Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Drasha Shoftim KEREN OR, 30 août 2025 – le 11ème commandement : la lutte contre l’antisémitisme?

Il fût un temps où la trêve estivale était respectée, où on mettait les soucis, les projets et nos cerveaux au vert, mais depuis quelques années ce n’est plus le cas…je ne sais pas pour vous, mais en tout cas pour moi cet été n’a pas eu ce goût léger et ressourçant habituel. L’été a été chaud, non seulement par sa température mais aussi par les trop nombreuses informations inquiétantes, révoltantes voire tragiques qui sont venues nous troubler ….

Le fil d’infos comme des électrochocs nous a tenu en alerte jusqu’à nos lieux de villégiature.  On a suivi en direct un enchainement effrayant d’actes malveillants à l’encontre de jeunes juifs français, de jeunes et moins jeunes juifs israéliens, à se demander consternés jusqu’à quel niveau peut grimper le thermomètre de l’abjection ?

Et cela ne concerne pas que la France, mais le monde entier.

Face à cette déferlante de haine qui nous touche de plein fouet, chacun de nous attend légitimement des actes forts, des décisions politiques fermes et innovantes à la mesure de la situation, L’intervention d’une police et d’une justice qui mettent le holà à cette violence. Mais les différentes institutions et associations semblent dépassées face à ce qu’il se passe. Et en sont réduites à des actes symboliques, comme planter des oliviers dans chaque villes pour créer une forêt de lutte contre l’antisémitisme, et je remercie maitre Alain Jakubowicz pour cette initiative qui se dissémine avec succès dans toute la France. Je crains cependant que ces arbres ne cachent la forêt, et ne fassent pas bouger d’un pouce les porteurs de cette haine.

Ma génération, née 20 ans après la Shoah, a du attendre les années 1990 et la loi Gayssot pour que la spécificité de l’antisémitisme parmi les racismes soit prise en compte. Il ne s’agissait pas à l’époque ni à présent, de créer de hiérarchie entre ces différentes discriminations et haines, mais juste de prendre en considération que l’antisémitisme a cela de particulier qu’il est persistant, comme une mauvaise herbe, et qu’il mute et revient avec plus ou moins de force à chaque génération ! Nous sommes malheureusement témoins de sa résurgence dans des proportions sans commune mesure avec ce qu’était l’antisémitisme des années 1990.

Dans la réponse du président Macron au premier ministre Netanyahou par suite de ses accusations de ne pas lutter suffisamment contre l’antisémitisme, le président fait référence à l’adoption par la France de la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), qui ajoute aux critères habituels la condamnation de l’antisionisme comme un antisémitisme. Mais là aussi, cela ne suffit pas. A se demander si pour renforcer encore notre protection, il ne faudrait inscrire une loi spécifique de protection des Juifs dans notre constitution ?

Nous aimerions tellement que cela soit scellé dans le marbre, une fois pour toutes, comme sur les tablettes divines une forme de onzième parole qui pourrait ressembler à cela : « tu n’humilieras pas le Juif, tu ne le haïras point dans ton cœur, tu ne le molesteras ni n’attentera à sa vie, car rappelles toi que tu as été toi aussi un juif en Palestine. »

Le deutéronome et en particulier la paracha choftim que nous lisons cette semaine est une forme de plan directeur de la constitution du peuple juif, selon le professeur d’études juives et bibliques Bernard Levinson[1]. Des lois primitives qui datent du 7eme siècle avant notre ère et qui fixent pour les générations à venir les prémices de l’organisation politique et juridique de notre peuple. Ce plan servira de modèle aux civilisations occidentales en combinaison avec le droit romain bien sûr.

הֲפָךְ בָּהּ וַהֲפָךְ בָּהּ, דְּכֹלָּא בָהּ[2]

Tourne-la et retourne-la encore car tout est là, dit une parole des Sages à propos de la Torah.

Cette maxime rappelle d’abord que la Bible ‘le livre des livres’, a été pendant des générations le seul livre de la bibliothèque familiale !

Mais appliqué à la paracha choftim, cet aphorisme indique que la Torah est notre code suprême, celui auquel on doit se tourner pour nous instruire dans tous les domaines de la vie, des relations humaines à celles avec le divin.

Cette autorité suprême énonce qu’un roi doit étudier tous les jours, ce serait même sa principale occupation (comme Dieu selon le midrash !). Il n’a pas cependant de prérogatives de magistrat, cette partie étant confiée à des professionnels juges et policiers. Et dans les cas les plus ambigus, c’est-à-dire s’il n’y a pas de preuves matérielles, ni de témoins, il revient à un tribunal composé de prêtres et de juges de trancher entre les parties.

Nous qui vivons entre deux rives celle de la France dotée d’une constitution qu’on espère solide et Israël qui n’en possède pas, nous pouvons observer comment l’état de droit est menacé dans ces deux pays. Et à quel point la montée des populismes, et de la violence mettent à mal la démocratie sur ces deux rives …et cela m’a fait m’interroger si tout au fond, il n’y avait pas un lien potentiel entre la vague autoritaire anti-démocratique qui s’empare de tant de pays dans le monde et la montée de l’antisémitisme ? le judaïsme serait-il le par feu à éliminer, car porteur d’un code éthique qui dérange ? Un code où est inscrite la protection sociale du plus faible, la fraternité humaine et l’amour de l’étranger, l’équilibre et la séparation des pouvoirs, en résumé le sens de la justice qu’il faut poursuivre sans relâche…

Tous ces principes ont été édictés dès l’Antiquité, ils sont le socle commun de l’humanité, et ils sont malheureusement balayés d’un coup de main lorsque la machine économique s’emballe, et que le repli sur soi prend le dessus, sans parler des guerres…

Chacun et chacune d’entre nous est l’héritier et gardien de ses valeurs et doit les protéger quelle que soit l’époque, quelles que soient les menaces qui pèsent sur notre environnement, c’est cela avoir fait le choix du judaïsme et parfois c’est bien lourd à porter mais ensemble nous y arriverons !

Chabbat shalom, bonne rentrée et hizkou v’imtzou soyons forts et courageux ensemble !


[1] https://www.thetorah.com/article/the-origins-of-constitutional-thought-found-in-deuteronomy

[2] Pirke Avot 5 :22

Drasha Emor – 16 mai 2025, sainteté humaine vs sainteté divine – KEREN OR

« Il n’y a pas de meilleur déclic pour la pensée que le rire. Et l’ébranlement du diaphragme en particulier, offre habituellement de meilleures chances aux idées que l’ébranlement de l’âme. » C’est Walter Benjamin qui le disait en 1934 alors qu’il s’était réfugié à Paris…

Il me semble qu’on a un peu oublié de rire ces derniers temps, on a oublié notre sens de l’humour qui permet à notre peuple de se distancier des situations les plus délicates. Oui, on se prend tous un peu trop au sérieux, heureusement que la soirée d’hier est venue nous détendre les mâchoires et le diaphragme !

Est-ce que ce sont les réseaux sociaux, cette arène où on s’étripe sans filtre, chacun se sentant obligé de donner son avis, pour ou contre le débat en cours, qui nous rendent aussi sinistres ?

A moins de vivre sur une ile déserte, vous avez tous suivi le dernier épisode qui a ébranlé le landernau juif et au-delà. Une courte déclaration de ma collègue, le rabbin Delphine Horvilleur s’est attiré les foudres d’un pan non négligeable de nos coreligionnaires qui n’attendaient que cela pour se jeter telle une meute sur ses paroles, somme toute de sagesse : la famine ne peut être une arme de guerre, non, on n’affame pas une population, même en période de guerre. Non, on ne se rabaisse pas au niveau des terroristes, et autres pogromistes, ce n’est pas digne de la tradition juive. Se taire c’est cautionner ce qu’il se passe. Et le devoir d’un rabbin qui représente une figure éthique est de le dire haut et fort, même si cela ne plait pas à tout le monde. Même si certains considèrent qu’elle a outrepassé son devoir de réserve.

Ce qu’il s’est passé ces derniers jours constitue en quelque sorte un cas d’école, qui nous offre l’opportunité d’une étude sociologique de la communauté juive franco-israélienne de 2025. Allons regarder de plus près ces deux camps qui semblent irréductibles et irréconciliables aux lumières de la Torah et plus particulièrement de la notion de Kedousha.

