Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Drasha Shemot – KEREN OR 17 janvier 2025

וַיָּ֥קׇם מֶֽלֶךְ־חָדָ֖שׁ עַל־מִצְרָ֑יִם אֲשֶׁ֥ר לֹֽא־יָדַ֖ע אֶת־יוֹסֵֽף

Un nouveau roi s’est élevé sur l’Egypte qui ne connaissait pas Joseph.[1]

Ce verset m’a sauté à la figure en lisant la paracha cette semaine, et peu importe si, comme le disent les biblistes avertis, ce verset est là probablement pour d’une manière un peu grossière lier l’histoire des ancêtres figurant dans la Genèse à celle du peuple hébreu qui débute dans l’Exode…

Même si on se réfère aux Sages du Talmud et des commentateurs comme Rachi, là aussi on est face à des contradictions, car au moins 300 ans séparent ces deux récits bibliques. Bien sûr que Joseph ne pouvait être qu’inconnu du nouveau Pharaon qui régnait au temps de l’esclavage des hébreux.

Cependant dans ce verset, la Torah dans sa grande sagesse veut surement nous indiquer que l’histoire humaine est faite de cycles, de tournants qu’on pourrait qualifier d’historiques. Et à nous de rester en état d’alerte face à ces tournants, d’avoir une forme de prescience et une capacité à interpréter les signes annonciateurs de ces changements, qui, lorsqu’on est focalisé sur le quotidien pourraient nous échapper.

Joseph a pu sauver sa famille de la famine notamment grâce à sa position auprès d’un monarque hors du commun, qui avait son écoute, qui était aussi, d’une certaine façon, intéressé par le bien-être de son peuple. Le nouveau monarque est totalement différent, il a d’autres priorités, le pouvoir absolu, son bien-être et sa fortune personnelles. Il use de la force, voire de la violence pour s’imposer. Il n’hésite pas à asservir tout un peuple pour mener des chantiers hors-normes. Il s’avère être un dictateur sans scrupule qui pense concurrencer Dieu car il est considéré comme un dieu par son peuple.

L’Exode marque un nouveau cap, celui où, à l’appel divin, les hébreux vont se sortir de leur torpeur, et vont à leur manière créer une révolution, celle de leur libération, libération de laquelle naîtra le peuple hébreu.

Il y a une dizaine d’années, le philosophe spécialiste de la politique, Michael Walzer a publié un livre qui s’appelle : « Les politiques de Dieu, leçons de la Bible hébraïque ». A travers ce livre, il a étudié les liens entre religion et politique, et surtout l’influence de la religion sur le politique. La recension du livre par le rabbin Jonathan Sacks, de souvenir béni est passionnante et je vous en livre quelques éléments ce soir.

D’abord Michael Walzer répertorie les différents acteurs qui disposent de pouvoir dans la Bible et réalise que l’essence même des écritures est de créer des contre-pouvoirs. En même temps que la royauté est mise en place apparaissent les prophètes pour les critiquer et leur tenir tête. Ce que le texte biblique craint par-dessus tout est l’abus de pouvoir et, de nombreux passages recensent des lois pour limiter ce pouvoir.

Il relate aussi toutes les tensions irrésolues qui figurent dans la Bible, comme l’alliance abrahamique dans la Genèse basée sur la parentalité face à celle avec Moïse qui est une alliance basée sur le volontariat (descendance versus consentement). Il en va de même à propos de la monarchie celle de droit divin de David versus celle plus humaine de Samuel/Saul. Il arrive à la conclusion que toute la Bible est construite comme un champ de tensions[2] et contrairement à la philosophie grecque, notre tradition ne donne pas de solution sur la meilleure manière de gouverner un état.

Les prophètes bibliques sont des partisans du laisser-faire, et prônent face aux pouvoirs en présence d’être très pragmatiques. Car selon la théologie juive qui envisage un Dieu qui intervient dans l’histoire, ces problématiques dépendent in fine de la providence divine.

En tant qu’humains, nous devons respecter des préceptes qui concernent des vérités universelles et sont applicables bien au-delà des frontières de l’état, comme le dit le rabbin Jonathan Sacks z’’l : tout d’abord le mouvement émancipateur qui a servi de modèle à tant de peuples, mais aussi des aspects aussi ordinaires que le bien-être du journalier, les dettes et leur rémission, la sauvegarde de l’environnement naturel tout cela vise à la pacification de la société en général. L’étude de nos textes selon Walzer sont là pour nous questionner et laisser les réponses à notre bon entendement. La plus actuelle me semble celle-ci : comment les civilisations conservent-elles les énergies morales qui les ont conduites à leur grandeur ?

Un nouveau roi s’est élevé sur l’Egypte qui ne connaissait pas Joseph.

Ce verset sonne le glas du monde tel qu’on l’a connu jusque-là, il résonne dans ma tête car je ressens intimement ce tournant qui est en train d’être pris et qui me fait frémir. Nous sommes face à un nouvel ordre mondial qui remet en question ouvertement et sans vergogne les bases éthiques, parfois seulement théoriques, sur lesquelles était bâtie notre civilisation depuis la fin de la 2ème guerre mondiale. Que ce soit la relation au pouvoir, à l’argent, à l’information et aux faits, à l’histoire, à la prise de décisions, on assiste à l’émergence de nouveaux dirigeants, qui se vantent de puiser leurs valeurs à la source biblique alors qu’ils ne font que la déformer et la distordre à leur bénéfice.

Mais n’oublions pas que nous vivons par cycles, qui par nature ont un début et une fin et un nouveau voire plusieurs dirigeants se lèveront au moment où on s’y attendra le moins qui puiseront leurs valeurs à une meilleure source avec Derekh Eretz c’est-à-dire de manière décente et honorable et seront dignes de notre confiance…

Ce soir, savourons une étape inattendue de signature d’un cessez le feu et du retour de 33 otages dans leurs foyers, même si notre joie est mitigée car tous ne sont pas en vie…broukhim habaïm ! soyez les bienvenus dans vos foyers et que TOUS rentrent bimhera beyamenou dans leurs foyers et que cela aboutisse à la signature d’un accord de paix durable, Ken yhié ratzon, Chabbat shalom ! 


[1] Exode 1 :8

[2] https://www.jstor.org/stable/41720939

Drasha Kol Nidré – la chasse au dibbouk, 11 octobre 2024, KEREN OR

Quand votre propre fille vous somme d’arrêter d’être en rassra juste avant Kippour, il faut bien réagir. Rassra, dans le lexique juif tunisien, cela veut dire angoissée, dépressive, nostalgique enfin un bon mélange de tout ça ! Effectivement, rassra, je l’étais et je le suis encore. J’avais de bonnes raisons de l’être, car, outre l’ambiance morose liée à l’anniversaire du 7 octobre et à la guerre qui n’en finit plus , sur un plan plus personnel, je me sentais habitée, non pas par une voix divine, une bat kol qui serait venue me parler enfin, en cette période de téchouva sincère et fervente, mais par un dibbouk.

Oui, un dibbouk m’habitait depuis le 6 octobre, j’en étais convaincue, car l’aphonie qui m’a frappée ce jour-là, précisément durant la semaine des Yamim Noraïm ne pouvait être la signature que d’un esprit malin, un diablotin qui avait pris possession de mon corps (et peut être de mon esprit) pour s’emparer de mes cordes vocales !

Dibbouk, pour ceux et celles qui ne sont pas familiers avec ce terme, est un mot yiddish issu directement du folklore juif ashkénaze, plus précisément du hassidisme, qui désigne un vampire, ou un démon, en réalité, l’âme d’une personne morte qui, de sa géhenne, ne trouve pas de repos, et cherche sa place en venant hanter une personne bien vivante. Le dibbouk s’empare de ses pensées, et de tous ses faits et gestes et ne le lâche plus ! Quitte à le faire dériver vers la folie. Plusieurs films y font référence, et une célèbre pièce de théâtre de Shalom Ansky a été consacrée à ce phénomène. Phénomène qui est pris très au sérieux par la communauté rabbinique. De fait, pour chasser le dibbouk, un exorcisme est nécessaire. C’est à un rabbin parmi les rabbins un g’dol hador que revient la charge de faire sortir cet esprit malin du corps et de l’âme du malheureux où il est venu s’enfoncer. Tout cela se fait très scrupuleusement en présence d’un mynian de juifs respectables, lors duquel est récité le psaume 91. Si cela n’est pas suffisant et en dernier recours, le rabbin souffle dans un shoffar !

