemble de très nombreuses têtes parfois couronnées, un front uni au plus haut sommet des puissances mondiales, de quoi nous réjouir en principe et nous sentir en sécurité. Les mots prononcés sont de plus en plus forts, mais ils sont dits au sein d’un cercle d’hommes et de femmes déjà convaincus…Comment porter ce message à l’extérieur ? 

Pourquoi faut-il un forum sur la Shoah 75 ans après la libération d’Auschwitz ? Et surtout, comment se fait-il qu’en 2019, 84% des juifs français de 18 à 24 ans déclarent avoir été victimes d’un acte antisémite ?[1] Comment se libérer de ces violences antisémites et vivre enfin en toute quiétude en France ou ailleurs ?

Demain matin nous avancerons dans le récit de l’Exode d’Egypte, notre libération nationale. Nous lirons deux récits juxtaposés, l’un appelé le Pessah Mitzraïm qui est le récit de la fuite des hébreux bayamim hahem, en ces temps-là, cette fameuse nuit du 14 au 15 Nissan. Le deuxième est le Pessah perpétuel celui que nous commémorons tous les ans. Il est décrit sous la forme d’un rituel centré autour du sacrifice pascal.

Le Pessah Mitzraïm commence par les instructions que Dieu fait à Moïse concernant la dixième et dernière plaie. Et avant même l’exécution de ces instructions, tout à coup le récit est interrompu par le descriptif détaillé du Pessah perpétuel celui du sacrifice de l’agneau et du premier seder, repas à renouveler année après année pour nous nous rappeler la libération de notre peuple.  

Quel lien y a-t-il entre le Pessah Mitzraïm – réel, et le Pessah perpétuel – symbolique ? Il semblerait que le récit de la Torah tente de créer comme une passerelle, avant même de sortir d’Egypte, entre le présent de ces hébreux, afin de les projeter dans un avenir au-delà de leur sortie, ou plutôt dans un espace, où ils seront en sécurité pour toujours. Et ainsi que l’écrit Ilana Pardes bibliste, auteure de ‘La biographie de l’ancien Israël’[2], avant même d’avoir expérimenté la liberté, Moïse demande à son peuple de répéter et ritualiser cette commémoration tous les ans et de la transmettre de génération en génération.

N’est-ce pas une façon de créer un fil – qui relie le présent à l’avenir, un kav qui en hébreu est la racine du mot tikva, l’espoir ? Le Pessah perpétuel est celui où on se souvient des périodes sombres de l’histoire, celle de l’esclavage, des exactions subies, pour les conjurer, mais aussi pour se préserver de la haine et de la vengeance. Ce rituel requiert de nous d’être dans la vie et l’action, regardant vers demain. Ce mythe fondateur de la sortie d’Egypte est à la source de la naissance d’un peuple mais surtout de son caractère résilient et optimiste.

Comme ces dates qui font se télescoper dans le calendrier cette semaine, la Shoah et Rosh Hodesh Chevat, le mois de la fête des arbres, il nous est commandé de planter cet enseignement en nous, ainsi que nous le répétons à chaque alya à la Torah – Torat emet nata betokhenou – [l’Eternel] a planté une Torah de vérité en nous. Une Torah qui est le fil conducteur de nos vies et qui nous fait nous déployer au-delà du présent, comme on plante un arbre dont profiteront les générations à venir.

Chabbat shalom !


[1] Etude IFOP Fondapol parue dans le Parisien le 21 janvier 2020. http://www.leparisien.fr/societe/antisemitisme-34-des-juifs-de-france-se-sentent-menaces-20-01-2020-8240382.php

[2] Ilana Pardes, The Biography of Ancient Israel, 2000, University of California Press.

Paracha Chemot – KEREN OR, 17 janvier 2020

Vous êtes-vous déjà demandé d’où provient l’horloge qui décore notre synagogue depuis notre aménagement en août 2015 ? Le papier peint représentant des pages du traité Shevouot, ainsi que la pendule qui décore les murs, mais aussi les vitraux représentant les 12 tribus sont toutes l’œuvre d’un même artiste : Zwy Milshtein. Elles ont toutes été généreusement offertes à KEREN OR par un bienfaiteur de notre synagogue.