Que vient faire cette notion qu’on traduit souvent par sainteté dans cette affaire ? La Kedousha est au cœur du judaïsme et il en est question dans cette partie du Lévitique que nous lisons depuis deux semaines, appelée par les commentateurs « le livre de la sainteté ».

C’est une idée complexe qui apparait des centaines de fois dans la Torah, elle parcourt également notre liturgie en particulier dans la Amida où on se lève sur la pointe des pieds en répétant trois fois kadosh comme pour se rapprocher du divin.

L’origine de la sainteté c’est Dieu lui-même, le Saint Béni Soit Il, comme on l’appelle dans nos textes. C’est à travers Lui que nous sommes guidés vers la sainteté. Au sens premier, la sainteté demande que l’on se sépare, qu’on crée une distance avec ce qui ne l’est pas.  Il y a un temps profane et un temps de sainteté, une nourriture conforme et une autre qui ne l’est pas, des fiancés qui sont bénis par un rituel de kedousha par lequel ils sont exclusivement liés l’un à l’autre. La liste est longue.

Mais la notion reste un peu obscure et comme le disait le rabbin John Rayner, peut être que « la meilleure façon de définir l’essence de la kedousha est de décrire ce qu’elle produit : Car l’une des principales caractéristiques de la sainteté est qu’elle inspire la crainte, le respect, l’humilité et même la honte. Isaïe, submergé par l’aura de sainteté qu’il perçoit dans le Temple, s’écrie : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, et j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures ; car mes yeux ont vu le Roi, l’Eternel des armées » (Isaïe 6 :5). Ézéchiel, dans des circonstances similaires, tombe sur son visage et se prosterne, frappé de crainte, sur le sol. Et Moïse, sentant la présence impressionnante de Dieu dans le buisson ardent, ressent une impulsion intérieure qui lui dit : « N’approche pas d’ici ; enlève tes souliers de tes pieds, car l’endroit où tu te tiens est une terre de sainteté » (Exode 5:5). »

Ces trois moments bibliques décrivent cette humilité humaine face à la sainteté de Dieu. Mais que veut dire la sainteté pour un être humain ? pour paraphraser de nouveau le rabbin Rayner : « la sainteté, au niveau humain, implique, une fois encore, l’idée de pureté, non pas tant la pureté rituelle que la pureté morale. Elle implique un cœur pur, un esprit pur et une conduite irréprochable. Elle implique également la séparation : la séparation de tout ce qui souille et pollue : la cruauté et la malhonnêteté »…Les qualités indissociables de la sainteté sont : se montrer chaleureux, généreux, compatissant, avoir une prédisposition à penser du bien de son prochain, et à pardonner.

Le penchant vers la kedousha implique d’être capable, quand les dérives sont aussi ostentatoires, de dire qu’il y a une limite, en particulier lorsque ce sont ceux de notre peuple qui dévient, car notre tradition n’est pas qu’une jolie suite de rituels et de prescriptions mais d’abord un chemin de vie, une responsabilité éthique qui implique la mise en conformité de notre pensée, de nos paroles et de nos actes !

Cher Samuel, toi qui as décidé de te frotter à un sujet complexe – la notion de blasphème – que tu nous exposeras demain matin et qui figure aussi dans cette paracha à coté de la dimension de sainteté ; je te souhaite de continuer à te montrer aussi curieux et responsable et à mettre à ton tour en conformité ta pensée, tes paroles et tes actes sans oublier un peu de légèreté.

Un grand mazal tov à toi et ta famille à l’occasion de ta bar mitsva !

Chabbat shalom !

Drasha Tazria-Metzora – savoir se mettre à l’écart – 2 mai 2025

Mardi soir dernier à l’occasion de Yom Hazikaron, moment particulièrement solennel et de communion national pour les Israéliens et les Juifs à travers le monde, deux attaques particulièrement abjectes ont eu lieu concomitamment, dans deux synagogues libérales à Netanya et à Raanana (https://fr.timesofisrael.com/raanana-emeute-a-la-synagogue-accueillant-la-retransmission-dune-ceremonie-israelo-palestinienne/,) pendant la projection d’une commémoration commune d’Israéliens et Palestiniens en l’honneur de leurs chers disparus. La milhemet ahim, la guerre entre frères empoisonne déjà depuis plusieurs années la société israélienne et la guerre sans fin menée à Gaza n’a fait que renforcer ces fractures internes.

Alors que ce pays et les Juifs dans leur ensemble vivent une période de très grande crise existentielle, les menaces internes font une triste concurrence aux menaces externes. Ne sommes-nous plus capables de partager un projet commun, et de coexister en paix sur cette terre sainte tant désirée ?

Ces mêmes graves dissensions intra-communautaires, on peut les constater malheureusement hors d’Israël, que ce soit aux Etats-Unis : entre Juifs qui soutiennent la politique de son président et Juifs progressistes qui prennent leurs distances vis-à-vis de cette politique.

En Angleterre la récente déclaration de 36 membres du Board of Deputies (équivalent du CRIF) dans le Financial Times le 15 avril dernier qui critique vertement la reprise des combats à Gaza et l’abandon d’une voie diplomatique à la résolution du conflit et qui permettrait le retour des otages a mis le feu aux poudres. S’en est suivie une véritable chasse aux sorcières interne avec mise au banc des 36 membres considérés comme dissidents.

Ainsi, la diversité d’opinions au sein de notre peuple, qui a constitué sa richesse et sa force vive à travers les siècles, et dont les discussions talmudiques sont certainement le plus éclatant témoignage, est de plus en plus menacée aujourd’hui.

La balance penche à droite toute, et tous ceux et celles qui expriment des nuances voire des désaccords profonds sont taxés de  «gauchistes » et sont frappés de Herem de bannissement pour « hérésie », par une frange auto-proclamée comme unique voix/voie du judaïsme d’aujourd’hui.

Cette mise à l’index, cette marginalisation du courant progressiste en Israël et en diaspora, car c’est de cela qu’il s’agit, n’est pas sans rappeler les deux visions qui s’entrechoquent dans le judaïsme moderne et auxquelles le rabbin Rivon Krygier a consacré un remarquable ouvrage qu’il nous a récemment présenté : un judaïsme humaniste qui se heurte à un judaïsme fondamentaliste. Cette dernière voie se veut exclusive et se proclame la seule véridique et authentique. Elle prône la pureté de la doxa, d’une loi immuable à travers les âges : depuis le don de la Torah au Sinaï jusqu’à nos jours.

Cela n’est pas sans rappeler la dichotomie très présente dans le livre du Lévitique, rédigé par la caste sacerdotale des israélites, entre ce qui est pur et ce qui est impur : Tahor et tamé en hébreu. Ce qui rentre dans la catégorie tamé, on ne doit pas s’en approcher, on ne doit pas le consommer dans le cas de la nourriture, et s’il s’agit de personnes en état de tum’ah, ils doivent, pour une certaine période, rester à l’écart et ne pas interférer avec le reste du peuple ou s’approcher du Tabernacle et de la présence divine.

Dans certains cas comme la tzaraat, l’affection de la peau ou de la maison, ce sont les Cohanim qui doivent diagnostiquer ceux et celles qui sont atteints de tzaraat et les accompagner de l’état de Tum’ah au retour à l’état de tahara…

Les rabbins se demandent toutefois si être dans un état de tum’ah est forcément négatif ? Est-ce que ce serait une punition divine ? Et là les choses ne sont pas si simples, car cette tum’ah se contracte aussi après un accouchement, ou lors des menstruations, ou après des relations sexuelles, et aussi au contact de la mort…

Selon le rabbin Harold Kushner, dans la parasha Tazria, la tum’ah est contractée par des hommes et des femmes spécifiquement lors d’états liminaux entre vie et mort, et en passant par la maladie. Des moments existentiels qui nous rapprochent naturellement de Dieu par leur intensité. Dans ces périodes-là, il devient superflu de suivre des rituels fixes, dans certains lieux et à des moments définis. Ainsi le rabbin Kushner parle de deux catégories de sainteté : celle qui est d’origine naturelle (naissance, maladie, mort) et celle qui est stipulée par le rite religieux et elles sont exclusives l’une l’autre.

Réfléchir à ces notions si éloignées de notre quotidien, sans les rejeter comme obsolètes, permet aussi de percevoir une certaine sagesse et nous invite à la réflexion.