Pourquoi vous parler de dibbouk un soir aussi solennel que celui de Kol Nidré ? À Kol Nidré, n’est-on pas censés se mortifier et extraire de nos recoins les plus sombres et inaccessibles les fautes commises volontairement ou par inadvertance au cours de l’année écoulée ?

Peut-être, justement, parce que, comme moi, sans le savoir, vous êtes tous ici présents envahis par un dibbouk et que, collectivement, nous devons tenter de nous en débarrasser du mieux qu’on peut en ces 25 heures de retraite spirituelle imposée par notre sage tradition.

La plus savoureuse histoire de dibbouk, que je souhaitais soumettre à votre réflexion de fidèles à l’estomac encore plein, est celle écrite en 1966 par Romain Gary dans son roman « La danse de Gengis Cohn ». Si vous ne l’avez pas encore lu, je ne peux que vous encourager à vous procurer – après Kippour – cet ouvrage dans lequel la loufoquerie des situations ne fait que mieux mettre en lumière le sérieux des thèmes traités.

Imaginez un commandant SS, nommé « Schatz » et ironiquement affublé par Gary du titre de hauptjudenfresser, soit « commandant mangeur de juifs, hanté par le fantôme d’un ancien comédien de cabaret, Gengis (Moïshé) Cohn, fusillé par Schatz en 1944, au cœur de la guerre. Imaginez encore ce dibbouk de Kohn s’employer vingt-deux années durant à faire revenir Schatz sur le bon chemin, en le faisant culpabiliser pour toutes les horreurs commises pendant la Shoah. Vingt-deux années de torture dibboukienne où Schatz se voit contraint d’apprendre tous les rites de notre tradition, les fêtes, les minuties de la cacherout et ce sous le contrôle attentif de son commandant Juif intérieur, Cohn. Un véritable chemin de repentance, auquel il résiste cependant, se trouvant mille excuses, répétant à l’envi qu’il a été dénazifié, dans l’incompréhension face à ce dibbouk qui continue de le torturer, ne lui laissant aucun répit, au point de ne plus trouver le sommeil.

Cette histoire truculente nous invite à questionner tant la thématique de la culpabilité que celle de la persécution, avec à chaque fois en toile de fond la question de l’antisémitisme, qui est évidemment à l’origine de ce récit. 

Voilà, le mot est lâché. Qu’est-ce que l’ « antisémitisme » sinon cette obsession du Juif, un Juif imaginaire, fantasmé, porté par les antisémites comme une croix, ou plutôt comme un dibbouk qui serait venu les hanter ? Oui, ce Juif imaginaire, façonné par la bêtise et la haine, est le dibbouk des antisémites, lesquels s’échinent avec plus ou moins de détermination à l’extraire non plus seulement d’eux-mêmes mais plus globalement de la communauté des Hommes.

Ces hommes et ces femmes qui pointent aujourd’hui les Juifs d’un doigt accusateur sont devenus maîtres dans l’art de transformer les victimes en bourreaux, guidés par un même dessein : chasser cette voix intérieure qui leur parle de culpabilité et se persuader qu’au fond, la victime mérite son sort. Une génération à peine après la Shoah, des voix commencèrent déjà à s’élever pour faire peser sur les Juifs la responsabilité de leur propre génocide. Dans son roman, Romain Gary semble décrire avec sarcasme ce glissement moral dont il est le témoin et écrit à ce propos : « tout le monde sait que les Juifs n’ont pas été assassinés, ils sont morts volontairement…il y a empressement, obéissance, volonté de disparaitre… ce fut un suicide collectif, voilà ! »

Ces jours-ci, un moyen encore plus radical semble avoir été employé par les antisémites pour soustraire les Juifs à l’humanité : les désigner comme « sionistes » et faire peser sur eux, sur nous, tout en s’en défendant (avec plus ou moins d’habileté), la responsabilité des malheurs qui ont actuellement cours au Proche-Orient. De fait, nous sommes nombreux, dans la communauté, à avoir un lien fort, sacré, avec ce pays où nous avons parfois vécu, où vivent toujours des proches – familles, amis – pour lesquels nous prions avec angoisse ces derniers mois. De fait, nous sommes nombreux à être « sionistes » puisqu’évidemment attachés au droit à l’auto-détermination du peuple juif, dépassés par tout ce que ce mot, galvaudé par les antisémites, charrie désormais comme fantasmes et incompréhensions. De fait, nous sommes nombreux, parce que sionistes, à être lucides sur la responsabilité croissante du gouvernement israélien dans les tourments subis par sa population, qui manifeste depuis de nombreux mois à Tel-Aviv et dans d’autres localités du pays.

Car malheureusement, au dibbouk niché dans l’âme des antisémites répond depuis trop longtemps un autre dibbouk, venu quant à lui se loger dans celle de nos coreligionnaires messianiques, dont l’influence politique ne fait que grandir en Israël. Ce dibbouk a son propre agenda et ses intérêts sont catégoriquement contraires à ceux d’un État démocratique. Il prend la forme d’une voix anachronique et fait reposer sa légitimité sur des récits immémoriaux instrumentalisés au service de sa cause, qui affirmeraient que le peuple Juif est le parti de Dieu, uni dans une guerre totale et sans limite contre le mal. Endoctrinés par une lecture littérale de la Torah, ces coreligionnaires se définissent comme les soldats d’Adonaï Tzébaot qui, d’une main puissante et d’un bras étendu, viendra à n’en pas douter les épauler dans cette guerre finale, celle contre Gog et Magog.

Ces deux dibboukim qui hantent nos sociétés, en France et en Israël, il est impossible de les faire communiquer entre eux, leur crédo et discours relèvent de comportements souvent ataviques, qu’il faut voir pour ce qu’ils sont, des démons qui vampirisent notre humanité. Notre engagement à tous est nécessaire pour leur faire barrage et ne pas nous laisser contaminer à notre tour par les sentiments de haine ou encore par l’aveuglement aux souffrances d’autrui, au Proche-Orient comme ici, et ainsi pour faire jaillir la raison, la paix, l’humanité dans notre monde si fracturé.

Ce travail sur soi, chacun d’entre nous doit essayer de s’y employer avec lucidité. Désir de vengeance, haine gratuite, conviction d’avoir raison, aveuglement aux souffrances d’autrui, absence de compassion : ces dibboukim sont protéiformes et circulent partout, tant à l’intérieur de nous-mêmes que dans l’espace public.

Résister à ces dibboukim mortifères devra être notre mission dans les semaines, mois et années à venir, afin de trouver le chemin de la réparation et de la guérison. Résistons à nos démons. C’est la prière que je formule pour l’année 5785 qui nous verra, je l’espère, sortir des malédictions actuelles et cheminer vers la bénédiction.

Ken yhié ratzon, shana tova v’g’mar hatima tova !

Drasha Haazinou – KEREN OR, 4 octobre 2024

Le premier et plus grand rabbin du peuple juif tire sa révérence cette semaine entre Roch Hachana et Yom Kippour, Moshé rabbeinou, Moïse notre rabbin. Ce rabbin là a connu la tourmente d’être décrié, contesté, et chahuté tout au long de sa longue existence, 120 ans selon la tradition. Il a été mis à mal par un peuple assez immature pour croire que, une fois sortis d’Egypte, la vie serait un long fleuve tranquille. 40 ans dans le désert ne l’ont pas franchement aidé à murir, et cette génération y compris son leader ont été condamnés à finir ensevelis dans le sable…

Autant Moïse a été malmené de son vivant, autant les générations suivantes et en premier lieu nos Sages l’ont porté aux nues et l’ont érigé en modèle de chef spirituel et politique meata vead olam. C’est souvent le sort réservé aux personnalités publiques, d’être enfin reconnues pour leurs qualités et leur legs une fois passés de vie à trépas.

Même au seuil de la mort, Moïse ne perd pas sa faconde et ses mots sont parfois incisifs à l’égard des générations à venir, qui vont comme nous tous, trébucher, commettre des erreurs, parfois légères et parfois bien plus graves, pour lesquelles ils sont prévenus : la punition sera redoutable.