Zwy âgé aujourd’hui de 85 ans a décliné l’invitation à se joindre aux 30 ans de KEREN OR, ne sera pas présent, son état de santé ne le permet pas…Peinée de cette nouvelle, je me suis penchée sur son histoire qui est détaillée sur son site, et appris qu’à l’age de 7 ans il s’est enfui avec sa mère et son frère ainé et a erré sur les routes pendant deux ans jusqu’à leur installation en Géorgie. Ce début de vie tragique, le laissera orphelin de père, mais cela ne l’empêchera pas d’étudier auprès des grands artistes à Bucarest d’abord, puis à partir de 1948 à Tel Aviv, et à la faveur d’une bourse d’études, depuis 1956 à Paris. Prolifique, il est doté aussi de talents multiples : le dessin, la peinture, la gravure, la sculpture, et il a même écrit des textes pour illustrer ses œuvres et paraît-il excelle au jeu d’échecs.

De toutes les œuvres qui décorent notre salle de prière, il est vrai que c’est l’horloge qui a happé mon regard. Clin d’œil à l’horloge de Prague qui date elle de 1586, et la seule qui, jusqu’à aujourd’hui, orne un bâtiment public, l’hôtel de ville juif du ghetto de la ville. Elle a la particularité d’indiquer l’heure avec des lettres hébraïques disposées dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Le temps ainsi décrit son cours à l’envers, comme s’il était détraqué. Prague, comme vous le savez peut- être, dispose aussi d’une magnifique horloge astronomique qui est le point de mire de toutes les visites de la ville. Il est amusant que dans l’ancien ghetto, cette deuxième horloge lui fasse en quelque sorte un pied de nez…

Lors de l’installation de ses œuvres, Zwy nous a dit avec émotion que la photo peinte sur le cadran est celle de son frère ainé de 4 ans, mort tragiquement. La photo d’une vie qui s’est arrêtée prématurément au milieu d’une horloge qui indique l’heure à l’envers. L’absurde de cette horloge est une manière de prendre avec dérision la comédie de nos vies, ou alors, d’affirmer que cela nous dépasse, et seul le Grand Horloger peut donner un sens à tout cela.

Ce Grand Horloger qui, pour la première fois, se manifeste au début du livre de l’Exode en déclinant une identité bien mystérieuse: ‘Ehye Asher Ehye’[1]

‘Je suis ce que je suis’, ou encore ‘je serai ce que je serai’. Dérivé d’une racine qui est une variante de celle du verbe être, hey vav hey, Dieu est en devenir, selon Erich Fromm[2] en cela il est comme l’être humain, mais reste totalement insaisissable par notre finitude d’être humain. Et par conséquent la seule manière d’appréhender Dieu est d’être attentif à ce qu’Il produit dans nos vies, et si nous avons la chance de ressentir sa présence à nos côtés qui nous accompagne comme la promesse faite à Moise : ehye yimakh, je serai avec toi…

D’après les commentateurs, Ehye Asher Ehye est une exégèse, une explication du tétragramme, Yod Hey Vav Hey qui peut se traduire par Celui qui met en existence, qui cause la vie. Ce nom imprononçable, appelé aussi Shem haMeforash, le nom explicite qui selon la mishna était prononcé une fois par an par le Cohen Gadol lors de Yom Kippour dans le saint des saints du Temple. La prononciation du tétragramme était un appel à la compassion de Dieu envers ses créatures. YHWH est le nom de Dieu correspondant à ses attributs de hessed, d’amour bienveillant et contractuel, qui ouvre la porte à la teshouva, au pardon si nous faisons le premier pas. Lorsque le peuple entendait ce nom, il se prosternait et se jetait face contre terre en disant ‘baroukh shem k’vod malkhouto l’olam vaed.’ Le temple et le cohen gadol ont disparu, la prononciation du Nom divin a été oubliée et n’est plus proférée même une fois par an, mais une partie du rituel de Yom Kippour et notamment la gestuelle et la bénédiction ont survécu jusqu’à nos jours.

Ce nom il est interdit de le prononcer et à la place nous disons Adonaï. Mais lorsqu’on le découpe en Yod-inspiration, Hey – expiration, Yod – inspiration et de nouveau Hey – expiration, nous entendons et ressentons la vie soufflée quotidiennement par l’Eternel dans nos narines ou comme les battements du cœur, le tic-tac de nos vies.