Cette période de guerre qui n’en finit pas échauffe les esprits et nous dresse les uns contre les autres d’une manière terriblement mortifère. Le rituel de la tum’ah nous rappelle qu’il est nécessaire de savoir rester à l’écart quand nous sommes dans un état trop exalté, et qu’on a vécu des évènements trop anxiogènes, douloureux. Plus vulnérables, on peut s’embraser facilement, et tomber dans une passion mortifère. Ouvrons-nous plutôt au doute, à la compassion.

Le peuple juif est à une croisée de chemin et s’est engagé sur une route qui ressemble à une longue errance. Mais c’est dans le rassemblement des forces vives, le dialogue, l’ouverture d’esprit et la recherche de voies nouvelles qu’on pourra sortir de cette paralysie collective.

C’est en cette période tourmentée que notre jeune Solal célèbre sa bar mitsva, il a beaucoup réfléchi à la notion de pureté et impureté, et à son sens métaphorique que les rabbins ont relié à la calomnie.

Tu as atteint un âge où non seulement tu as ta place pleine et entière au sein de KEREN OR, mais aussi où tu vois le monde tel qu’il est dans sa complexité. Tu es à présent capable d’analyser une situation et de t’engager à défendre les valeurs qui te sont chères enrichies par ta connaissance du judaïsme. Comme le dit une des paroles des pères dans la michna : Lo aleikha hamelakha ligmor, velo ata bein horin livatel mimena. ce n’est pas à toi de terminer le travail, mais tu n’es pas dispensé de le commencer.[1]

Mazal tov et hazak veématz :sois fort et courageux !

Ken yhié ratzon,

Chabbat shalom


[1] Pirké Avot 2 :16

Préservons nos tabernacles – chabbat Pékoudé 28 mars 2025

Savez-vous que KEREN OR, notre « rayon de lumière » fête ses 35 printemps cette année ? Et que nous sommes installés dans ce beau bâtiment depuis bientôt 10 ans ? On peut en profiter pour regarder le chemin accompli, alors qu’on clôture aussi la lecture du livre de l’Exode ce chabbat, qui parachève le récit de la construction du Tabernacle. C’est l’occasion de faire une pause et réfléchir aux différentes constructions qui jalonnent nos vies.

Celle d’une synagogue comme KEREN OR a nécessité un travail ardu, elle a mobilisé beaucoup de bénévoles, de temps et d’argent et a donné lieu à des moments de grand enthousiasme mais aussi de découragement, voire de disputes féroces sur la couleur d’une chaise, ou le choix du matériau pour le sol. La plupart d’entre vous sont arrivés après cette phase de construction. A l’époque j’étais en première année d’études à Londres et j’observais tout cela de loin mais avec beaucoup de passion…

On pense souvent que tout ce qu’il se passe dans cette kehila kedosha, ce lieu de sainteté devrait refléter la sainteté du lieu, autrement dit : l’abnégation, l’engagement, la compassion, la bienveillance… autrement dit, un comportement exemplaire. Que néni, nous ne sommes que des hommes et des femmes ordinaires en quête de quelque chose, qui apportons avec nous nos névroses, nos besoins de reconnaissance, voire nos ambitions très terre à terre. Certaines de ces motivations sont bien éloignées de la sainteté.

Parfois ceux qui nous rejoignent viennent régler des comptes avec la religion, leurs parents et famille, ou tout simplement espèrent que leur présence régulière en ce lieu leur servira de thérapie.

Cahin caha, en août 2015 nous avons finalisé la construction de ce bâtiment. Depuis, cette belle communauté s’est davantage épanouie ce qui ne l’empêche pas d’être vulnérable : il suffit parfois d’un évènement malheureux, d’un dérapage, d’un conflit inter-personnel pour que l’ambiance devienne irrespirable. Chacun et chacune est responsable de ce qu’il apporte avec lui ou elle en ce lieu et participe de l’atmosphère qui y règne: plus ou moins agréable, plus ou moins pacifique et sereine.

Il est vrai que collectivement et moi en particulier en tant que rabbin, nous souhaitons réussir à faire de cet endroit un lieu un peu plus amical, un peu plus accueillant, un peu plus inclusif que celui qu’on trouve hors de ces murs. Un lieu de partage de valeurs humanistes, entre tradition et contemporanéité, un lieu au fragile équilibre où les extrêmes n’ont pas leur place. C’est ce « temple » que nous nous engageons à construire avec beaucoup de méticulosité et de précaution. C’est-à-dire une forme de reflet de cet ancien tabernacle dont la construction s’étend sur 5 parachiot, et occupe tant l’esprit des hébreux, que leurs mains. Selon les dires du rabbin Sacks «ce  fut l’élément essentiel de la naissance de la nation ».

Et à notre niveau, l’élément central de notre construction communautaire.

Bâtir une synagogue, c’est tenir ses comptes, encourager la générosité de ses membres, entretenir ses bâtiments, accueillir ses membres, sympathisants et ceux qui sont en visite ponctuelle. C’est un travail continu, qui occupe nos cœurs, nos âmes et nos esprits, un travail dont le moteur est l’ amour du judaïsme et de notre prochain, Alors il est naturel de le protèger farouchement des intrusions, des esprits malveillants, du « je m’en foutisme », de l’individualisme et des égoïsmes qui rongent nos sociétés.

J’ose espérer que l’état d’esprit qui anime cette construction irrigue par goutte à goutte nos foyers, que les questions que l’on se pose ici, alimentent des discussions dans vos maisons également, que le monde tel qu’il ne va pas vous chiffonne suffisamment pour en parler à cœur ouvert avec vos enfants…que chaque parent ou grand parent se considère à son tour comme un paravent suffisamment solide face aux forces destructrices qui prolifèrent au dehors. Ces forces qui pénètrent nos foyers et nos murs de manière virtuelle mais tout aussi réelle, par les sournoises influences des réseaux sociaux. Ce monde parallèle a ses codes et ses repères, et met trop souvent en danger spirituellement et physiquement nos jeunes en toute impunité, sans garde fous, sans repères, ni cadre protecteur . Ce monde parallèle violente les esprits les plus vulnérables, peu critiques. Face à cela on se sent très démunis.

Je vous invite à regarder à ce sujet la série « Adolescence » qui fait beaucoup parler d’elle. Le pire arrive sans prévenir dans un foyer tout à fait normal, aimant et protecteur, et un beau matin les parents tombent des nues face au désastre produit par leur propre fils.

Face à cela, l’école, l’enseignement, fait son possible, mais de manière très insuffisante. Le talmud torah aussi cherche à contribuer à cette transmission et se pose aussi en garde fous, mais que faire en deux heures de temps face à une déferlante, un tsunami présent 24h/24h devant leurs yeux ?

Une histoire talmudique s’appuie sur un verset du livre d’Isaïe que je vous cite : Tous tes enfants seront les disciples de l’Eternel; ainsi grande sera la paix parmi tes enfants[1]. Et nous dit que plus la communauté des disciples de l’Eternel augmente, plus la paix a de la chance de grandir dans le monde. Les enfants d’Israël banaïkh sont à lire aussi avec une vocalisation légèrement différente comme bonaïkh ceux qui construisent ce tabernacle de paix, ce royaume divin sur terre. [2]

Ainsi notre responsabilité collective est immense ici et dans chaque maison d’étude, quelle qu’elle soit, laïque ou religieuse, synagogue, école ou foyer, chacun a pour mission d’en faire une tente protectrice, une tente imprégnée de bienveillance et de générosité afin que chaque jeune ait envie d’apprendre, de comprendre et de devenir à son tour un paravent protecteur de notre humanité.

Et comme le veut la tradition à la clôture d’un livre de la Torah, nous disons en coeur et avec coeur : Hazak Hazak v’nithazek !

Chabbat shalom !