La toute dernière paracha des 5 livres de Moïse, Vezot Habrakha – ‘et ceci est la bénédiction’ nous la lirons à Simhat Torah, juste avant de recommencer la lecture par Béréchit. Paracha apocryphe, dont on ne connait pas l’auteur, selon la lecture scientifique de la Bible, …

On aura lu beaucoup de malédictions en cette fin d’année et on peut dire nous aussi que la coupe est pleine…Pour nous consoler un peu, on relit alors ce conte hassidique du rabbin de Berditchev à la veille de Kippour dans son village aux confins de la Pologne et de l’Ukraine.

Un jour, un tailleur s’est adressé à Rabbi Levi Yitzchak de Berdichev et lui a avoué qu’il avait commis de nombreuses transgressions au cours de sa vie. Cependant, il n’était pas sûr de savoir comment demander le pardon. Il dit au rabbin : « Rabbi, j’ai un livre dans lequel je note toutes mes fautes, et je les inscris devant Dieu. Je reconnais mes fautes, mais j’ai aussi un deuxième livre ».

Curieux, Rabbi Lévi Yits’hak demande : « Qu’y a-t-il dans ce deuxième livre ?

Le tailleur explique : « Dans le deuxième livre, j’écris toutes les fautes de Dieu. Quand je souffre de pauvreté, quand des proches souffrent d’un grave maladie ou une lourde épreuve, quand le monde est très injuste – je note ces choses comme les fautes de Dieu ».

Le rabbin est étonné mais écoute attentivement.

Le tailleur poursuit : « Ensuite, je dis à Dieu : « Nous avons tous les deux commis des fautes, Toi et moi. Je te pardonne tes fautes et /si tu me pardonnes les miennes ».

En entendant cela, Rabbi Lévi Yits’hak sourit et dit : « C’est ainsi que tu parles à Dieu ? Puisse tes paroles apporter la paix dans le monde ! Tu as fait preuve d’une incroyable houtzpah (audace) mais aussi d’une foi profonde, confiante dans la compassion divine et dans le fait qu’en fin de compte, tout est question de pardon et de compréhension ».

On a une longue liste nous aussi cette année à Lui faire lire : Où était il cette année lorsque des enfants ont été assassinés, des femmes violées, des vieillards amenés en captivité ? Ou était il lorsque la bande de Gaza a été transformée en tas de ruines ? où là aussi des femmes et des enfants ont été ensevelis sous les décombres Que Fait-il pour empêcher ces guerres et ces destructions ? On est en droit, nous aussi, de le mettre sur le grill de la techouva…est ce que ces questions sont naïves ? Est-ce que ce serait se comporter comme des enfants face à des parents qui n’ont pas su protéger leurs enfants des malheurs du monde  et nous dédouaner de nos propres responsabilités ?

Et que peut faire un rabbin par rapport à tous ces malheurs ? Comme le tailleur, il consigne tout cela dans un carnet, une sorte de livre de comptes et parfois de contes, des mots qu’il garde pour lui et d’autres qu’il/elle partage aves ceux et celles qui veulent bien l’écouter, pour faire résonner une voie, qu’il espère sage et apaisée, des mots mis bout à bout, qui sont en réalité d’éternelles questions, parfois lues entre les lignes ou tues, semaine après semaine, des mots pour lutter contre tous les maux de notre société.

Des mots qu’il ou elle transmet à la génération suivante en faisant le vœu que chaque génération apprenne des fautes de la précédente, et que Dieu se repente aussi des malheurs qu’Il , à minima, laissé faire…des mots qui entretiennent le fil d’un dialogue ininterrompu entre nous humains et entre Dieu et ses brebis égarées.

Je remercie ce soir le rabbin Michael Williams qui m’a soufflé sans le savoir ces paroles, à la lecture de son livre de sermons : ‘Un rabbin heureux quand même !’ Il a été le premier rabbin libéral, et rabbin tout court qui a su m’inspirer. Et, qui sait ? Poser la première pierre de ma vocation rabbinique !

Chabbat shalom, g’mar hatima tova !

Drasha Roch Hachana 5785 – « Nous vivrons » KEREN OR, 2 octobre 2024

« Nous vivrons » est devenu le slogan de toute une génération, la nôtre, celle qui a été témoin à distance du massacre du 7 octobre, tout en le ressentant au plus profond de son être. « Nous vivrons », c’est le dessin de Joann Sfar pris par une frénésie créative dans les jours qui ont suivi cette catastrophe. Deux lettres het et yod forment le mot Hil les a calligraphiées et entourées de bleu pour nous donner un peu de force. H c’est ce mot hébreu qu’on accroche à son cou comme un talisman pour tout simplement affirmer qu’on est ‘vivant’… A ma connaissance, personne n’a demandé à Joann Sfar pourquoi il a traduit ce h qui est au présent continu, en un futur ? mais je vous propose quelques supputations…

En effet, après le moment de sidération qui nous a tous saisis, ce profond abîme dans lequel nous avions tous peur de nous perdre, après avoir franchi avec effort cette fosse commune, il était nécessaire de pointer vers un temps futur, un « après », …Car nous venions de vivre une rupture temporelle entre notre présent, notre passé et notre avenir. Et l’espoir en un avenir individuel et collectif était une question de survie. « Nous vivrons », s’est aussi décliné en « Nous danserons à nouveau » et ces deux formules peuvent être agrégées en « Nous espérerons ». Un espoir tenu …qu’il fallait marteler et attacher à nos boutonnières à côté du ruban jaune.

Et nous voilà près d’un an plus tard, avons-nous retrouvé un peu d’espoir ? Avons-nous enjambé cette fosse ? Rien n’est moins sûr. Nous venons de chanter, avec un tremblement inhabituel dans la voix, les mots du fameux poème liturgique Tikhlé chana vekilelotéïa « que l’année s’achève avec ses malédictions »! Est-ce que nos prières seront suffisamment puissantes, intentionnelles, pour que les malédictions cessent réellement ? Est ce que les sonneries du chofar déchireront le ciel demain de leur gémissement et seront entendues à « l’étage supérieur » ?

Habituellement, une fois que le jugement céleste est prononcé, que nos comptes sont soldés, nous passons d’une rive à l’autre et repartons le cœur léger. Une nouvelle année est synonyme d’une nouvelle page à écrire. Nous renaissons à la vie !

Roch Hachanah, c’est ce curieux anniversaire symbolique de la Création de l’Humanité et du monde, qui tombe comme une feuille à l’automne. C’est croire en un renouveau alors que la nature est à son déclin, alors que les arbres jaunissent, que le vent nous fait de nouveau frissonner, et le ciel devient plus menaçant.

C’est à ce moment-là précisément que nous, Juifs, devons faire cet effort et regarder au-delà du visible, pour accueillir une année nouvelle. Cette année, cet effort est incommensurable. L’automne est encore imbibé de l’automne dernier, celui qui a coupé court à notre élan de joie et notre vitalité. Bien sûr, l’automne est une période nostalgique, emplie de souvenirs, qui vont accoucher d’un futur, dans lequel nous placerons notre confiance, un à-venir prometteur, un bourgeon invisible à l’œil nu, à arroser pour qu’il fleurisse. Le judaïsme donne primeur à la vie, qu’il faut préserver coûte que coûte. Mais est-ce possible quel que soit le passé ? Même traumatique ?

Le passage de 5784 à 5785 nécessite pour la plupart d’entre nous de faire un détour, de prendre un chemin de traverse. Certains tourneront la page 5784 avec légèreté dès demain, d’autres attendront jusqu’à Kippour, voire Simhat Torah et la clôture symbolique de cette année de deuil. Gageons que ce mois de Tichri, nous aurons besoin de trouver comment tordre le cou aux doutes qui nous assaillent …pour remonter à la surface de nos vies. Je ne fais pas référence ici à un doute bénéfique, celui qui permet une remise en question, un hechbon hanéféch de saison pour repartir sur les bons rails de la vie.

Ici, je parle des doutes existentiels qui nous empêchent d’avancer, qui nous étouffent parfois et nous font ressentir une profonde solitude…Que ces doutes concernent notre place en tant que Juifs dans notre pays, ou de nos coreligionnaires dans leur propre pays, doute en un dialogue possible avec l’autre quel qu’il soit, et le doute suprême envers notre Créateur …cette année plus que les précédentes, ils sont légitimes et sont la preuve de notre bonne santé mentale qui a été mise au défi.

