Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

Drasha paracha Michpatim, Roch Hodesh et Shekalim, KEREN OR, 12 février 2021

Savez-vous que ce shabbat ne porte pas un mais deux noms ? Il porte comme d’habitude le nom de la paracha de la semaine : Mishpatim mais en plus ce shabbat s’appelle Shekalim, car il tombe le premier Adar, jour selon la Mishna où on faisait l’annonce publique du prélèvement du demi shekel par tête.

A cette occasion nous lirons en plus de la section Mishpatim, six versets de la paracha Ki Tissa. Dans cet extrait Dieu donne l’ordre à Moïse de dénombrer les enfants d’Israël et le versement du demi-shekel est, l’occasion du premier recensement du peuple hébreu après la sortie d’Egypte. Il reste cependant partiel, puisqu’il s’agit de comptabiliser uniquement les hommes de 20 ans et plus valides. Ne sont pas comptés : les femmes, les enfants, et les personnes invalides et/ou âgées.

Pour effectuer ce recensement, chaque homme correspondant à ces critères doit passer un par un devant la tante d’assignation et verser un demi shekel. Selon la Torah, ce recensement est dangereux et verser ce demi shekel est une manière de se prémunir d’une plaie mortelle, c’est un moyen d’expiation. Il y a ainsi selon les biblistes une ancienne croyance qu’un recensement peut soulever la colère divine et créer un désastre[1].

De cette loi biblique, les rabbins ont conclu qu’il était dangereux de compter les juifs en général. Le talmud nous dit que compter le peuple contrevient à la mitzva négative qui stipule que : “Le nombre des enfants d’Israël sera comme le sable de la mer, qui ne peut être compté”[2]. Un autre passage du talmud nous enseigne que la bénédiction ne se trouve pas “dans quelque chose qui a été pesé, ni dans quelque chose qui a été mesuré, ni dans quelque chose qui a été compté, seulement dans quelque chose qui est caché des yeux” [3].

Ce recensement contraint répond de plus à des règles particulières : on ne compte qu’une partie du peuple, les hommes valides de plus de vingt ans, alors qu’il ne s’agit pas d’une conscription en vue d’une guerre. La taxe est égalitaire et la somme donnée par chaque homme n’est pas un shekel mais un demi. Selon les commentateurs, ce versement d’une taxe d’un demi shekel quel que soit notre statut et niveau social, est là pour nous rappeler notre égalité intrinsèque face à Dieu mais aussi notre incomplétude, que ce soit par rapport aux autres humains, mais aussi d’autant plus face au divin.

Ceci m’a rappelée une célèbre Mishna du traité Sanhedrin, où il est dit que tous les hommes proviennent d’un seul Adam, et que le Saint Béni Soit-Il a créé chaque être à la manière de pièces de monnaie, à partir d’un même moule. Ceci pour qu’aucun ne dise pas à son prochain que son parent vaut davantage, mais en même temps, il a créé chaque pièce humaine légèrement différente, pour qu’on puisse se dire que le monde a été créé seulement pour soi. Autrement dit, qu’on est unique et qu’on contribue de manière unique au monde.

Il me semble que ces questions d’égalité et de savoir qui compte vraiment sont exacerbées en cette période de pandémie. D’un côté, notre devise républicaine prône l’égalité et par conséquent chacun compte, d’un autre côté la réalité, comme dans la Torah, est plus nuancée : et on a l’impression que seuls ceux qui sont productifs, valides, comptent vraiment…

A ce propos, une résolution de la Central Conference of American Rabbis vient à point nommé nous rappeler que les bouleversements que nous vivons depuis un an déjà ont eu des conséquences graves sur les plus fragiles d’entre nous, mais que les outils numériques ont été bénéfiques en permettant de les rapprocher et de les inclure dans nos synagogues.

Je vous cite quelques extraits de cette toute nouvelle résolution :

La pandémie a entraîné des changements radicaux dans nos vies professionnelle, communautaire, sociale et spirituelle. De nouvelles façons de se connecter en dehors des limites de la synagogue et autres espaces communautaires se sont avérées inestimables pour les personnes immunodéprimées, les personnes âgées, les personnes à mobilité réduite, les malades chroniques et une myriade de personnes souffrant d’un handicap, permanent ou temporaire. …La fin heureuse de cette crise sanitaire mondiale ne doit pas signifier un retour en arrière simultané des transformations qui ont amélioré l’accès des personnes handicapées à de nombreuses institutions.

L’inclusion systématique des personnes handicapées exige une prise de décision consciente et de la détermination. […] La pandémie a mis en lumière la perception insidieuse selon laquelle les personnes handicapées sont trop souvent considérées comme des “pertes acceptables”, selon les termes de notre professeur et collègue, le rabbin Elliot Kukla[1]. Non seulement nous refusons de traiter les personnes handicapées comme des personnes jetables, mais nous demandons également aux rabbins de montrer l’exemple en préparant nos communautés à l’inclusion […]. Comme le Mishkan (le sanctuaire itinérant dans le désert) a été équipé de colonnes qui n’ont jamais été enlevées pour que la Torah puisse toujours aller là où on en a besoin, nous apporterons la Torah à ceux qui font partie de notre communauté en les servant là où ils se trouvent… Nous appelons nos membres à œuvrer en faveur d’une large intégration des personnes handicapées dans tous les aspects de la vie communautaire juive.

KEREN OR a investi dans des moyens durables de connexion à distance et j’en suis très heureuse et fière, nous en bénéficions pour la première fois ce soir. Mais nous avons encore à faire, pour rendre cette synagogue plus accessible, par exemple en mettant une rampe d’accès à la Teba et bien d’autres choses encore.

Comme vous le savez, le judaïsme de tradition libérale se veut le plus inclusif possible…et c’est un travail permanent !

Ce shabbat Shekalim, on se rappelle que tout un chacun compte pour faire KEREN OR, comme tout un chacun doit contribuer en fonction de ses moyens à la vie communautaire, c’est une mitsva.

Comme les versets que nous lisons à propos du recensement, et le risque de soulever la colère divine, peut-être est-ce là pour nous rappeler qu’aucun ne peut se soustraire à Sa présence et que chacun d’entre nous, spécialement en cette période difficile, doit être compté, en faisant fi des catégories !

En ce Rosh Hodesh Adar, mois de la fête de Pourim, rappelons-nous aussi que le nom de Dieu est absent de la Meguila d’Esther, c’est à nous qu’il revient de Le sanctifier par la mitsva dite du Kiddoush Hashem et d’être dignes de Sa présence parmi nous !

Merci à chacun de répondre présent, à sa façon et selon ses capacités,

Hodeah tov et chabbat shalom !


[1] http://begedivri.com/shekel/teachings/liver.htm

[2] Talmud Babylone Yoma 22b

[3] Talmud Babylone Bava Metzia 42a

Paracha Yitro – 5 février 2021

Parmi les questions existentielles qui peuvent traverser l’esprit en cette année de pandémie l’une s’est imposée à moi avec insistance ces dernières semaines : ‘pourquoi être juif ?’ Pourquoi devons-nous préserver cette culture, cette mémoire et cette religion ? Qu’apporte le judaïsme au monde ? Et qu’apportons-nous chacun, individuellement en tant que juif à l’humanité ? Oui, je sais, c’est un peu trop sérieux et surtout ce n’est pas le bon moment de se poser ces questions un vendredi soir, veille de shabbat, on a envie de plus de légèreté… !

S’il y a une chose incontestable qu’on a léguée à quelques milliards d’êtres humains sur cette terre ce sont les 10 commandements que nous lisons cette semaine dans la paracha Yitro.

Les 14 versets qui apparaissent une première fois dans la paracha Yitro, nous les lirons debout de manière solennelle à nouveau à Chavouot, puis plus tard dans l’année lorsque nous arriverons à la paracha VaEthanan. Pour certains rabbins, ces 10 paroles étaient la quintessence de la Torah, pour d’autres, c’était une hérésie de créer ainsi une hiérarchie entre les commandements. Et cette hérésie n’est pas étrangère à la crainte d’être absorbé par le christianisme qui avait fait du décalogue, avec quelques variantes (le shabbat notamment) un élément central de sa foi et de sa liturgie. Selon le commentateur médiéval Abraham Ibn Ezra tous nos commandements peuvent être classés en 3 catégories : les commandements du cœur, de la parole et des actes. Les 10 commandements n’échappent pas à cette règle, ils ont de plus une organisation symétrique un chiasme en langage élaboré. Les 5 premiers nous parlent de notre relation à Dieu : et sont des commandements du cœur. Les 5 derniers sont des actes interdits.

Certes, les dix paroles sont la base éthique – notion qui selon Paul Ricœur renvoie à la visée d’une vie accomplie – et morale, dans le sens de code de conduite – Ces paroles ont été adoptées par les 3 monothéismes. C’est un socle pour vivre en société, un minimum vital pour qu’un groupe humain puisse perdurer ensemble.

Cependant, même si ces lois sont essentielles, et qu’on peut être fiers de les partager avec d’autres cultures, j’imagine que peu d’entre nous ont choisi d’être ou devenir juif à cause de ces dix commandements. Il faut chercher ailleurs, peut-être dans des lois que nous lirons la semaine prochaine, comme celles qui concernent le traitement de l’étranger [1]? Celles où on nous demande expressément de nous mettre dans les bottes de l’autre pour comprendre sa souffrance, et faire preuve de compassion ? Car, comme nous le répétons sans cesse, nous avons été nous-mêmes esclaves en Egypte. Et cette phrase réitérée est comme un sort qui nous a été jeté, celui de trop souvent porter les malheurs et misères du monde en étant sa cible désignée et favorite. Alors, on est interloqué que la culture, la religion et le peuple juifs aient survécu à toutes les vicissitudes subies tout au long des siècles.

Si on pouvait personnifier le peuple juif, il ressemblerait à un vieux monsieur, ou une vieille dame, courbé, essoufflé, presque anéanti. Et qui, justement au moment où on l’imagine à terre, se relève comme un phénix de ses cendres. Car comme le dit l’écrivain Laurent Sagalovitsch dans un article de l’an dernier, intitulé ‘Je suis fatigué d’être Juif’, que Guy Slama m’a remis en mémoire cette semaine, on a de quoi être fatigués d’être juifs, fatigués de porter ce fardeau de la haine alors qu’en même temps on a la mission d’être une lumière pour les nations. Comment arriver à faire ce grand écart sans en perdre la raison ?

C’est peut être Jonathan Sacks , l’ancien grand rabbin anglais de souvenir béni, qui détient la clé pour nous motiver à continuer à livrer ce combat et à en être fiers ! Fierté de chacun d’entre nous d’appartenir à cette culture et d’avoir encore aujourd’hui un message porteur de ce sens pour ce temps post-moderne.

Cette réponse revient comme un leitmotiv dans le dernier livre qu’il nous a légué comme un cadeau avant sa disparition en novembre dernier, ‘Morality’.

Le professeur Micah Goodman en a résumé la quintessence dans une récente conférence[2]. Rabbi Jonathan Sacks fait le constat que le monde que nous a transmis la révolution des lumières, un monde sécularisé est peut être allé trop loin, vers une extrême néfaste, en plaçant l’individu et l’accomplissement personnel au centre. Cette philosophie a ses limites et a causé des dégâts à plusieurs niveaux. Le progrès technologique et les prouesses de la vitesse de circulation de l’information, ainsi que le temps libre dégagé, nous a transformés en hommes et femmes ultra- connectés, boulimiques des écrans tout en nous déconnectant de nous-mêmes, et du moment présent. L’accent mis sur la réussite individuelle et le succès vu au travers du prisme du matérialisme nous a placés dans une situation de concurrence féroce. Le temps et l’énergie consacrés à cette course folle s’est faite au détriment des liens familiaux et du temps consacré aux autres. Et in fine, cette coupure a généré un grand sentiment de solitude et une perte de sens. Solitude et pertes de sens qui sont certainement les ’ultimes travers de notre société.

Le judaïsme, de ce point de vue, a beaucoup à offrir pour réparer les excès dans lesquels nous nous sommes parfois fourvoyés : D’abord le shabbat nous offre la possibilité de vivre dans le moment présent, déconnecté et dans l’acceptation du monde tel qu’il est. Les rituels que nous répétons à chabbat et aux fêtes, renforcent ce lien communautaire. Yuval Harari a une définition qui vous plaira je suis sure de ce qu’est une communauté : c’est un ensemble de personnes qui se racontent des potins les uns sur les autres ! Oui bien sur ce n’est pas que cela mais ça en fait partie et cela est aussi vital !

Et enfin les histoires, ou les mythes fondateurs de notre tradition, renforcent notre sentiment d’appartenance. Et cet équilibre retrouvé permet d’être non seulement en paix et en meilleure harmonie avec le monde qui nous entoure mais aussi trouver l’énergie et l’inspiration pour agir afin de l’améliorer dans la mesure de nos moyens. C’est en s’attachant à ces quelques simples principes de vie que nous pouvons répondre à l’appel du prophète Isaïe et ‘être une lumière pour les nations’. Ken yhie ratzon  Shabbat shalom !


[1] Exode 22 :20 גֵ֥ר לֹא־תוֹנֶ֖ה וְלֹ֣א תִלְחָצֶ֑נּוּ כִּֽי־גֵרִ֥ים הֱיִיתֶ֖ם בְּאֶ֥רֶץ מִצְרָֽיִם׃

[2] https://www.youtube.com/watch?v=_6Oorfy6dRQ

Hesped Georges Arfi – 28 janvier 2021

Une vie qu’y a t il a l’intérieur d’une vie ?[1] C’est bien trop court de résumer cela ici. Il y a certainement une voix, et il en faut plusieurs pour raconter une vie.

La voix de Georges, elle nous a bercés, elle nous a réveillés, elle nous a poussés et tout simplement nous a enchantés. Cette voix, il savait s’en servir pour nous remettre avec fermeté sur le droit chemin, mais aussi nous murmurer quelques vérités à l’oreille, pour chanter à tue-tête après une bar mitsva, un verre d’anisette à la main, mais aussi pour célébrer la vie d’un ami qui était parti. On se souvient de sa voix à travers les chants de tradition judéo-arabe de Pessah et Tichri. Cette voix là, il l’a enregistrée sur des CD pour nous laisser une trace et transmettre ce qui a fait sa vie.

Une vie qui commence en mars 1941,’une promesse de vie, à la fin d‘une saison’, comme dirait Moustaki.

20 ans plus tard, il traverse la méditerranée et s’établit à Lyon, où il deviendra faute de pouvoir suivre de longues études de médecine, kiné, puis un des premiers ostéopathe de la région, mais quel kiné, un kiné aux mains magiques, qui nous ordonnait à notre tour d’utiliser le son de nos voix pour nous guérir : les pi el et kof kof devaient être répétés quotidiennement et à intervalles réguliers pour résoudre qui une lombalgie, une cruralgie ou autre hernie. Et miracle, on en ressortait souvent bien mieux qu’à notre arrivée…

Lui, plus que tout autre, savait que tous ces petits et grands bobos avaient pour origine des histoires enfuies, qu’il fallait, avec précaution, sortir de l’oubli pour pouvoir continuer sa vie. Et il nous mettait sur des pistes, pour qu’on continue le travail d’excavation à la maison.

Georges soignait le corps et l’esprit, car son amour des gens était infini. Oui, il aura hésité à devenir rabbin, mais rabbin il l’était, lorsqu’il officiait, ou nous enseignait un de ses fameux airs, conscient d’être le dépositaire d’un trésor qui risquait d’être perdu. Rabbin, il l’était, par sa manière de toujours rechercher l’entente et la paix. On se souvient, à l’époque où à la CJL on avait bien bataillé jusqu’à se scinder, de son fameux ‘I have a dream’ …il y mettait comme pour tout, tout son cœur.

Enfant de tout pays, il n’aura pas choisi une fille de son pays, comme dirait son ami d’enfance Enrico, car il détestait qu’on colle des étiquettes ou qu’on mette des barrières, c’était un homme libre, qui vivait l’intensité du moment, avec sa chère Betty il aura vécu toute une vie.

Georges-Israël le bien nommé, était le patriarche de sa famille nucléaire, composée de Betty, de son fils Stéphane et de ses petits-enfants – Salomé et Martin dont il était un papy gâteau. Au-delà, c’était un patriarche d’adoption, celui de plusieurs tribus, celle de ses patients souvent des amis, et de sa famille de cœur – de la CJL à KEREN OR, en passant par l’UJL. Il a beaucoup chanté Georges, il a aussi dansé même sur du klezmer, car cette musique-là elle était aussi à lui, il était le premier à se lever et à tous nous entrainer,

C’était le temps des cerises et aujourd’hui tant de souvenirs nous reviennent à l’esprit et réchauffent nos cœurs endoloris, que des milliers de pelles n’y suffiraient pas, mais ce qu’on retiendra de lui, ce ne sont pas les oranges amères que la vie lui a parfois servies, mais plutôt ses ordres bienveillants nous exhortant de nous réveiller, de danser et chanter avec lui :

Car la vie c’est comme une noix, quand elle est ouverte, on n’a pas le temps d’y voir, on la croque et puis bonsoir ![2]

Shalom haver, que ton souvenir reste doux comme le loukoum.

Que ton âme et ta lumière soient liées au faisceau des vivants !


[1] Variante sur la chanson ‘qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix’ Charles Trenet

[2] Charles Trenet

Paracha Shemot – KEREN OR, 8 janvier 2021

Telle l’œuvre d’un peintre pointilliste, c’est par petites touches que le tableau dépeignant la réalité du monde qui nous entoure se dessine sous nos yeux. Pour en avoir un aperçu d’ensemble, cela nécessite du recul. Ou alors, c’est lorsque l’actualité frappe à grand coups d’images qui se fracassent sur nos écrans que cela ne laisse plus de doute, qu’il n’est plus temps de se demander ‘Pour qui sonne le glas ? il sonne pour nos démocraties.

C’était le cas ce mercredi soir où on a assisté médusés à ce qui s’est apparenté à une tentative de coup d’état lorsque des milliers de manifestants ont remis en cause violemment les résultats d’une élection.

Dans un entretien à l’Express de cette semaine[1], Rudy Reichstadt, fondateur du site ‘Conspiracy watch’ explique comment les démocraties peuvent être rongées de l’intérieur par les discours et les théories du complot, comment cela s’est mis en place progressivement, et gangrène aujourd’hui, non seulement la vie politique, mais aussi certains milieux scientifiques. La pandémie a même fonctionné comme un accélérateur de ce phénomène, nous dit-il.

Gérald Brenner, sociologue dont le livre ‘Apocalypse cognitive’ vient de sortir dit dans une interview récente que dès le premier jour du confinement le mot le plus recherché sur Google était ‘complot’ ! Il y a quelques années encore on désignait du doigt avec une certaine condescendance les colporteurs de fake news. Aujourd’hui nous sommes face à un camp solidifié et qui compte dans ses rangs des personnes respectables : universitaires, philosophes, médecins, journalistes, députés et autres intellectuels, qui théorisent des vérités alternatives. Persuadés qu’ils sont détenteurs de LA vérité, une vérité qu’on nous cache, grâce à laquelle on redonne du pouvoir aux ‘vrais gens’, une croyance quasi religieuse qu’il faut défendre au nom de Dieu. D’ailleurs un des slogans entendus parmi ceux qui manifestaient devant le Capitole mercredi était ‘God, guns, guts and glory’- ‘Dieu, les armes, le courage et la gloire !’

On ne peut pas fermer les yeux ou regarder ailleurs face à cette menace de plus en plus présente, qui détériore nos démocraties. Il nous faut passer du plan large au plan serré, et au quotidien démonter ces opinions qui infiltrent insidieusement les esprits. Qui parmi vous n’a pas été confronté à ces théories ces dernières semaines ?

Plus l’info est farfelue et plus elle se répand comme une trainée de poudre, le doute s’installe, puis l’insécurité psychologique et la défiance envers ceux qui nous gouvernent.

On se situe bien loin de cet idéal prôné par le psalmiste :

אֱמֶת, מֵאֶרֶץ תִּצְמָח;    וְצֶדֶק, מִשָּׁמַיִם נִשְׁקָף

La vérité va germer du sein de la terre, et la justice briller du haut des cieux.