[1] Isaïe 54 :13

[2] אָמַר רַבִּי אֶלְעָזָר אָמַר רַבִּי חֲנִינָא; תַּלְמִידֵי חֲכָמִים מַרְבִּים שָׁלוֹם בָּעוֹלָם, שֶׁנֶּאֱמַר; וְכׇל בָּנַיִךְ לִמּוּדֵי ה’ וְרַב שְׁלוֹם בָּנָיִךְ, אַל תִּקְרֵי « בָּנָיִךְ » אֶלָּא « בּוֹנָיִךְ »
יְהִי שָּׁלוֹם בְּחֵילֵךְ שַׁלְוָה בְּאַרְמְנוֹתָיִךְ: לְמַעַן אַחַי וְרֵעָי אֲדַבְּרָה נָּא שָּׁלוֹם בָּךְ: לְמַעַן בֵּית ה’ אֱלֹהֵינוּ אֲבַקְשָׁה טוֹב לָךְ: וּרְאֵה בָנִים לְבָנֶיךָ שָּׁלוֹם עַל יִשְׂרָאֵל: שָׁלוֹם רָב לְאֹהֲבֵי תוֹרָתֶךָ וְאֵין לָמוֹ מִכְשׁוֹל: ה’ עֹז לְעַמּוֹ יִתֵּן ה’ יְבָרֵךְ אֶת עַמּוֹ בַשָּׁלוֹם:

Le jour d’après… – Drasha Mishpatim KEREN OR 21 février 2025

Hier nous avons vécus en communion avec nos frères et sœurs, une des pires journées de toutes celles déjà très douloureuses vécues par les familles israéliennes depuis 504 jours. Une journée où on était tous comme Aharon muets devant l’énormité de son deuil, celle de ses deux fils emportés par le feu divin.

Là ce sont deux fils et leur mère qui sont morts assassinés, on ne sait encore par quels moyens. Et nous avons assisté impuissants à cette mise en scène macabre, véritable torture morale… qui s’est poursuivie ce matin lorsqu’on a appris que l’un des corps n’était pas celui de Shiri, la mère de ces deux bambins. A tout cela, nous ne devons répondre que par la dignité et le deuil silencieux avec juste le secret espoir que cette fois le monde comprendra…

Malheureusement ces scènes d’horreur, ces supplices (je ne veux pas utiliser le mot « martyre », car ce serait, me semble t il ; un blasphème) se répètent depuis tant de générations au sein de notre peuple, que nous pouvons puiser dans un répertoire infini de versets, de prières, de poèmes, et de chants plus tragiques les uns que les autres. Les lire et les écouter ne nous console pas, mais la force de ces mots est une berceuse à nos oreilles meurtries. Ces mots nous prennent un peu dans leurs bras, pour nous aider à exprimer cet intense chagrin, sans tomber dans la folie ou la haine.

Vous connaissez surement ces paroles d’une chanteuse renommée israélienne, Sarit Hadad qui chante k’shé halev bokhé, « quand le cœur pleure » chant qu’on écoute en temps normal en souriant, car il est un peu kitch. Sa justesse m’a fait frémir hier ; quand le cœur pleure, seul Dieu entend, la peine qui monte du fond de notre âme, quand un être tombe avant de s’effondrer, sa courte prière transperce le silence. Shema Israël mon Dieu, à présent vois ma solitude, donne-moi la force mon Dieu, fais que je n’ai pas peur, la douleur est immense, et je n’ai nulle part où m’enfuir, fais que cela cesse, car ma vigueur m’a abandonnée…

Dans n’importe quel système de valeurs, s’en prendre de sang-froid à un enfant, à un bébé et à une mère, les prendre en otage, les torturer puis les assassiner représente l’horreur absolue.

La scène de leur prise d’otages restera à jamais gravée dans toutes les mémoires, les caméras du monde entier en ont aussi été témoins. Et pourtant, le monde s’est tu, le monde n’a pas appliqué le même système de valeurs à ces enfants-là. Le monde n’a ni manifesté ni pleuré ni alors, ni à présent. Une communauté internationale rassemblée dans son désintérêt total ! Elle a probablement pensé au mieux qu’ils étaient des dommages collatéraux d’un conflit vieux de plus de 100 ans, ou, au pire, que c’était un acte de résistance. « Une communauté internationale » qui cherche à expliquer, comparer, contextualiser…

Qu’il est douloureux d’écrire et de réfléchir à ce propos, quand on est pris par l’émotion et qu’on oscille entre rage et effondrement.

La seule chose susceptible de nous protéger et nous maintenir debout est la foi en une justice non pas divine, mais humaine, non pas mue par la vengeance, mais par l’application d’une loi internationale, même si là aussi on a pu déplorer ses limites et son parti pris…  

La Loi en Occident prend racine dans celle transmise au Sinaï, ce minimum éthique représenté par les 10 commandements. Système de lois complété par nos textes, cette semaine dans la paracha Michpatim qui veut dire les lois, puis par tous les législateurs, ces rabbins qui se sont succédé et avaient à cœur une transmission de lois emplies de sagesse, de compassion et guidés par l’éthique juive.

Le droit est essentiel, car il nous redresse et redresse aussi, comme ce terme l’indique, les torts. Même et surtout les plus abjects.

Faute de compassion, faute de solidarité, c’est notre seule source d’espoir dans l’avenir.

En étudiant mercredi les lois concernant la libération des captifs, nous avons réfléchi à ce constat : au fil des mois et de la guerre sans fin qui a lieu à Gaza, une ligne de fracture s’est lentement creusée entre juifs laïcs et libéraux d’un côté, et juifs sionistes religieux et ultra-orthodoxes, de l’autre.

Etonnamment, les plus libéraux ont utilisé depuis le début de ce conflit le leitmotiv halakhique de Maïmonide : « il n’y a pas de plus grande mitsva que la libération des captifs, Ein mitsva guedola k’pidyon shvouïm ». Pourquoi cette mitsva est-elle placée au-dessus des autres ? Le sauvetage des captifs figure en haut de la hiérarchie des mitsvot car leur libération va permettre d’accomplir plusieurs mitsvot : les sauver de la faim, de la soif, de la nudité, et in fine du danger mortel. La solidarité du peuple juif envers ses frères et sœurs prime selon cette halakha sur toute autre considération. Cette solidarité envers les captifs figure en bonne place aussi dans le christianisme et l’islam.

Face à cela le rabbin Zalman Melamed un rabbin ultra-orthodoxe très influent en Israël, a légiféré dans un sens différent mettant la priorité sur la manifestation de force et de sécurité au détriment de la solidarité. Pour lui, la mitsva de pidyon shvouïn est relative, car libérer à tout prix les otages peut remonter le moral des terroristes et donner lieu à une surenchère sur le marché des otages.

A ce rabbin, nous pouvons répondre que l’ancien grand rabbin sépharade d’Israël Ovadia Yossef tout aussi ultra-orthodoxe a légiféré en suivant plutôt le point de vue de Maïmonide.

Lors de l’enlèvement de l’avion d’El Al par le groupe palestinien FPLP en 1976, il a émis un psak din (une loi) disant qu’il fallait sauver des otages pour davantage que leur valeur (valeur difficile à déterminer mais au-delà d’un homme pour un homme), lorsqu’ils sont en danger mortel. La priorité étant de se préoccuper du danger immédiat qui était connu plutôt que d’un danger à venir, celui d’un énième cycle de violence et de prise d’otages…Il ajoutait même pour justifier sa position, que nous n’étions pas en mesure de comprendre les règles militaires ni les implications géopolitiques de la libération des otages et prétendre cela ne pourrait que nous mener à oublier les règles et leur importance éthique.

Les tergiversations et pressions politiques des extrêmes ont conduit à un dilemme inconnu jusque là au sein de la société israélienne, cela a retardé les négociations pour la libération des otages et a mis en danger leur vie, jusqu’au résultat que nous connaissons. Bien sur la responsabilité première en revient aux terroristes, mais on ne peut ignorer ce qui agite la conscience israélienne également.  Notre peuple n’a pas le luxe de se diviser en une pareille période, et la priorité doit rester de sauver les vies humaines quand elles peuvent l’être et d’enterrer nos morts dignement. La loi morale d’humanité et solidarité doit l’emporter sur toute autre considération,

Ken yhié ratzon, Chabbat shalom !   

Drasha Shemot – KEREN OR 17 janvier 2025

וַיָּ֥קׇם מֶֽלֶךְ־חָדָ֖שׁ עַל־מִצְרָ֑יִם אֲשֶׁ֥ר לֹֽא־יָדַ֖ע אֶת־יוֹסֵֽף

Un nouveau roi s’est élevé sur l’Egypte qui ne connaissait pas Joseph.[1]

Ce verset m’a sauté à la figure en lisant la paracha cette semaine, et peu importe si, comme le disent les biblistes avertis, ce verset est là probablement pour d’une manière un peu grossière lier l’histoire des ancêtres figurant dans la Genèse à celle du peuple hébreu qui débute dans l’Exode…

Même si on se réfère aux Sages du Talmud et des commentateurs comme Rachi, là aussi on est face à des contradictions, car au moins 300 ans séparent ces deux récits bibliques. Bien sûr que Joseph ne pouvait être qu’inconnu du nouveau Pharaon qui régnait au temps de l’esclavage des hébreux.