Comment vivre avec notre sentiment d’impuissance face au tunnel de haine et de violence, au nombre incalculable de victimes de ces guerres fratricides ? Est-ce que les mots ont encore un sens ? et un quelconque pouvoir dans un monde déchiré par la binarité des réseaux sociaux ? Prostrés ou sanglotants, comme Rachel qui pleure ses fils disparus,![1] nous ressentons une profonde impuissance à consoler tous ces endeuillés et à nous consoler également.

Cette année, il ne reste plus que des larmes amères et les pleurs du shofar pour faire ce travail impossible …comme le dit le talmud « Même si les portes de la prière sont fermées, les portes des larmes ne sont jamais fermées ». Selon la tradition, Dieu pleure aussi à nos côtés, notamment, Il pleure de colère face à l’injustice des dirigeants arrogants et cruels.[2] Le savoir peut nous consoler un peu…

Abraham Heschel cite un récit hassidique qui décrit trois niveaux de chagrin. Le premier est celui des larmes – la façon la plus simple et la plus courante d’exprimer son chagrin. Le deuxième niveau, légèrement plus élevé, est le silence. Le troisième niveau – que l’homélie décrit comme le plus grand de tous – est le chant. Les pleurs expriment notre douleur, le silence, notre courage, mais le chant exprime notre vie. En chantant, nous louons ceux qui ont rendu notre vie possible et qui lui donnent un sens. Comment arriver à chanter à nouveau ?

Joann Sfar a su capter nos angoisses les plus intimes, c’est notre Jérémie du 21eme siècle, Juifs et non Juifs vont l’écouter avec une certaine vénération, Ses dessins sont vrais et sincères, pleins d’empathie, une empathie parfois exclusive… il fustige aussi les élites et le pouvoir. « Nous vivrons » sont deux mots qui sous entendent que nous Juifs en avons vu d’autres, et nous en verrons encore, mais entre-temps, l’authenticité de nos pleurs et nos chants se déversent pour nous purifier. Ainsi lavés nous gravirons ensemble, épaule contre épaule, les marches qui nous mènent vers des fragments de confiance !

Ken yhié ratzon, Shana tova et hag samea’h !  


[1] Jérémie 31 :14

[2] Talmud Haguiga 5b

Drasha Choftim – KEREN OR, 6 septembre 2024

Les Israéliens et nous tous avons été particulièrement choqués et éprouvés par la semaine écoulée après l’annonce de l’assassinat de 6 jeunes otages israéliens par le Hamas, juste avant leur libération par l’armée israélienne. S’en sont suivies des manifestations monstres et une grève générale à l’appel du principal syndicat du pays : la histadrout, ce qui en soi a constitué une première. La société civile et en son centre les familles d’otages demandent inlassablement un accord permettant la libération de leurs proches et à défaut la démission du gouvernement. Mais, depuis des mois déjà, le gouvernement reste sourd à ces demandes répétées, manquant totalement d’empathie et de vision stratégique et ce quel que soit le nombre de manifestants.

Il apparait de plus en plus clairement que plusieurs blocs s’affrontent dans une milhemet ahim une guerre entre frères au sein même de la société israélienne. Certains analystes n’hésitent pas à mettre de l’huile sur le feu … ainsi Dov Maimon directeur de recherche au JPPI, un think tank basé à Jérusalem, très influent en matière de réflexion et planification en Israël lui-même prévisionniste et conférencier international écrit cette semaine de manière provocante :

C’est une lutte pour l’hégémonie culturelle qui se joue en Israël aujourd’hui, et elle est bien plus profonde que ce que les médias nous montrent.

Cette bataille idéologique oppose deux visions d’Israël, deux blocs historiques en formation :

D’un côté, nous avons l’élite sioniste qui a construit le pays. Laïque, progressiste en apparence, souvent d’origine ashkénaze, elle a longtemps défini ce qu’était l’israélité. Ses bastions ? Les tribunaux, les universités, les médias, les syndicats, l’armée de l’air, l’intelligence militaire, la high-tech. Elle craint la levantinisation et pense que sans elle, le pays ne peut pas tenir et ses arguments font sens. Sans être ashkénaze, j’appartiens à cette élite et je partage un grand nombre de ses valeurs libérales.

De l’autre, émerge un « Nouvel Israël ». Plus religieux, plus traditionaliste, composé de Sépharades, de Russes, d’immigrants, d’orthodoxes. Longtemps marginalisé, ce groupe s’affirme désormais. Il est majoritaire dans l’armée de terre, dans les zones périphériques. Il revendique une autre vision de l’identité israélienne.

J’ai frémi en lisant ces mots avec lesquels je me sens en total désaccord…Cette analyse simpliste des fractures qui traversent la société israélienne où tant de blocs aux intérêts divergents s’affrontent m’a laissée pantoise.

Il y a certes une évolution démographique qui explique la situation politique d’aujourd’hui, mais l’opposition au gouvernement actuel a commencé à propos de la réforme judiciaire et, elle avait et a, des bases éthiques et non de préservation hégémonique du pouvoir ! 

Quel système judiciaire doit avoir Israël pour respecter ses minorités ? Quel avenir veut-on pour ce pays composé de tant de groupes ethniques, religieux, laïcs, juifs, chrétiens et arabes, comment chacun d’entre eux peut trouver sa place, être respecté, traité de manière juste et égalitaire ? Peut-on laisser sans broncher Israël tomber aux mains d’un dirigeant et sa clique d’ambitieux malveillants et égoïstes qui le transforment en un état autoritaire voire une dictature ?

Ce sont les préoccupations de ce groupe ‘libéral’ très divers, contrairement à ce qu’en dit Dov Maïmon, où des traditionnalistes, côtoient des libéraux, des hilonim, des intellectuels, comme des professeurs ou des employés, tous attachés aux valeurs qui ont fondé ce pays dans sa Déclaration d’Indépendance… C’est pour préserver cela que le peuple a commencé à manifester dès janvier 2023.

La polarisation de la société israélienne dure depuis des années, elle s’est exacerbée encore plus ces derniers mois, ce qui l’a affaiblie. A cela s’est ajouté une coalition au pouvoir qui sert les intérêts d’une frange de la population, au détriment de l’intérêt général. Ainsi, les décisions prises avant le 7 octobre concernant la sécurité des citoyens ont été désastreuses.

La paracha Choftim -les Juges, commence par déclarer qu’il faut nommer des juges et des policiers impartiaux, condition préalable, nous dit la Torah, à l’établissement durable du peuple sur la terre promise. La paracha poursuit sur cette voie de la justice, en rappelant que lorsque le peuple décidera d’appointer un roi, ce dernier ne devra posséder ni trop d’or, ni trop de chevaux, ni trop de femmes, et devra étudier tous les jours et écrire un sefer Torah au cours de sa vie, afin de rester humble et acquérir la sagesse nécessaire à la prise de décisions parfois très délicates !

Lorsqu’une guerre sera déclarée contre une ville, l’armée devra prendre toutes les mesures pour l’éviter et appeler d’abord la ville à la paix. Une fois une guerre engagée elle doit l’être avec le plus de compassion possible !

 Isaac Arama (1420-1494) théologien espagnol et philosophe écrit :

« [il faut d’abord faire] Des supplications et des demandes formulées de la manière la plus conciliante possible, afin de tourner leurs cœurs (…) car cela découle nécessairement de la sagesse humaine de [vouloir] la paix, et de la volonté divine (…) ainsi nous trouvons qu’Il a ordonné « tu ne dois cependant pas en détruire les arbres en portant sur eux la cognée: » [Deut. 20:19], à plus forte raison devons-nous veiller à ne pas causer de dommages et de destructions aux êtres humains. »[1]

Si toutes les discussions diplomatiques sont épuisées, alors seulement les hébreux devront partir en guerre.

Une émotion m’étreint à la lecture de ces lois de la guerre, tant elles résonnent avec l’actualité immédiate ! 11 mois se sont écoulés sans aboutir à aucun accord de cessez le feu ni de libération de ces pauvres otages. Qui est responsable de ce qu’on peut appeler un désastre ? alors que la priorité déclarée de Netanyahou en octobre dernier était que tous les otages rentrent à la maison ? Il est évident que négocier avec un groupe terroriste aussi fourbe et sanguinaire n’est pas une sinécure, mais des proches du pouvoir et des négociateurs sont très critiques envers le premier ministre et sa coalition qui ont délibérément fait capoter plusieurs rounds de négociation.