Le modèle du leader incarnant cette droiture et auquel Dieu confie une mission exceptionnelle se trouve dans le nouveau livre que nous ouvrons cette semaine, celui de l’Exode  – Chemot. La vie de Moïse commence de manière bien chaotique, menacé de mort, caché puis sauvé des eaux par la fille de Pharaon, il est élevé à la cour de ce monarque de droit divin. Un jour, en défendant un de ses frères hébreux, il tue un garde égyptien, et doit s’enfuir. Il devient un simple berger, que Dieu choisit, après s’être révélé à lui. Puis lui demande de libérer son peuple : les hébreux maintenus en esclavage.

Moïse devient leur leader désigné, non pas par les urnes, mais par Dieu lui-même. Cependant il résiste, il n’accepte pas sa mission facilement, et argumente avec un Dieu qui cherche à le séduire, qui lui montre que, grâce à un bâton magique et des tours de passepasse, il pourra faire des prodiges…Ces pouvoirs extraordinaires octroyés par Dieu, lui permettront à la fois de s’imposer face à son peuple, mais aussi et surtout face à Pharaon et sa cour de cartomanciens, magiciens et lecteurs d’oracles…

Moïse reste stoïque et ne se laisse pas impressionner, ni séduire par cette réalité augmentée, il est très prudent mais aussi réaliste. Il invoque son incompétence, voire son manque de charisme pour argumenter face à Pharaon puis mener ce peuple en terre promise. Il craint de ne pas trouver les mots, et parle de son handicap, ‘j’ai la bouche pesante et la langue embarrassée[2]dit-il. Dieu le rassure, il lui mettra les mots dans la bouche et, s’il bégaie, c’est Aaron, son frère, devenu son adjoint qui prendra le relais pour parler face à Pharaon et aux hébreux.

Toute cette discussion est probablement là pour nous révéler les qualités d’un bon leader, d’un leader sur lequel on peut s’appuyer et en qui on peut avoir confiance…qu’il ait existé ou pas, Moïse reste un modèle dans sa manière de conduire le peuple mais aussi de s’adresser à Dieu. Le rabbin des rabbins, le prophète des prophètes que la Torah décrit comme unique en son genre, cet homme exceptionnel, quasi divin reste toujours à hauteur d’homme. Comme l’exprime Jean Christophe Attias dans le livre qu’il lui a consacré ‘le prophète n’est jamais plus grand que lorsqu’il est petit.’[3]

Et si nous ne devions retenir qu’un trait de caractère de Moshe Rabbenou ce serait cette capacité à garder son indépendance d’esprit. Cet homme vivant entre deux mondes, celui où il est né puis celui où il a été élevé par la suite, se voit confier des responsabilités hors normes et pourtant… rien ne semble l’impressionner. Depuis sa naissance, sa vie ne tient qu’à un fil et à présent il la met de nouveau en danger et au service de son peuple. Il ne retire aucune gloire de son élection ni de sa mission. Moïse cet homme à la fois extraordinaire et si ordinaire a eu pour ambition de montrer un chemin exigeant, celui de la droiture et la transparence, qui se passe d’artifices et d’accessoires,. Ce chemin qui permet une véritable relation avec le divin, une alliance et un monde dans lequel comme le dit le psalmiste :

L’amour et la droiture se donnent la main, la justice et la paix s’embrassent.

חֶסֶד-וֶאֱמֶת נִפְגָּשׁוּ;    צֶדֶק וְשָׁלוֹם נָשָׁקוּ.

Puissions-nous nous en inspirer et cheminer à sa suite,

Ken Yhie Ratzon,

Shabbat shalom,


[1] https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/rudy-reichstadt-on-a-clairement-franchi-un-palier-en-matiere-de-complotisme_2141926.html

[2] Exode chapitre 4 :10

[3] Moïse Fragile, Jean Christophe Attias, p.45

Paracha Vayichlah – KEREN OR 4 décembre 2020

L’expression anglo-hébraique ‘off the derekh’ m’est venue à l’esprit en lisant un épisode de la paracha de cette semaine. Cette expression est employée à propos de quelqu’un qui a dévié du droit chemin, ou qui est parti en vrille comme on dit en langage courant.

La paracha Vayichlah nous parle en un seul verset de l’acte commis par Ruben, le fils ainé de Jacob :

« וַיְהִ֗י בִּשְׁכֹּ֤ן יִשְׂרָאֵל֙ בָּאָ֣רֶץ הַהִ֔וא וַיֵּ֣לֶךְ רְאוּבֵ֔ן וַיִּשְׁכַּ֕ב֙ אֶת־בִּלְהָ֖ה֙ פִּילֶ֣גֶשׁ אָבִ֑֔יו וַיִּשְׁמַ֖ע יִשְׂרָאֵֽ֑ל (פ) וַיִּֽהְי֥וּ בְנֵֽי־יַעֲקֹ֖ב שְׁנֵ֥ים עָשָֽׂר׃

Et il arriva, alors qu’Israël séjournait dans cette contrée, que Ruben alla cohabiter avec Bilhah, la concubine de son père, Israël en fut instruit, (p) or les fils de Jacob étaient 12. [1]

Le pchat, c’est -à-dire une lecture obvie du texte ne permet aucune excuse ni échappatoire. Ruben a eu des relations sexuelles avec la concubine, ou femme de son père, cet acte fait partie des arayot, des interdits sexuels clairement exprimés dans le Lévitique au chapitre 18, c’est un acte condamnable quelles que soient les normes juridiques qu’on applique de l’Antiquité jusqu’à nos jours.

Ce verset nécessite quelques éclairages : Qu’a fait Ruben exactement avec Bilhah? Et comment son père a-t il appris ce qui s’est passé ? Ensuite, quelle a été la réponse de Jacob/Israël à ce méfait ?

Les Sages éprouvent des difficultés avec ce court épisode et cherchent des parades. La première concerne la lecture publique dans la Torah de ce passage. Les massorètes sont intervenus et ont coupé ce verset par le milieu par le procédé rarissime de ‘piska beemtza passouk’ une pause au milieu du verset, juste après : Et Israël en fut instruit. De nombreuses interprétations ont été données à cette coupure en plein milieu. Pour certains commentateurs ce serait comme une note de bas de page, comme si on était dirigé vers la lecture du verset explicatif dans le livre des Chroniques. Et que dit il ?

1 Voici les descendants de Ruben, le premier-né d’Israël. (C’était, en effet, le premier-né, mais comme il avait profané la couche de son père, son droit d’aînesse fut attribué aux fils de Joseph, fils d’Israël, sans que ce dernier portât, dans les généalogies, le titre d’aîné.[2]

Ce verset donne une réponse, Ruben a bien été puni pour sa transgression et a perdu son droit d’aînesse. Comme le verset coupé en deux, Ruben est coupable et responsable d’une inversion de l’ordre chronologique de la fratrie.

On peut lire cette disgrâce également à la fin du livre de la Genèse, dans le testament de Jacob, qui revient sur l’acte commis par Ruben :

3 Ruben! Tu fus mon premier-né, mon orgueil et les prémices de ma vigueur: le premier en dignité, le premier en puissance. 4 Impétueux comme l’onde, tu as perdu ta noblesse! Car tu as attenté au lit paternel, tu as flétri l’honneur de ma couche.[3]

Et pourtant les Sages vont chercher à comprendre, voire à excuser cet acte en le réinterprétant avec beaucoup de rahamim, de compassion…

Dans le traité chabbat, le rabbin Shmouel bar Nachmani et le rabbin Yonatan affirment ‘tous ceux qui disent que Ruben a transgressé avec Bilhah, se trompent comme il est dit ‘ et ils citent le verset qui se termine par ‘et à présent les fils de Jacob étaient 12’. Ce qui enseigne d’après ces rabbins, que la tribu est restée intacte après la transgression de Ruben, il n’y a pas eu de morcellement de la fratrie et de plus tous les fils de Jacob ont gardé le même statut. Aucun n’a été renié…

D’autres Sages interprètent ce verset différemment, pour eux il ne s’était rien passé avec Bilhah et Ruben a juste voulu redresser l’honneur de sa mère Léa, en ‘réarrangeant le lit de son père Jacob’. Ce dernier après la mort de sa femme préférée Rachel est allé se consoler dans les bras de Bilhah. Ruben ‘réarrange le lit’ autrement dit fait en sorte que Jacob retourne auprès de sa première épouse Léa.

Ce narratif, qui s’éloigne de manière significative du récit biblique, a le mérite de préserver l’honneur du patriarche mais aussi de laver les torts de son fils aîné.

Comme souvent dans la Torah, les trous du récit sont comblés par nos rabbins, qui dans ce cas, ‘recouvrent’ les fautes de nos ancêtres tels des enfants respectueux qui aiment leurs parents symboliques, les patriarches et matriarches, d’un amour inconditionnel.

J’ai commencé à m’intéresser de plus près à ce verset en préparant la lecture dans la Torah pour ce chabbat et j’ai découvert, ô surprise, que ce verset de la Genèse est le seul dans la Torah à être lu selon deux suites de signes de cantillation, qui doivent être lus deux fois à la suite[4]. comme ceci :

וַיְהִ֗י בִּשְׁכֹּ֤ן יִשְׂרָאֵל֙ בָּאָ֣רֶץ הַהִ֔וא וַיֵּ֣לֶךְ רְאוּבֵ֔ן וַיִּשְׁכַּ֕ב֙ אֶת־בִּלְהָ֖ה֙ פִּילֶ֣גֶשׁ אָבִ֑֔יו וַיִּשְׁמַ֖ע יִשְׂרָאֵֽ֑ל (פ) וַיִּֽהְי֥וּ בְנֵֽי־יַעֲקֹ֖ב שְׁנֵ֥ים עָשָֽׂר

Ainsi les massorètes du 8è siècle ne se sont pas contenté de donner le sens au texte de la Torah en le vocalisant et en créant les signes de cantillation qui sont également des signes de ponctuation. Ils ont aussi voulu apporter leur exégèse à ce verset en lui donnant deux sens possibles, l’un où Ruben est reconnu coupable et symboliquement retranché de sa fratrie, l’autre où il est réintégré auprès de ses 12 frères.

Cette double cantillation semble être là pour nous demander de faire une pause, comme une mise en garde contre nos jugements parfois trop hâtifs. Attention : il est aisé de trancher dans le vif et de s’arrêter sur les premières impressions, prenez le temps de regarder une situation sous ses différents angles possibles, tournez et retournez le texte avant de juger celui qui est en face de vous comme ‘off the derekh’ parti en vrille, et montrez-vous aussi généreux que la Torah et les rabbins du Talmud en laissant la place même à celui qui a fauté.

Ken Yhie Ratzon,

Chabbat shalom,


[1] Genèse 35 :22

[2] Chroniques 1, 5 :1

[3] Genèse 49 :3-4

[4] à part les dix commandements pour lesquels il y a une explication très simple : lecture publique lors de la fête de chavouot ou dans la suite des parachot.

Drasha Toledot – houtspa or not houtspa, KEREN OR, 20 novembre 2020

Une des qualités qu’on attribue couramment à nos coreligionnaires israéliens est leur houtspa. C’est cette houtspa qui aurait permis aux habitants de ce jeune pays de faire tomber les obstacles et de construire si vite un état comparable aux grandes démocraties occidentales. C’est aussi grâce à cette houtspa qu’Israël s’est élevé au statut de start-up nation …

Que veut dire houtspa, quelle est son étymologie exacte ?

Construit sur la racine het tzadi pé – hatzaf, au sens positif du terme, cela veut dire faire preuve d’audace, de courage et d’intrépidité, dans son acception plus négative, un houtspan, ou une houtspanit est une personne insolente et arrogante.

Ce terme n’apparait pas dans la Torah, en tout cas pas dans le hoummash. Mais on peut dire que le premier houtspan de la Torah est sans doute Abraham, lorsqu’il négocie d’égal à égal avec L’Eternel pour sauver ne serait-ce que 10 justes alors queles villes de Sodome et Gomorrhe sont menacées d’anéantissement.

Les rabbins, eux, ont une approche assez ambivalente de cette notion. Rabbi Eliezer dans le talmud évoque la houtspa dans son sens négatif, comme un signe annonciateur de la fin des temps et la venue du Messie, voici la citation dans son contexte :

(Rabbi Eliezer le grand) a également dit : Lorsqu’on approchera du temps de la venue du Messie, la parole impudente croitra houtspa yisga, comme le coût [des produits]…. Et la monarchie se tournera vers l’hérésie, et personne ne se lèvera pour lui faire des remontrances. Le lieu de rencontre des Sages deviendra un lieu de promiscuité, la Galilée sera détruite, le Gavlan sera dévasté, et les hommes de la frontière iront de ville en ville pour chercher la charité, mais personne n’aura de compassion pour eux.[2]

Ainsi la houtspa est ici interprétée comme ce qui sort-houtz de la bouche-pé, houtz pé de manière irréfléchie et sur son passage sème le malheur…

Ce qui sort de la bouche d’Isaac sur son lit de mort est au contraire une bénédiction. Destinée au départ à son fils préféré l’ainé Esau, elle atterrit finalement sur la tête de Jacob. Rebecca la mère qui a fomenté ce subterfuge prête son concours à l’accomplissement de la prophétie divine – ‘L’ainé servira le cadet’- en déguisant son fils avec des peaux de bête, en lui préparant un plat que son père apprécie particulièrement. Elle manipule son fils Jacob, jusqu’à ce que ce dernier transforme même sa voix pour tromper son père.

Mais voyons aussi cette histoire du point de vue d’Isaac, ce père presqu’aveugle qui ne distingue plus celui qui prend soin de lui et qui aura droit à sa bénédiction. Isaac étant devenu le fils unique d’Abraham après le départ forcé d’Ismaël, pense ne disposer que d’une seule et unique bénédiction, et que celle-ci n’est destinée qu’à l’ainé. Lorsqu’il se rend compte de son erreur, celle d’avoir béni Jacob déguisé en Esau, il est saisi de tremblements nous dit la Torah ! Ces tremblements font écho à ceux de Jacob qui craignait au départ d’être maudit en trompant ainsi son père. Ce n’est que lorsque sa mère dit qu’elle prendra sur elle cette potentielle malédiction qu’il accepte d’être complice de cette tromperie. Et Rashi explique que Isaac est terrorisé à l’idée d’avoir inversé l’ordre des choses, la loi entre ainé et puiné. Mais lorsqu’Esau lui confirme que Jacob lui avait déjà acheté le droit d’ainesse contre un plat de lentilles, Isaac est apaisé et confirme sa bénédiction à Jacob.[3] Et il trouve ensuite également des mots pour bénir Esau sans défaire sa première bénédiction.

Il bénit Jacob avec ces mots : « que tes peuples t’obéissent, que des nations tombent à tes pieds, sois le chef de tes frères, Et que les fils de ta mère se prosternent devant toi, malédiction à qui te maudira et qui te bénira soit béni. »[4] Et il bénit Esau  en disant : « mais tu seras tributaire de ton frère, pourtant après avoir plié sous le joug, ton cou s’en affranchira ».[5]

Ainsi, la mirma – la ruse et le mensonge se transforment en paroles de brakha de bénédiction. Mais est-ce bien une bénédiction de léguer à ses fils un héritage de confrontation, de mise en concurrence et de jalousie ?

Malheureusement c’est ainsi qu’est trop souvent comprise la houtzpa, comme une mise en concurrence d’une personne envers son prochain, qui résulte en un vainqueur et un vaincu, ce qui bien entendu perpétue le cycle de violence. Isaac n’arrive pas à sortir de la destinée qui a été la sienne, même en ce moment ultime, où il transmet à la génération suivante les mêmes rivalités dont il a été lui-même victime.

Martin Buber raconte dans un livre d’histoires hassidiques, un conte à propos de la lettre yod, ce petit point insignifiant. Ces deux lettres placées côte à côte forment le nom de Dieu, mais au-delà, ces deux lettres au même niveau sont là pour rappeler que ‘lorsque deux Juifs sont ensemble, cela signifie le nom divin. Mais quand un Juif est au-dessus de l’autre, ce n’est pas le nom divin.’ [6]

Isaac n’a pas eu la houtspa nécessaire pour renverser le destin funeste promis à ses deux fils. Celle qui aurait permis de mettre en mouvement ce qui semblait figé et mortifère, en sortant de sa bouche des paroles qui réparent et projettent Jacob et Esau vers un meilleur avenir. Cette houtspa dont le modèle reste Abraham, est la foi en la possibilité de changer le cours des choses et qu’à travers chaque Juif, chacun d’entre nous, il y a le potentiel de devenir une source de bénédictions non seulement pour nos familles et notre peuple, mais aussi pour toutes les familles de la terre.[7]

Ken Yhie Ratzon,

Shabbat shalom !


[1] Genèse Rabbah 98 :7

[2] Talmud Sotah 49b

[3] Rashi sur Genèse 27 :36 « Pourquoi Isaac a-t-il tremblé ? Il pensait : Peut-être que j’ai transgressé en bénissant le plus jeune avant l’aîné, changeant ainsi l’ordre des relations entre eux. Mais quand Ésaü se mit à crier, “car il m’a supplanté deux fois”, son père lui demande : “Que t’a-t-il fait ? Il répondit : “Il m’a pris mon droit d’ainesse”. Isaac dit alors : “C’est à cause de cela que j’ai été affligé et que je me suis mis à trembler : croyant que j’avais enfreint la loi. Mais maintenant, je sais que j’ai vraiment béni le premier-né – “Et il sera vraiment béni” 

[4] Genèse 27 :29

[5] Genèse 27 :40

[6] Martin Buber, Gog et Magog, p.74

[7] Genèse 12 :2-3

Faire communauté – Pessah 5780

Comme dans le jeu des 7 familles, dans la famille des 4 fils, je demande le racha – le méchant.

Quelle signification a pour vous cette cérémonie ‘(Exode 12:26).? La question du racha est celle que je me répète en boucle depuis quelque temps déjà : quel sens à la fête de Pessah et son rite si élaboré cette année ?

Les 4 questions du ma nishtana comme cellesdes quatre fils se brisent en mille et une interrogations qui me torturent faute de réponses …

En temps normal, Pessah illumine nos journées printanières d’un nouvel espoir, celui de la liberté retrouvée. C’est le temps des réunions familiales, amicales, synagogales, des grandes tablées et des grandes assemblées, des échanges de fous rires et du nettoyage frénétique, des bonnes odeurs qui embaument nos maisons. Le temps du plaisir à retourner vers les pages écornées et tâchées d’un vieux livre de cuisine. Avec un peu de chance, ce livre est en fait un cahier légué par l’une de os matriarches et écrit de sa main.

Pessah est le temps du kavod, du respect. Un temps où chacun retrouve la place qui lui revient autour de la table comme celle de la hiérarchie familiale et où la parole des ‘anciens’ qui nous reconnecte à l’essentiel est mise à l’honneur. Ce temps où on se tourne vers ceux ornés d’une couronne de cheveux blancs pour recevoir leur bénédiction. Le temps où, lorsqu’on entend la ritournelle des questions, on écoute religieusement celui ou celle qui, du bout de la table, nous répond. Alors, on fait semblant d’avoir oublié les réponses, pour pouvoir chaque année recommencer.

Le seder, c’est un certain ordre : celui de la dégustation des mets prescrits, qui reflète aussi celui qu’on a mis dans nos maisons et encore mieux, dans nos têtes.

Mais cette année est bien différente et les questions restent pour la plupart en suspens, voire désordonnées …

Comment communiquer ces belles traditions enfermé chacun chez soi ?

Comment ressentir, de derrière un bocal, le lien avec l’extérieur ?

Comment transmettre l’enseignement de la liberté alors qu’on est confiné ?

Comment parler des dix plaies, alors qu’on a l’impression que l’une d’entre elles est en train de nous frapper ?

Comment honorer sans être en mesure de partager ?

Comment accueillir alors que notre porte doit rester fermée ?

Comment ajouter avec bonne foi et kavana[1] une assiette et la coupe d’Elie à notre tablée, alors que tant d’humains sont en train de décéder ?

Et puis ça encore …

Quel genre de communauté est-on en train de construire, si chaque moment de nos vies est mis en scène et diffusé ? Si notre succès est mesuré à l’aune du nombre de personnes ayant partagé ?

Quelle famille, quelle communauté, quelle société se profilent pour ‘l’après’?