Cependant dans ce verset, la Torah dans sa grande sagesse veut surement nous indiquer que l’histoire humaine est faite de cycles, de tournants qu’on pourrait qualifier d’historiques. Et à nous de rester en état d’alerte face à ces tournants, d’avoir une forme de prescience et une capacité à interpréter les signes annonciateurs de ces changements, qui, lorsqu’on est focalisé sur le quotidien pourraient nous échapper.

Joseph a pu sauver sa famille de la famine notamment grâce à sa position auprès d’un monarque hors du commun, qui avait son écoute, qui était aussi, d’une certaine façon, intéressé par le bien-être de son peuple. Le nouveau monarque est totalement différent, il a d’autres priorités, le pouvoir absolu, son bien-être et sa fortune personnelles. Il use de la force, voire de la violence pour s’imposer. Il n’hésite pas à asservir tout un peuple pour mener des chantiers hors-normes. Il s’avère être un dictateur sans scrupule qui pense concurrencer Dieu car il est considéré comme un dieu par son peuple.

L’Exode marque un nouveau cap, celui où, à l’appel divin, les hébreux vont se sortir de leur torpeur, et vont à leur manière créer une révolution, celle de leur libération, libération de laquelle naîtra le peuple hébreu.

Il y a une dizaine d’années, le philosophe spécialiste de la politique, Michael Walzer a publié un livre qui s’appelle : « Les politiques de Dieu, leçons de la Bible hébraïque ». A travers ce livre, il a étudié les liens entre religion et politique, et surtout l’influence de la religion sur le politique. La recension du livre par le rabbin Jonathan Sacks, de souvenir béni est passionnante et je vous en livre quelques éléments ce soir.

D’abord Michael Walzer répertorie les différents acteurs qui disposent de pouvoir dans la Bible et réalise que l’essence même des écritures est de créer des contre-pouvoirs. En même temps que la royauté est mise en place apparaissent les prophètes pour les critiquer et leur tenir tête. Ce que le texte biblique craint par-dessus tout est l’abus de pouvoir et, de nombreux passages recensent des lois pour limiter ce pouvoir.

Il relate aussi toutes les tensions irrésolues qui figurent dans la Bible, comme l’alliance abrahamique dans la Genèse basée sur la parentalité face à celle avec Moïse qui est une alliance basée sur le volontariat (descendance versus consentement). Il en va de même à propos de la monarchie celle de droit divin de David versus celle plus humaine de Samuel/Saul. Il arrive à la conclusion que toute la Bible est construite comme un champ de tensions[2] et contrairement à la philosophie grecque, notre tradition ne donne pas de solution sur la meilleure manière de gouverner un état.

Les prophètes bibliques sont des partisans du laisser-faire, et prônent face aux pouvoirs en présence d’être très pragmatiques. Car selon la théologie juive qui envisage un Dieu qui intervient dans l’histoire, ces problématiques dépendent in fine de la providence divine.

En tant qu’humains, nous devons respecter des préceptes qui concernent des vérités universelles et sont applicables bien au-delà des frontières de l’état, comme le dit le rabbin Jonathan Sacks z’’l : tout d’abord le mouvement émancipateur qui a servi de modèle à tant de peuples, mais aussi des aspects aussi ordinaires que le bien-être du journalier, les dettes et leur rémission, la sauvegarde de l’environnement naturel tout cela vise à la pacification de la société en général. L’étude de nos textes selon Walzer sont là pour nous questionner et laisser les réponses à notre bon entendement. La plus actuelle me semble celle-ci : comment les civilisations conservent-elles les énergies morales qui les ont conduites à leur grandeur ?

Un nouveau roi s’est élevé sur l’Egypte qui ne connaissait pas Joseph.

Ce verset sonne le glas du monde tel qu’on l’a connu jusque-là, il résonne dans ma tête car je ressens intimement ce tournant qui est en train d’être pris et qui me fait frémir. Nous sommes face à un nouvel ordre mondial qui remet en question ouvertement et sans vergogne les bases éthiques, parfois seulement théoriques, sur lesquelles était bâtie notre civilisation depuis la fin de la 2ème guerre mondiale. Que ce soit la relation au pouvoir, à l’argent, à l’information et aux faits, à l’histoire, à la prise de décisions, on assiste à l’émergence de nouveaux dirigeants, qui se vantent de puiser leurs valeurs à la source biblique alors qu’ils ne font que la déformer et la distordre à leur bénéfice.

Mais n’oublions pas que nous vivons par cycles, qui par nature ont un début et une fin et un nouveau voire plusieurs dirigeants se lèveront au moment où on s’y attendra le moins qui puiseront leurs valeurs à une meilleure source avec Derekh Eretz c’est-à-dire de manière décente et honorable et seront dignes de notre confiance…

Ce soir, savourons une étape inattendue de signature d’un cessez le feu et du retour de 33 otages dans leurs foyers, même si notre joie est mitigée car tous ne sont pas en vie…broukhim habaïm ! soyez les bienvenus dans vos foyers et que TOUS rentrent bimhera beyamenou dans leurs foyers et que cela aboutisse à la signature d’un accord de paix durable, Ken yhié ratzon, Chabbat shalom ! 


[1] Exode 1 :8

[2] https://www.jstor.org/stable/41720939

Drasha Kol Nidré – la chasse au dibbouk, 11 octobre 2024, KEREN OR

Quand votre propre fille vous somme d’arrêter d’être en rassra juste avant Kippour, il faut bien réagir. Rassra, dans le lexique juif tunisien, cela veut dire angoissée, dépressive, nostalgique enfin un bon mélange de tout ça ! Effectivement, rassra, je l’étais et je le suis encore. J’avais de bonnes raisons de l’être, car, outre l’ambiance morose liée à l’anniversaire du 7 octobre et à la guerre qui n’en finit plus , sur un plan plus personnel, je me sentais habitée, non pas par une voix divine, une bat kol qui serait venue me parler enfin, en cette période de téchouva sincère et fervente, mais par un dibbouk.

Oui, un dibbouk m’habitait depuis le 6 octobre, j’en étais convaincue, car l’aphonie qui m’a frappée ce jour-là, précisément durant la semaine des Yamim Noraïm ne pouvait être la signature que d’un esprit malin, un diablotin qui avait pris possession de mon corps (et peut être de mon esprit) pour s’emparer de mes cordes vocales !

Dibbouk, pour ceux et celles qui ne sont pas familiers avec ce terme, est un mot yiddish issu directement du folklore juif ashkénaze, plus précisément du hassidisme, qui désigne un vampire, ou un démon, en réalité, l’âme d’une personne morte qui, de sa géhenne, ne trouve pas de repos, et cherche sa place en venant hanter une personne bien vivante. Le dibbouk s’empare de ses pensées, et de tous ses faits et gestes et ne le lâche plus ! Quitte à le faire dériver vers la folie. Plusieurs films y font référence, et une célèbre pièce de théâtre de Shalom Ansky a été consacrée à ce phénomène. Phénomène qui est pris très au sérieux par la communauté rabbinique. De fait, pour chasser le dibbouk, un exorcisme est nécessaire. C’est à un rabbin parmi les rabbins un g’dol hador que revient la charge de faire sortir cet esprit malin du corps et de l’âme du malheureux où il est venu s’enfoncer. Tout cela se fait très scrupuleusement en présence d’un mynian de juifs respectables, lors duquel est récité le psaume 91. Si cela n’est pas suffisant et en dernier recours, le rabbin souffle dans un shoffar !

Pourquoi vous parler de dibbouk un soir aussi solennel que celui de Kol Nidré ? À Kol Nidré, n’est-on pas censés se mortifier et extraire de nos recoins les plus sombres et inaccessibles les fautes commises volontairement ou par inadvertance au cours de l’année écoulée ?

Peut-être, justement, parce que, comme moi, sans le savoir, vous êtes tous ici présents envahis par un dibbouk et que, collectivement, nous devons tenter de nous en débarrasser du mieux qu’on peut en ces 25 heures de retraite spirituelle imposée par notre sage tradition.