Un pays aussi fragile qu’Israël, un pays en guerre depuis sa création, doit encore plus que d’autres démocraties veiller à se choisir des dirigeants moralement irréprochables, des gardiens du socle sur lequel ce pays a été bâti qui soient aussi des visionnaires.

Cette trempe de dirigeants est rare à dénicher, mais à défaut, on peut au moins espérer qu’ils fassent preuve d’une mesure de rahamim – de compassion, tant envers les familles désespérées de retrouver leurs proches, qu’envers tout un pays endeuillé.

Espérons que la dernière tragédie en date et la pression du peuple fera basculer l’état d’esprit de ses gouvernants vers davantage de justice et de compassion,

Ken yhié ratzon,

Chabbat shalom !


[1] commentaire sur la torah trad. Eliahou Munk

Drasha Kora’h – Israël et les conscrits – KEREN OR 5 Juillet 2024

Je voudrais du soleil vert
Des dentelles et des théières
Des photos de bord de mer
Dans mon jardin d’hiver…

Je n’ai pas trouvé mieux que ces paroles pour traduire mon état d’esprit du moment, à deux jours d’élections peu réjouissantes, et alors que la guerre entre Israël et le Hamas rentre dans son 9è mois ce 7 juillet. Le temps d’une grossesse, le temps d’une naissance…celle d’une réalité à laquelle on aimerait pouvoir échapper.

Quand l’avenir est sombre, on replonge avec délectation dans la nostalgie d’un passé perdu, qui nous semble, à postériori bien plus séduisant, et plus simple que le présent.

Pour ma part, l’étude de la Torah a aussi cette fonction, elle me permet de me retirer momentanément du monde pour le regarder sous un angle distancié et à défaut de réconfort, de m’apporter quelques arguments à ajouter au débat.

La paracha Kora’h est parsemée de conflits, luttes de pouvoir, ambitions démesurées, combats fratricides qui se déroulent entre le cousin de Moïse, Kora’h et sa clique et Moïse et Aaron. Comme vous voyez toute ressemblance avec des faits réels n’est pas totalement fortuite …

Les versets qu’on vient de lire se déroulent une fois ce conflit résolu, de manière un peu brutale certes, puisqu’une faille s’ouvre devant ceux qui ont fomenté cette révolte ainsi que tous ceux qui les ont soutenus et ils périssent avalés par la terre…

A présent, le récit se concentre sur la répartition des rôles purement religieux, dévolus à la tribu de Lévi. Tribu qui est celle de Moïse d’Aaron et de Myriam, tribu qui se verra confier le leadership politique d’un côté avec Moïse et, religieux de l’autre, avec Aaron, et sa descendance, famille de prêtres. La tribu de Lévi est par conséquent séparée en deux castes : Aaron et ses descendants sont des Cohanim, et tous les autres seront les serviteurs des Cohanim, les Lévites, ce qui en hébreu veut dire accompagnateurs.

Les Cohanim ont ce statut particulier qui leur interdit de s’approcher des morts pour ne pas devenir impurs. Ils ont aussi l’interdiction de tuer car dans le cas contraire, ils perdent l’autorisation de bénir le peuple, ce qui est l’une de leurs plus importantes prérogatives.

A partir de ces deux limitations halakhiques, certains rabbins ont considéré que les Cohanim ne peuvent s’engager dans l’armée et devenir des soldats. Cependant lorsque l’ancien grand rabbin d’Angleterre Joseph H. Hertz se voit poser la question par le gouvernement britannique à propos de la conscription des Cohanim britanniques en 1916, en pleine 1ère guerre mondiale, il répond positivement : oui ils peuvent et doivent devenir des soldats britanniques et défendre leur patrie.[1] Commence alors un débat très vif entre le grand rabbin Hertz et le rabbin en chef du Beit Din de Leeds au nord de l’Angleterre qui maintenait que les Cohanim doivent être exemptés de la guerre, pour les raisons citées plus haut. Alors quels étaient les arguments du Grand Rabbin Hertz ?

D’une part, il a rappelé qu’un Cohen peut se rendre impur en inhumant un mort qui n’a personne pour l’enterrer, acte qui s’appelle un met mitsva. Par conséquent, il peut devenir impur pendant la guerre et en plus potentiellement sauver des vies ! D’autre part, les Hasmonéens étaient des Prêtres qui ont mené une guerre victorieuse contre les Séleucides dans les années 167 à 140 avant notre ère, guerre relatée dans le livre des Maccabées et célébrée à Hanoucca. Dans le talmud Yeroushalmi (Nazir 7:1), il est mentionné que R. Hyyia qui était un Cohen s’est rendu impur pour honorer le roi de l’époque et servir l’armée du roi. Enfin, dans le Deutéronome, il est mentionné trois cas où un homme est exempté d’aller à la guerre : s’il vient de construire une nouvelle maison, s’il vient de planter une vigne ou s’il vient d’épouser une femme, les personnes qui sont dans ces trois cas de figure sont exemptées pendant un an de l’armée. Aucune mention d’exemption n’est indiquée pour les Cohanim.

La question vient percuter une actualité brulante qui divise Israël depuis des décennies et en particulier depuis la réforme judiciaire soutenue par Netanyahou et sa coalition. Les Cohanim des textes bibliques et talmudiques sont les archétypes de cette caste qui dédie sa vie à la religion et plus précisément à l’étude de la Torah, c’est-à-dire les haredim modernes. Ils bénéficient depuis 1949 d’une exemption du service militaire, allouée par le premier ministre Ben Gourion à l’époque comme un compromis pour les rallier au projet de création de l’état. A l’époque, ils ne représentaient que quelques centaines alors qu’ils représentent selon le recensement de 2019 69% des jeunes hommes en âge de faire l’armée et 59% des femmes ! Cette exemption n’est pas une loi mais est mise en œuvre par une directive de l’armée. Elle a été sujette à de nombreuses controverses au cours des décennies. L’arrangement appelé Torato Omanouto la torah est son occupation est au départ un principe qui permet de retarder l’âge de la conscription, mais en réalité, les jeunes quittent leur étude de la torah à 30 ans n’ont aucun risque d’être appelés à l’armée. En 1998, la Cour Suprême s’est attaquée à ce principe considérant que cela crée une discrimination insupportable entre les citoyens israéliens. En 2014 une nouvelle loi devait permettre l’enrôlement progressif des haredim dans l’armée et après 3 ans ils devraient payer une amende pour non-engagement dans l’armée. Les coalitions qui ont suivi ont vu les haredim s’allier avec Netanyahou, le status quo a par conséquent été prorogé

Depuis le début de la guerre, la donne a changé et au contraire, un nouveau projet de loi datant de février de cette année indiquait qu’il fallait proroger la durée du service obligatoire pour les conscrits et les réservistes et aussi de mettre fin à l’exemption de service militaire pour les haredim. 63000 étudiants de yeshivot devaient en principe rejoindre l’armée depuis le 1 avril, et le budget alloué aux yeshivot était gelé jusqu’à ce que ces jeunes rejoignent Tzahal. En réalité, rien n’ayant bougé depuis, la cour suprême a été saisie et la majorité absolue des juges s’est prononcée le 25 juin dernier en faveur de l’obligation de conscription des jeunes haredim.

Il est particulièrement choquant de voir le pays divisé sur une question d’égalité de traitement qui sacrifie certains citoyens au détriment des autres…On peut se demander où est passée l’application de la loi juive pour cette frange de la population qui se réclame de sa stricte observance ?

Mathieu, toi qui célèbre ta bar mitsva ce chabbat et vis dans un pays en paix, je te souhaite de ne jamais connaitre de guerre au cours de ta vie, mais aussi de garder un sens aigu de la justice, de l’égalité, de la fraternité et de la liberté pour réfléchir aux sujets importants de notre société, et de grandir dans ta conscience politique, comme tu l’as fait pendant la préparation de ta bar mitsva. un grand mazal tov à toi et toute ta famille !

Ken yhié ratzon, chabbat shalom !


[1] The Kohen Soldier – Torah Musings

Drasha Nasso – KEREN OR, 14 Juin 2024

Nasso: fais un décompte, c’est la demande que l’Eternel fait à Moïse dans cette deuxième paracha du livre des Nombres. Après avoir compté les onze tribus qui composent le peuple d’Israël, autrement dit le simple peuple, ici il s’agit de compter les membres de la tribu de Lévi. Tribu composée de 3 familles : Gershon Kehat et Merari. Ces Lévites ne disposeront pas d’un territoire en terre de Canaan, mais seront affectés au service du Tabernacle puis du Temple. Leur « fonction support », comme on dit aujourd’hui est définie, avec moult détails, selon leur clan familial, au moment de leur recensement.