Comment protéger ce qu’on a de plus précieux – nos amours, nos familles et tout simplement notre humanité – des réseaux sans filet affamés d’exposer nos vies privées ?

Et bekhol zot, malgré tout cela, comme vous, j’apprends en marchant, pas à pas, j’essaie de transformer ce balagan en une vie presque normale.

Et surtout, je me mets à espérer, que notre destin va s’illuminer. Que l’histoire de l’Exode prendra un nouveau sens, que des quatre coins du monde, elle rassemblera dans leurs différences, tous les dispersés. Les épreuves traversées seront alors comme un ciment et, de cela, peut être que naitra une communauté régénérée et revivifiée.

Que cette fête de Pessah 5780 puisse réjouir vos cœurs et vos foyers !

Hag samea’h !


[1] intention

Parasha Vayikra – 27 mars 2020

Der mentch tracht und Got lacht’ « L’homme prévoit et Dieu rit » ! Ce proverbe Yiddish typique de l’humour juif résonne de manière particulière en ce moment. Sourire en cette période, où chacun lutte contre un dangereux et microscopique ennemi est un luxe, dont on ne va pas se priver. Les vidéos humoristiques, les parodies de chansons transférées à l’infini sur les réseaux sociaux sont nos dérisoires actes de résistance.

En quelques jours, cet ennemi invisible a réussi à bouleverser nos vies, notre travail, nos habitudes, et retarder tous nos projets. Comme le dit Yuval Harari ces dernières semaines, nos dirigeants ont dû prendre des décisions dans l’urgence et tester à grande échelle ce que veut dire enseigner et étudier en mode virtuel, travailler ou se réunir à distance. En tant que synagogue, on s’est adaptés aussi pour proposer une vie spirituelle sans être physiquement connectés les uns aux autres, un véritable défi !

 Chacun est conscient de vivre un moment inédit dans son histoire et même dans l’histoire récente de l’humanité. Il faut remonter aux années 1980 avec l’épidémie du Sida, qui continue encore de nos jours et a décimé toute une frange de la population notamment homosexuelle, pour se rappeler de la malédiction que représente un virus. La grippe espagnole pandémie qui a causé des dizaines de millions de morts remonte à la fin de la première guerre. 4 générations plus tard, même sans témoins pour en parler, on tremble en l’évoquant…

Bien sûr, la science a progressé, et nos conditions de vie et de soin sont bien meilleures aujourd’hui. Même si les pertes en vies humaines sont incomparablement moindres, chaque vie perdue crée une onde de choc extrêmement douloureuse et ce d’autant plus que la distanciation sociale est exigée même pour les enterrements.

L’humanité se croyait toute puissante dans bien des domaines, ce virus nous rappelle qu’il n’en est rien et que notre monde est incertain. Ce qu’on a bâti avec beaucoup de soin peut s’écrouler du jour au lendemain.

On a partagé un même vécu ces derniers jours, dans un premier temps, chacun s’est préoccupé des aspects matériels : comment fera-t-on vivre sa famille ces prochaines semaines ? Comment prendre soin de ses parents ? De ses enfants ? Comment s’approvisionner ? Comment vivre ensemble 24h/24 parfois dans un petit espace et alors qu’on n’en avait pas l’habitude ?

Dans un deuxième temps, ce coup d’arrêt brutal a provoqué une prise de conscience, de notre condition humaine et son extrême fragilité.

Depuis plusieurs années, on s’était habitué à observer les craquements de notre société, les fissures dans les murs de la maison humaine, sous l’effet d’actes terroristes, puis, d’élections qui ont vu arriver au pouvoir plusieurs dirigeants populistes, xénophobes, qui fragmentent le lien social. On vivait une résurgence du chacun pour soi, du confinement dans des idées de plus en plus simplistes et étriquées.

Cette épidémie nous a plongés du jour au lendemain, dans un impératif vital de solidarité et d’union. Quelle que soit notre origine, notre classe sociale, notre genre, ou notre nationalité, ce moment nous invite à réfléchir à ce que nous avons en commun. En quelques heures, il a fallu revenir à l’essentiel, à la simplicité, à la proximité et au lien fondamental qui unit chaque être humain à son prochain.

Un appel à collaborer avec l’autre voire à se sacrifier. Des notions négligées depuis trop longtemps. Oui, chacun a dû sacrifier quelque chose de sa vie d’avant, pour le mettre au profit de la communauté : le globe-trotter a dû rester chez lui, le joggeur a cessé ses tours du parc, le commerçant-non-alimentaire a laissé son rideau fermé, l’artiste a annulé son concert ou sa tournée…et ce ne sont que quelques exemples de ce qu’il a fallu cesser de faire pour se protéger.

De l’autre, les soignants, les caissières, et autres conducteurs poids-lourds se sont eux trouvés en première ligne de l’autel de l’épidémie. Certains y ont déjà laissé leur vie pour protéger ceux de l’arrière : nous.

Se sacrifier nous dit la Bible c’est se rapprocher du divin, et intercéder en faveur d’autrui pour que sa vie soit épargnée. La racine ק ר ב a aussi le sens de mener un combat, cette fois-ci contre soi, et son mauvais penchant…

Les sacrifices d’animaux représentaient le premier acte religieux de l’Antiquité, ceux décrits avec minutie dans le livre du Lévitique, dont nous commençons la lecture demain matin . Ces offrandes qui seront interrompues brutalement avec la destruction du 2e Temple en 70 de notre ère. La Avoda, le service au Temple, où les prêtres procèdent à ce rituel du sacrifice, permettent, à travers leur intermédiaire, de se purifier rituellement, remercier Dieu et demander pardon.

Plusieurs prophètes dont Jérémie, Isaïe, Amos et Michée mettaient en garde leurs contemporains, en particulier les notables de la communauté, contre l’hypocrisie sous-jacents parfois à ces sacrifices au Temple, si d’un côté on demande pardon et de l’autre on continue à transgresser sans vergogne. Il en est ainsi dans la haftara lue ce samedi matin, tirée du livre d’Isaïe où nous pouvons lire[1]:

« Et pourtant ce n’est pas moi que tu as invoqué, Jacob! Non, tu t’es lassé de moi, Israël!  Ce n’est pas à moi que tu as apporté l’agneau de tes holocaustes, ni moi que tu as honoré de tes sacrifices; je ne t’ai point importuné pour des oblations, ni excédé pour de l’encens. 24 Tu n’as pas, à prix d’argent, acheté pour moi des aromates, tu ne m’as pas saturé de la graisse de tes victimes. En revanche, tu m’as importuné par tes péchés, excédé par tes iniquités.

Ainsi, le peuple hébreu s’est toujours trouvé face à cette double injonction paradoxale. Rite et éthique sont mis en tension, il ne sert à rien d’apporter des sacrifices – aujourd’hui remplacés par la prière – si on enfreint l’éthique la plus élémentaire.

En cette période où le temps semble s’être arrêté pour certains, alors qu’il s’est accéléré pour d’autres, posons-nous la question du sacrifice, de ce que chacun apporte à cette parenthèse temporelle que nous vivons ensemble. Alors que cette situation exceptionnelle met les compteurs de l’âme à zéro, saisissons cette chance ! Transformons les larmes en affection, aérons la gravité de la situation avec un peu d’humour, l’immobilisme contraint en quelques pas de danse, l’isolement en lien.

Soyez attentif à vous et à ceux qui vous entourent, car sans l’autre nous ne sommes rien.

Hizkou v’Imtzou, soyez forts et courageux !

Shabbat shalom


[1] Isaïe 43:22-24 

Paracha Ki Tissa, 13 mars 2020

C’est la guerre. Depuis plusieurs semaines, on énumère les morts, par pays et région. D’ailleurs on fait appel à des généraux de l’armée pour gérer cette situation de crise totalement inédite. Et on peut entendre le cri des lanceurs d’alerte dans tous les médias. On ne nous épargne aucun détail des scénarios prévisionnistes les plus noirs faisant suite à la pandémie. Ils nous avaient prévenu, mais nos gouvernants n’avaient pas pris la mesure du danger…tout occupés par leur ‘temps de respiration démocratique’, jolie expression pour parler des échéances électorales. Mais que fait-on de ce temps de respiration, si on ne peut plus respirer ?

Nos concitoyens, pleins de bon sens, gardent leur sang-froid. Je les admire, car, baignant dans l’information en continu depuis mon plus jeune âge, et cernée par les alertes du smartphone, j’ai tendance à facilement céder tantôt à la peur et tantôt à la colère.

Ces émotions qui s’enchevêtrent nous sont devenues familières, comme une seconde peau qui remonte à intervalles réguliers à la surface, crise après crise. On y saute à cloche pieds à chaque poussée de terrorisme, antisémitisme, anti-féminisme, homophobie, voire depuis plus d’un an à une sérieuse crise sociale. Mais la dernière crise sanitaire en date nous a prise par surprise. Chaque crise active nos boutons émotionnels, de plus en plus à fleur de peau. Ce pays est devenu une gigantesque cocotte, prête à exploser. Car la peur, voire la terreur liée à cette pandémie n’est que le préambule à une incontrôlable colère. La frustration face aux entraves à nos libertés de mouvement, de réunion, voire de contact avec les autres, et encore pire l’inconnu de l’évolution de la maladie nous plongent dans une situation inédite.

Nos ancêtres étaient bien plus habitués à ces phénomènes et se montraient plus fatalistes. Lorsqu’une épidémie décimait une région, les peuples de l’Antiquité se tournaient vers leurs dieux avec des sacrifices, convaincus que c’était le résultat de la colère divine et que les sacrifices les apaiseraient.

Le Dieu de la Torah est décrit dans de nombreux épisodes comme irascible, et prêt à punir son peuple lorsqu’il a dévié. C’est le cas aussi dans Ki Tissa, où suite à la construction du veau d’or, YHWH fait le vœu d’anéantir son peuple. En bon leader Moïse intercède et réussit à le calmer. Mais lorsqu’il voit la débauche de son peuple, Moïse lui-même se laisse aller à la colère contre les hébreux.

L’épisode du veau d’or représente un paroxysme de la colère, où pour trouver une échappatoire à son angoisse, on fabrique un masque et on se crée un dieu. On perd le contrôle et on agit de manière totalement désordonnée.

Et si l’idolâtrie n’était pas l’acte de se créer un nouveau dieu en or, mais plutôt le moment qui le précède, ce tohu bohu émotionnel qui fait dévier du chemin ? Maimonide ne s’y est pas trompé quand il a qualifié celui qui se met en colère d’idolâtre[1].

Et pourtant, nos sages nous mettent régulièrement en garde contre cette émotion incontrôlable. D’ailleurs, il y a plusieurs termes en hébreu pour exprimer nos exaspérations, avec des nuances qui vont de la frustration, à la colère contenue voire à la rage avec des termes comme kaas, ragaz ou katzaf.

C’est l’expression hara af  – la colère brûlante qui sort du nez, comme la moutarde, qui est répétée ici pour exprimer le ressenti de Moïse et de Dieu – si on peut dire. C’est un souffle court, une inflammation interne, une irritation dévastatrice. A contrario, un des attributs divins est erekh apaïm longueur de narines et exprime, cette capacité à prendre de longues bouffées d‘air et de faire preuve de patience.

Selon le Traité des Pères 5:11, il y a “quatre genres de tempérament : facile à irriter et facile à calmer, son inconvénient est compensé par son avantage ; difficile à irriter et difficile à calmer son avantage est perdu par son inconvénient ; difficile à irriter et facile à calmer, c’est un homme intègre (un hassid) ; facile à irriter et difficile à calmer, c’est un injuste un rasha (méchant littéralement)”.

L’ancien Grand Rabbin anglais Jonathan Sacks, dans un de ses commentaires sur la colère cite le livre Orchot Tzadikim, du 15e siècle qui enseigne que la colère détruit les relations personnelles. Elle chasse les émotions positives – le pardon, la compassion, l’empathie et la sensibilité. Il en résulte que les personnes irascibles finissent par se sentir seules, rejetées et déçues. Les personnes de mauvaise humeur n’obtiennent rien d’autre que leur mauvaise humeur selon le talmud.[2] Elles perdent tout le reste.

Rabbenou Yona[3] nous dit qu’il est inéluctable d’être irrité et en colère, mais si la personne le fait avec difficulté et lorsqu’elle n’a pas d’alternative, cela reste une preuve de sagesse. Et il ajoute, ‘il est bon de se calmer aussitôt, au sein même de sa colère, sans attendre qu’elle nous ait quittés.’ L’homme intègre, nous dit-il, s’apaise facilement et c’est là une dimension de l’intégrité et de la générosité.

La colère n’est pas toujours mauvaise conseillère, il y a de saines colères, nécessaires et constructives, car canalisées. De celles où on se lève pour redresser une injustice et où la solidarité humaine joue son rôle.

En cette période de grande anxiété et incertitude sur l’avenir, certains se lèvent pour dire non ! Dire non à l’isolement, dire non à l’abandon des plus fragiles d’entre nous, et ils prennent des initiatives. Un couple londonien a envoyé une lettre avec un simple questionnaire à tous ses voisins de rue pour connaitre leurs besoins. Alors qu’ils ne les connaissaient pas, bien qu’habitant le quartier depuis 11 ans. Ils comptent ensuite mettre en place une chaine de solidarité (porter des courses, repas chauds, appels).

Une collègue américaine s’est rendue disponible tous les midis pour un déjeuner virtuel, afin de permettre à ses membres de discuter avec le rabbin à distance et ainsi sortir des personnes de leur isolement. D’autres ont écrit de très belles prières pour l’occasion.

Nous devons tous nous adapter à ces nouvelles circonstances et réagir au jour le jour avec le plus d’humanité et de flexibilité. Chacun d’entre nous doit rester attentif à sa famille, ses amis, ses voisins et garder un lien – au moins virtuel comme nous le précisent les autorités compétentes.

A KEREN OR nous restons mobilisés et à l’écoute de chacun d’entre vous pour vous apporter du soutien et du réconfort.

Eternel notre Dieu, source de guérison, garde nous en bonne santé et en lien les uns avec les autres face à cette pandémie. Refoua shlema, une santé pleine et entière du corps et de l’esprit, à tous ceux qui sont malades. Force et courage à ceux qui les entourent de leurs soins. Amen 

Shabbat shalom!


[1] Maimonide, Mishne Torah, Hilchot Deot 2 :3.

[2] Talmud Kiddoushin 40b

[3] De Gerone, 1200-1264.

Discours installation KEREN OR – 9 février 2020

Mesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs les représentants du culte, Mesdames et Messieurs les représentants des associations religieuses, chers amis,

Qui aurait cru en 1989 que le judaïsme libéral fêterait ses 30 ans dans ce beau et vaste bâtiment ? Qui aurait pu imaginer que nous serions presque à l’étroit pour ces célébrations ? Nos amis juifs, chrétiens et musulmans, les élus de la République, les jeunes et les plus âgés de nos membres, plusieurs générations sont réunies aujourd’hui ici pour marquer les 30 ans de présence officielle du judaïsme libéral à Lyon et sa région.

Je remercie chaleureusement tous ceux qui ont travaillé d’arrache-pied ces dernières semaines pour organiser ces trois jours de fête, les administrateurs et en particulier Celia Naval la chef de projet 30 ans, les nombreux bénévoles de KEREN OR, ainsi que les enfants qui ont si bien chanté.

Je tiens à remercier tous les présidents et conseils d’administration successifs depuis 1989 et même auparavant, ceux qui ont cru en cette petite graine dès sa mise en terre, l’ont arrosée et entretenue pour qu’elle puisse porter ses fruits aujourd’hui. La plupart d’entre eux sont parmi nous aujourd’hui, mais j’ai aussi une pensée émue pour ceux qui ne sont plus : Adrien Benhaim et son épouse Marie Claude, Catherine Gross et Michel Slon, que leur souvenir soit une source de bénédiction.

30 ans c’est un beau chiffre. En hébreu, c’est la lettre lamed qui symbolise le chiffre trente. Lamed construit sur la racine lamad, dont dérive le verbe lilmod qui veut dire apprendre – mais aussi le verbe lelamed – enseigner. Ce sont deux préceptes primordiaux du judaïsme : étudier et transmettre.

Qu’ a-t-on appris à KEREN OR en ces trente ans d’existence et qu’a-t-on transmis ?

Nous avons appris des nombreux obstacles qui ont parsemé le chemin de la CLIL, CJL, UJLL et enfin KEREN OR. Nous avons divorcé en 2002 puis nous sommes remariés en 2012, ensemble nous avons fait techouva, et su prendre un nouveau départ, pour grandir en harmonie. Pour arriver où nous en sommes aujourd’hui, les bâtisseurs de cette communauté ont du faire preuve de ténacité, ces hommes et femmes n’ont pas ménagé leurs efforts, ont connu des échecs et des remises en cause, mais à aucun moment il n’a été question d’abandonner. Ils ont gardé chevillée au corps cette volonté de faire vivre le judaïsme libéral à Lyon.

KEREN OR c’est le nom que nous nous sommes choisis en secondes noces, il y a 8 ans déjà. Cela veut dire rayon de lumière, car nous souhaitons éclairer ce monde, servir de phare et être un lieu d’ouverture et d’échanges. Un lieu où il fait bon apprendre, se questionner, douter et bâtir un avenir meilleur, ce que dans le judaïsme il est de coutume d’appeler le tikkoun olam : la réparation ou l’amélioration du monde. Tous les jours nous nous efforçons de donner à ceux qui entrent en ce lieu et en particulier à nos enfants, une riche et solide identité juive, ouverte, afin de mettre en œuvre ce qu’ils ont appris ici dans leur environnement familial, amical, scolaire et au-delà.

KEREN OR est bâtie sur un trépied : c’est une maison d’étude – un beit midrash, c’est une maison de prière – un beit tefila, et c’est une maison commune où l’on se rassemble- un beit knesset. Aujourd’hui nous sommes un beit knesset une large assemblée ouverte sur la cité.

Ce chabbat passé nous avons raconté à nouveau cette traversée miraculeuse de la Mer des Joncs, du passage à pied sec d’une rive à l’autre, de l’esclavage vers la liberté. Nous avons chanté à tue-tête, ozi v’zimrat ya – ‘l’Eternel est ma force et mon chant de gloire’ et le mi kamokha – ‘qui est comme toi Eternel ?’ qui nous accompagne dans nos moments de joie et de peine et nous donne la force de vivre tous ces moments. Et comme pour les hébreux qui ont connu l’esclavage puis la liberté, nos vies sont parsemées d’obstacles et de difficultés, mais aussi de miracles.

La liberté est difficile à atteindre et à préserver. Les hébreux ont vite oublié le goût de cette liberté, trois jours après la traversée miraculeuse, ils se plaignaient déjà car ils manquaient d’eau et voulaient retourner vers le monde qu’ils avaient connu, celui de la servitude. En quelques secondes, les hébreux oublient d’où ils viennent et où ils vont ainsi que le miracle que représente le moment présent. Ce qui nous arrive aussi bien trop souvent…

Comme pour nos ancêtres en Egypte, ici nous sommes des passeurs de cette tradition plurimillénaire ; le judaïsme nous aide à devenir des hommes et des femmes libres, capables d’avoir un regard critique sur le monde. Il est bien plus difficile de faire un choix éclairé, de garder son libre arbitre, mais c’est cela que nous transmettons ici.

Aux côtés des laïcs qui ont construit cette congrégation, il y a eu depuis 30 ans de nombreux rabbins qui nous ont accompagnés et transmis leur savoir avec beaucoup de bienveillance et de générosité et plus particulièrement ces trois dernières années mon collègue, le rabbin Haim Casas.

Ces femmes et ces hommes venaient de Genève, New York, Paris, Londres, Strasbourg, Cordoue et même Oak Grove, Oregon…certains d’entre eux sont dans la salle aujourd’hui, et je souhaite les remercier chaleureusement pour nous avoir fait grandir, et surtout quitter notre zone de confort. Chacun d’entre vous nous a permis de gravir une nouvelle marche.

Vous êtes une source d’inspiration pour moi à qui il a fallu 10 ans pour passer d’une rive à l’autre, entre le balbutiement d’un projet et sa réalisation : devenir rabbin.

A Londres en juillet dernier, le passage officiel vers le rabbinat a été matérialisé par la remise de la smikha rabbinique par la rabbin Pauline Bebe qui avant de me bénirm’a aussi transmis ses conseils comme toujours emplis de sagesse.