La plus savoureuse histoire de dibbouk, que je souhaitais soumettre à votre réflexion de fidèles à l’estomac encore plein, est celle écrite en 1966 par Romain Gary dans son roman « La danse de Gengis Cohn ». Si vous ne l’avez pas encore lu, je ne peux que vous encourager à vous procurer – après Kippour – cet ouvrage dans lequel la loufoquerie des situations ne fait que mieux mettre en lumière le sérieux des thèmes traités.

Imaginez un commandant SS, nommé « Schatz » et ironiquement affublé par Gary du titre de hauptjudenfresser, soit « commandant mangeur de juifs, hanté par le fantôme d’un ancien comédien de cabaret, Gengis (Moïshé) Cohn, fusillé par Schatz en 1944, au cœur de la guerre. Imaginez encore ce dibbouk de Kohn s’employer vingt-deux années durant à faire revenir Schatz sur le bon chemin, en le faisant culpabiliser pour toutes les horreurs commises pendant la Shoah. Vingt-deux années de torture dibboukienne où Schatz se voit contraint d’apprendre tous les rites de notre tradition, les fêtes, les minuties de la cacherout et ce sous le contrôle attentif de son commandant Juif intérieur, Cohn. Un véritable chemin de repentance, auquel il résiste cependant, se trouvant mille excuses, répétant à l’envi qu’il a été dénazifié, dans l’incompréhension face à ce dibbouk qui continue de le torturer, ne lui laissant aucun répit, au point de ne plus trouver le sommeil.

Cette histoire truculente nous invite à questionner tant la thématique de la culpabilité que celle de la persécution, avec à chaque fois en toile de fond la question de l’antisémitisme, qui est évidemment à l’origine de ce récit. 

Voilà, le mot est lâché. Qu’est-ce que l’ « antisémitisme » sinon cette obsession du Juif, un Juif imaginaire, fantasmé, porté par les antisémites comme une croix, ou plutôt comme un dibbouk qui serait venu les hanter ? Oui, ce Juif imaginaire, façonné par la bêtise et la haine, est le dibbouk des antisémites, lesquels s’échinent avec plus ou moins de détermination à l’extraire non plus seulement d’eux-mêmes mais plus globalement de la communauté des Hommes.

Ces hommes et ces femmes qui pointent aujourd’hui les Juifs d’un doigt accusateur sont devenus maîtres dans l’art de transformer les victimes en bourreaux, guidés par un même dessein : chasser cette voix intérieure qui leur parle de culpabilité et se persuader qu’au fond, la victime mérite son sort. Une génération à peine après la Shoah, des voix commencèrent déjà à s’élever pour faire peser sur les Juifs la responsabilité de leur propre génocide. Dans son roman, Romain Gary semble décrire avec sarcasme ce glissement moral dont il est le témoin et écrit à ce propos : « tout le monde sait que les Juifs n’ont pas été assassinés, ils sont morts volontairement…il y a empressement, obéissance, volonté de disparaitre… ce fut un suicide collectif, voilà ! »

Ces jours-ci, un moyen encore plus radical semble avoir été employé par les antisémites pour soustraire les Juifs à l’humanité : les désigner comme « sionistes » et faire peser sur eux, sur nous, tout en s’en défendant (avec plus ou moins d’habileté), la responsabilité des malheurs qui ont actuellement cours au Proche-Orient. De fait, nous sommes nombreux, dans la communauté, à avoir un lien fort, sacré, avec ce pays où nous avons parfois vécu, où vivent toujours des proches – familles, amis – pour lesquels nous prions avec angoisse ces derniers mois. De fait, nous sommes nombreux à être « sionistes » puisqu’évidemment attachés au droit à l’auto-détermination du peuple juif, dépassés par tout ce que ce mot, galvaudé par les antisémites, charrie désormais comme fantasmes et incompréhensions. De fait, nous sommes nombreux, parce que sionistes, à être lucides sur la responsabilité croissante du gouvernement israélien dans les tourments subis par sa population, qui manifeste depuis de nombreux mois à Tel-Aviv et dans d’autres localités du pays.

Car malheureusement, au dibbouk niché dans l’âme des antisémites répond depuis trop longtemps un autre dibbouk, venu quant à lui se loger dans celle de nos coreligionnaires messianiques, dont l’influence politique ne fait que grandir en Israël. Ce dibbouk a son propre agenda et ses intérêts sont catégoriquement contraires à ceux d’un État démocratique. Il prend la forme d’une voix anachronique et fait reposer sa légitimité sur des récits immémoriaux instrumentalisés au service de sa cause, qui affirmeraient que le peuple Juif est le parti de Dieu, uni dans une guerre totale et sans limite contre le mal. Endoctrinés par une lecture littérale de la Torah, ces coreligionnaires se définissent comme les soldats d’Adonaï Tzébaot qui, d’une main puissante et d’un bras étendu, viendra à n’en pas douter les épauler dans cette guerre finale, celle contre Gog et Magog.

Ces deux dibboukim qui hantent nos sociétés, en France et en Israël, il est impossible de les faire communiquer entre eux, leur crédo et discours relèvent de comportements souvent ataviques, qu’il faut voir pour ce qu’ils sont, des démons qui vampirisent notre humanité. Notre engagement à tous est nécessaire pour leur faire barrage et ne pas nous laisser contaminer à notre tour par les sentiments de haine ou encore par l’aveuglement aux souffrances d’autrui, au Proche-Orient comme ici, et ainsi pour faire jaillir la raison, la paix, l’humanité dans notre monde si fracturé.

Ce travail sur soi, chacun d’entre nous doit essayer de s’y employer avec lucidité. Désir de vengeance, haine gratuite, conviction d’avoir raison, aveuglement aux souffrances d’autrui, absence de compassion : ces dibboukim sont protéiformes et circulent partout, tant à l’intérieur de nous-mêmes que dans l’espace public.

Résister à ces dibboukim mortifères devra être notre mission dans les semaines, mois et années à venir, afin de trouver le chemin de la réparation et de la guérison. Résistons à nos démons. C’est la prière que je formule pour l’année 5785 qui nous verra, je l’espère, sortir des malédictions actuelles et cheminer vers la bénédiction.

Ken yhié ratzon, shana tova v’g’mar hatima tova !

Drasha Haazinou – KEREN OR, 4 octobre 2024

Le premier et plus grand rabbin du peuple juif tire sa révérence cette semaine entre Roch Hachana et Yom Kippour, Moshé rabbeinou, Moïse notre rabbin. Ce rabbin là a connu la tourmente d’être décrié, contesté, et chahuté tout au long de sa longue existence, 120 ans selon la tradition. Il a été mis à mal par un peuple assez immature pour croire que, une fois sortis d’Egypte, la vie serait un long fleuve tranquille. 40 ans dans le désert ne l’ont pas franchement aidé à murir, et cette génération y compris son leader ont été condamnés à finir ensevelis dans le sable…

Autant Moïse a été malmené de son vivant, autant les générations suivantes et en premier lieu nos Sages l’ont porté aux nues et l’ont érigé en modèle de chef spirituel et politique meata vead olam. C’est souvent le sort réservé aux personnalités publiques, d’être enfin reconnues pour leurs qualités et leur legs une fois passés de vie à trépas.

Même au seuil de la mort, Moïse ne perd pas sa faconde et ses mots sont parfois incisifs à l’égard des générations à venir, qui vont comme nous tous, trébucher, commettre des erreurs, parfois légères et parfois bien plus graves, pour lesquelles ils sont prévenus : la punition sera redoutable.

La toute dernière paracha des 5 livres de Moïse, Vezot Habrakha – ‘et ceci est la bénédiction’ nous la lirons à Simhat Torah, juste avant de recommencer la lecture par Béréchit. Paracha apocryphe, dont on ne connait pas l’auteur, selon la lecture scientifique de la Bible, …

On aura lu beaucoup de malédictions en cette fin d’année et on peut dire nous aussi que la coupe est pleine…Pour nous consoler un peu, on relit alors ce conte hassidique du rabbin de Berditchev à la veille de Kippour dans son village aux confins de la Pologne et de l’Ukraine.

Un jour, un tailleur s’est adressé à Rabbi Levi Yitzchak de Berdichev et lui a avoué qu’il avait commis de nombreuses transgressions au cours de sa vie. Cependant, il n’était pas sûr de savoir comment demander le pardon. Il dit au rabbin : « Rabbi, j’ai un livre dans lequel je note toutes mes fautes, et je les inscris devant Dieu. Je reconnais mes fautes, mais j’ai aussi un deuxième livre ».

