Notre ami Dror nous a récemment présenté de manière brillante la fameuse sculpture géante composée des 4 lettres qui forment le mot AHAVA, aleph hey beit et hey – amour en hébreu. Cette sculpture date de 1977 elle est l’œuvre de l’artiste américain Robert Indiana. Il a précédemment conçu en 1966 la sculpture Love avec ses trois couleurs vives : vert rouge et bleu et son O penché qui est aussi fameuse dans le monde de l’art et figure à New York.
Robert Indiana est un artiste non-juif qui par ce travail artistique « rend hommage, comme il le dit sur son site, à l’évêque James A. Pike et illustre l’importance que revêt l’aspect spirituel de l’amour pour Indiana. Pike, qui est décédé dans le désert israélien et pour lequel Indiana a travaillé à la cathédrale Saint-Jean-le-Divin de New York, a largement influencé l’engagement de l’artiste envers le thème de l’amour et la manière dont il l’aborde. »
Posée au milieu du jardin du musée d’Israël à Jérusalem, cette sculpture interpelle par ses dimensions 3,65 x 3,65 m , le matériau utilisé : fer brut, et la composition 2 lettres AH superposées sur 2 lettres VA qui se lisent à la verticale et à l’horizontale. Chacune des lectures produit du sens : l’aleph beth peut se lire comme ah ba, soit le début de l’alphabet équivalent du B’a ba en français. Le AV de père et double HEY – lettre symbolisant Dieu – peut aussi se lire comme : l’amour du père Eternel.
Cette œuvre monumentale nous transmet de multiples messages à nous Juifs en cette période de Pessah et de guerre : l’amour est ce qui fait tenir ce monde, comme cette œuvre, il est carré et stable, il est massif aussi. Accessible et lisible de tous cotés, rien ne doit obstruer sa vue. Comme l’œuvre, l’amour se vit au quotidien: clin d’œil à ses dimensions 365/365 cm (hasard ?), le nombre de jours de l’année. Un amour immanent et transcendant à la fois.
Pessa’h marque la saison des amours, non seulement parce qu’il tombe au printemps et en période d’éveil de nos sens mais parce qu’il est associé dans la liturgie juive à l’un des plus beaux textes de notre tradition, appelé le ‘saint des saints’ par rabbi Akiva, c’est le chant des chants, ou cantique des cantiques.
Bien que les rabbins se soient beaucoup interrogés sur son intégration dans le canon biblique, car trop érotique et subversif pour des oreilles chastes. Il aura fallu le réinterpréter d’abord et considérer ce texte comme une métaphore de l’histoire d’amour entre Dieu et son peuple et non comme une simple histoire d’amour entre mortels.
Et pourtant…je souhaite défier un peu cette interprétation en vous proposant une lecture inverse : n’est ce pas l’amour humain qui sert de modèle à l’amour divin et non l’inverse ? ne faut-il pas avoir expérimenté la beauté et la pureté d’une histoire d’amour, sa complexité, sa course poursuite érotique, son lyrisme, la poésie qu’il insuffle à la vie et en chacun et chacune ? Pour toucher du doigt ou de l’oreille la beauté du texte, voici quelques versets que le personnage féminin adresse à son bien aimé et vice-versa.
Vois tu es beau mon bien-aimé, oui tu es doux,
Oui notre lit est verdoyant;
Pareil à un pommier parmi les arbres de la forêt,
Ainsi est mon ami entre les garçons.
J’aime à m’asseoir à son ombre, Et son fruit est doux à ma bouche,
Et son fruit est doux à ma bouche.
Tes branches sont un verger de grenades
Avec des fruits de douceur,
Des hennés et des nards.
[…]
Que mon bien-aimé vienne dans son jardin
Et qu’il en savoure les fruits.
Nous nous lèverons matin vers les vignes
nous verrons si la vigne a fleuri ;
Si ses fleurs se sont ouvertes,
Si les grenades sont en fleur.
C’est là que je te donnerai mes jouissances à toi.
Qui est celle qui monte du désert,
Prenant appui sur son ami ?