Sans dévoiler le secret de nos échanges, il était question de cette vie entre deux mondes : le profane et le sacré, entre la femme et ses multiples rôles et à présent ce ministère. Ce passage entre deux espaces et aussi entre deux langues, entre deux mondes.

Mon rêve s’est réalisé, mais cela n’est que le début d’une aventure que nous mènerons ensemble, avec l’aide de Dieu.

Je m’engage à continuer à ouvrir largement les portes de cette synagogue, de ce lieu de vie juif, car il y a une multitude de façons de vivre son judaïsme au 21è siècle, loin des dogmes et des crispations communautaires. Un judaïsme qui permet de faire cohabiter en nous nos différentes identités. En cela, je poursuis la tradition juive : être un passeur mais aussi bâtir des ponts. Je m’engage à bâtir un pont de papier, celui du savoir, basé sur la sagesse de nos textes de l’antiquité à nos jours. Un pont entre les générations qui composent cette synagogue, entre Israël et la France, entre les autres religions et le judaïsme.

Je sais que cet avenir ne peut se faire sans chacun/chacune d’entre vous, qu’après trente ans, entre jeunesse et maturité, une association comme la nôtre reste fragile.

Vous êtes nombreux à vous être engagés pour KEREN OR et je vous en remercie, nous allons continuer à travailler tous ensemble, à construire ce partenariat si indispensable entre le conseil d’administration et sa rabbin pour faire rayonner le judaïsme libéral dans la région.

Pour les 30 ans à venir, gageons que nous accompagnerons encore bien plus de familles, à vivre pleinement leurs moments de vie juive, pour en faire des moments uniques qui donneront à leur vie plus de sens et de saveur et leur feront apprécier l’infinie richesse de notre tradition.

Permettez-moi de finir avec cette bénédiction pour KEREN OR

יהוה עז לעמו איתן יהוה יברך את עמו בשלום

Que l’Eternel donne de la force à son peuple, qu’Il le bénisse et lui accorde la paix,

Et une autre pour tous ceux qui nous ont fait l’honneur de partager ce moment :

Que l’Eternel vous garde dans vos allées et venues à présent et à jamais.

Que l’Eternel vous bénisse !

Paracha Bechalah – KEREN OR 7 février 2020

Le premier janvier j’écoutais distraitement la radio où était interviewé Maxime Zucca un ornithologue et écologiste spécialiste des oiseaux migrateurs.[1] Il venait de publier un livre pour les enfants « écoute les oiseaux chanter » pour les aider à reconnaitre le chant de certaines espèces. Et j’ai été captivée par ces paroles qui m’ont ouvert sur un monde inconnu.

Dans son interview Maxime Zucca nous alertait sur la souffrance des oiseaux à cause du réchauffement climatique. Le printemps précoce dans nos contrées a un impact sur la nourriture de ces oiseaux, les insectes, qui apparaissent eux aussi plus tôt et oblige les volatiles à adapter leurs dates de migration en revenant quatre jours plus tot qu’il y a 20 ans par exemple de l’hémisphère sud. J’ai ainsi appris que certaines espèces parcourent jusqu’à 12000km  pour rejoindre l’hémisphère Sud et autant lorsqu’ils reviennent en Europe. Tout un monde à découvrir…

Israel est un lieu de pèlerinage pour ces oiseaux migrateurs[2], et plus spécifiquement le désert du Neguev et la vallée Houla. Il y a quelques années , fin décembre j’étais au Kibboutz Lotan  et pu rencontrer un groupe d’au moins trente afficionados observer et photographier ces magnifiques volatiles.

Israel étant à la croisée de 3 continents, 500 millions d’oiseaux traversent son territoire et 550 espèces sont observables par les spécialistes. La Vallée de Houla, est leur dernière halte avant la traversée du plus grand obstacle qu’ils rencontrent sur leur chemin : le désert du Sahara long de 2000 km, où ils ne pourront plus se nourrir.

Contrairement à une idée reçue la plupart des oiseaux migrent seuls, mais les migrations les plus spectaculaires sont celles des étourneaux ou des oies, qui eux migrent en groupe. Ce sont ces groupes qui produisent des sons stridents qui nous font lever la tête, un concert musical qui selon les spécialistes n’a, la plupart du temps, rien de très pacifique. En fait, ils se disputent pour défendre leur territoire ou signaler un danger ! Ca ne vous rappelle rien ?

Pourquoi parler des oiseaux en ce chabbat ? Lors de chabbat shira, le chabbat du chant, que nous lirons demain matin, une coutume ashkénaze veut que nous nourrissions les oiseaux!

Mais qu’ont-ils à voir ces volatiles avec le miracle de la traversée de la Mer Rouge ? D’où vient cette coutume ?[3] Le rabbin Meizlish au 18è siècle expliquait que les oiseaux chantaient lors de la traversée de la mer rouge et ainsi accompagnaient les hébreux en les encourageant en quelque sorte à la traverser ! Les oiseaux sont appelés dans la tradition juive les ‘baalei hashir’ les maitres du chant, ils sont les maitres des cieux et de l’air, l’air avec lequel ils produisent des sons qui nous enchantent.

Une autre explication du Rabbin Moshe Sofer ( Pressbourg, 1762-1839) dit le Hatam Sofer, nous dit qu’il est de coutume de nourrir les oiseaux à chabbat shira car si le peuple juif, qui est comparé à un oiseau se consacrait au respect de la Torah et des Mitsvot, alors Dieu pourvoirait sans peine à ses besoins en nourriture.

Un midrash du Cantique des Cantiques nous dit : « Tout comme une colombe qui rencontre son compagnon ne le quitte jamais pour un autre… tout comme une colombe dont les oisillons sont retirés de son nid n’abandonne toujours pas son nid…, de même le peuple juif reste fidèle à son Dieu ».[4]

Notre peuple est comparé à une tourterelle, ou une colombe, un oiseau de paix. Lorsqu’elles forment une nuée, elles roucouleraient à l’unisson. Mais comme vous le savez rien n’est moins sur ! Petit en nombre mais très divisé, les juifs sont toujours au bord de la rupture, ou de l’implosion.

Dans les années 1990, la communauté juive libérale à Lyon, alors la CJL, qui s’était donné comme symbole une colombe, et s’appelait Brit Shalom l’alliance de paix, a été même plus loin et est allée jusqu’à la rupture.

Ma famille avait rejoint la synagogue libérale de Lyon deux ans avant cette crise. On a connu la déchirure et les tourments de la séparation au sein de la CJL- Brit Shalom. Mais cette scission a aussi été une opportunité, des amitiés solides ont été nouées, et on a tous ensemble mené des projets ambitieux.

A titre personnel, elle m’a permis de me lancer des défis, auprès de l’un des fondateurs du judaïsme libéral lyonnais, Guy Slama qui m’a poussée à prendre des responsabilités d’abord en tant que secrétaire puis présidente.

Cinq ans plus tard en 2007, les administrateurs des deux communautés ont pris conscience de la nécessité de travailler au rassemblement. Avec l’aide de 2 rabbins : François Garaï puis René Pfertzel, des personnes de bonne volonté de chacune des synagogues, nous avons œuvré étape par étape, avec beaucoup de patience et de ténacité, à remettre ensemble ceux qui s’étaient entre-déchirés. Que d’énergie et d’heures passées ?  

Le résultat en vaut la peine non ? Il suffit de regarder autour de vous !

Ce chemin vers la paix et la réconciliation est unique en France et j’en suis fière. Même Copernic et le MJLF nous ont récemment copié …

Cette expérience m’a aussi donné l’énergie de me lancer dans le rabbinat.

Alors que nous entamons une quatrième décennie, nous sommes suffisamment mûrs pour regarder avec sérénité et lucidité vers l’avenir en chantant non pas à l’unisson, mais en regardant dans la même direction !

KEREN OR est, je l’espère une deuxième maison pour chacun d’entre vous. C’est un où l’on rentre avec une certaine admiration mêlée de révérence, de respect et d’espoir d’être transformé, de devenir quelqu’un d’un peu meilleur.

Notre synagogue est un lieu pérenne, comme nous ici depuis 30 ans, au service des familles qui en ont besoin au moment où elles en ont besoin. Ces familles ont conscience de la nécessité de ce lieu et s’y investissent chacune selon ses possibilités. Notre synagogue, c’est un groupe d’hommes et de femmes qui évolue mais qui partage le même crédo sur le judaïsme, un judaïsme de progrès, égalitaire, inclusif, qui se questionne et nous questionne. Le/la rabbin de notre synagogue est présent pour accompagner chacun dans les moments de joie et de célébration, mais aussi de crise ou de peine, en offrant une écoute, un lien social et spirituel sur lequel chacun peut compter et ceci ne peut se faire sans la solidarité de tous.

Lorsque chacun est à sa place et remplit sa mission, alors KEREN OR rayonne par tous ses membres, accroit son influence et attire de nouvelles familles.

Dimanche nous célébrerons Tou Bichvat , le nouvel an des arbres, et nous préoccuperons de la nature, des arbres, qui nous permettent de vivre. Ces arbres qui permettent à la vie de se déployer, aux oiseaux de se nourrir, et d’installer des nids et se reposer. Puisse cette synagogue être un arbre de vie pour chacun d’entre vous, avec des racines profondes, un tronc solide et d’innombrables branches représentées par les familles qui nous font l’honneur d’être là et celles qui vont nous rejoindre.

L’Hayim KEREN OR et longue vie !

Chabbat shalom,


[1] https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-01-janvier-2020

[2] https://www.timesofisrael.com/why-israel-is-a-pilgrimage-site-for-birds-and-birdwatchers/

[3] https://schechter.edu/why-is-shabbat-shirah-for-the-birds-2/

[4] Midrash Rabba Cantique des Cantiques 1

Chabbat Berechit – KEREN OR, 25 Octobre 2019

« Tourne-la et tourne la encore, car tout est en elle ; scrute-la, vieillis et use-toi en elle, et d’elle ne bouge pas, car il n’est rien de mieux pour toi qu’elle. » c’est ainsi que Ben Bag Bag parle de la Torah dans les ‘Pirke Avot’ (5 :22). Cette maxime si familière sonne encore plus juste lorsqu’on se prépare à recommencer la lecture de la Torah en ce chabbat Berechit.

Cette paracha, je dois avouer est un peu ma gourmandise à moi, mon millefeuille dont je ne me lasse pas. Berechit, ce sont nos fondations qu’il est nécessaire de revisiter régulièrement, pour se demander où en est l’évolution de l’humanité, et qu’avons-nous appris de nouveau qui peut nous être utile aujourd’hui ?

Demain matin nous lirons les versets à propos des deux arbres situés dans le jardin d’Eden. Celui de la connaissance du bien et du mal, qui a entraîné l’expulsion du Gan Eden arrive, Dieu ayant explicitement défendu à Adam d’en goûter les fruits, sous peine de mourir.[1]

Puis, il y a ‘l’arbre de vie’ – celui qui permet la vie éternelle – situé au milieu du jardin et dont les fruits ne sont pas interdits. Mais une fois qu’Adam et Eve ont transgressé et mangé de l’arbre de la connaissance, il s’avère que la crainte de Dieu était qu’ils ne mangent des fruits de l’arbre de vie et par la même deviennent immortels.[2]

Comme le dit le rabbin Pauline Bebe, Dieu assume une fonction parentale dans ce texte, qui testerait ses enfants en leur mettant des limites. Il leur signifie ce qui est permis et interdit, tout en sachant qu’il y aura transgression. Mais par la même, ils deviendront plus indépendants et responsables. De ce point de vue, le judaïsme analyse cet acte comme transgressif mais inévitable, voire nécessaire. L’arbre de vie est hors d’atteinte, il représente l’interdit absolu car l’immortalité rendrait l’homme l’égal de Dieu.

Si on ajoute à cela une interprétation erronée de ce que l’on entend par l’homme créé à l’image de Dieu, cela peut mener l’homme à oublier sa place dans la Création et le faire pêcher par excès d’orgueil.

Ce sentiment de toute puissance est exacerbé chez l’homme lorsque certains progrès technologiques le dotent de nouveaux pouvoirs. C’était le cas avec l’avènement des smartphones par exemple ces dernières années. Ces petits joujoux représentent un progrès colossal pour l’humanité et permettent, par exemple, l’accès en temps réel aux informations mais aussi à une connaissance infinie dans tous les domaines. D’un clic on peut consulter un médecin en ligne 24/24, et communiquer sans ininterruption d’un bout à l’autre de la planète avec des personnes qu’on aurait perdues de vue autrement. Cette technologie efface le temps et l’espace ou plutôt les rapproche en les mettant à portée de main.

Mais, selon la chercheuse du MIT Sherry Turkle citée par Micah Goodman dans une conférence sur l’impact sur l’humain de l’évolution des technologies[3], chaque progrès est un troc ou un compromis. On gagne d’un côté ce que l’on perd de l’autre. La question étant de savoir ce que l’on est prêt à sacrifier pour bénéficier de cette avancée technologique. 

Les exemples ne manquent pas dans ce domaine, l’un de ceux cités par Micah Goodman concerne l’utilisation du GPS à la place des cartes. D’un côté, on peut se déplacer plus vite et de manière plus fiable d’un point A à un point B, mais de l’autre, on perd le sens de l’orientation.

L’un des aspects peut être les plus préoccupants de l’étude sur l’impact des smartphones concerne les relations humaines. Leur utilisation de plus en plus intense, non seulement estompe les limites entre vie réelle et virtuelle, mais a aussi des conséquences sur notre capacité d’empathie. L’empathie est un talent qui se cultive, c’est l’actif immatériel le plus puissant qui relie les hommes entre eux et permet de se mettre à la place de l’autre dans ses moments de joie, de peine, de souffrance et de tisser des liens authentiques entre êtres humains. Depuis leur apparition en 2011, l’étude conduite par Turkle montre que l’empathie a diminué de 40% !

Et malheureusement les dégâts ne s’arrêtent pas là! La santé mentale de l’échantillon de jeunes de moins de 25 ans étudiée s’est fortement dégradée avec une augmentation de 30% du nombre de dépressions et de 50% du nombre de suicide (impactant d’ailleurs davantage les jeunes femmes que les jeunes hommes.

Un véritable tohu bohu intérieur a déferlé sur l’humanité depuis l’arrivée de cette technologie, dont le principe est de nous rendre non seulement dépendant mais aussi d’être dans un zapping permanent qui nous fait perdre le contact avec le temps présent.

Cette perte d’ancrage avec le moment présent est d’après Dan Guilbert spécialiste du bonheur à Harvard, ce qui nous rend malheureux. Notre iphone est devenu notre dibbouk, une sorte de démon qui nous hante…

Accroitre sa connaissance et ses capacités grâce à ces outils qui rendent notre quotidien plus confortable est une bonne chose, en devenir dépendant et surtout les laisser grignoter notre humanité est catastrophique.

Avoir gouté au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal a permis aux hommes de devenir des partenaires de Dieu dans la création afin de parfaire ce monde, c’est ce chemin qu’il s’agit de poursuivre aujourd’hui comme hier.

Ken Yhie ratzon,

Shabbat shalom


[1] Genèse 2:17.

[2] Genèse 4:22

[3] https://www.youtube.com/watch?v=e4cdusZMMQI&t=2261s

Drash Yom Kippour – KEREN OR Minha 9 Octobre 2019

Nathalie était arrivée en trombe dans la chambre que je partageais déjà avec une compagne de fortune. Perchée sur ses talons aiguilles, habillée d’une robe élégante et très ajustée, elle tenait à la main une mallette en cuir, comme si elle se rendait à une énième réunion de travail. Elle s’installa sur le fauteuil du milieu et l’aide-soignante qui la suivait de près dans ses crocks d’hôpital, tira les rideaux blancs pour créer une pseudo-intimité.

Je suivais la conversation, la voix douce et enveloppante de l’aide-soignante lui disant « cela fait beaucoup de choses à ingurgiter aujourd’hui. Prenez votre temps madame c’est votre première chimio… ». Quelques minutes plus tard, Nathalie explosait en sanglots, répétant à l’envie: «  je pensais être prête, j’ai fait ma gym ce matin, comme tous les jours et j’ai aussi fait mon jogging, mais c’est vrai que j’ai mal dormi, j’avais peur. Et je ne comprends pas ce qui m’arrive, moi qui ai toujours fait du sport, mangé équilibré, des légumes tous les jours, pour garder la ligne, être en forme, pourquoi cela m’arrive t il à moi? » Nathalie est DRH d’un gros centre hospitalier, sa vie réglée comme une horloge jusqu’à récemment, elle faisait tout pour que cela dure, et puis l’horloge s’est détraquée…le cancer a frappé à sa porte et elle a perdu le contrôle.

On croise beaucoup de Nathalie à l’hôpital, qui se demandent pourquoi moi? Pourquoi maintenant? Pourquoi continuer ce traitement qui m’abîme?

La philosophe Claire Marin décrit la maladie comme une catastrophe intime, une mise à nue où le malade est réduit à son enveloppe corporelle, désocialisée et souffrante. Son champ de vision se restreint à lui-même et il/elle perd intérêt dans ce qui l’entoure. C’est une mise à l’épreuve de son identité, voire une perte de cette identité, car pour paraphraser Claire Marin : ‘que reste t-il de soi quand la maladie nous vide de nous-mêmes ?’

Le judaïsme traditionnel propose un certain nombre de réponses, pas toujours très satisfaisantes, je l’avoue. La plus répandue est celle d’un Dieu omnipotent, omniscient et bienveillant, dite de la théodicée. Dieu étant fondamentalement bon, ce que nous endurons dans nos vies est une juste punition pour nos transgressions. Cette théologie est centrale  dans la Torah, et figure dans le deuxième paragraphe du Shema[1]. Elle dit en substance : si vous observez Mes lois vous serez récompensés, mais si vous les transgressez, vous serez punis.

Pour expliquer le malheur qui frappe au hasard, une autre théologie commune considère que seul Dieu connaît le dessein final. Nous n’avons qu’une vue partielle des tenants et aboutissants de nos vies et n’aurons jamais accès à cette connaissance métaphysique. Le traité Menachot l’illustre par un midrash : Dieu est en train de mettre des couronnes aux lettres de la Torah qu’il va transmettre à Moïse. Ce dernier lui demande à quoi servent ces couronnes et Dieu lui rétorque qu’un sage comme rabbi Akiva , qui vivra des centaines d’années après lui, sera en mesure de l’expliquer et en déduira de nombreuses lois. Transporté dans le temps, Moise se retrouve assis dans la yeshiva de rabbi Akiva et observe ses enseignements. Lorsque Moise demande à Dieu quelle a été la récompense de Rabbi Akiva pour avoir élaboré toutes ces lois, il lui montre comment ce dernier meurt en martyre, dans d’atroces souffrances. Devant l’incompréhension de Moise, Dieu lui répond vertement: « Silence, ceci est ma décision ! »

Dieu intime le silence à ses créatures, comme dans la formule traditionnelle énoncée à l’endeuillé : ‘Baroukh Dayan haEmet’- béni soit le Juge de vérité. Tout est dit et on ne peut discuter les décrets célestes.

Dans la Bible on parle aussi d’un Dieu qui cache sa face dans les moments où on a le plus besoin de Lui, haster astir panaï[2] – surement je cacherai ma face. Le philosophe Martin Buber, issu de la tradition kabbalistique, explique ainsi le silence de Dieu pendant la Shoah.

Le philosophe Hans Jonas soutient lui que Dieu souffre et reste auprès de son peuple sans pouvoir intervenir. Dieu est rendu impuissant par sa doctrine du libre arbitre. Voilà quelques-unes seulement des théologies issues de notre tradition, censées réconforter ceux qui rencontrent l’adversité sur leur chemin de vie.

Un des livres emblématiques qui relate la souffrance gratuite infligée à un homme pieux et juste est le livre de Job. Ce livre a la particularité de nier la théologie de la juste rétribution.

Job est un homme parfait, droit et craignant Dieu – tam v’yashar v’iré Elohim’, comblé de bienfaits matériels et spirituels. En échange, il offre des sacrifices et fait la tzedaka aux nécessiteux.