Et à l’abri de cette pendule qui indique l‘heure à l’envers, nous prions pour que l’Eternel soit à nos côtés et nous donne la force de redresser ces aiguilles, puis bénissons le Grand Horloger qui nous a conservé la vie et la santé et nous a fait atteindre ce moment.

Baroukh ata adonaï Eloheinou Melekh haOlam, cheheheyanou, vekiyemanou vehiguianou lazman haze !

Amen!

chabbat shalom!


[1] Genèse 3:14

[2] « You shall be as Gods » Erich Fromm, 1966

Paracha Vayigach – KEREN OR, 3 Janvier 2020

« Si la théorie de la relativité se révèle exacte, l’Allemagne affirmera que je suis citoyen allemand, et la France me déclarera citoyen du monde. Mais si ma théorie ne se vérifie pas, alors la France dira que je suis un Allemand et les Allemands que je suis un juif !»

Ce sont les paroles prononcées par Alfred Einstein lorsqu’il fit la découverte, si controversée au départ, de la relativité.

Cette citation qui apparait à la date du 1er janvier du calendrier juif Bloch est une brillante démonstration de la relativité. Bien sûr, l’invention du Dr Einstein se réfère au domaine scientifique et plus particulièrement à la physique, et bien au contraire, elle est immuable et universelle.

Mais est-ce un hasard si elle a été inventée par un juif ? Ou n’est-ce pas plutôt parce que l’on est bien placé pour savoir, dans un autre contexte certes, ce que relativité veut dire, parce qu’on le vit dans notre chair, l’dor vador de génération en génération. Le juif est d’un côté encensé pour son intelligence, sa créativité, le pays qu’il a su bâtir sur du sable et des marécages, mais de l’autre, jeté aux orties car trop ‘sûr de lui et dominateur’ …ce juif, vous savez, qui grâce au CRIF contrôle de Paris les élections en Angleterre!

Vous connaissez l’histoire du rabbin Altmann et sa secrétaire qui étaient assis dans un café à Berlin en 1935. « Rabbi doktor Altmann, » dit sa secrétaire, « Je remarque que vous lisez ‘Der Stürmer’ ! Je ne comprends pas pourquoi. C’est une feuille de choux nazie ! Êtes-vous masochiste, ou, Hass v’halila, un juif qui se déteste ? »

« Au contraire, Frau Epstein. En lisant les journaux juifs, il n’est question que de pogroms, d’émeutes en Palestine, de l’assimilation en Amérique. Mais maintenant que je lis ‘Der Stürmer’, les nouvelles sont bien meilleures : je lis que les juifs contrôlent toutes les banques, et que nous sommes sur le point de prendre le contrôle du monde entier. Et bien sur – je me sens tout de suite beaucoup mieux ! »

Une artiste israélienne, Mira Maylor, me montrait récemment une de ses compositions, une série de photos montages prises avec trois filtres différents et superposés, selon le filtre que l’on applique et l’endroit où on pose le regard et notre position par rapport à la photo, l’image que l’on perçoit change. La vue, un des sens réputé le plus fiable, peut aussi nous jouer des tours et s’avérer relatif. Et il en est ainsi de nos vies, de ce que chacun d’entre nous expérimente au quotidien, l’angle, le point de vue change tout.

La Torah pointe également en direction de cette relativité. Ainsi, nous lirons demain l’histoire de Joseph arrivé aux plus hautes fonctions, véritable bras droit de Pharaon car il a su organiser  et gérer les récoltes de manière à faire face aux 7 années de famine du rêve prémonitoire de Pharaon. Joseph a été comblé de bienfaits et de cadeaux, il est riche et puissant sur cette terre étrangère, alors que le pays du lait et du miel s’est tari et ne peut plus nourrir ses habitants. Ses propres frères, qui se meurent de faim en Canaan, sont envoyés par Jacob, leur père, en Egypte pour trouver de l’aide auprès de leur propre frère, celui qu’ils avaient jeté dans un puits et vendu à des Ismaélites. Qui l’eût cru ? De nouveau la théorie de la relativité bat en brèche nos croyances.

Et le Pharaon, qui accueille si aimablement toute la famille de Joseph et fait honneur au patriarche Jacob, qu’il considère comme son égal, qu’a-t-il de commun avec le Pharaon qui régnera des générations plus tard et aura tout oublié des bienfaits apportés par les hébreux à son pays et en fera ses esclaves ?