Sous le pommier je t’ai éveillé ;
Là ta mère t’a donné naissance là celle qui t’a mise au monde a donné naissance.[1]
Ecoutez ces paroles de femme et d’homme libres, libres d’aimer et de désirer, et de l’exprimer par des mots poétiques et simples, n’est-ce pas un texte d’avant-garde qui aurait pu être écrit à notre époque ?
Ce chant nous fait rentrer sans ambages dans le monde de l’amour véritable, non pas un amour qui cherche à posséder, réifier l’autre et prendre le pouvoir, mais un amour fait de cet équilibre instable, de danse et de va et viens, qui est à la fois sur de lui et empli d’insécurité… c’est une expérience de l’infini, de la vraie beauté de ce monde, de son sens.
L’amour nous fait voir le monde différemment et inversement le monde, à travers le maitre de l’Univers, nous voit aussi différemment par le prisme de l’amour, l’alliance passe aussi par ce très beau sentiment.
Elie Wiesel nous a laissé en héritage ces paroles à méditer :
« Le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence. Le contraire de l’art n’est pas la laideur, c’est l’indifférence. Le contraire de la foi n’est pas l’hérésie, c’est l’indifférence. Et le contraire de la vie n’est pas la mort, c’est l’indifférence. »
L’amour on en a plus que jamais besoin en cette période qui est marquée par son éclipse partielle, mais pas totale, à nous de le réincarner et réenflammer, par nos actes quotidiens. Car l’amour cela commence par des gestes de solidarité et de générosité, la sortie d’une certaine routine et léthargie, alors que l’amour est en résumé une éclipse de soi au profit de l’autre.
Osons opter pour l’amour en cette période de Pessa’h et tout au long de l’année, faites-en une œuvre majestueuse, solide et qui soit vue de tous, c’est subversif, c’est vital !
Hag saméah et shabbat shalom !
[1] Cantique des cantiques, extraits 1:16 ; 2:3 ; 7:13, ; 8:5 (traduction H. Meschonnic)

Drasha Behaalotekha – Schmattes et judaïsme, KEREN OR, 29 mai 2026
de Daniela Touati
On 6 juillet 2026
dans Commentaires de la semaine
Les boomers de la génération Tapie se souviennent de l’engouement dans les entreprises pour la conduite du changement. C’était la grande époque des fusions acquisitions, des regroupements et des mutations que cela occasionnait, souvent accompagnées de restructurations, de plans sociaux mais aussi de développement personnel, et de remise en question des jeunes managers. On s’adonnait contraints et forcés à des stages en pleine nature qui comprenaient conduite sur glace, spéléologie et autres exercices de team building, qui mettaient à rude épreuve nos nerfs déjà fragiles à défaut de consolider les liens d’équipe.
Cela m’est revenu à l’esprit en lisant le livre du journaliste Guillaume Erner, qui, avant d’être la star des ondes du matin de France Culture, avait été le directeur du développement de la City, marque de prêt à porter au succès aussi fulgurant qu’éphémère, entre 1990 et 2001, date de leur dépôt de bilan. Le livre Schmattes sent un peu la naphtaline d’un temps révolu.
Toute une époque, où, de mon côté, j’avais été, entre autres, responsable de région chez leur concurrent : Etam, et où je vivais aussi à 100 à l’heure, au rythme des collections, de la mise en place de ce qu’on a depuis appelé la fast fashion. Car ces chaînes de distribution avaient dû rapidement se remettre en question, bouleversées par l’arrivée de Zara et consorts. Cela impliquait par exemple des remodelages couteux et à marche forcée des magasins et des réimplantations jusqu’aux petites heures du matin… que ne fallait-il pas faire pour séduire les clientes et battre les records de chiffre d’affaires ?
Ce monde de la mode à prix bas, a été le symbole du tourbillon des années 1980/1990, car il fallait s’imposer à tout prix, en écrasant si possible les concurrents, dans une lutte à mort pour réussir. Il m’a laissé un goût un tantinet amer, car l’objet de mode jetable avait pris le dessus sur toute autre considération humaine.
L’homme et la femme sont ainsi faits que, parfois même après avoir vécu des périodes qui n’ont rien de glorieux, ils ressentent une odeur et un goût embués de nostalgie, les fameux « c’était mieux avant ».