Convaincu que la piété de Job est uniquement liée au bénéfice qu’il en retire, Satan persuade Dieu de mettre Job à l’épreuve. En quelques jours, Job perd tout ce qu’il a et est affligé d’une sorte de lèpre, qui le fait terriblement souffrir. Il ne renie pas Dieu pour autant, profondément déprimé, il continue à être un de ses fidèles serviteurs …3 amis viennent lui rendre visite, mais au lieu de le consoler, ils cherchent à trouver des raisons à ses malheurs et lui conseillent de faire encore plus scrupuleusement son ‘Hechbon ha nefech’ – son introspection, qu’il prie et fasse techouva, Dieu ne peut se tromper.  Job continue à défendre sa bonne foi et son comportement irréprochable, mais rien n’y fait. Le tribunal à charge continue son travail de sape.

Après de longs dialogues stériles, Dieu se manifeste par une rafale de questions rhétoriques adressées sans ménagement à Job, le remettant à sa place d’homme qui ne peut appréhender le grand projet divin. Alors que nous lecteurs, savons que toutes ces épreuves n’étaient qu’un test, une mise à l’épreuve.

Mais le livre se termine sur une note positive, Job a passé le test et Dieu lui fait recouvrer sa santé, le restore dans ses biens et lui donne une nouvelle famille.

Pour expliquer ce qui arrive à Job, les rabbins du Talmud utilisent la notion d’Issourin shel ahava- les épreuves de l’amour divin. Dieu met à l’épreuve les plus justes d’entre nous pour les rendre encore plus parfaits …

Quel est le sens de ce livre ? Qu’apporte t il au canon biblique ? Est-ce une vision réaliste de la manière dont un être humain vit la souffrance ?

Affronter l’adversité nous connecte avec ce qu’il y a de plus intime, vulnérable et vrai en nous. Peu importe quelle croyance théorique nous avions au départ sur Dieu et le monde, cette expérience change le rapport à nous-mêmes et par ricochet à l’autre. Le rabbin Lawrence Kushner l’exprimait ainsi dans son célèbre livre ‘When bad things happen to good people’ : ce qui nous arrive n’est pas une punition, et ne peut être expliqué par la théologie traditionnelle, c’est le prix de la liberté et des hasards de la vie. Chacun réagit différemment face à l’adversité et c’est la manière de mettre à profit cette nouvelle donne qui pourra, pour certains, les transformer intimement. Il y aura un avant et un après.

La saveur de chaque jour qui passe sera différente, comme le dit le psalmiste :

לִמְנ֣וֹת יָ֭מֵינוּ כֵּ֣ן הוֹדַ֑ע וְ֝נָבִ֗א לְבַ֣ב חָכְמָֽה׃

Apprends-nous à compter nos jours, pour que nous acquérions un cœur ouvert à la sagesse.(ps 90 :12)

Puisse chacun d’entre nous dépasser les obstacles mis sur sa route pour en faire une source de bénédictions, et de renaissance à une vie qui a encore davantage de prix et de sens.

ברוך אתה יהוה מחייה המתים

Béni sois-tu Eternel qui nous fait renaitre à la vie !

Ken Yhie Ratzon,

Chana tova v’gmar hatima tova !


[1] Deutéronome 11 :13-21

[2] Deut. 31:18

Drash KOL NIDRE – KEREN OR 5780

Quel est l’essence du judaïsme auquel nous nous attachons depuis deux mille ans? Nos rabbins se posaient la même question et ont même, pour certains, trouvé le verset de la Torah qui l’exprime. Mais bien sur ils n’étaient pas d’accord :

Pour rabbi Akiva c’était le verset du Lévitique: ‘et tu aimeras ton prochain comme toi-même’, alors que pour Ben Azzai c’était le verset de la Genèse : ‘voici l’énumération des générations d’Adam’.[1]

Dans le verset ‘tu aimeras ton prochain comme toi-même’, ‘ton prochain’ peut se limiter à sa famille, son cercle d’amis, voire à sa communauté. La responsabilité est limitée à ceux qui nous ressemblent, ou à ceux qui partagent les mêmes idées et les mêmes croyances. Rabbi Ben Azzai vient nous enseigner que notre responsabilité va bien au-delà et s’inscrit dans la chaîne des générations, envers la pérennité de l’humanité et la vie sur terre.

En quoi cette mahloket– cette querelle rabbinique est importante ? Et est-il raisonnable de réduire l’enseignement de la Torah à un principe premier, fût-il universel ?

En ce soir de Kol Nidre, je vous propose de faire une Teshouva shleima, un retour complet vers ce qui nous permet à tous de vivre ici et maintenant : notre terre.  Revisitons ensemble ce que le judaïsme a à nous dire concernant le sujet brûlant de l’écologie.

Mon viduï ou confession personnelle est aussi celui d’une génération : l’écologie n’a pas été au centre de nos préoccupations. Il n’en est pas de même pour les jeunes générations qui nous ont ouvert les yeux en se mobilisant pour cette cause…

Sans nous disculper, il est probable que nous ayons eu quelques excuses. Le siècle dernier a été marqué par un désastre humanitaire des deux guerres mondiales, après lesquelles il a fallu reconstruire non seulement des immeubles mais notre humanité. Ce sont les luttes pour la dignité humaine et la fraternité qui ont concentré nos efforts.

Et pourtant, deux versets de la Torah qui nous parlent de responsabilité environnementale apparaissent dans un contexte de guerre. Voilà ce qu’on peut lire dans le Deutéronome (ch.20):

« 19 Lorsque tu feras le siège d’une ville que tu attaques pour t’en rendre maître, tu ne dois cependant pas en détruire les arbres en portant sur eux la hache: ce sont eux qui te nourrissent, tu ne dois pas les abattre. Oui, l’arbre du champ c’est l’homme même, tu l’épargneras dans les travaux du siège. 20 Seulement, l’arbre que tu sauras n’être pas un arbre fruitier, celui-là tu peux le sacrifier et l’abattre, pour l’employer à des travaux de siège contre la ville qui est en guerre avec toi, jusqu’à ce qu’elle succombe. »

Ainsi, c’est pendant les guerres, où la préservation de la nature pourrait être le dernier de nos soucis, qu’il nous est rappelé qu’il y a des lois primordiales, universelles à ne pas oublier. L’arbre et l’homme sont indissociables, l’un comme l’autre doivent être protégés dans les circonstances les plus extrêmes.

De ces deux versets ont découlé la loi du Bal Taschit : l’interdit du gaspillage et de la destruction inutile. Maimonides, synthétise cette loi ainsi : ‘[la préservation] ne s’applique pas seulement aux arbres, mais à celui qui brise inutilement des récipients, qui déchire les vêtements, détruit un bâtiment, bouche une source d’eau, gaspille la nourriture, celui-là transgresse le commandement de bal taschit’.

Du début à la fin, le vocabulaire de la Torah exprime ce lien physique entre l’homme et la nature,  en le nommant Adam : le terrien ou le glébeux selon le rabbin Chouraqui, être indissocié de la terre : Adama. Sans Adama pas d’Adam, notre relation à la terre est  imprégnée de respect et de discernement. La terre ne nous appartient pas, mais nous a été donnée en usufruit. Nous pouvons l’utiliser pour nous nourrir, nous vêtir et nous chauffer tout en la préservant, en ‘bons pères de familles’. Le premier commandement de la Genès est de ‘croitre et multiplier’ et de ‘dominer’ la terre, vient ensuite le commandement d’en être ses ‘gardiens’, car comme dit le midrash Kohelet : « tout ce que J’ai créé, [dit l’Eternel à l’homme] c’est pour toi que je l’ai créé ! Fais attention de ne pas abîmer ou détruire mon monde. Si tu l’abîmes, il n’y aura personne pour le réparer après toi.’ »[2]

La Torah nous enjoint de réfléchir à ce que nous mettons dans notre bouche – tout en étant attentifs à ne pas infliger de souffrance inutile aux animaux, ce que les sages ont nommé le «  tzaar baalei haïm ». Le temps où nous produisons ce que nous consommons est également strictement encadré par la Torah. L’activité de transformation de l’environnement doit s’arrêter le chabbat pour limiter la surexploitation des hommes, des animaux comme de nos ressources. Tous les 7 ans, période qui culmine avec le septième cycle et l’année du jubilé, il est proclamé un chabbat chabbaton de la terre en Israel, une année sabbatique de chmita, où la terre doit être totalement laissée au repos. Yom Kippour est quant à lui, un chabbat chabbaton spirituel, c’est un temps pour nous retrouver avec nous-mêmes, les autres et notre Créateur…  

Tout cela vise à un subtil équilibre entre la nature et les hommes. Ainsi que l’exprime Abraham Heschel :

“Notre but devrait être de vivre dans un état permanent d’émerveillement ….se lever le matin et regarder le monde en considérant que rien n’est acquis. Tout ce qui nous entoure est extraordinaire, incroyable ; ne considèrons rien avec indifférence. Etre une personne spirituelle c’est être émerveillé.”

Pour le rabbin Arthur Green, professeur de philosophie des religions, et auteur du livre ‘radical judaism’ s’émerveiller devant le miracle de la Création éveille notre conscience à sa fragilité.

Le changement, dit-il, ne viendra pas des politiques, ou des lois instaurées par nos gouvernants, mais de la prise de conscience de nos comportements individuels. Dans ce domaine, la religion a son mot à dire, car elle a un langage pour l’exprimer, que ce soit à travers les prières quotidiennes où le vocabulaire est empreint de gratitude pour ce miracle, ou encore à travers certains psaumes qui sont une ode à la nature. Le judaïsme approche l’univers d’un point de vue spirituel tout en embrassant l’évolution des connaissances scientifiques. Les deux niveaux de vérité ne sont pas incompatibles, le rôle des prières étant d’éveiller notre cœur et nos émotions.

Une jeune organisation composée de rabbins, nommée Shomrei bereshit a lancé il y a 5 ans,  un cri d’alarme sur nos responsabilités écologiques. Lorsque ses membres ont sonné le choffar en 5775, ils ont également voulu sonner le glas de nos mauvaises habitudes. Trois ans plus tard, l’un des rabbins de cette organisation, Rabbi Jonathan Wittenberg de la synagogue massorti londonienne New North London, a lancé le projet Eco Synagogue inspiré d’Eco Church. C’est un label qui soutient les initiatives écologiques et met à disposition des outils pédagogiques pour les synagogues. A ce jour, 5 synagogues orthodoxes et libérales ont adhéré au projet et ont nommé un éco-man dans leur synagogue.

Inspirés par cette initiative, nous avons décidé de lancer le projet ECO SYNAGOGUE ici à Lyon. D’abord, nous prendrons le temps de réfléchir. Puis, nous ferons des propositions concrètes pour changer nos comportements à KEREN OR. Cette initiative pionnière, nous l’espérons fera des émules, à la fois  dans d’autres synagogues et d’autres lieux de culte.

Voilà notre engagement en tant que synagogue pour 5780, pour nous inscrire nous aussi dans la chaîne des générations d’Adam.

Tzom kal et gmar hatima tova !


[1] Sifra kedoshim chapitre 4 12 :1

[2] Kohelet Rabbah 7 :13

Chabbat Ki Tavo – 20 Septembre 2019 Keren Or

Les Juifs et les livres c’est une longue histoire d’amour. Que sommes-nous d’autre d’ailleurs que les ‘gens du livre’ ?

Mais notre collection de livres fait aussi partie de notre histoire, voire de notre héritage familial. C’est un peu ce qui nous définit, dis-moi quels livres tu lis et je te dirai qui tu es…

J’ai ressenti cette relation affective aux livres,  chez mon oncle et ma tante de Haifa, lorsque je leur rendu visite en 2017. Ils se demandaient ce qui resterait de leur vie et ce qui serait transmis à leurs deux filles et à leurs sept petits-enfants.

Ma tante tenait un journal des moments importants de sa vie dont personne n’osait jamais lui parler, espérant qu’à un moment donné cela intéresserait quelqu’un de la famille… J’ai été la première à écouter ses souvenirs, la nostalgie imprégnait chaque moment passé ensemble. Elle était particulièrement inquiète de ce qu’adviendrait de sa bibliothèque, où l’on pouvait trouver au moins un millier de livres en cinq langues différentes : Roumain, Français, Anglais, Allemand et Hébreu.

Lâcher prise de ce que l’on considère comme une riche vie intellectuelle n’est pas simple. Je me suis alors demandé que faut-il faire pour à la fois transmettre son histoire, et ce qui nous a construits, à la prochaine génération, tout en lâchant prise. Les deux générations étant prises au piège de ce paradoxe : les “donateurs” craignent que ce qu’ils ont vécu et appris ne leur survive pas, et ne soit plus utile aux générations futures. Les “héritiers” se sentent coupables car incapables de s’occuper de cet héritage. Peu importe le fait que les étagères soient encombrées de romans ou de livres politiques désuets, et les livres ‘classiques’ soient accessible pour la plupart gratuitement en ligne…

En ce qui concerne les livres, la jeune génération pourrait avoir le sentiment étrange de piétiner son héritage spirituel si elle ne les conserve pas. Nous honorons les livres comme nous honorons nos aînés. Mais deux mille ans de tradition ont donné naissance à un foisonnement de livres. Ce que nous faisons de ces livres est comme une métaphore de notre comportement avec notre tradition.

Le Dr Micah Goodman, chercheur à l’Institut Hartmann de Jérusalem, raconte dans une de ses conférences sur le sionisme l’histoire suivante. Imaginez que vous héritez d’un de vos ancêtres une très grande bibliothèque. Vous avez alors trois possibilités. La première est de tout jeter. La deuxième est de tout garder et de tout mettre au milieu de votre salon. Le troisième est de trier ce qu’il faut garder et ce qu’il faut au contraire remettre à des amis ou à une bibliothèque locale.

Cette histoire nous permet de réfléchir à ce que l’on peut faire de l’héritage des générations passées, ici plutôt spirituel. Certains d’entre nous peuvent ressentir le poids de leurs ancêtres, et préférer se débarrasser de tout, même si cela signifie risquer de perdre tout lien avec leur passé. D’autres, éprouvent un respect infini, quasi idolâtre pour ceux et celles qui les ont précédés, et choisissent de garder fidèlement tout ce que leurs ancêtres leur ont légué, le plaçant au centre de leur salon et donc de leur vie. Ils prennent le risque de manquer non seulement d’espace mais aussi d’air pour respirer. La troisième option, celle où on fait du tri et on choisit ce qui vaut la peine d’être conservé ou donné, semble la façon la plus raisonnable de gérer son héritage.

Le paracha de cette semaine nous donne quelques indices sur la façon de gérer ce qui nous a été légué et d’être un maillon dans cette chaîne des générations. ” “Quand tu seras arrivé dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne en héritage, quand tu en auras pris possession et y seras établi, tu prendras des prémices de tous les fruits de la terre, récoltés par toi dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, t’aura donné, et tu les mettras dans une corbeille; et tu te rendras à l’endroit que l’Éternel, ton Dieu, aura choisi pour y faire régner son nom….” (Deut.26:1-2)

Après quarante ans dans le désert, une fois les Israélites installés sur leur terre, peuvent-ils bénéficier de leur héritage ? Non, Dieu est très exigeant envers eux et envers nous, puisqu’il connaît la nature humaine ; il nous demande un ultime effort, un effort qui peut paraître surhumain, celui du don des premiers fruits.

Même si la plupart d’entre nous vivent loin de la campagne, certains ont encore accès à un jardin et à des arbres fruitiers. Ils savent la patience et le travail nécessaires. La récolte des premiers fruits est une récompense après plusieurs années de soins attentifs. Cependant, Dieu nous demande précisément de s’en priver et de faire don de ces tout premiers fruits.

La Torah, dans sa sagesse, voit le risque de la cupidité humaine. Nehama Leibowitz souligne la symétrie entre deux versets, celui où on offre les premiers fruits : “…. quand je suis rentré dans le pays que l’Eternel a juré à nos pères de nous donner en héritage.” (Deut. 26:3) et celui que nous lisons autour de la table du Seder, lorsqu’on dit que chaque génération et chaque juif doit se voir comme si lui-même était sorti d’Egypte. Chaque génération doit apporter ses premiers fruits comme chacune doit se libérer de l’esclavage. Et se libérer de l’esclavage équivaut à se libérer de sa cupidité.

De plus, la troisième année, il nous est demandé aussi mettre de côté la dîme pour les Lévites, l’étranger, l’orphelin et la veuve et ceci après avoir observé le rituel du don de la dîme au Temple, reconnaissant ainsi l’intervention divine dans ce que la terre produit. Il nous est ordonné de prendre soin des catégories les plus fragiles qui résident parmi nous avant de jouir du fruit de notre travail.  Donner une partie de nos biens à ceux qui sont dans le besoin, la Tzedaka, est un commandement transmis de génération en génération et la pérennité de l’alliance en dépend. Le comportement éthique n’est pas transmis automatiquement…il se réapprend à chaque génération.

Ensuite, nous devons mettre ces lois par écrit dans un livre, qui lui sera transmis aux générations futures : “Dès que tu auras traversé le Jourdain pour entrer dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne, tu dresseras de grandes pierres. Enduisez-les de plâtre et inscrivez sur elles toutes les paroles de cet enseignement…” (Deut. 27:2-3)

En tant que membres du peuple juif, nous sommes les héritiers d’une triple tradition. Une ritualiste-religieuse, où nous reconnaissons l’intervention de Dieu dans le monde, une éthique qui exige de nous de prendre soin de notre prochain, et une spirituelle qui est transmise à travers la Torah. Ces enseignements ne sont accessibles qu’après une étude approfondie et souvent un médiateur, afin d’en clarifier le sens. Les interprétations du passé nous servent alors de guides, mais la mission de chaque génération est d’en générer des nouvelles. Ainsi, nous restons à la fois fidèles à la chaîne de la tradition, tout en nous en libérant lorsqu’on apporte notre propre interprétation – notre propre maillon en quelque sorte à cette chaîne.

Ken yhie ratzon,

Chabbat shalom !

Paracha Ki Tetze – 13 septembre 2019, KEREN OR

Nous pensons que ce qui se passe derrière les portes closes d’un foyer est du domaine privé, de l’intime, nous n’avons aucun droit de regarder par le trou de la serrure, ni de juger dans la mesure où rien de grave ne s’y déroule.

Souvent, la réalité d’un foyer est très différente de ce qui est montré en société, voire à ses proches.

A la faveur d’une confession, on peut entrevoir cette intimité, parfois douloureuse, notamment lorsque ces relations familiales sont compliquées et l’amour mal exprimé, voire absent.

Ce privilège de la confession était traditionnellement dévolu au prêtre, ou… au rabbin. Les familles écoutaient attentivement les conseils de ces figures traditionnelles d’autorité religieuse. Puis, avec la sécularisation et surtout grâce à l’invention de la psychanalyse et autres formes de thérapies, ces confidences ont migré vers les cabinets de psychanalystes, de thérapeutes, ou de médecins.

Depuis quelques années, c’est pourtant en public que certains hommes et femmes, profitant de leur notoriété lavent leur linge sale en dénonçant les agissements de leurs proches parents, par livre et média interposé. Les coups partent avec une violence inouïe. Et nous public, assistons hébétés à cet enchainement médiatique qui ne se limite plus aux titres à scandale.

C’est le cas ces dernières semaines de l’affaire Yann Moix, dont je ne vais pas commenter les déclarations, et encore moins l’évolution de l’intrigue, qui a atteint son point Godwin lorsqu’a été révélé son passé antisémite et négationniste… 

Et moi et moi et moi, semblait scander le personnage, dont le seul mérite fût de nous irriter tout en suscitant quelques questions. Faut-il cautionner ce culte de la ‘transparence’? Quel est notre rôle dans ces sagas familiales ? Où est la vérité et a-t-on besoin de la connaitre ? Qui est la victime et le bourreau ?

Une des lois détaillée dans la paracha Ki Tetze est celle concernant ‘le fils rebelle’. La Torah utilise quatre termes pour le décrire. D’abord סורר ומורה qui sont de sortes de synonymes, traduits par ‘rebelle et libertin’. Rashi, se basant sur le talmud, décrit le fils rebelle comme quelqu’un qui dévie de sa route  -de la racine- סר  et désobéit à son père. Le verset nous parle d’un enfant qui n’écoute ni la parole de son père ni celle de sa mère. Cette description est doublée par les termes זולל וסובא – ‘glouton et ivrogne’. Sa rébellion se matérialise donc par ses addictions à la nourriture et à la boisson…Et la Torah nous dit que pour tout cela, il mérite que ses parents portent plainte devant les Sages et la punition est la lapidation sur la place publique.