Et qui est Joseph selon la Torah et ses commentateurs ? Est-ce le jeune homme orgueilleux et si maladroit qui suscite la jalousie féroce de ses frères ? Est-ce l’androgyne auquel son père offre une magnifique tunique à rayures et dont le midrash dit « qu’il faisait des choses de son âge, il peignait ses yeux, levait ses talons, ondulait ses cheveux »[1] ? Est-ce la victime se retrouvant en prison à cause de la femme de son maître Potiphar, qui a voulu le séduire et à laquelle il n’a pas voulu céder ? Ou bien le Ysh Matzliakh – l’homme qui réussit qu’on retrouve auprès de Pharaon?[2] Est-il un brillant homme d’état, ‘le Juif de cours’ avant l’heure ? Ou bien est-ce un tyran qui aurait mis en place les prémices de l’esclavage, dont auraient été victimes des siècles plus tard ses propres frères ? Est-il fidèle à son peuple (et son sauveur), ou fait-il preuve d’une double loyauté ?

Ces questions que l’on se pose sur Joseph, notre prestigieux ancêtre ont l’air anodines, mais elles renvoient chacun à son identité et aux facettes multiples qui la composent ou par lesquelles il est désigné. Lorsqu’on essentialise quelqu’un à une de ses caractéristiques, comme son identité juive par exemple, on le pointe du doigt, on l’isole, et in fine on le met en danger d’être victime d’antisémitisme.

Avant-hier, le rabbin Donniel Hartmann écrivait sur le blog Times Of Israël qu’il déteste parler d’antisémitisme, car il ne veut pas que la vie juive soit réduite à la lutte contre la haine antisémite qui nous confine à notre être juif et nous enferme dans un ghetto. Au contraire, être juif, d’après lui, c’est se nourrir des enseignements du judaïsme afin de vivre une vie de grandeur spirituelle et morale.

Mais que faire lorsque jour après jour les actes antisémites se multiplient ? Lorsqu’en France comme aux Etats-Unis nos synagogues sont attaquées, nos cimetières profanés ? Que faire pour que nos coreligionnaires puissent vivre en sécurité partout où ils ont choisi de vivre ? Que faire enfin, lorsque la justice semble vaciller comme dans le cas de l’assassinat de Sarah Halimi par Kobili Traoré ?

Il faut de nouveau réaffirmer les valeurs universelles, il n’y a pas de relativité en ce qui concerne l’antisémitisme, le racisme, et autres violences contre des minorités. Mobilisons-nous, mais sans paniquer, en défendant nos droits de citoyens français et juifs. Il n’est pas judicieux de comparer ce que nous vivons aujourd’hui à des périodes plus sombres de notre histoire. Mais il est nécessaire de manifester pour que Sarah Halimi ait un procès équitable, tout en continuant à avoir confiance en la justice française et la défendre.

En cette période de vœux pour la nouvelle année civile,  je vous souhaite de vivre en bonne santé, en paix et en sécurité, entourés de ceux que vous aimez et de pouvoir exprimer en toute liberté toutes les facettes de votre identité !

Ken Yhie Ratzon,

Et Chabbat Shalom !

R. Daniela Touati


[1] Genèse Rabbah 84:7

[2] Genèse 39:2

Paracha Vayichlah – KEREN OR, 13 décembre 2019

Ring the bells that still can ring

Sonnez les cloches qui peuvent encore sonner

Forget your perfect offering

Oubliez vos offrandes parfaites,

There is a crack in everything

Il y a une fissure en toute chose,

That’s how the light gets in.

C’est ainsi qu’entre la lumière.

Ceci est la traduction du refrain d’une des chansons les plus célèbres de Leonard Cohen, Anthem – l’Hymne. Il décrit les fissures laissées en chacun de nous par les chagrins, les peines de cœur, les pertes et autres crises existentielles. Ces fissures deviennent des véhicules qui laissent rentrer la lumière, celle d’une voix intérieure, celle d’une voix divine ?