Les Lévites sont distingués et élevés (un des sens du verbe nassa) au service du Temple, c’est-à-dire au service de tout le peuple envers lequel ils ont une responsabilité incommensurable : porter l’arche sainte de lieu en lieu, la démonter et la remonter, s’assurer de la répartition des tâches pour que ce rituel puisse être effectué dans les meilleures conditions possibles et préparer tout ce qui est nécessaire pour que les Cohanim, les prêtres – issus eux aussi de la tribu de Lévi – puissent effectuer leur rituel de sacrifice…Leur défaillance aurait des conséquences graves : les offrandes ne seraient plus agréées par l’Eternel et le peuple ne serait plus pardonné !

Pour parler de cette élévation à un rang de responsabilité et de service, le verbe nassa est répété à maintes reprises tout au long de cette paracha. Je voudrais, si vous voulez bien m’arrêter quelques instants sur la polysémie de ce verbe, dont les sens multiples peuvent aussi donner diverses perspectives aux attentes de chacun envers ceux et celles position de responsabilité, qu’elle soit religieuse ou politique bien sûr :

Nassa veut dire élever dans le sens de sortir du lot comme on l’a vu, porter une charge, faire un discours, prendre et recevoir, mais aussi raffermir, pardonner, souffrir et décompter (ou recenser).

Sur cette racine s’est construit le mot Nissouïm mariage : car lorsqu’on épouse un homme ou une femme, selon la tradition juive, on l’élève et on le sépare des autres. Cela a donné également le mot Nassi leader ou président, et on attend du Nassi de prendre de la hauteur par rapport aux autres et par conséquent de décider avec une certaine sagesse. Être en position de responsabilité est aussi une « charge », plus ou moins légère et parfois très lourde, sous laquelle on ploie.

Il est assez stupéfiant de lire cette paracha et ces décomptes très précis de chaque famille de la caste des Lévites, ces serviteurs mis au service du Temple et du peuple, au moment même ou un chaos indescriptible règne dans notre propre pays. Depuis dimanche c’est un vent de panique initié par le Nassi de la Nation qui s’est abattu sur les clans des familles politiques qui passent leur temps à se décompter justement tout en se décomposant littéralement sous nos yeux médusés. Ceux et celles qui ont choisi ce qui normalement s’apparente à la noblesse du service de l’état, montrent, pour certains, leur vrai visage, celui d’une ambition débridée pour garder ou accéder ne serait-ce qu’à une chimère de pouvoir.

Nous assistons à un spectacle affligeant, un miroir caricatural des pires pulsions humaines lorsqu’elles sont mises au service des ‘passions tristes’, décrites par Spinoza, comme nous le rappelait mardi soir Jean François Bensahel lors de son étude sur le libre arbitre.

Ce tohu bohu peut s’interpréter par la combinaison de plusieurs facteurs aggravants : la gouvernance sous l’impulsion des réseaux sociaux, considéré comme un sondage permanent, du règne de l’immédiateté au détriment de la réflexion et de la prise de recul, en résumé de la démagogie. Tout ceci est terriblement dangereux et il n’est pas difficile de s’imaginer le scénario du pire, celui où notre démocratie déjà malmenée serait détruite, car prise en otage par les pires extrémistes avides de pouvoir.  

Est-il encore possible d’espérer en une réelle recomposition du paysage politique en faveur d’une famille qui rejette fermement les compromissions avec les antisémites, les racistes, les xénophobes ?

Nous avons plus que jamais besoin d’hommes et de femmes qui sont prêts à apporter leurs offrandes sur l’autel de la République plutôt que de sacrifier leurs valeurs au profit de l’autel du pouvoir. Une famille porteuse d’un vrai projet pour la France … Peut-on espérer ne pas compter les membres de cette famille sur les doigts de nos deux mains ?

Nous avons tant besoin d’une lueur d’espoir, de nous sentir bénis sous la protection du Nom…

Dans la paracha Nasso figure aussi la plus belle bénédiction de la Torah la triple bénédiction sacerdotale Trois puis cinq puis huit mots totalisant le chiffre 15 qui en lettre hébraïques s’écrit yud hey – Ya et c’est un des noms de Dieu, on répond après chacune des bénédictions par ken yhie ratzon (que telle soit Sa volonté).

Ces paroles ne sont pas magiques mais l’intentionnalité compte et je vous offre cette bénédiction pour vous donner de la force pour résister à la période si incertaine qui s’ouvre devant nous :

יְבָרֶכְךָ ה’ וְיִשְׁמְרֶךָ.        Que Dieu vous bénisse et vous garde

יָאֵר ה’ פָּנָיו אֵלֶיךָ וִיחֻנֶּךָּ. Que Dieu illumine sa face vers vous dans sa compassion,

יִשָּׂא ה’ פָּנָיו אֵלֶיךָ וְיָשֵׂם לְךָ שָׁלוֹם. Que Dieu lève sa face vers vous et vous accorde la paix

וְשָׂמוּ אֶת שְׁמִי עַל בְּנֵי יִשְׂרָאֵל, וַאֲנִי אֲבָרֲכֵם et ils mettront mon nom sur les enfants d’Israël et je les bénirai…

Ken Yhié ratzon, shabbat shalom,

Drasha Emor – KEREN OR 17 mai 2024

L’endroit où nous avons raison par Yehouda Amichai (1924 Allemagne, 2000 Israël)

Du lieu où nous avons raison, Les fleurs ne pousseront jamais, Au printemps. Le lieu où nous avons raison Est dur et piétiné Comme une cour. Mais les doutes et les amours Creusent le monde Comme une taupe, ou une charrue. Et un murmure se fera entendre du lieu Où se tenait la Maison, A présent en ruines.

 מִן הַמָּקוֹם שֶׁבּוֹ אָנוּ צוֹדְקִים
  מִן הַמָּקוֹם שֶׁבּוֹ אָנוּ צוֹדְקִים לֹא יִצְמְחוּ לְעוֹלָם
פְּרָחִים בָּאָבִיב. הַמָּקוֹם שֶׁבּוֹ אָנוּ צוֹדְקִים
הוּא קָשֶׁה וְרָמוּס
כְּמוֹ חָצֵר. אֲבָל סְפֵקוֹת וְאַהֲבוֹת עוֹשִׂים
אֶת הָעוֹלָם לְתָחוּחַ
כְּמוֹ חֲפַרְפֶּרֶת, כְּמוֹ חָרִישׁ. וּלְחִישָׁה תִּשְׁמַע בִּמְקוֹם
שֶׁבּוֹ הָיָה הַבַּיִת
אֲשֶׁר נֶחְרַב
   
  

Quand les mots manquent et qu’on a du mal à déchiffrer ce monde, il reste ceux des poètes qui traduisent de belle manière nos pensées et émotions…

Dans l’œuvre prolifique de Yehuda Amihai on trouve, miraculeusement, et à la demande, les mots justes adaptés à l’atmosphère du moment, il nous fait un clin d’oeil, à distance de quelques décennies, en ce 20è siècle pas si lointain: je suis passé par là et je sais ce que vous ressentez et vivez.

Ces mots ne sont pas seulement ceux d’un poète lambda. Yehuda Amihaï mêle subtilement le sacré et le profane, d’un fin connaisseur de la Bible. Ici, il nous parle en filigrane de LA maison, du Temple détruit, non pas par les mains des romains, mais par les mains des bigots de leur temps, de ceux si surs de leur fait et cause, qu’ils étaient prêts à tout détruire, même le plus sacré pour avoir raison. De ces sicaires qui, de génération en génération rejettent violemment l’idée de labourer leur pensée en la « fertilisant »  avec celle de l’autre…

Il semble que notre époque renforce ces murs de raisonneurs qui se drapent de discours moralisateurs pour défendre La seule et unique cause juste, sans jamais faire place au débat contradictoire, au dialogue et encore moins à la complexité. A coup de slogans simplistes et de « guillotine digitale », ils tuent virtuellement, pour le moment, tous ceux qui ne partagent pas leur point de vue, tous ceux considérés comme des obstacles sur l’autoroute de l’idéologie en vogue.