C’est le cas aussi de nos chers hébreux qui déambulent depuis deux ans dans le désert et se plaignent et ronchonnent entre eux. On le sait le peuple hébreu a la plainte facile et chevillée au corps. Ces ronchonnements sont très répétitifs, ils surviennent à 15 reprises entre les livres de l’Exode et les Nombres.
Cette fois, les hébreux se plaignent sous la tente, chacun auprès des siens, et ce murmure est si peu discret que Moïse s’en rend compte et se plaint à son tour auprès du Très Haut.
Le peuple se languit de la nourriture qu’il dégustait en Egypte…Cela peut nous faire sourire, car ils ne meurent pas de faim, ils ont la manne tous les jours. Alors de quoi se plaignent-ils exactement ? Et qui rouspète parmi eux ? Pourquoi cette nostalgie pour un pays où ils ont été maltraités ? Et pourquoi cela se concentre sur la nourriture ?
Humer en rêves poissons, concombres, poireaux, oignons, ail et autres pastèques les transportent en un instant vers ce passé idéalisé. Imaginer leurs couleurs, et leurs formes variées, les fait saliver alors que la manne, elle ressemble à un alicament, bon pour la santé mais peu désirable.
La Torah nous pointe du doigt les précurseurs de ces murmures malveillants, ce ne sont pas vraiment les hébreux mais ceux qu’on qualifie d’assafssouf, un hapax, qui veut dire un ramassis d’étrangers, d’Egyptiens qui se sont joints aux hébreux lors de leur fuite, se plaçant sous les ailes protectrices du Dieu d’Israël, impressionnés surement par sa force et ses prodiges. Et à présent, cette multitude mêlée regarde en arrière et semble avoir des regrets…ce faisant, ils endoctrinent aussi leurs compagnons de voyage, et la grogne monte. Peut-être que leur nostalgie pour la nourriture égyptienne n’est qu’une fausse barbe ? Selon le midrash, le peuple se plaint en réalité de tous ces nouveaux commandements qui leur pèsent et compliquent leur vie.[1] En Egypte ils étaient certes des esclaves, mais ils n’étaient soumis à aucune règle de vie. A présent, ils doivent respecter toutes sortes d’interdits… un code qui leur rend la vie encore plus difficile.
Ce peuple de sédentaires est devenu, par la force des choses, nomade, sans attache, errant dans le désert. Ils marchent cahin caha sur du sable mouvant, et dans un environnement pour le moins inhospitalier, ils ne sont pas prêts à tous ces bouleversements et même si la nourriture tombe du ciel, combien de temps cela va-t-il durer ? il faut certes avoir la foi chevillée au corps pour continuer ce voyage. Ils se rassurent et sont solidaires dans la plainte, et trouvent, comme il se doit, un bouc émissaire : Moise d’abord et Dieu ensuite.
Les hébreux vivent un deuil dans le désert, un deuil certes symbolique, mais un deuil quand même, où colère et déprime alternent, et face à eux Moïse ne sait plus que faire. La plainte les rend solidaires, car on n’est jamais aussi unis que lorsqu’on partage une même colère.
Seul Dieu qui n’est pas soumis aux états d’âme humains et se pose en rempart, et réagit avec une extrême fermeté …il leur donne de la viande, jusqu’à ce qu’ils en soient écœurés, la leçon est sévère. Car ce peuple doit accepter le changement, ou plutôt cette révolution à 360 degrés.
La révolution de la liberté a un prix : vivre sans ses anciens repères, accepter l’inconnu, voire l’insécurité, et profiter de ces pérégrinations pour méditer et amender son comportement. Le désert dans lequel ils déambulent les y invitent.
A KEREN OR aussi la conduite du changement qui va affecter en premier lieu notre Talmud Torah à la rentrée mais aussi tous les fidèles de la synagogue suscite parfois murmures et plaintes …chaque changement est un deuil de ce que l’on a connu. Il faut prendre nos membres par la main et les mener vers cette terre inconnue, les convaincre ! Mais n’oubliez pas que les administrateurs et nous rabbins, sommes à votre écoute, et répondrons à vos interrogations avec dans la joie et la bonne humeur !
Chabbat shalom !
[1] Sifrei Bamidbar 87 :1