Jacob expérimente cela dans son corps, après son combat avec l’ange divin qui intervient au début de notre paracha. Il deviendra Israël nom qui peut se décomposer en Yashar El, Dieu l’a redressé. La blessure physique sur son nerf sciatique, infligée par l’ange à Jacob, et qui le fera claudiquer, permet, paradoxalement, à Jacob-Israël de se ‘redresser’, de devenir un homme droit.

Nous lirons demain matin l’épisode qui suit le combat avec l’ange, un récit tout aussi dramatique de la vie de Jacob, celui de ses retrouvailles avec son frère Esau, après vingt ans de séparation. Entre temps, chacun d’entre eux a construit sa vie, a eu femmes et enfants, et du bétail en abondance. En quelque sorte, chacun des frères jumeaux et rivaux, en compétition pour obtenir l’amour et la bénédiction paternels, a été béni par l’Eternel. Mais une blessure subsiste, celle de l’injustice subie par Esau, et de la trahison de Jacob, fuyant avec son droit d’ainesse en bandoulière.

Jacob-Israël est pétrifié à l’idée de ces retrouvailles fraternelles, il craint la vengeance d’Esau et même sa propre mort. C’est alors qu’une sorte de miracle intervient, précisément lors de ces retrouvailles, lors de ce face à face :

וַיֹּ֣אמֶר יַעֲקֹ֗ב אַל־נָא֙ אִם־נָ֨א מָצָ֤אתִי חֵן֙ בְּעֵינֶ֔יךָ וְלָקַחְתָּ֥ מִנְחָתִ֖י מִיָּדִ֑י כִּ֣י עַל־כֵּ֞ן רָאִ֣יתִי פָנֶ֗יךָ כִּרְאֹ֛ת פְּנֵ֥י אֱלֹהִ֖ים וַתִּרְצֵֽנִי׃

« Jacob répondit: « Non, je te prie, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, accepte je te prie ce cadeau de ma main; car regarder ta face est similaire à regarder la face de l’Eternel, et tu m’as accueilli favorablement. » (Genèse 33 :10)

Est-ce que Jacob aperçoit l’ange de la nuit dans le visage de son frère ? Pourquoi cette vision transforme sa peur en affection ? Par quelle magie retrouve-t-il sa confiance en son frère ?

Naître d’un même œuf ne suffit pas à inspirer l’amour, à créer une relation fraternelle. Comme on le voit et le lit dans ces récits bibliques de la Genèse, histoire après histoire, c’est même le contraire qui se produit, les frères sont jaloux et dressés l’un contre l’autre, et la violence est palpable.

Il faut un médiateur, et ce médiateur est une vision d’éternité offerte par l’Eternel qui permet une prise de conscience. Le face à face avec l’autre et le dialogue, comme l’exprime Levinas, est du domaine du merveilleux. « Regarder un regard, c’est regarder ce qui ne s’abandonne pas, ne se livre pas, mais qui vous vise : c’est regarder un visage…Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité. »[1] Esau n’est plus réduit à une chose que son frère Jacob tente d’obtenir.

Jacob-Israël voit enfin son frère dans le visage d’Esau, sa fissure intime a fissuré ses peurs et ses certitudes. Comment cet embryon de relation peut-il se développer en relation de fraternité, faite d’amitié et de confiance ?

La tradition rabbinique dans les paroles des pères nous dit : ‘donne toi un maître, acquiers pour toi un ami.’

עשה לך רב וקנה לך חבר[2]

Mais peut-on acquérir une amitié ? Ne dit-on pas que cette relation est faite de gratuité et doit être non intéressée ?

Maimonide commente cet Aphorisme des Pères en nous disant que le verbe ‘acquérir’ est employé à bon escient, car ‘acquérir’ des amis est vital. On doit donc à tout prix en chercher et en trouver, on doit également se comporter de la manière dont l’autre le souhaite  et veiller à satisfaire son ami. Car sans amis on s’étiole et on meurt.[3] Comme le dit le Talmud, dans le traité Taanit :

חברותא ומיתותא[4]

L’amitié ou la mort.

Ainsi, la Bible nous décrit comment on peut mourir à cause de la jalousie de l’autre, de son frère, et le Talmud complète qu’on peut aussi mourir de l’isolement et de l’indifférence…

Le nom haver  vient du verbe havar, qui veut dire s’associer, joindre, faire équipe avec. La tradition de l’amitié d’étude, la havruta, date de la haute antiquité et des premiers couples de la Mishna, comme Hillel et Shammaï. Ce couple célèbre est connu pour ses perpétuelles chamailleries, mais qui se respecte et développe un attachement amical qui dépasse l’utilité et même le plaisir, et dont le but est de réaliser le bien, c’est cela la conception ultime de l’amitié selon Maïmonide et d’Aristote avant lui.