Ce chabbat pourtant dans la double lecture de la semaine à la fois de la paracha et de la haftara, nous avons à faire à une pensée bien plus complexe. Dans le Lévitique , nous lisons le récit ‘du blasphémateur’ et dans le livre de Job, le prologue de cet anti-blasphémateur. Deux textes qui dialoguent entre eux pour mieux nous faire réfléchir et ouvrir des portes dans notre vision du monde.

Le récit du blasphémateur s’apparente à un fait divers : l’histoire d’un homme qui, lors d’une altercation avec un israélite, maudit le nom de Dieu puis est détenu en attente de jugement par Dieu lui-même. Il sera lapidé. Ainsi selon la juridiction biblique le blasphème mérite la peine capitale.

Qui est cet homme ? Fils d’une isréalite et d’un homme égyptien, il est à la marge, et selon les Sages, fait partie du erev rav, la multitude mêlée qui a accompagné les hébreux lors de leur exode d’Egypte. Sa mère s’appelle Shlomit Bat Dibri, son père serait égyptien, et reste anonyme comme son fils le bagarreur.

Le midrash nous apprend que Shlomit Bat Dibri appartient à la tribu de Dan, cette tribu mal considérée par les Judéens, parce qu’elle avait construit son propre Temple.[1] Le nom de cette femme est commenté ainsi : ‘Shlomit’ vient de shalom car elle disait bonjour à tous ceux qu’elle croisait, ‘bat dibri’, peut être traduit par « fille de la parole », appelée ainsi parce qu’elle parle à tort et à travers. Les Sages vont jusqu’à la considérer comme une prostituée qui a été violée par l’Egyptien à cause de sa trop grande loquacité.

Le père du blasphémateur, serait le même Egyptien, que Moise a assassiné au début du récit de l’Exode, parce qu’il maltraitait les esclaves hébreux.[2]

L’origine douteuse de cet homme selon le midrash serait la raison pour laquelle il aurait eu du mal à être admis parmi les membres de la tribu maternelle de Dan. Ce récit qui porte, en partie, sur le blasphème, nous parle, de manière détournée, du statut du demi israélite.

Ce jeune homme qui n’a pas de nom, puisqu’il n’a pas de père reconnu, ne peut s’inscrire dans une généalogie, même celle de la tribu de Dan pourtant déconsidérée. Sa colère qui l’amène à maudire le nom de Dieu, et sa violence envers un autre israélite seraient à mettre sur le compte de l’injustice qui lui a été faite. Cette histoire qui pourrait presque passer inaperçue, nous parle de ce qui est souvent, encore de nos jours, vécu comme un drame familial. La douleur de l’exclusion, la non-appartenance porte en germe la violence.

De son coté, Job le héros du livre éponyme est un homme simple et droit, un pieux parmi les pieux qui ne manque pas une occasion pour prier et offrir des sacrifices de remerciement à Dieu pour tous les bienfaits dont il a été comblé. Arrive l’Adversaire cet émissaire divin censé scruter tous les recoins de l’âme. Et il demande à l’Eternel de défier Job, en le mettant à nu : il perd toutes ces possessions matérielles et dans la foulée il est privé même de ses 10 enfants qui meurent subitement. Satan fait le pari qu’ainsi privé de tout, il perdra aussi sa confiance en Dieu…En réponse, Job se montrera véhément envers Dieu pour ce qu’il ressent comme une grande injustice, mais il ne trébuchera pas et ne maudira pas le Nom.

Les deux lectures nous présentent deux attitudes opposées face aux souffrances de l’homme et au mal qui les frappent. D’un côté, le blasphémateur opte pour la victimisation, de l’autre, Job parle, négocie se met en colère, et effectue un profond travail psychologique et spirituel pour s’unifier et aboutir à une forme de résilience.

« Les doutes et les amours creusent le monde » : souvenons-nous de ces mots lorsque le désespoir nous guette !

Ken yhié ratzon, chabbat shalom 


[1] Lévitique rabba 32:5,

[2] Commentaire de Shlomo Ephraim ben Aaron Luntschitz, plus connu sous le nom de son oeuvre Kli Yakar (15è siècle).

Drasha Metzora Chabbat haGadol– KEREN OR, 19 avril 2024

Cette semaine, en préparation du seder, je me demandais comment aborder les questions qui brûlent l’actualité, lors du seder communautaire : la violence, la guerre, le fondamentalisme religieux, la déshumanisation, le droit et la souveraineté, mais aussi l’empathie envers ses ennemis…

Et à cette occasion, comme chaque année, des collègues américains et israéliens, plus prévoyants, avaient travaillé ces questions en amont et préparé des suppléments à la haggada pour refléter non pas l’air du temps, mais les pierres d’achoppement de notre temps. Grâce à eux, j’ai lu et pu choisir parmi des textes en prose ou en vers, et pu voir aussi des reproductions d’œuvres d’artistes contemporains traversées intimement par ces mêmes préoccupations. J’ai ressenti alors, une forme de communion avec ces Juifs lointains alors qu’une onde de choc me traversait affectivement et intellectuellement.

Une chose est sûre, cette soirée de célébration de notre libération sera différente de toutes les autres nuits…

En Israël plusieurs rabbins ont eu une même idée, et ont puisé à une même source : les haggadot créées en 1946/1947 par les fondateurs des kibboutzim en bordure de la bande de Gaza.  Outre le fait qu’elles étaient illustrées par des dessins d’enfants et écrites en hébreu, à la main puis ronéotypées, les textes et poèmes reflétaient de manière poignante l’état d’esprit de ces jeunes haloutzim qui se relevaient d’un traumatisme d’une ampleur inconnue jusque-là, et ce alors que la psychologie post-traumatique était encore balbutiante. La lecture de ces textes émeut par la capacité de ces hommes et ces femmes à s’absorber dans le travail, la plupart du temps manuel, à défendre leur kibboutz et tout simplement à construire leur vie sur cette terre maintes fois promise en se projetant vers l’avenir.

Comme le dit Mishael Zion, un des rabbins qui s’est replongé dans la haggadah de 1946 du Kibboutz Be’eri, ces hommes et ces femmes « en étaient aux premiers stades de la construction d’une maison sûre et autonome dans le désert, et leurs conditions étaient précaires. L’histoire de Pessa’h, de l’esclavage biblique et de la rédemption, a servi de base à leur propre résilience. […]. De nombreux kibboutzim à travers Israël continuent de fabriquer leurs propres haggadot pour Pessa’h, s’inspirant de manière intemporelle des mêmes espoirs et questions que les fondateurs du kibboutz Be’eri ont inclus en 1946. Mais cette année, six mois après l’attaque des communautés kibboutzniques de l’enveloppe de Gaza, il est particulièrement significatif de faire entendre les voix de ces kibboutzim – leurs inquiétudes et leur optimisme – dans nos conversations autour de la table du seder, en préservant cette histoire de narration, même si les bâtiments et les communautés qu’ils ont construits restent vides pendant ce Pessa’h.

Des maisons qu’ils avaient construites avec amour depuis trois générations, des champs qu’ils avaient ensemencé et cultivé depuis 75 ans et qu’il a fallu fuir et laisser à l’abandon, après le passage de cette tornade exterminatrice. Comment ne pas ressentir que ces maisons ont été polluées par la violence, par tous les impacts et stries profondes laissés par les tirs de fusils, par les incendies et les gravats ? Ces hommes et femmes sont à présent en quarantaine de leur maison et communauté, et on ne sait quand elles seront reconstruites, quand ses habitants pourront y retourner ?

On imagine comment les habitants de ces kibboutzim de la bande de Gaza auraient aimé cette année, plus que toute autre, s’atteler au grand ménage de Pessa’h de leurs modestes pavillons : faire scintiller la vaisselle, nettoyer les tapis et repeindre les murs à la chaux comme le font de nombreux habitants d’Israël chaque année pour se protéger d’une chaleur écrasante…au lieu de cela, ils vivent toujours comme des réfugiés de l’intérieur.

Comme un écho lointain, par association d’idées, j’ai pensé à ces familles palestiniennes qui gardent chacune, comme un trésor, la clé d’une maison qu’ils ont dû fuir en 1948, pendant la guerre d’Indépendance. Deux souffrances, qui se font écho et qu’il est si difficile de faire dialoguer et encore moins de réconcilier.