Curieux, Rabbi Lévi Yits’hak demande : « Qu’y a-t-il dans ce deuxième livre ?

Le tailleur explique : « Dans le deuxième livre, j’écris toutes les fautes de Dieu. Quand je souffre de pauvreté, quand des proches souffrent d’un grave maladie ou une lourde épreuve, quand le monde est très injuste – je note ces choses comme les fautes de Dieu ».

Le rabbin est étonné mais écoute attentivement.

Le tailleur poursuit : « Ensuite, je dis à Dieu : « Nous avons tous les deux commis des fautes, Toi et moi. Je te pardonne tes fautes et /si tu me pardonnes les miennes ».

En entendant cela, Rabbi Lévi Yits’hak sourit et dit : « C’est ainsi que tu parles à Dieu ? Puisse tes paroles apporter la paix dans le monde ! Tu as fait preuve d’une incroyable houtzpah (audace) mais aussi d’une foi profonde, confiante dans la compassion divine et dans le fait qu’en fin de compte, tout est question de pardon et de compréhension ».

On a une longue liste nous aussi cette année à Lui faire lire : Où était il cette année lorsque des enfants ont été assassinés, des femmes violées, des vieillards amenés en captivité ? Ou était il lorsque la bande de Gaza a été transformée en tas de ruines ? où là aussi des femmes et des enfants ont été ensevelis sous les décombres Que Fait-il pour empêcher ces guerres et ces destructions ? On est en droit, nous aussi, de le mettre sur le grill de la techouva…est ce que ces questions sont naïves ? Est-ce que ce serait se comporter comme des enfants face à des parents qui n’ont pas su protéger leurs enfants des malheurs du monde  et nous dédouaner de nos propres responsabilités ?

Et que peut faire un rabbin par rapport à tous ces malheurs ? Comme le tailleur, il consigne tout cela dans un carnet, une sorte de livre de comptes et parfois de contes, des mots qu’il garde pour lui et d’autres qu’il/elle partage aves ceux et celles qui veulent bien l’écouter, pour faire résonner une voie, qu’il espère sage et apaisée, des mots mis bout à bout, qui sont en réalité d’éternelles questions, parfois lues entre les lignes ou tues, semaine après semaine, des mots pour lutter contre tous les maux de notre société.

Des mots qu’il ou elle transmet à la génération suivante en faisant le vœu que chaque génération apprenne des fautes de la précédente, et que Dieu se repente aussi des malheurs qu’Il , à minima, laissé faire…des mots qui entretiennent le fil d’un dialogue ininterrompu entre nous humains et entre Dieu et ses brebis égarées.

Je remercie ce soir le rabbin Michael Williams qui m’a soufflé sans le savoir ces paroles, à la lecture de son livre de sermons : ‘Un rabbin heureux quand même !’ Il a été le premier rabbin libéral, et rabbin tout court qui a su m’inspirer. Et, qui sait ? Poser la première pierre de ma vocation rabbinique !

Chabbat shalom, g’mar hatima tova !

Drasha Roch Hachana 5785 – « Nous vivrons » KEREN OR, 2 octobre 2024

« Nous vivrons » est devenu le slogan de toute une génération, la nôtre, celle qui a été témoin à distance du massacre du 7 octobre, tout en le ressentant au plus profond de son être. « Nous vivrons », c’est le dessin de Joann Sfar pris par une frénésie créative dans les jours qui ont suivi cette catastrophe. Deux lettres het et yod forment le mot Hil les a calligraphiées et entourées de bleu pour nous donner un peu de force. H c’est ce mot hébreu qu’on accroche à son cou comme un talisman pour tout simplement affirmer qu’on est ‘vivant’… A ma connaissance, personne n’a demandé à Joann Sfar pourquoi il a traduit ce h qui est au présent continu, en un futur ? mais je vous propose quelques supputations…

En effet, après le moment de sidération qui nous a tous saisis, ce profond abîme dans lequel nous avions tous peur de nous perdre, après avoir franchi avec effort cette fosse commune, il était nécessaire de pointer vers un temps futur, un « après », …Car nous venions de vivre une rupture temporelle entre notre présent, notre passé et notre avenir. Et l’espoir en un avenir individuel et collectif était une question de survie. « Nous vivrons », s’est aussi décliné en « Nous danserons à nouveau » et ces deux formules peuvent être agrégées en « Nous espérerons ». Un espoir tenu …qu’il fallait marteler et attacher à nos boutonnières à côté du ruban jaune.

Et nous voilà près d’un an plus tard, avons-nous retrouvé un peu d’espoir ? Avons-nous enjambé cette fosse ? Rien n’est moins sûr. Nous venons de chanter, avec un tremblement inhabituel dans la voix, les mots du fameux poème liturgique Tikhlé chana vekilelotéïa « que l’année s’achève avec ses malédictions »! Est-ce que nos prières seront suffisamment puissantes, intentionnelles, pour que les malédictions cessent réellement ? Est ce que les sonneries du chofar déchireront le ciel demain de leur gémissement et seront entendues à « l’étage supérieur » ?

Habituellement, une fois que le jugement céleste est prononcé, que nos comptes sont soldés, nous passons d’une rive à l’autre et repartons le cœur léger. Une nouvelle année est synonyme d’une nouvelle page à écrire. Nous renaissons à la vie !

Roch Hachanah, c’est ce curieux anniversaire symbolique de la Création de l’Humanité et du monde, qui tombe comme une feuille à l’automne. C’est croire en un renouveau alors que la nature est à son déclin, alors que les arbres jaunissent, que le vent nous fait de nouveau frissonner, et le ciel devient plus menaçant.

C’est à ce moment-là précisément que nous, Juifs, devons faire cet effort et regarder au-delà du visible, pour accueillir une année nouvelle. Cette année, cet effort est incommensurable. L’automne est encore imbibé de l’automne dernier, celui qui a coupé court à notre élan de joie et notre vitalité. Bien sûr, l’automne est une période nostalgique, emplie de souvenirs, qui vont accoucher d’un futur, dans lequel nous placerons notre confiance, un à-venir prometteur, un bourgeon invisible à l’œil nu, à arroser pour qu’il fleurisse. Le judaïsme donne primeur à la vie, qu’il faut préserver coûte que coûte. Mais est-ce possible quel que soit le passé ? Même traumatique ?

Le passage de 5784 à 5785 nécessite pour la plupart d’entre nous de faire un détour, de prendre un chemin de traverse. Certains tourneront la page 5784 avec légèreté dès demain, d’autres attendront jusqu’à Kippour, voire Simhat Torah et la clôture symbolique de cette année de deuil. Gageons que ce mois de Tichri, nous aurons besoin de trouver comment tordre le cou aux doutes qui nous assaillent …pour remonter à la surface de nos vies. Je ne fais pas référence ici à un doute bénéfique, celui qui permet une remise en question, un hechbon hanéféch de saison pour repartir sur les bons rails de la vie.

Ici, je parle des doutes existentiels qui nous empêchent d’avancer, qui nous étouffent parfois et nous font ressentir une profonde solitude…Que ces doutes concernent notre place en tant que Juifs dans notre pays, ou de nos coreligionnaires dans leur propre pays, doute en un dialogue possible avec l’autre quel qu’il soit, et le doute suprême envers notre Créateur …cette année plus que les précédentes, ils sont légitimes et sont la preuve de notre bonne santé mentale qui a été mise au défi.

Comment vivre avec notre sentiment d’impuissance face au tunnel de haine et de violence, au nombre incalculable de victimes de ces guerres fratricides ? Est-ce que les mots ont encore un sens ? et un quelconque pouvoir dans un monde déchiré par la binarité des réseaux sociaux ? Prostrés ou sanglotants, comme Rachel qui pleure ses fils disparus,![1] nous ressentons une profonde impuissance à consoler tous ces endeuillés et à nous consoler également.