Le châtiment biblique peut surprendre et même nous révolter. Comment peut-on en appeler au tribunal des hommes pour mettre à mort son enfant ? Est-ce que cela ne contredit pas toutes les lois éthiques de la Bible ? Et ce même s’il est déviant et ne respecte ni la loi de son père, ni celle de son peuple ?

La Mishnah Sanhedrin vient atténuer quelque peu ce jugement, en mettant plusieurs limites au verdict : d’abord les deux parents doivent être d’accord et le désigner par les  quatre termes bibliques : סורר ומורה זולל וסובא , ils accusent leur fils d’être rebelle, libertin glouton et ivrogne. Cela donne un vrai poids aux paroles prononcées. La loi orale nous dit aussi que si l’un des parents a un handicap, la sentence ne peut s’appliquer. Puis, il est d’abord fouetté par trois témoins en signe d’avertissement, s’il recommence, on l’amène devant une cour composée de 23 juges, ce qu’on appelle le petit Sanhedrin, et s’il s’enfuit avant que la sentence ne soit prononcée, il est libre.

Comme dans d’autres circonstances où la Bible condamne à la peine capitale, les Sages font en sorte que le châtiment ne puisse pas s’appliquer.

Qui est cet enfant rebelle ? Peut-on faire un lien entre ses caractéristiques bibliques et la psychologie moderne ?

Selon Rivka Neeman, psychologue de l’armée israélienne, responsable de la conscription des nouveaux soldats, ce que décrit la Torah s’apparente au ‘trouble oppositionnel avec provocation’, qui fait partie du cahier international de classement des troubles mentaux.

Il s’agit d’enfants asociaux, provocateurs et rebelles, qui s’opposent en permanence à tout système d’autorité familial mais aussi social, dont une constante est de tomber dans les addictions et la violence. Il n’y a pas d’explication scientifique précise à ce trouble et par conséquent c’est un ensemble de facteurs à la fois génétiques, psychologiques et environnementaux qui en seraient à l’origine.

Ces symptômes m’ont rappelé le malaise ressenti en lisant le livre de Lionel Shriver, ‘Il faut qu’on parle de Kevin’. L’auteur, inspiré par le massacre du lycée de Columbine, décrit un profil similaire à celui du fils rebelle…Un couple explose suite à l’arrivée de leur fils Kevin, qui dès la naissance se comporte comme un petit monstre et manipule et sème la zizanie entre ses parents. Ni sa mère ni son père n’arriveront à le contenir et encore moins à l’éduquer. Jusqu’au jour fatal où il organise une tuerie dans sa propre école, pour laquelle il sera condamné à perpétuité.

Ces faits divers nous enseignent que, dans des situations extrêmes, les efforts parentaux se heurtent à une limite, et la violence verbale et physique ne fait que se perpétuer. L’aide est alors indispensable, que ce soit celle de l’entourage médical et thérapeutique, mais aussi l’aide spirituelle. L’isolement peut à minima laisser des séquelles et parfois aller jusqu’au drame.

Notre tradition nous parle du foyer comme d’un petit temple. L’harmonie ou la discorde qui y règnent ont un impact, en bien ou en mal, sur la communauté au sens large.

Ken Yhie Ratzon !

Chabbat shalom !

Paracha Re’eh – 30 Août 2019, KEREN OR

« Roubaix, Une lumière », le dernier film d’Arnaud Desplechin est une chronique sociale qui se déroule au commissariat de Roubaix, une des villes les plus sinistrées de France.

Ce sont les deux personnages principaux du film qui m’ont beaucoup touchée au-delà de l’intrigue sociale et policière. Comment ils se débrouillent de cette réalité, cette misère humaine et leur rapport à la loi. 

D’un côté, un commissaire d’une quarantaine d’années, d’origine algérienne, célibataire, né et ayant vécu toute sa vie à Roubaix dont il connait tous les recoins. Alors que toute sa famille a choisi de retourner en Algérie, il est resté seul en France. Athée, humaniste, il approche chaque affaire avec sérénité, et une patience à toute épreuve.

De l’autre, un jeune inspecteur, plein d’enthousiasme qui commence sa mission, et dont on apprend, par son journal intime, qu’il avait hésité à devenir séminariste. Il croit profondément à la bonté, à l’honnêteté et à la justice, celle préconisée dans les Evangiles, pour se prémunir de toute déviation et de tout mal. Et il applique ces principes à son enquête en espérant pouvoir sauver les hommes et les femmes « qui ont fauté ». 

Deux mondes, deux cultures, deux approches de l’humain. L’une est basée sur l’expérience et la psychologie humaine mais aussi une grande ouverture du coeur, l’autre sur les préceptes de la religion catholique qu’il s’efforce de respecter à la lettre. 

Et ensemble ils nous interrogent: y a-t-il une recette, une voie magique qui permet de se prémunir du malheur et d’être béni?

Recevoir la bénédiction divine pour autant qu’on marche dans les voies de l’Eternel, c’est la promesse de notre paracha qui commence par ces mots :

כו) רְאֵ֗ה אָנֹכִ֛י נֹתֵ֥ן לִפְנֵיכֶ֖ם הַיּ֑וֹם בְּרָכָ֖ה וּקְלָלָֽה׃ (כז) אֶֽת־הַבְּרָכָ֑ה אֲשֶׁ֣ר תִּשְׁמְע֗וּ אֶל־מִצְוֺת֙ יְהוָ֣ה אֱלֹֽהֵיכֶ֔ם אֲשֶׁ֧ר אָנֹכִ֛י מְצַוֶּ֥ה אֶתְכֶ֖ם הַיּֽוֹם׃ (כח) וְהַקְּלָלָ֗ה אִם־לֹ֤א תִשְׁמְעוּ֙ אֶל־מִצְוֺת֙ יְהוָ֣ה אֱלֹֽהֵיכֶ֔ם וְסַרְתֶּ֣ם מִן־הַדֶּ֔רֶךְ אֲשֶׁ֧ר אָנֹכִ֛י מְצַוֶּ֥ה אֶתְכֶ֖ם הַיּ֑וֹם לָלֶ֗כֶת אַחֲרֵ֛י אֱלֹהִ֥ים אֲחֵרִ֖ים אֲשֶׁ֥ר לֹֽא־יְדַעְתֶּֽם׃

26 Voyez, je mets devant vous aujourd’hui la bénédiction et la malédiction: 27 la bénédiction, en comprenant  les commandements de l’Éternel, votre Dieu, que je vous commande aujourd’hui; 28 et la malédiction, si vous n’obéissez pas aux commandements de l’Éternel, votre Dieu, si vous quittez la voie que je vous trace aujourd’hui, pour suivre d’autres dieux, que vous ne connaissez point. (Deut.11 :26-28)

Que veut dire marcher dans les voies de l’Eternel? Est-on juste guidé par la peur un peu superstitieuse du châtiment ?

A milieu social égal, qu’est ce qui incite les uns à choisir les voies de la justice tout en tendant la main à leur prochain au fond de l’abîme, plutôt que la délinquance et le crime?

Qu’est ce qui est prédestiné dans la vie? Quelle est notre part de liberté? Avons-nous un réel impact ? 

Nos Sages sont en désaccord sur cet aspect du libre arbitre: Rachi nous dit «Tout est dans les mains du Ciel, à l’exception de la crainte du ciel. »  qu’est donc que cette crainte du Ciel ?

Un autre philosophe espagnol qui a vécu environ un siècle après Maimonides, Hasdai Crescas dit que toute notre vie est déterminée, car influencée par des causes extérieures (milieu social, lieu de vie, religion etc) qui orientent par conséquent nos choix.

Une réponse plus nuancée nous est donnée dans le Pirke Avot (traité des Pères):

הַכֹּל צָפוּי, וְהָרְשׁוּת נְתוּנָה, וּבְטוֹב הָעוֹלָם נִדּוֹן. וְהַכֹּל לְפִי רֹב הַמַּעֲשֶׂה:  

Tout est prévisible, mais la liberté de choix est garantie, et le monde a été jugé avec le bien, et tout est en fonction de l’abondance du travail (fourni).

Notre destin est ainsi dans les mains de l’Eternel mais en même temps, même si un certain déterminisme existe, certains aspects de nos vies sont en notre pouvoir, et nous pouvons les modifier. Cet espace de liberté serait ce mélange subtil entre crainte du Ciel, ou notre conscience et l’ouverture de notre cœur et intuition.

Notre mode d’alliance au divin pourrait se résumer à deux mots, composés des mêmes 4 lettres א י כ ה vocalisés différemment ayeka et eikha, qui sont en quelque sorte en dialogue dans la Bible :

D’une part ‘Ayeka’ ? ‘Où es-tu’ demande Dieu à Adam lorsqu’il se cache après avoir mangé du fruit de l’arbre de la connaissance, comme si Dieu ne savait pas où il se trouve. En fait Il en appelle à la responsabilité d’Adam, pour que le premier homme assume ses actes, qu’ils soient bons ou mauvais et donne à Adam et par extension à nous tous, la possibilité de réfléchir et se repentir si nécessaire.

D’autre part, Eikha, le premier mot du livre des Lamentations traduit par ‘Comment’ ? Cette fois c’est l’ensemble d’entre nous, qui voulons comprendre les desseins de l’Eternel, et Lui demandons des comptes, comment a-t-Il pu laisser anéantir son peuple ainsi que son centre spirituel? où était Il ? Pourquoi n’a-t-Il pas respecté sa ‘part du contrat’ ? Quel crime méritait une telle punition ?

Et la force de notre tradition est de nous laisser exprimer cette colère quand nous faisons face à ce qui nous semble injuste.

C’est notre liberté de dire, de choisir et non de subir et ainsi d’être fidèles à l’une des plus grandes valeurs du judaïsme. A chaque instant nous avons le choix de vivre un évènement comme une bénédiction ou une malédiction et classer nos actes en deux catégories. Ceux qui font partie de la catégorie de ‘l’avoir’, où nous agissons par peur de la punition ou par recherche d’une rétribution ou d’un honneur pour nos bonnes actions. Et ceux qui font partie de ‘l’être’, reflétant une cohérence totale entre nos actes, paroles et pensées, notre intime conviction de la nécessité d’un comportement humain et juste en toute occasion.

Le commissaire du film « Roubaix Une lumière » a choisi de faire appliquer la loi tout en faisant preuve d’une grande compassion. Il est du côté de ‘l’être’, c’est ce qui lui donne cette force tranquille et cette capacité à rester serein même dans les situations les plus dramatiques.

Le commissaire du film « Roubaix Une lumière » avait choisi de faire appliquer la loi tout en faisant preuve d’une grande compassion. Il était du côté de ‘l’être’, c’est ce qui lui donnait cette force tranquille et cette capacité à rester serein même dans les situations les plus dramatiques auxquelles il était confronté.

En ce début du mois d’Eloul, puissions-nous également trouver ce chemin en nous, délicat équilibre entre commandements et générosité de l’être, qui nous permettra de nouer (ou renouer) un dialogue sincère avec Dieu et notre prochain.

Ken Yhie Ratzon !

Chabbat shalom !

Paracha Pinchas –KEREN OR 19 Juillet 2019

« Que les sectaires et les apostats n’aient plus d’espoir, que les hérétiques soient anéantis, que les arrogants et les pêcheurs, tous Tes ennemis et ceux qui Te haïssent soient détruits. »

Ainsi était formulée la douzième bénédiction de la Amida dans les siddourim traditionnels. Appelée ‘birkat haminim’ – la bénédiction contre les hérétiques, elle est attribuée à Samuel Hakatan rabbin du 1er siècle de notre ère, et aurait été ajoutée aux bénédictions originales à une période un peu troublée, celle de la naissance d’une nouvelle religion : le christianisme.

La violence exprimée reflète ce contexte historique où une lutte intestine avait lieu entre les différentes sectes et groupes séparatistes..

Dans notre siddour voilà comment cette bénédiction a été reformulée (p.58) :

« que le mal ne soit plus, que ceux qui sont dans l’erreur reviennent vers Toi et que la cruauté disparaisse bientôt et de nos jours. »

Outre le fait que le texte a été adapté à notre contexte historique, il reflète plus sincèrement notre théologie où les adeptes d’autres religions ou bien ceux qui s’écartent d’un judaïsme traditionnel ne sont plus considérés comme des hérétiques  et nous n’appelons plus à l’anéantissement de ceux qui ne pensent pas comme nous !

Et voilà que cette semaine nous lisons un des récits parmi les plus dérangeants de la Torah, situé à la jonction de deux sidrot Balak et Pinchas. La paracha Balak se termine par l’histoire de Pinchas, petit fils d’Aharon, qui transperce tel un chiche kebab[1] Zimri l’israélite et Kozbi la madianite fille de Tsour, prince de Madian, qui s’adonnent à un acte sexuel sous la Tente d’assignation.

Et notre paracha commence par la réponse divine à ce crime, Pinchas n’est pas puni bien au contraire. D’une part, son acte met fin au fléau ayant décimé 24000 israélites. D’autre part, Dieu conclut avec Pinchas une alliance de paix…étonnant non ? Devant Moise et tous les sages, Pinchas anéantit au nom de Dieu, sans autre forme de procès préalable, ceux qu’il considère comme des hérétiques, un hébreu qui aurait été entrainé par une madianite à adorer leur dieu : Baal Peor.

Dans le texte biblique, il est fait référence au Dieu jaloux, El Kanna qui est calmé par la violence d’un de ses adorateurs Pinchas. Le verset nous dit que c’est grâce à l’emportement zélé – b’kan’o de Pinchas que Dieu a pu calmer sa colère, sa jalousie et son désir de vengeance et n’a pas détruit les Bnei Israel : et kinati betokhem v’lo khiliti et bnei Israel be’tokhem.

Dans la loi orale, en l’occurrence la Mishna[2], les rabbins autorisent le groupe appelé les Kannaim, traduits en grec par le mot zélotes, à tuer s’ils prennent un des leurs en train de copuler avec une femme aramite. Plusieurs conditions assez improbables doivent être réunies pour que cet acte soit permis par les rabbins : qu’un acte sexuel ait lieu et qu’il y ait des témoins. Cela restreint fortement la loi.

Les rabbins postérieurs ont cependant eu des difficultés avec cet acte extra-judiciaire et deux écoles s’affrontent sur le sujet. Selon certains, Pinchas aurait mérité d’être excommunié plutôt que d’être confirmé dans ses fonctions de prêtre et même selon le livre de Josué devenir le Grand Prêtre. Pinchas est un représentant des groupes de zélotes qui ont existé à différentes époques de notre histoire, les Maccabées étaient leurs plus prestigieux représentants, des sortes de soldats de Dieu, et plus tard, lors de la guerre avec les romains, les soldats judéens n’ont pas hésité à massacrer les leurs, sans autre forme de procès, considérés comme des traitres car trop assimilés.

En extrapolant, de tels groupes existent de nos jours, ils se croient aussi investis d’une mission divine et vont au-delà de ce que la Loi exige, ‘lifnim mi-shurat hadin’.  Le zèle ultra-religieux et la bigoterie de certains de nos co-religionaires peut aller jusqu’au meurtre comme nous l’avons malheureusement vu au cours de l’histoire récente.

La question de l’autorité rabbinique revient ici avec force, ainsi que celle de l’évolution de la loi et son interprétation. La Torah et nos rabbins ont eu la sagesse de déclarer que la Loi ne se trouve pas au ciel[3] – ‘lo bashamayyim hi’, mais elle est définie par les humains sous inspiration divine et doit être réinterprétée à chaque génération, pour s’adapter aux nouvelles circonstances. Elle est souple et agile, dans la mesure où elle n’est pas placée dans les mains de jusqu’aux-boutistes qui s’érigent à la place de Dieu. Les manipulateurs de notre religion oublient l’éthique pour se consacrer à une relation exclusive à Dieu, où ils sont convaincus de savoir ce que Dieu attend d’eux. C’est une maladie, qui fait oublier la notion de justice universelle, au profit d’intérêts particularistes.

Dans son livre ‘Mettre Dieu en Second’[4], le rabbin Donniel Hartmann, directeur du Hartmann institute à Jérusalem, arrive à la conclusion qui peut sembler hérétique pour un rabbin, que le fondamentalisme est ce chemin où on s’égare en plaçant Dieu sur un piédestal sacré, en priorité sur toute autre considération.  Ce qu’il nomme la Manipulation voire l’Intoxication par Dieu est en germe dans toute religion monothéiste. Il faut s’en méfier et s’en protéger. L’interprétation pervertie de la notion de peuple élu, rend la maladie encore plus résistante ! La religion est transformée en idéologie. Au lieu de relier, elle aboutit à une fracture qui érige des murs entre les différentes composantes de la société. Au final, elle met Dieu dans une petite case…L’étude de ces textes, la connaissance de leur contexte nous permettent d’avoir un regard distancié et de les manipuler avec beaucoup de précaution, comme cela a été fait dans notre livre de prières. Le judaïsme est un chemin de paix  et de lien à l’autre, et aucun texte ne pourra servir de prétexte à l’intimidation, à l’excommunication voire au crime en son nom.

Ken Yhie ratzon, Shabbat shalom


[1] Expression empruntée au Dr Laliv Clenman, professeure de Talmud au LBC

[2] Mishna Sanhedrin 9:6

[3] Deut. 30:11 et commentaire du Talmud B.M 59b

[4] Rabbi Donniel Hartman, ‘Putting God Second’, Beacon Press Boston, 2016.

Paracha Balak – bat mitsva Talia, 12 juillet 2019

Il était une fois un roi, Balak, roi de Moab, qui souhaitait trouver un moyen de se débarrasser des hébreux, car il les considèrait trop nombreux et craignait qu’ils envahissent son territoire. L’histoire de notre paracha ressemble à un conte pour enfants, avec ses bons et ses méchants, une intervention divine qui se rapproche de la magie avec un âne qui parle, des intrigues et rebondissements. Le ‘héros de l’histoire’, est le ‘prophète’ Balaam, que Dieu ridiculise en lui faisant dire une bénédiction au lieu d’une malédiction le fameux Ma Tovu.

Même si le récit biblique apparait quelque peu naïf et humoristique, il traite avec légèreté de plusieurs thèmes très sérieux qui nous préoccupent jusqu’à nos jours.

Le premier est celui de l’antisémitisme, ou plutôt pour ne pas paraitre anachronique celui de la difficulté des hébreux, comme plus tard des juifs,  à être acceptés par les autres nations, leurs voisins, et la haine que notre peuple inspire. Ceci sera développé par Talia demain dans son dvar torah.

Un deuxième thème, que je souhaite aborder ici est la question de la prophétie.  Qu’est ce qu’un véritable prophète ? Comment les distinguer des imposteurs ? Selon le Tanakh, les véritables prophètes sont appelés à leur mission par Dieu et ils ne courent pas après les honneurs ni l’argent, bien au contraire ils se sacrifient pour leur peuple et leurs convictions éthiques. Alors que Balaam  se montre hésitant entre le ‘parti’ de Dieu et celui, plus lucratif, proposé par le roi de Moab : Balak. Ce dernier veut le couvrir d’or et d’argent en contrepartie de ses paroles de malédiction de notre peuple. La seule ligne de défense de Balaam est ‘ce n’est pas ma faute si je ne peux pas maudire les hébreux, c’est leur Dieu qui met les paroles dans ma bouche et je ne peux pas faire autrement’. Il fait preuve d’arrogance et de légèreté, et le midrash en fait une analyse sans concession, en disant que « Dieu tord la bouche à Balaam et la perce comme un homme qui cloue un cadre au mur ». Balaam, ou Bilaam en hébreu – celui qui avale ses propres paroles – n’a ni volonté propre, ni conscience, pour cette raison, nos rabbins le rangent plutôt dans la catégorie des sorciers plutôt que dans celle des prophètes.

Qu’est ce que le rôle d’un prophète dans le judaïsme ? et qu’en reste-t-il aujourd’hui ?  