Dans notre paracha, il est aussi question de maisons ‘malades’, la maladie étant quelque peu mystérieuse lorsqu’on parle de la tzaraat. On la définit comme une plaie, infligée par Dieu et qui ne peut être diagnostiquée que par des cohanim. Nos rabbins ont interprété la tzaraat de manière symbolique. Elle se matérialiserait sur les murs d’une maison et serait comme un avertissement à la famille qui l’habite qu’elle a perdu tout sens moral. Selon les commentateurs la tzaraat des maisons était le résultat d’un comportement égoïste et aveugle aux besoins d’autrui. Et par porosité, les problèmes d’une société avaient ‘infecté’ la maison de chacun.

On est bien sur très loin d’une situation de guerre, comme celle vécue depuis 3 générations par les familles d’israéliens et palestiniens, celle d’une lutte fratricide entre deux peuples pour une même terre.

Mais je ne peux m’empêcher, à la lecture de cette paracha, de penser aux fautes morales qui naissent et s’épanouissent dans les familles des deux camps, qui les poussent chacune de plus en plus vers des idées extrêmes, en excluant l’autre de son champ de vision et d’existence et en le représentant comme l’ennemi à abattre. Ces fondamentalistes juifs et arabes sont victimes, sans le savoir, de manipulateurs politiques, moralement pollués et devenus aveugles aux besoins d’autrui.

Il y a 6 mois, ces extrémistes palestiniens ont frappé intentionnellement les familles les plus désireuses de vivre fraternellement avec leurs voisins, modèles de coexistence pacifique, ce sont eux qui ont vu leurs maisons et communautés réduites à néant.

Ce sont à ces familles que je souhaite de tout cœur à l’occasion de Pessa’h et alors qu’ils vivront cette nouvelle fête du calendrier juif loin de chez eux et dans une attente insupportable, de pouvoir revenir et reconstruire – avec le même esprit que leurs prédécesseurs – leurs communautés, exactement là où elles avaient été construites initialement. Car ce sont ces hommes et ces femmes bâtisseurs des kibboutzim d’Israël qui incarnent aujourd’hui comme hier, cette utopie sur laquelle a été construit Israël, et qu’on souhaite voir perdurer envers et contre tout !

Afin qu’ils puissent scander fièrement : bashana habaa be kibboutz Beeri banouï mihadash…à l’année prochaine au kibboutz Beeri – et tous les autres kibboutzim et villages – reconstruit de nouveau !

ken yhié ratzon, chabbat shalom et hag pessa’h casher v’samea’h

Drasha Chemini, chabbat haHodèch, KEREN OR 5 avril 2024

Une fête qui est aimée de tous petits et grands, une fête que nous attendons avec excitation et enthousiasme, au cours de laquelle nous nous retrouverons de nouveau autour d’une table bien garnie et d’un plateau symbolique, avec tous ceux que l’on aime, et au-delà… se réunir et espérer à nouveau en la rédemption, en notre libération.

Voilà nous y sommes, le chabbat HaHodech, ce chabbat qui annonce le Grand mois de Nissan, mois qui débute le cycle des fêtes juives selon nos Sages, mois de la Grande fête par excellence : Pessa’h.

Cette année, la fête aura sans doute une saveur bien particulière, car 134 des nôtres sont toujours captifs depuis 182 jours aujourd’hui, 6 longs mois qu’on décompte jour après jour avec appréhension car, les jours passants, notre espoir de les voir revenir vivants vacille au risque de s’éteindre. Notre Omer a commencé le 7 octobre l’année dernière, ou le 21 Tichri de cette année…182 jours de deuil qui n’en finit pas, tant qu’ils ne seront pas libérés. Leur absence cruelle et celle de ceux qui ont été assassinés de manière effroyable sera perceptible autour de chaque table du seder.

Ils seront en même temps très présents, dans chaque bol d’eau salée symbolisant nos larmes, dans les gouttes de vin que nous enlèverons de la coupe en énumérant les 10 plaies à laquelle on pourra ajouter une onzième, celle du cancer du terrorisme et de la déshumanisation et une douzième celle de toutes les souffrances causées par la guerre. Certains proposent d’ajouter un bol vide par empathie pour les Palestiniens qui se meurent de faim. Et aussi nous pourrons prévoir une chaise vide pour un otage…Ils seront avec nous aussi lorsqu’on entreposera un verre pour Elie, en priant de tout notre cœur pour que cette année, enfin, un miracle se produise et qu’un chemin menant à la paix soit enfin fermement creusé. ….

Naturellement, les haggadot de 5784 seront mises au goût du jour, si je peux dire, on y ajoutera poèmes et proses de rabbins et intellectuels qui feront vibrer notre tréfonds d’humanité juive, pour nous aider à passer le cap. Ce rituel aura peut-être la force de nous faire espérer qu’il est possible de réparer les êtres humains qui tombent dans la haine antisémite, à défaut de guérir ceux qui se comportent comme des bêtes féroces, ceux catégorisés dans notre paracha comme des abominations, interdits à la consommation. Tout ce sheketz ainsi dénommé dans la Torah, catégorie d’animaux volants ou rampants, détestables parce qu’ils se nourrissent principalement de chair arrachée directement sur d’autres êtres vivants…

Croire surtout que si la libération a été possible pour nos ancêtres esclaves, cela le sera pour nous aussi, encore une fois, on chantera et on dira lachana habaa b’Yerouchalaim avec un cœur serré… car « Combien de crises existentielles pouvons-nous affronter en même temps ? Combien de menaces pour notre stabilité – physique, intellectuelle et émotionnelle ? » ce sont les questions que posaient avec justesse mon cher collègue et maitre le rabbin Richard Jacobi en 2022, il y a deux ans déjà … !

Mais avant cela, le chabbat hagadol sonne le signal du réveil pour nous juifs, d’ici et de tous les recoins les plus reculés du monde, un réveil qui nous rappelle qu’il ne reste plus que deux petites semaines pour mener à bien les nombreux préparatifs de cette fête, car même tristes et fatigués, il faudra s’y mettre. Et qui sait ? Peut-être que ce grand ménage pascal, tous ces tris, ces rangements et nettoyages minutieux, habituellement vécus comme des corvées quasi-névrotiques, nous seront réellement bénéfiques cette année et agiront comme un médicament. Par ces gestes, aussi nombreux qu’épuisants, nous tenterons de cautériser nos plaies, pour vivre Pessa’h dans une joie un peu contenue, avec nos frères et sœurs juifs partout dans le monde et en particulier en Israël.

Nous nous efforcerons, comme tous les ans, de nous tenir debout devant l’Eternel lors de cette convocation sainte. Se tenir debout, c’est justement, selon nos Sages ce qui sous-tend l’interdit de manger ces shratzim rampants, je vous cite le verset dans le Lévitique chapitre 11 :

Ki kol holekh al gahon…lekhol hasheretz hashoretz al haAretz lo tokhlum ki sheketz hem.[1]

Tout ce qui se traîne sur le ventre (ou qui est penché),[ ..], tous les reptiles rampant sur le sol, vous n’en mangerez point, car ce sont choses abominables.

Le mot gahon dans ce verset littéralement « ventre » a la particularité d’être écrit avec un grand vav dans la Torah. Ce vav indique pour les scribes, qu’ils ont atteint la lettre médiane de la Torah, une sorte de nombril de la Torah.

Mais le vav indique aussi cette posture unique de l’être humain, qui est le seul à se tenir debout. Le rabbin Harold Kushner nous dit que ce vav est essentiel et nous rappelle métaphoriquement, qu’il y a quelque chose de répugnant chez un être humain à ramper, plutôt qu’à se tenir debout pour défendre ses croyances et convictions.

Alors, ne laissons pas qui que ce soit nous obliger à ramper ni même nous courber, ou nous recroqueviller sur nous-mêmes, en particulier en ce moment, où l’ambiance est détestable, et où les idées et les paroles qui circulent sont pleines d’étroitesse, voire d’abomination.

Au seuil du mois de Nissan, qui commencera lundi soir, et dont la racine Ness nous rappelle les nombreux prodiges survenus dans le passé pour nos ancêtres, rêvons très fort à un nouveau miracle et soyons dressés comme autant de lettres vav pour le reconnaitre et l’accueillir le jour venu.

Ken Yhié ratzon, Chabbat shalom !


[1] Lév. 11 :42

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