Selon la senior rabbi du Movement of Reform Judaism, Laura Janner Klausner cette amitié d’étude est faite d’une confiance inébranlable faite d’encouragements, de soutien et de chaleur humaine, mais aussi de questionnement, de critique et de discussions difficiles dans la mesure où cela se passe en privé et dans la confiance, de manière à ce qu’aucune rancœur, voire de répulsion ne s’installe…

Selon nos Sages, l’étude à deux, le partage pendant des heures de sa compréhension d’un texte, qui nous entraine à nous poser des questions existentielles sur le sens de nos vies et de ses fissures intimes, fait surgir un éclat de fraternité. Dans ces moments exceptionnels, on voit vraiment l’autre et parfois, avec un peu de chance, on perçoit le visage divin en lui.

Il est très facile et cela ne coute rien de continuer à multiplier cette lumière qui apparaît parfois furtivement, entre deux êtres, au sein de KEREN Or et de son Beit Midrash, car on en a besoin. Non seulement en ce moment, au cœur du mois de décembre et de l’hiver. Mais surtout pour affronter au long cours un monde de plus en plus fragmenté, d’où il semble si difficile de libérer de la lumière.

Ken Yhie Ratzon, bonne fête des lumières,

hag Hanoucca Samea’h

et Chabbat Shalom !


[1] Emmanuel Levinas, « Difficile Liberté », pp .22-23, le livre de poche

[2] Pirke Avot 1:6

[3] Commentaire du Traité des Pères, pp. 59-61, Verdier Poche

[4] TB Taanit 23a

Hayye Sarah – KEREN OR, 22 novembre 2019

Papicha veut dire belle fille en françarabe. C’est aussi le titre d’un film récent qui relate une histoire vraie, celle de quatre étudiantes dans l’Alger des années 1990 – dite la période noire. Celle où l’armée islamique du salut et le GIA (Groupe Islamique Armé) voulaient renverser le pouvoir en place, et perpétraient des attentats quotidiens contre les citoyens algériens. Les statistiques estiment que cette guerre civile aurait fait entre 60 et 150 000 morts. Bien qu’approximatifs, ces chiffres sont le reflet de la terreur qu’a vécue la population pendant près de 10 ans.

L’héroïne de Papicha s’appelle Nedjma. C’est une jeune femme pleine de vie, qui rêve d’être styliste. En attendant, elle est contrainte de se cacher, d’user de subterfuges et payer des bakchich pour sortir de l’internat, où elle est logée avec ses amies. Alors que sa grande sœur,  journaliste, s’apprête à partir en reportage, toutes deux rendent visite à leur mère, qui vit dans un quartier excentré. Après une après-midi remplie de rires et complicité, la sœur ainée de Nedjma est assassinée de sang-froid par une femme en hidjab, sous ses yeux.

Sidérée puis totalement effondrée, Nedjma se relève pour faire la toilette du corps de sa sœur en compagnie de sa mère, avant de le recouvrir d’un linceul blanc et procéder à son inhumation. Se déroulent sous nos yeux les gestes rituels où se mélangent la douleur et la tendresse.

Ces femmes musulmanes accomplissent les mêmes gestes que ceux de la tradition juive, la Tohora, la purification rituelle du mort.

La première mention d’une toilette avant inhumation apparait dans Mishna Shabbat 23:5 : ‘On accomplit tous les actes nécessaires [pour prendre soin] d’une dépouille, on l’oint et la lave pourvu qu’on ne bouge aucun de ses membres.’

La Torah ne nous dit pas si les deux fils d’Abraham, Ishmaël et Yitzhak ont accompli la toilette rituelle de leur père, lorsqu’ils se sont retrouvés pour lui rendre leurs derniers hommages.