Cette année, il ne reste plus que des larmes amères et les pleurs du shofar pour faire ce travail impossible …comme le dit le talmud « Même si les portes de la prière sont fermées, les portes des larmes ne sont jamais fermées ». Selon la tradition, Dieu pleure aussi à nos côtés, notamment, Il pleure de colère face à l’injustice des dirigeants arrogants et cruels.[2] Le savoir peut nous consoler un peu…

Abraham Heschel cite un récit hassidique qui décrit trois niveaux de chagrin. Le premier est celui des larmes – la façon la plus simple et la plus courante d’exprimer son chagrin. Le deuxième niveau, légèrement plus élevé, est le silence. Le troisième niveau – que l’homélie décrit comme le plus grand de tous – est le chant. Les pleurs expriment notre douleur, le silence, notre courage, mais le chant exprime notre vie. En chantant, nous louons ceux qui ont rendu notre vie possible et qui lui donnent un sens. Comment arriver à chanter à nouveau ?

Joann Sfar a su capter nos angoisses les plus intimes, c’est notre Jérémie du 21eme siècle, Juifs et non Juifs vont l’écouter avec une certaine vénération, Ses dessins sont vrais et sincères, pleins d’empathie, une empathie parfois exclusive… il fustige aussi les élites et le pouvoir. « Nous vivrons » sont deux mots qui sous entendent que nous Juifs en avons vu d’autres, et nous en verrons encore, mais entre-temps, l’authenticité de nos pleurs et nos chants se déversent pour nous purifier. Ainsi lavés nous gravirons ensemble, épaule contre épaule, les marches qui nous mènent vers des fragments de confiance !

Ken yhié ratzon, Shana tova et hag samea’h !  


[1] Jérémie 31 :14

[2] Talmud Haguiga 5b

Drasha Choftim – KEREN OR, 6 septembre 2024

Les Israéliens et nous tous avons été particulièrement choqués et éprouvés par la semaine écoulée après l’annonce de l’assassinat de 6 jeunes otages israéliens par le Hamas, juste avant leur libération par l’armée israélienne. S’en sont suivies des manifestations monstres et une grève générale à l’appel du principal syndicat du pays : la histadrout, ce qui en soi a constitué une première. La société civile et en son centre les familles d’otages demandent inlassablement un accord permettant la libération de leurs proches et à défaut la démission du gouvernement. Mais, depuis des mois déjà, le gouvernement reste sourd à ces demandes répétées, manquant totalement d’empathie et de vision stratégique et ce quel que soit le nombre de manifestants.

Il apparait de plus en plus clairement que plusieurs blocs s’affrontent dans une milhemet ahim une guerre entre frères au sein même de la société israélienne. Certains analystes n’hésitent pas à mettre de l’huile sur le feu … ainsi Dov Maimon directeur de recherche au JPPI, un think tank basé à Jérusalem, très influent en matière de réflexion et planification en Israël lui-même prévisionniste et conférencier international écrit cette semaine de manière provocante :

C’est une lutte pour l’hégémonie culturelle qui se joue en Israël aujourd’hui, et elle est bien plus profonde que ce que les médias nous montrent.

Cette bataille idéologique oppose deux visions d’Israël, deux blocs historiques en formation :

D’un côté, nous avons l’élite sioniste qui a construit le pays. Laïque, progressiste en apparence, souvent d’origine ashkénaze, elle a longtemps défini ce qu’était l’israélité. Ses bastions ? Les tribunaux, les universités, les médias, les syndicats, l’armée de l’air, l’intelligence militaire, la high-tech. Elle craint la levantinisation et pense que sans elle, le pays ne peut pas tenir et ses arguments font sens. Sans être ashkénaze, j’appartiens à cette élite et je partage un grand nombre de ses valeurs libérales.

De l’autre, émerge un « Nouvel Israël ». Plus religieux, plus traditionaliste, composé de Sépharades, de Russes, d’immigrants, d’orthodoxes. Longtemps marginalisé, ce groupe s’affirme désormais. Il est majoritaire dans l’armée de terre, dans les zones périphériques. Il revendique une autre vision de l’identité israélienne.

J’ai frémi en lisant ces mots avec lesquels je me sens en total désaccord…Cette analyse simpliste des fractures qui traversent la société israélienne où tant de blocs aux intérêts divergents s’affrontent m’a laissée pantoise.

Il y a certes une évolution démographique qui explique la situation politique d’aujourd’hui, mais l’opposition au gouvernement actuel a commencé à propos de la réforme judiciaire et, elle avait et a, des bases éthiques et non de préservation hégémonique du pouvoir ! 

Quel système judiciaire doit avoir Israël pour respecter ses minorités ? Quel avenir veut-on pour ce pays composé de tant de groupes ethniques, religieux, laïcs, juifs, chrétiens et arabes, comment chacun d’entre eux peut trouver sa place, être respecté, traité de manière juste et égalitaire ? Peut-on laisser sans broncher Israël tomber aux mains d’un dirigeant et sa clique d’ambitieux malveillants et égoïstes qui le transforment en un état autoritaire voire une dictature ?

Ce sont les préoccupations de ce groupe ‘libéral’ très divers, contrairement à ce qu’en dit Dov Maïmon, où des traditionnalistes, côtoient des libéraux, des hilonim, des intellectuels, comme des professeurs ou des employés, tous attachés aux valeurs qui ont fondé ce pays dans sa Déclaration d’Indépendance… C’est pour préserver cela que le peuple a commencé à manifester dès janvier 2023.

La polarisation de la société israélienne dure depuis des années, elle s’est exacerbée encore plus ces derniers mois, ce qui l’a affaiblie. A cela s’est ajouté une coalition au pouvoir qui sert les intérêts d’une frange de la population, au détriment de l’intérêt général. Ainsi, les décisions prises avant le 7 octobre concernant la sécurité des citoyens ont été désastreuses.

La paracha Choftim -les Juges, commence par déclarer qu’il faut nommer des juges et des policiers impartiaux, condition préalable, nous dit la Torah, à l’établissement durable du peuple sur la terre promise. La paracha poursuit sur cette voie de la justice, en rappelant que lorsque le peuple décidera d’appointer un roi, ce dernier ne devra posséder ni trop d’or, ni trop de chevaux, ni trop de femmes, et devra étudier tous les jours et écrire un sefer Torah au cours de sa vie, afin de rester humble et acquérir la sagesse nécessaire à la prise de décisions parfois très délicates !

Lorsqu’une guerre sera déclarée contre une ville, l’armée devra prendre toutes les mesures pour l’éviter et appeler d’abord la ville à la paix. Une fois une guerre engagée elle doit l’être avec le plus de compassion possible !

 Isaac Arama (1420-1494) théologien espagnol et philosophe écrit :

« [il faut d’abord faire] Des supplications et des demandes formulées de la manière la plus conciliante possible, afin de tourner leurs cœurs (…) car cela découle nécessairement de la sagesse humaine de [vouloir] la paix, et de la volonté divine (…) ainsi nous trouvons qu’Il a ordonné « tu ne dois cependant pas en détruire les arbres en portant sur eux la cognée: » [Deut. 20:19], à plus forte raison devons-nous veiller à ne pas causer de dommages et de destructions aux êtres humains. »[1]

Si toutes les discussions diplomatiques sont épuisées, alors seulement les hébreux devront partir en guerre.

Une émotion m’étreint à la lecture de ces lois de la guerre, tant elles résonnent avec l’actualité immédiate ! 11 mois se sont écoulés sans aboutir à aucun accord de cessez le feu ni de libération de ces pauvres otages. Qui est responsable de ce qu’on peut appeler un désastre ? alors que la priorité déclarée de Netanyahou en octobre dernier était que tous les otages rentrent à la maison ? Il est évident que négocier avec un groupe terroriste aussi fourbe et sanguinaire n’est pas une sinécure, mais des proches du pouvoir et des négociateurs sont très critiques envers le premier ministre et sa coalition qui ont délibérément fait capoter plusieurs rounds de négociation.

Un pays aussi fragile qu’Israël, un pays en guerre depuis sa création, doit encore plus que d’autres démocraties veiller à se choisir des dirigeants moralement irréprochables, des gardiens du socle sur lequel ce pays a été bâti qui soient aussi des visionnaires.

Cette trempe de dirigeants est rare à dénicher, mais à défaut, on peut au moins espérer qu’ils fassent preuve d’une mesure de rahamim – de compassion, tant envers les familles désespérées de retrouver leurs proches, qu’envers tout un pays endeuillé.

Espérons que la dernière tragédie en date et la pression du peuple fera basculer l’état d’esprit de ses gouvernants vers davantage de justice et de compassion,

Ken yhié ratzon,

Chabbat shalom !


[1] commentaire sur la torah trad. Eliahou Munk

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