Etre un prophète dans le Tanakh, ce n’est pas prédire l’avenir, mais plutôt dénoncer le présent et son impact probable sur l’avenir : notamment la corruption, l’injustice, l’indifférence des élites et leur hypocrisie qui favorise la pratique rituelle au détriment de l’observance des commandements éthiques…il est souvent très mal perçu. C’est un peu l’oiseau de mauvaise augure, ou l’empêcheur de tourner en rond, car il met en garde ses concitoyens des conséquences de leurs actes.

Il y a une rupture dans la prophétie biblique selon nos Sages, elle s’arrête au temps du premier Exile, à partir du 6e siècle avant notre ère. D’après Maimonide, la raison en est l’état de deuil et de colère des juifs suite à la perte de leur centre spirituel et  la faculté de prophétiser se perd à ce moment-là.

Mais y a-t-il une réelle rupture de la prophétie ? Ne retrouve-t-on pas cet engagement pour la justice et la vérité chez les rabbins postérieurs et surtout certains de nos contemporains ? Quel est le rôle des rabbins, seuls représentants du culte qui subsistent suite à la destruction du 2e Temple ?

L’histoire des ordinations rabbiniques nous montre une grande diversité et évolution des rôles. En étudiant le traité Sanhédrin, je me suis aperçue de la volonté des rabbins de l’Antiquité de dresser une continuité avec les prêtres, par exemple, le terme ‘smicha’ à l’origine se réfère essentiellement aux prêtres qui apposent leurs mains sur les bêtes à sacrifier. Dans son commentaire de la mishna, Kehati dresse un parallèle entre le rituel de l’apposition des mains précédant le sacrifice au Temple, et le terme pour ordonner un rabbin en Israel. On utilise le même mot ‘smicha’, mais il ne veut plus dire la même chose : l’ordination privée d’un rabbin par un autre nécessite aussi de prononcer les mots traditionnels qui sont :

« Yore Yore, Yadin, Yadin ». Il enseignera, il enseignera, il jugera, il jugera.

Dans l’Antiquité, le titre de « rabbi » est conféré seulement en Eretz Israël. En Babylone, l’autre centre du judaïsme, les rabbins se nomment  Rav et ne reçoivent pas de smicha.

Que de chemin parcouru jusqu’à nos jours ! Dans le monde juif traditionnel, un rabbin est ordonné par la même formule jusqu’à nos jours , car il a un rôle d’enseignant et de juge et donc de décisionnaire halakhique. A l’heure où on célèbre les 150 ans de l’organisation de rabbins américaine, le CCAR, qui a été instituée par le rabbin Wise en même temps que la Yeshiva libérale HUC à Cincinatti, regardons quelles sont les spécificités d’une ordination libérale.

Cette formule Yore Yore, Yadin Yadin n’est pas utilisée dans le monde libéral où la smicha est octroyée par un rabbin qui fait partie d’une institution  comme le Leo Baeck et non à titre privé et le rôle de juge est secondaire. On est un Rav veMore, rabbin et enseignant en Israël. A la fois prophète, prêtre et rabbin-professeur on se doit de montrer l’exemple dans ces trois domaines, être le garant du rite, de la transmission et nous engager dans la cité dans les domaines de justice sociale et d’éthique au sens large. Puissions-nous, Haim et moi avoir la force d’être à la hauteur des attentes de KEREN OR et plus généralement du judaïsme libéral dans son ensemble,

Ken Yhie Ratzon,

Shabbat shalom,

West London Synagogue – Discours ordination – 7 Juillet 2019

חלום חלמתי j’ai rêvé un rêve[1]. Mais d’où viennent nos rêves ? Pourquoi on décide soudain de poursuivre l’un d’entre eux et d’en faire une réalité ?

Pour moi, cela a commencé un shabbat de mars 2007, à Jérusalem. Quelques semaines plus tard je devenais présidente de l’UJLL la communauté libérale lyonnaise. A ce titre j’assistais pour la première fois à une conférence de la WUPJ. Comme une éponge, j’absorbais l’intensité du moment.

Le samedi après-midi avait lieu la classique visite de la vieille ville, avec comme guide le rabbin David Wilfond (surnommé haGingi= le rouquin). Notre petit groupe cosmopolite et enthousiaste avait fini cette promenade sur les toits de la vieille ville, en chantant à tue-tête les quelques airs que l’on connaissait tous en hébreu. Le soleil se couchait, le muezzin rappelait ses ouailles, et toutes les cloches sonnaient. Chacun avait sa place, chacun en appelait à Dieu à sa manière, tout semblait baigner dans une sorte d’étonnante et brève félicité. Ce moment suspendu a laissé entrevoir une possibilité, un espoir qui ne m’a plus quitté.

De retour à Lyon, j’avais mis cela de côté pour m’occuper de la bat mitsva de Romane et prendre en charge mes nouvelles responsabilités. Mais ce moment me revenait comme un leitmotiv pour me redonner de la force lorsque le doute ou le découragement me rattrapaient.

L’idée de reprendre des études pour devenir rabbin a commencé à me caresser un an plus tard, mais tout cela me semblait encore bien farfelu et je rangeais cela dans un coin de ma tête, préférant m’occuper des projets professionnels des autres, puisque c’était mon métier.

En avril 2013, l’envie d’être rabbin est revenue en force et a télescopé ce fameux souvenir du shabbat à Jérusalem, et tout s’est mis en place. D’abord d’une voix timide, puis, au fil des semaines, de plus en plus assurée, j’ai partagé mon désir d’être rabbin avec mon entourage. Je me rappelle encore du rire enthousiaste de Pauline[2], René[3] me disant qu’il l’avait toujours su…ou Hervé qui m’a poussée à y croire, des nombreux visages qui m’ont encouragée.

Hineni, me voilà 5 ans plus tard devant vous prête à recevoir ma smikha. Aucun sacrifice, ni obstacle ne m’a détournée de mon rêve, ni les longues soirées d’étude, ni les longs allers et retours en Eurostar, ni la grisaille londonienne (la nourriture était excellente grâce à Graziella ma logeuse italienne).

Comment vous résumer 5 ans aussi essentiels, riches et formateurs ? Ils sont passés comme un rêve dont il ne reste que quelques surimpressions : Nathan[4] me donnant des conseils sur la manière de mener des offices au Leo Baeck; des cours de talmud avec Laliv[5] ou Mark[6], où vraiment je me sentais comme un éléphant dans un magasin de porcelaine ; des conseils avisés d’Alex,[7] d’un cours de chant avec Monica[8], où décidément je croyais que je n’arriverai jamais à chanter ce Kol Nidre…un autre avec Robin[9], qui a su me faire dépasser mes peurs : ‘v’haykar v’haykar lo lefakhed, lo lefakhed klal…’ « l’essentiel est de ne pas avoir peur ».

Je me rappelle de la jolie démonstration de Jeremy[10] concernant la Amida, qui d’après lui devait être dite en sens inverse, ou du prophète Elie dépeint par Charles[11] …un vrai clochard hirsute ! De Déborah[12] qui nous a transmis avec tant de passion son amour du rouleau des Lamentations, à tel point que moi aussi j’en suis tombée amoureuse et réussi à trouver, dans ce dédale de figures bibliques, celle à laquelle je pouvais enfin m’identifier : Sion ! Certes elle était plus symbolique qu’incarnée mais quelle énergie, quelle authenticité !

Tant de moments bénis par la générosité de tous nos professeurs. Désolée de ne pas vous citer tous, car chacun d’entre vous à contribué à me former ou plutôt à me trans-former, tout en restant moi-même.

Et puis, je ne peux oublier ces rabbins ‘tout terrain’ formidables de patience, de sens de l’observation, de transmission, d’écoute : je veux parler en particulier de Richard[13] et Tom[14].

D’autres modèles, d’excellente qualité m’attendent de retour en France : ces trois femmes rabbins quasi-héroïques qui m’ont précédée, dans leur ordre d’entrée en scène : Pauline, Floriane[15] et Delphine[16], chacune à sa façon fait l’histoire au quotidien.

Je serai la 4e de ces mousquetaires. Bientôt trois autres vont se joindre à nous et nous atteindrons le nombre magique : 7!

J’ai hâte de travailler à KEREN OR où, auprès de Haim, je mettrai en place de nouveaux projets qui tissent du lien, entre toutes celles et tous ceux qui ont soif de judaïsme. Et puis si le temps et la santé le permettent, prendre part à des projets ambitieux en France, où de jeunes pousses cherchent à voir le jour, en accompagnant les hommes et les femmes là où ils veulent aller pour renforcer leur identité juive.

Rêver c’est être capable de voir au-delà de la réalité, avoir foi en l’avenir. Et il y a tant de personnes à remercier : mes parents Céline et Alexandre qui ont su voir en moi non seulement leur fille, mais un rabbin. Mon cher mari, Hervé qui a toujours cru en moi, mes enfants Romane et Ivan qui m’ont poussée dans mes retranchements, à faire toujours mieux pour être fiers de leur mère.

Merci à ma famille venue d’Israël et de France, mes amis anglais et français, vous m’avez donné beaucoup de force sur ce chemin pentu !

Merci à tous mes collègues du LEO BAECK COLLEGE, vous allez beaucoup me manquer !

Et last but not least, merci à mes amis, Gershon, Igor et Zahavit, nous avons su être une équipe solidaire et soudée et dépasser des moments extrêmement difficiles. Nous pouvons être fiers de l’amitié qui s’est nouée entre nous, faite de challenge et de solidarité. Un grand mazal tov et b’hatzlakha dans toutes vos entreprises, je vous aime !

Que Dieu vous bénisse !


[1] dit Pharaon en parlant à Joseph, le grand rêveur de la Torah…

[2] Rabbi Pauline Bebe, CJL Paris

[3] Rabbi René Pfertzel, Kingston Synagogue, ancien rabbin de KEREN OR

[4] Rabbi Nathan Godleman, colleague ordained in 2018

[5] Dr Laliv Clenman, professor of Talmud

[6] Rabbi Mark Solomon, lecturer in Talmud

[7] Rabbi Alex Wright, my tutor

[8] Monica Ruttenberg

[9] Robin Samson

[10] Dr Jeremy Schonfield, professor of Liturgy

[11] Rabbi Dr Charles Middleburgh dean of Leo Baeck College

[12] Rabbi Dr Deborah Kahn Harris Principal of Leo baeck College

[13] Rabbi Richard Jacobi synagogue ELELS London

[14] Rabbi Tom Cohen, KEHILAT GESHER, Paris

[15] Rabbin Floriane Chinsky MJLF

Paracha Behoukotaï – KEHILAT GESHER 24 Mai 2019

Vous avez peut être vu ou au moins entendu parler du dernier film de Claude Lelouch ‘Les Plus Belles Années d’Une Vie’. En pleine saison du festival de Cannes, il est difficile d’y échapper. J’avoue que ma première réaction a été de faire la moue, je ne voyais pas l’intérêt de faire une suite à ‘Un Homme et Une Femme’ film sorti l’année de ma naissance, il y a donc fort longtemps ! Et avec des acteurs certes excellents, mais plus de première jeunesse…et puis j’ai relu ce verset de Behoukotai, qui m’a fait réfléchir :

וַאֲכַלְתֶּ֥ם יָשָׁ֖ן נוֹשָׁ֑ן וְיָשָׁ֕ן מִפְּנֵ֥י חָדָ֖שׁ תּוֹצִֽיאוּ׃

Vous pourrez vivre longtemps sur une récolte passée, et vous devrez enlever l’ancienne pour faire place à la nouvelle.’ (Lev. 26 :10)

La traduction non littérale du rabbinat  me semble très intéressante car au lieu de traduire simplement ‘v’ackhaltem’ par ‘vous mangerez’, ils ont traduit par ‘vous pourrez vivre longtemps sur…’. Ceci permet d’élargir le sens premier et de réfléchir à comment on traite ce qui est ancien : la nourriture et les choses matérielles, et aussi par extension ceux qui sont nos anciens. D’une part, cela nous renvoie au fait que le réalisateur s’appuie sur une œuvre ancienne et la renouvelle, en redonnant « une nouvelle vie » au sujet qu’il avait traité en 1966. Comme il le dit lui-même, tous ses films sont une sorte de répétition infinie du même thème : l’amour. Et il est difficile de rester indifférent, même lorsque cela parait un peu sirupeux, quand deux personnes incarnent à l’écran une histoire d’amour si authentique. C’est comme la magie d’une ‘première récolte’ qui dure toute une vie et nous fait nous sentir plus vivants. Les mêmes acteurs, qui ont eux-mêmes vieilli, jouent dans ce nouveau film. Avec beaucoup de pudeur et de tendresse, ils regardent leur vie passée, ce qu’ils en ont fait et surtout comment ils veulent vivre le temps qui leur reste. De longues années après, la même histoire est loin d’être abîmée, elle s’est plutôt bonifiée avec le temps et ils savent saisir cette seconde chance qui leur est donnée.

Comme en écho au message de ce film, cette semaine on célébrait aussi Pessah Sheni, qui selon la tradition donne la possibilité à ceux qui n’étaient pas en état de pureté rituelle à la date prescrite, d’apporter leur sacrifice de Pessah, le 14 Yiar, lundi dernier. Dans le livre des Nombres, Moïse est décontenancé par la demande de ceux qui réclament d’apporter le sacrifice un mois après la date ordonnée, il en réfère à Dieu. La réponse donnée dans la Torah, non seulement à eux, mais aussi aux générations futures, qui se trouveraient dans la même situation d’impureté, ou bien éloignés physiquement du Temple, est une chance de se ‘rattraper’ en célébrant Pessah à une date ultérieure, c’est-à-dire un mois plus tard.

Cette deuxième chance donnée est une belle leçon de la Torah. C’est la possibilité d’apprendre de ses erreurs et c’est aussi celle de revenir, lorsqu’on s’est égaré…

Tous les ans on relit la Torah et pourtant on ne la lit ni de la même façon, ni du même ‘endroit’. Notre cheminement ressemble alors à un voyage en cercles concentriques où on s’éloigne certaines années, ou bien on se rapproche d’autres années ‘du centre’, de l’essentiel. Et les mêmes thèmes qui nous tiennent à cœur reviennent, un peu comme un disque rayé, mais on en a une analyse et une compréhension différentes, et on les exprime avec un autre vocabulaire, ou d’autres images, comme Lelouch dans son film. C’est notre capacité à changer tout en restant intrinsèquement la même personne.

Un peu à l’image du divin, nous sommes à la fois faits de changement et de continuité:

וְנָתַתִּ֥י מִשְׁכָּנִ֖י בְּתוֹכְכֶ֑ם וְלֹֽא־תִגְעַ֥ל נַפְשִׁ֖י אֶתְכֶֽם

וְהִתְהַלַּכְתִּי֙ בְּת֣וֹכְכֶ֔ם וְהָיִ֥יתִי לָכֶ֖ם לֵֽאלֹהִ֑ים וְאַתֶּ֖ם תִּהְיוּ־לִ֥י לְעָֽם׃

Je fixerai ma résidence au milieu de vous, et mon esprit ne se lassera point d’être avec vous; mais je déambulerai parmi vous, et je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple.’(Lev.26 :11-12).

D’un côté nous avons un Dieu qui s’établit parmi nous de manière immuable. Mais de l’autre, Il marche à nos côtés et nous permet de nous transformer et peut être selon la thèse du philosophe Hans Jonas[1], Dieu, dépendant des humains qu’Il a créés, se laisse aussi changer par eux.

Ces quelques réflexions sur la notion d’ancien et de renouveau m’ont finalement fait évoluer, j’irai voir le film de Lelouch, non pas avec un brin de nostalgie, et un pincement au cœur, ou en regrettant les occasions manquées, mais avec cette croyance en une seconde chance qui peut nous faire vivre une expérience au moins aussi belle la seconde fois, et ensuite il sera temps comme dans le verset, de faire de la place à la curiosité et au goût qu’apportent avec elle ‘une nouvelle récolte’…

Ken Yhie Ratzon, Shabbat Shalom


[1] Hans Jonas, ‘Le concept de Dieu après Auschwitz’

Paracha Hayyé Sarah – 13 novembre 2020

Pendant 5 ans, tous les débuts du mois de novembre, je portais un petit bout de papier rouge à la boutonnière de mon manteau, je l’arborais fièrement ainsi que tous les anglais que je côtoyais. Porter un poppy-un coquelicot est un rituel national, vieux de près de 100 ans, on le porte en souvenir des millions de soldats tombés pendant la première guerre mondiale. A l’origine, les poppies étaient un moyen de lever des fonds pour les anciens combattants et les familles de ceux qui étaient morts au champ d’honneur. Car ce coquelicot poussait dans les tranchées et dans les champs précisément là où étaient tombés ces soldats.

Ce petit bout de papier ou tissu va au-delà de tous les mots et commémorations officielles, c’est un signe fort de ralliement, où on marque ensemble le temps mais aussi l’espace. Bien qu’étrangère à cette coutume du ‘memorial Sunday’ et à ce pays, l’Angleterre, je m’y suis spontanément ralliée et j’avoue qu’aujourd’hui ce symbole d’union nationale me manque.

Commémorer les soldats et civils victimes de conflits et, depuis quelques décennies, d’actes terroristes perpétrés sur notre territoire est devenu une triste habitude. Les rituels officiels sont souvent issus de la vie militaire, ils ont été adaptés par nos gouvernants pour y inclure la population civile.

A côté de ces commémorations officielles, d’autres ont fleuri spontanément parmi nos concitoyens désemparés qui cherchent un moyen de se rassembler dans ces moments terribles. Ainsi, après chaque attentat, on a vu se répéter à l’infini les mêmes rituels : d’abord des mots d’ordre du type #JesuisCharlie, #jesuisleBataclan, #je suisParis, Nice..arborés fièrement sur les plateformes virtuelles, et, dans le monde réel, beaucoup manifestaient silencieusement et déposaient des bouquets de fleurs, allumaient des bougies, soit sur le lieu même du crime ou, dans les lieux symboliques : mairies, préfectures et autres places de la République. Momentanément, ces gestes d’empathie mus par le désespoir sont comme une chaîne humaine où l’on se tient la main avec les victimes, leurs proches et ceux qui partagent une humanité inaltérable et qui cherchent ainsi à conjurer le mauvais sort qui s’est abattu sur le pays.

Ces comportements simples et d’apparence spontanés trouvent, pour la plupart, leur origine dans les rituels religieux du deuil. Leurs balbutiements figurent dans la Torah, dans la paracha de cette semaine Hayyé Sarah. C’est Isaac qui le premier les expérimente, le premier orphelin, d’abord de mère puis de père. Le midrash nous dit que c’est grâce à sa nouvelle femme Rebecca qu’Isaac est consolé. Après la mort de Sarah,Eliezer le fidèle serviteur d’Abraham est envoyé en mission et doit lui dénicher une épouse. Il revient avec la belle Rebecca, qu’Isaac aimera tendrement. Leur histoire débute par cet étrange verset :

 lsaac la conduisit dans la tente de Sara sa mère; il prit Rébecca pour femme et il l’aima et il se consola d’avoir perdu sa mère.[1]

l’épouse remplace donc la mère, oy gevalt…

Lors du décès d’Abraham, le contexte est totalement différent, Isaac est auprès de son frère Ismaël avec lequel il rend un dernier hommage à son père.

« Et [Abraham] fût inhumé par Isaac et Ismaël, ses fils, dans le caveau de Makhpela, dans le domaine d’Efron, fils de Tzohar le Héthéen, qui est en face de mamré. »

Cette scène émouvante de retrouvailles laisse les deux frères enfin réconciliés et en paix.

Le rite devient ainsi, comme son étymologie l’indique, une forme de mise en ordre, un seder où on reconnait le décès devant le corps du défunt, on dit adieu, on partage la même peine, puis le temps venu, on se relève et repart vers la vie.