וַיִּקְבְּר֨וּ אֹת֜וֹ יִצְחָ֤ק וְיִשְׁמָעֵאל֙ בָּנָ֔יו אֶל־מְעָרַ֖ת הַמַּכְפֵּלָ֑ה אֶל־שְׂדֵ֞ה עֶפְרֹ֤ן בֶּן־צֹ֙חַר֙ הַֽחִתִּ֔י אֲשֶׁ֖ר עַל־פְּנֵ֥י מַמְרֵֽא׃

« Et Yitzhak et Yishmael ses fils, l’ont enterré dans le caveau de Makhpela, dans le domaine d’Efron, fils de Tzohar le Héthéen, qui est en face de Mamré. »

Mais ce verset a un autre mérite, celui de souligner la valeur de l’accompagnement d’un proche à sa dernière demeure. Et cela, en mettant les vieilles querelles de côté, comme cela semble le cas pour les deux fils d’Abraham. Ce court verset pourrait passer presqu’inaperçu et pourtant il est essentiel. Il permet de pleurer ses morts dans la sérénité et l’apaisement.

La sidra  Hayye Sarah commence par le décès de Sarah et finit, comme  nous venons de le voir, par celle d’Abraham.

Les tout premiers rites funéraires apparaissent dans ce récit biblique. Ils nous sont familiers car ce sont nos pratiques jusqu’à aujourd’hui.

Lorsque Sarah meurt à 127 ans, Abraham s’effondre en pleurs, et en même temps honore sa femme, en évoquant son souvenir lors de l’éloge funèbre.

וַיָּבֹא֙ אַבְרָהָ֔ם לִסְפֹּ֥ד לְשָׂרָ֖ה וְלִבְכֹּתָֽהּ׃

Et Abraham vint dire l’éloge de Sarah et la pleurer.

Ici apparait pour la première fois le verbe lispod : dire l’oraison funèbre, le hesped. Puis il prend le deuil. La durée n’est pas précisée. Rapidement, Abraham se relève, car il a la lourde tâche de trouver un emplacement pour inhumer Sarah dans cette terre étrangère. Il négocie cela avec Efron à Hébron, ce sera la grotte de Makhpela, qui jusqu’à ce jour est au centre de tensions territoriales extrêmes.

Abraham pleure, raconte et se souvient, accompagne et enterre sa princesse et compagne d’une vie Sarah. Mais où sont ses enfants, Isaac et Ismael ? Pourquoi n’honorent ils pas leur mère ? Mystère, il faudra attendre l’enterrement de leur père pour les retrouver…

En ce mois de novembre, j’ai accompagné deux familles qui enterraient leur mère ashkénaze pour l’une, et leur père sépharade pour la deuxième. Les membres de ces deux familles s’étaient totalement coupées de la pratique du judaïsme, tout en se considérant profondément juifs. Tous deux avaient laissé des directives anticipées que leurs enfants suivaient du mieux qu’ils pouvaient. Chacune de ces familles avait son pan ‘orthodoxe’ et son pan ‘athée’. Il fallait composer avec les deux, ne pas heurter la sensibilité ni des uns ni des autres. Ce moment de retrouvailles autour de la tombe d’un cher disparu pouvait s’avérer délicat. Les disparus avaient tous deux émis le vœu qu’on dise le kaddish sur leur tombe.

Que soit béni, loué, élevé, exalté, célébré, magnifié et glorifié le nom du Saint Béni Soit Il’. Aucune autre prière n’encense davantage le Dieu auquel ils ne croyaient pas. Cette vieille prière qui date du premier temple, n’en était pas une à l’origine. C’étaient les mots de conclusion d’un éloge funèbre destiné à un savant de la Torah. Comme l’exprime le rabbin américain Maurice Lamm, « le kaddish est la prière qui marque l’épilogue d’une vie, comme elle est celle qui marque la fin de l’étude de la Torah ». On sanctifie Dieu, ce qui honore un disparu et tout cela en communauté. Ainsi au moment de leur mort, ceux qui nous semblent les plus éloignés du judaïsme demandent en quelque sorte à réintégrer leur place dans la lignée des générations juives, qui culmine dans celle du premier couple à l’origine de notre peuple : Abraham et Sarah. Et afin d’accomplir ces rituels, ils intiment à leurs enfants de retrouver le chemin d’une communauté qui pourra les accompagner et, qui sait, peut-être qu’ils retrouveront aussi le chemin de la Torah ?

Ken Yhie Ratzon, Chabbat shalom.

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