Le rituel juif a été codifié et étoffé au cours des siècles, de nos jours, cela commence par l’allumage d’une bougie qui restera allumée pendant jusqu’à la fin de la shiva- les 7 jours de deuil. Avant l’enterrement, on lave le corps, puis les proches endeuillés déchirent un vêtement en signe de la perte subie, cérémonie qu’on nomme la kerya, on lit des psaumes consolateurs, et dit des formules traditionnelles ‘adonaï natan, adonaï lakah yhie shem adonai mevorakh’, baroukh dayan haEmet. Dieu a donné et Dieu a repris, que le nom de l’Eternel soit sanctifié ; béni soit le juge de vérité. Une oraison funèbre est préparée à l’intention du défunt -le hesped, puis on procède à l’inhumation et on dit le kaddish. Enfin, on jette trois pelletées de terre sur le cercueil, pour rappeler que le corps retourne à la poussière. On se retrouve ensuite pour manger quelques aliments traditionnels comme les œufs durs ou les lentilles. Le deuil peut ensuite, commencer… la famille se retrouve autour de son parent disparu et, si par malheur il n’y a pas de famille, ou d’amis, ni de communauté à laquelle le défunt était rattaché, alors on fait appel à des volontaires pour constituer coûte que coûte un myniane., on accomplit ainsi une des plus grandes mitsvot du judaïsme.

Lorsqu’on est collectivement confronté au deuil de nos concitoyens comme après un acte terroriste, on pourrait aussi exprimer notre peine par ce geste symbolique de la kerya peut être aussi pour retrancher de notre mémoire ces évènements, comme on aimerait aussi retrancher de notre sein ceux qui ont porté la mort. Et on se rappelle tout à coup que ce même 13 novembre il y a 5 ans, veille de shabbat, était perpétré en plein Paris à 3 endroits différents cet abominable attentat dit du Bataclan…et que notre devoir est de continuer à perpétuer leur souvenir aussi.

En cette journée, j’aimerai juste me taire, et comme les anglais mettre un bouton rouge à la boutonnière pour symboliser tout ce sang versé. Un symbolique acte d’amour et d’union, dans l’espoir de trouver enfin tous ensemble, une forme de consolation…  shabbat shalom !


[1] Genèse 24 :67

Paracha Vayera, de la maison– KEREN OR, 6 novembre 2020

Cette drasha je la dédie à Colette Rebecca Touati, zikhrona livrakha, qui aurait eu 86 ans ce chabbat. Elle nous a quittés le 24 novembre 2019, 26 Heshvan 5779.

Elle symbolisait la maison familiale, le lieu où on avait plaisir à se retrouver. C’est autour d’elle, autour de sa cuisine et surtout de son sourire, que toute la famille se rassemblait au moment du chabbat, des anniversaires et des fêtes. Je souhaite rappeler sa mémoire et tout ce qu’elle m’a transmis ce soir en lisant ces vers tout d’abord du poète Abraham Shlonsky:

Les murs de ma maison ne sont pas une barrière entre moi et le monde ;

Ils sont le secret de la révélation qui parle sans entraves ;

Car celui qui apostrophe à la porte ne parle à personne,

Et ceux qui conversent à deux conversent seulement l’un avec l’autre,

Seul celui qui parle avec son âme parle avec tout le monde.

Les murs de ma maison ne sont pas une barrière entre moi et le monde.

Selon la tradition deux personnes qui se lient par les liens du mariage sont à l’origine d’une maison. Baït de la lettre Beit, et du chiffre deux. C’est le début d’une relation avec un alter ego qui nous fait face et partage notre vie, ce noyau à partir duquel, si Dieu veut, on pourra fonder une famille.

Une maison est dans l’idéal ce lieu de paix, de sécurité, où un enfant peut grandir, et où plus tard on aime à se retrouver et se ressourcer…

De nouveau nous passerons beaucoup de temps dans cet espace intérieur, non par choix, mais par ce qu’on y est obligé et alors qu’à l’extérieur le danger rôde. On ne s’est jamais senti autant en insécurité qu’en ce moment, autant exposé à un monde pris au piège d’un mouvement brownien extrêmement anxiogène.

Face à cela, chacun d’entre nous a le devoir de veiller d’abord à sa propre santé physique bien sur et, peut être plus encore, à sa santé mentale pour ensuite prendre soin des autres.

Qu’est ce qu’une maison ?

Revenons à la première maison décrite dans la Torah, celle fondée par Abraham et les siens. La première véritable famille biblique qui habite ensemble et a une histoire commune. Elle a à sa tête un patriarche et c’est au travers de son rapport à la matriarche Sarah et au monde que leur histoire se construit et se complexifie. Abraham a reçu l’injonction divine de quitter sa famille et, selon le midrash, un monde idolâtre, pour construire la sienne. Et cela ne s’est pas passé sans difficultés. L’Eternel lui a promis une descendance nombreuse mais celle-ci mettra des années à se concrétiser. Quand son fils Isaac naît enfin, il a 100 ans nous dit le texte. Et à trois reprises la Torah insiste sur le fait que c’est bien son fils : et Abraham nomma son fils, celui qui lui est né, auquel Sarah a donné naissance pour lui, Isaac.[1]

Les Sages ne manqueront pas de s’appesantir sur la réalité de cette paternité, ils se permettront de la mettre en doute, notamment en commentant le michté le festin qu’Abraham organise :

Vayaas Abraham michté gadol, beyom higamel et Yitzhak- Abraham fit un grand festin le jour du sevrage d’Isaac.[2]

Selon le talmud ce festin à l’occasion du sevrage d’Isaac, moment où à l’époque un bébé était considéré comme sorti de danger, sera l’occasion d’inviter tous les notables, y compris un ennemi notoire du peuple hébreu le dénommé Og, roi de Bashan. Quel sens donner à l’invitation d’un ennemi à sa table, un jour de grandes réjouissances ? Ne va-t-il pas ternir la fête ? Et le talmud poursuit que ce festin avait un objectif caché : apporter la preuve à ceux qui en doutent, qu’Isaac est bien le fils de son père.

L’arrivée d’Isaac est un miracle, ce fils est né de deux parents qui avaient largement dépassé l’âge de la procréation. Sarah avait d’ailleurs perdu espoir et avait insisté pour qu’Abraham prenne sa servante Hagar comme concubine. C’est avec elle, la première mère porteuse, qu’il aura un premier fils, Ismaël. Hagar qui sera finalement chassée de la maison avec son fils, à nouveau à la demande de Sarah, une fois que notre matriarche aura enfin conçu et sevré Isaac.

Abraham exprimera sa colère face à cette demande, comment chasser cette femme avec son enfant, alors qu’elle lui a donné un fils, lui l’homme loyal, qui illustre selon la tradition le modèle du Hessed, c’est-à-dire cette préoccupation de l’autre empreinte de bienveillance ? Dieu lui-même doit intervenir pour lui réitérer d’exécuter la demande de Sarah de renvoyer Hagar en le rassurant : il lui promet que sa lignée se perpétuera à travers la descendance d’Isaac. Et aussi qu’Ismaël donnera à son tour naissance à un autre peuple, car lui aussi est de sa semence.

Une scène bouleversante s’en suit où Abraham sans ménagement met sur le dos de Hagar comme un sac encombrant, son fils Ismaël et une gourde d’eau et les renvoie dans le désert.

A deux reprises, Abraham ne négocie pas la décision divine et ces deux occurrences concernent ses enfants, qu’il manque de perdre. Une première fois avec Ismaël qui, chassé de la maison paternelle, manque de mourir dans le désert. Et une deuxième fois lorsqu’il est sur le point de sacrifier Isaac. Comme vous voyez bâtir une maison n’a pas été une évidence pour le premier patriarche. La maison d’Abraham a failli être détruite par son propre fondateur, qui a ainsi sans doute traumatisé sa propre progéniture.

Cette histoire biblique qui nous a été laissée en héritage à la fois comme modèle et contre-modèle, avec ces êtres imparfaits sont à l’origine de notre peuple. Cette première maison avec ses joies et ses peines ressemble à chacune de nos maisons, avec ses imperfections, avec lesquelles nous construisons nos propres familles.

C’est la face lumineuse d’Abraham et de Sarah que l’histoire retiendra à travers les commentaires de nos Sages, celle faite d’actes de bonté et générosité –de guemilout hassadim, des actes qui nous rassemblent et nous tiennent chaud bien mieux que n’importe quel mur de maison.

Ken yhie ratzon,

Shabbat shalom !


[1] Genèse 21 :3

[2] Genèse 21 :8

Drasha paracha Noah – KEREN OR 23 Octobre 2020

Vayhi kol haaretz safa ahat oudevarim ahadim” – “Et toute la Terre était une même langue et les mêmes mots” (Genèse 11:1)[1]

La beauté et la résonance poétique de ce verset se révèlent lorsqu’il est dit à haute voix en hébreu. En sept mots, c’est un monde idéal qui est placé devant nous. Un monde où tout un chacun parle une même langue et par conséquent, est capable de se comprendre.

A la lecture des neuf versets qui racontent l’histoire de la Tour de Babel, nos sens sont en éveil. Nous percevons les efforts des bâtisseurs concentrés sur leur tâche, presque sacrée. Comme dans le célèbre tableau de Bruegel l’Ancien, où Babel ressemble au Colisée à Rome, on peut voir dans nos têtes sa structure inachevée, ou peut être détruite ? On peut même entendre le bruit des bâtisseurs assemblant les briques, imaginer leur texture ou écouter leur conversation dans une langue commune. Et lorsqu’on cantille les versets à haute voix, comme on le fera demain matin, on peut apprécier leur mélodie.

Le conte – presque un conte de fées – a inspiré des strates infinies de commentaires.  Quel que soit notre âge, où l’époque dans laquelle nous vivons, notre imagination est en alerte, nous désirons nous prononcer sur ce texte, nous l’approprier en le commentant à notre tour. On pourrait penser que tout a été dit sur une histoire aussi célèbre, mais n’est-il pas de notre devoir de poursuivre la chaîne de l’interprétation ? L’exégèse des textes est une façon de participer à la Révélation, comme le dit Emmanuel Levinas : « Le lecteur est, à sa façon, scribe…comme si chaque personne, de par son unicité, assurait la révélation d’un aspect unique de la vérité, et que certains de ses côtés ne se seraient jamais révélés si certaines personnes avaient manqué dans l’humanité.”.

Le récit raconte un projet humain ambitieux : atteindre le ciel. D’un point de vue littéraire, il est composé avec une symétrie presque parfaite, quatre versets décrivent l’Alya – la montée du peuple et les cinq suivants, la Yerida – la descente, d’abord de Dieu qui descend s’enquérir de ce que fait le peuple, et en général ce n’est jamais bon signe… et ensuite de l’humanité elle-même.

La Yozma – l’entreprise, peut être considérée à première vue comme une mission sainte, pleine d’amour et de ferveur pour Dieu. Pourquoi, au lieu d’être louée par Dieu, l’Eternel a-t-Il décidé de la détruire et de disperser ceux qui l’ont entreprise ? Dieu a probablement considéré que l’initiative était née d’un excès de houtzpa – ici dans le sens négatif du terme, une sorte d’orgueil mal placé, que Dieu a fini par rejeter en s’opposant au projet, en plaçant devant l’humanité une sérieuse pierre d’achoppement.

Nehama Leibowitz dans ses commentaires explique ce rejet. Au lieu de servir les besoins des hommes, ce projet était destiné au contraire à glorifier l’Homme et à concurrencer le divin, en voulant atteindre l’immortalité.

La construction d’une tour qui atteint le ciel concentre tous les efforts humains, la tâche qui dépasse toute autre considération rend les humains froids et cruels : “La tour avait sept marches à l’est, et sept marches à l’ouest. Les briques étaient hissées d’un côté, la descente se faisait de l’autre. Si un homme tombait et mourait, on ne lui prêtait aucune attention, mais si une brique tombait, ils s’asseyaient et pleuraient en disant : “Malheur à nous, quand est-ce qu’une autre brique sera hissée à sa place ? [2] »

Ce midrash n’est pas sans rappeler le “prix humain” payé par les constructeurs de cathédrales et probablement aussi par ceux des Temples de Jérusalem…

L’histoire de la Torah nous met en garde contre les conséquences de ce genre de comportement. Finalement, Dieu “confondit les discours de toute la terre et les dispersa sur la face de toute la terre ».[3]

Le rabbin Massorti franco-israélien Alain Michel interprète ainsi la dispersion du peuple puni pour son excès de zèle : ce n’est pas son utilisation d’une langue commune – safa ahat – qui est mise en cause mais ce qui en découle : les devarim akhadim – l’utilisation par tous des “mêmes mots », qui nient le pluralisme des pensées qui peuvent s’exprimer et aboutissent à une pensée unique, en l’occurrence au fondamentalisme religieux.

Comme dans notre histoire biblique, dès que certains humains se croient investis d’une mission sacrée, il faut crier au danger, en général ils ne sont là que pour glorifier leur propre nom, plus précisément “pour se faire un nom” [4] comme le dit le verset de la Genèse. Ils utilisent leur rhétorique pour entrainer derrière eux les plus faibles et les plus ignorants. Ces dangereux individus cherchent à leur façon à construire leur Tour de Babel, une tour d’ idolâtres, qui nient le droit de l’autre d’exister dans sa singularité et sa différence.

Chaque récit de la Torah est là pour nous mettre en garde, pour nous enseigner à approcher les écritures avec beaucoup de précaution, à ne pas oublier que nous sommes la plupart du temps comme des “éléphants dans un magasin de porcelaine” face à ces textes, et que, si on les approche avec humilité et respect, on aura peut-être, occasionnellement, la chance de percevoir les étincelles de lumière divines dont ils sont emplis. Ce qui, je crois, est la meilleure thérapie contre les devarim akhadim – la pensée dogmatique.

Ken Yhie Ratzon,

Shabbat shalom !


[1] Traduction D.Touati

[2] Pirkei de Rabbi Eliezer 24

[3] Genèse 11:9

[4] Genèse 11:4

Paracha Berechit, la fraternité en question – KEREN OR, 16 Octobre 2020

En septembre 2016 la première formation inter-convictionnelle voyait le jour à Paris. A l’origine de cette belle initiative : la rabbin Pauline Bebe, mais aussi le rabbin du consistoire Moshé Lewin, et une poignée d’autres représentants des cultes monothéistes et polythéistes. Sciences Po Paris est l’université partenaire de ce projet ambitieux et ainsi est née la formation EMOUNA[1] destinée à des responsables de cultes, laïcs ou religieux mais aussi des non-croyants qui s’intéressent au dialogue inter-convictionnel. A la différence du dialogue inter-religieux, l’inter convictionnel inclut aussi les agnostiques et les non-croyants ! Ce dialogue institutionnalisé devenait indispensable dans une période où le terrorisme islamiste battait son plein et où une des valeurs centrales de la République, la fraternité, était remise en question. Depuis, cette initiative a eu un grand succès. Elle a été exportée même à New York et Bruxelles.

Lundi, j’assistais moi-même à la première journée de formation avec 37 compères : juifs, catholiques, protestants, orthodoxes, musulmans, mais aussi bouddhistes et même un représentant du culte-Bahaï, sans oublier ceux qui se déclarent a ou sans religion. Le dialogue inter-religieux a pré-existé au dialogue plus élargi dit inter-convictionnel. Il est assez récent, et on peut retenir la date de 1893 et la conférence de Chicago appelée « Parlement des religions du monde «  pour situer ses prémices.  C’est un euphémisme de dire que les deux guerres mondiales ont freiné son développement. Et c’est après l’abomination de la Shoah que ce dialogue  a véritablement repris.

Ainsi, l’amitié judéo-chrétienne est née en 1948. Puis près de 20 ans plus tard, le Concile Vatican II a eu comme ambition par ses déclarations très audacieuses de mettre fin à deux mille ans de judéophobie : non le peuple juif n’est pas un peuple déïcide. Le dialogue judéo-chrétien est probablement le plus fluide et fertile de ces dialogues encore de nos jours, il reste tant à faire pour les tenants des autres cultes…

Pour fonder ce dialogue, il est nécessaire de ne plus considérer l’autre, représentant une religion ou une croyance à laquelle on n’adhère pas, comme un ennemi, ou un rival à éliminer, mais comme une personne qui a une liberté de conscience, qu’on se doit de respecter dans sa différence, un homme ou une femme digne d’être écouté et avec lequel on doit rentrer en dialogue. Un dialogue qu’on souhaite fraternel…notion chère aux chrétiens et à la République ;

Je me suis présentée à ce premier jour de formation pleine d’espoir, celui de faire des rencontres fructueuses et d’en apprendre davantage sur les croyances de l’autre. La première journée était essentiellement consacrée à une présentation par chaque groupe confessionnel de sa propre religion. On s’est réuni à 6 juifs, consistoriaux et libéraux, pour préparer cette présentation. De manière très terre à terre : nous avons parlé de la Torah, du Talmud, du cycle des fêtes et de la vie, de cacherout et de shabbat. La vingtaine de représentants du christianisme ont insisté sur leurs croyances, leur foi, et le message d’amour et de fraternité du Christ…dans un monde qui en manque tellement !

La fraternité, ou plutôt son échec, est le sujet du douloureux épisode de Cain et Abel…La notion de fraternité, Ahava en hébreu n’est pas nommée en tant que telle dans le Tanakh, alors qu’elle sera centrale tout au long des 5 livres de la Torah, à travers : Cain et Abel, Isaac et Ishmaël, Jacob et Esau, Joseph et ses onze frères (et une sœur), à l’origine des 12 tribus. Le livre de la Genèse est celui des origines, celui où l’on décrit des relations familiales majoritairement dysfonctionnelles, faites d’envies, de jalousies et de rivalités. Il faut attendre Myriam, Aaron et Moïse dans l’Exode, pour que soit décrite une relation fraternelle plus harmonieuse.

Mais revenons à Caïn et Abel : pourquoi la Torah raconte un fratricide dès le 4e chapitre de la Genèse ? Dès le début de l’histoire, Abel, n’est pas conçu, mais juste enfanté, il est comme un appendice de son grand frère, un objet qui n’a pas d’existence propre, une buée, comme son nom hébraïque l’indique, amenée à se volatiliser. L’histoire ne décrit aucune relation, aucun dialogue entre eux, ‘ils ne se calculent pas’ comme diraient les plus jeunes, et vivent des vies en apparence parallèles…Abel ne va exister aux yeux de son frère, qu’en rapport avec ce premier acte religieux : le sacrifice des brebis apportées à l’Eternel, que Dieu préfèrera – et le fera savoir – aux fruits de la terre apportés par Caïn. Ce rituel fondateur est l’amorce de leur relation, qui va rapidement se terminer dans le meurtre. Et on peut se demander s’il ne s’agit pas, en quelque sorte de la première guerre de religions ?

Prendre conscience de l’existence de l’autre, nous dit Emmanuel Lévinas, passe par le regard et le fait d’observer son visage. Rien de cela dans notre récit de Caïn et Abel…Dieu rappelle à Caïn sa responsabilité éthique envers son frère, sa ‘responsabilité infinie’ comme dirait Lévinas. Oui Caïn aurait dû être le gardien de son frère, et s’est laissé emporter par sa pulsion destructrice pour éliminer Abel comme un caillou dans sa chaussure. Cette relation largement narcissique, ne pouvait autoriser l’autre à exister. Que se serait-il passé si Caïn avait posé son regard sur son frère ? S’ils avaient eu un dialogue ? Si Dieu s’était montré plus pédagogue ?

Lo tisna et akhikha bilevavekha…’tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur’ nous répète le lévitique[2] et pourtant…De la fraternité de sang à la fraternité humaine, cette valeur au coeur de toutes les religions est un idéal à atteindre. Régulièrement l’homme chute et oublie sa responsabilité première envers autrui.A tel point que le pape François a consacré sa dernière encyclique à la fraternité…

A la prochaine journée EMOUNA, nous serons mélangés avec des représentants des autres cultes et commencerons à travailler sur un projet commun, car c’est dans le faire ensemble que peut se créer cet indispensable dialogue. C’est dans le faire ensemble qu’on se confronte également à soi-même pour dépasser ses limites et, le cas échéant ses préjugés. Il reste 17 journées pour établir ce dialogue et cette fraternité tant espérés. Que se passera t il au bout de ce voyage, certes un peu artificiel au départ ? Est-ce qu’une vraie rencontre aura lieu ? Serons-nous plus respectueux et fraternels les uns envers les autres ? Seul l’avenir nous le dira, mais je suis convaincue que ces lieux d’échange et de rencontre, cette confrontation à l’autre est indispensable, on ne peut faire l’impasse du parler vrai, des zones de friction pour ensuite arriver à une relation plus juste, plus authentique et, in fine, plus fraternelle…

Ken yhie ratzon, Shabbat shalom !


[1] https://youtu.be/jlBchECAjj4

[2] Lév 19 :17

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