Shirou l’adonaï Shirou shir hadash, shirou l’adonaï kol haAretz, ce verset du psaume 96 accompagne joyeusement l’office de kabbalat shabbat depuis le 16ème siècle. Chantons à l’Eternel un chant nouveau, que toute la terre chante à l’Eternel !
Ce chabbat pourtant, nous lisons dans la Torah un chant très ancien, qui, curieusement, n’a jamais été aussi actuel : Le cantique de la mer des Joncs. Selon les biblistes c’est un des plus anciens textes de notre canon biblique, un cantique à la gloire de Dieu et des hébreux sortis victorieux d’une bataille sans armes ni soldats, entièrement menée par le ish milhama, le maître des armées l’Eternel en personne qui a permis aux hébreux de vivre ce miracle : passer à pied sec d’une rive à l’autre.
Le chant d’allégresse, le chant de victoire, souvent composé par des femmes, contraste avec l’épisode sanglant vécu, mais le chant unifie, il allège nos cœurs meurtris par l’angoisse et par la perte d’un monde englouti, et il glorifie non pas les soldats, mais cette force invisible qui a permis le passage d’une rive à l’autre.
On a entendu peu d‘explosions de joie, peu de chants de victoire après l’ultime épisode qui manquait pour clôturer la paracha des hatoufim, l’épisode des otages. Une certaine discrétion, un recueillement a accompagné le corps de Ran Gvili qui rentrait de Gaza enfin. Tout un peuple était inconsciemment d’accord : il ne s’agissait pas vraiment d’ une victoire militaire, mais plutôt d’une victoire bien plus exigeante : la victoire spirituelle ! Celle qui avait permis à une armée soutenue par le peuple, de tenir sa promesse, envers et contre tout : ne laisser aucun otage, mort ou vivant en terre ennemie.
843 jours sont passés, un chant nouveau peut être chanté après la sombre période vécue, après qu’Israël ait échappé à un danger existentiel. Ce chant nouveau qui reste à écrire, gageons qu’il transporte avec lui symboliquement tous les murs qui se sont dressés face au peuple juif, toutes les mers prêtes à nous engloutir et aussi face à cela, tous les Justes, toutes les mains providentielles qui se sont tendues, ouvertes et levées pour nous sortir des pièges qui devaient se refermer sur nous tous.
Ce chant nouveau, mêlé de musique antique, lorsque nous le chanterons, sera chanté à voix basse, car nous percevons confusément que nous nous situons à une croisée des chemins, le danger n’est pas vraiment fini, et bien qu’un chapitre alourdi par les souffrances se referme, un autre subsiste comme une plaie ouverte, celui où tout un peuple a perdu son innocence, comme l’écrit Alain Finkielkraut dans son dernier essai.[1] Pour l’académicien, notre peuple s’est un peu égaré, et a perdu la boussole de sa conscience juive. A présent, une main providentielle est nécessaire pour le replacer dans le bon sillon de l’histoire. Nous ne deviendrons pas muets pour autant, et ne serons pas ensevelis par la honte, car dans ce cas toute cette traversée n’aurait servi à rien.
Comme en contrepoint à ce sentiment, les mots puissants d’Edmond Fleg, qui ont presque 100 ans, figurent en bonne place dans notre siddour à la page 360. Ils ont été placés là juste après la présentation du sefer torah : on peut lire son fameux « Je suis juif parce que » en 12 phrases. Ces phrases extraites d’un recueil de tout juste 100 pages destinés à ses petits-enfants. Edmond Fleg avait écrit ce petit recueil car il craignait qu’ils ne s’assimilent et se détournent totalement du peuple d’Israël. Ce doute qui transperce, cette remise en question de son identité, Edmond Fleg l’a vécue dans sa chair et il décrit tout cela en toute transparence, son chemin jusqu’au ‘je suis Juif parce que’. A la lecture des Evangiles, il pleurait à chaudes larmes sur l’épisode de la croix et était en colère contre ses frères juifs pour ce qu’ils auraient fait à Jésus, lui-même s’est senti tenté par cette voie, tout cela avant d’étudier, et remettre en lumière les faits historiques et finalement de revenir …jusqu’à retrouver sa fierté à faire partie du peuple juif.
Je vais vous lire quelques versets de ce texte, un peu tombé en désuétude, pour vous redonner des forces nouvelles, afin de chanter à notre tour un chant nouveau avec des mots anciens à nos enfants et petits-enfants.
« Je suis juif parce qu’en tous les lieux où pleure une souffrance, le Juif pleure,
Je suis juif, parce qu’en tout temps où crie une désespérance, le Juif espère,
Je suis juif, parce que la parole d’Israël est la plus ancienne et la plus nouvelle,
Je suis juif, parce que la promesse d’Israël est la promesse universelle… »
A ce chant ancien, dont on connait la suite tragique, à peine 6 ans plus tard et l’arrivée au pouvoir des nazis, je voudrais ajouter mon chant nouveau, ou plutôt celui proposé par un journaliste israélien qui m’inspire.
Lior Schleien est un des fondateurs de l’émission satirique Eretz Nehederet, c’est une vedette de la télé israélienne depuis plus de 20 ans, dont l’émission a été pendant une période victime de la censure d’état.
Ces dernières semaines, il a pris son bâton de pèlerin lesté par sa notoriété et son sens de l’humour, pour voyager à travers le pays et aller au contact des jeunes des collines et des sionistes religieux, là où ils vivent, dans les territoires et dans leurs yeshivot.[2]
Son ambition se limite à réinstaurer un dialogue et partager sa carte du monde. Armé de ses arguments il sait répondre aux objections et aux paroles extrêmes du type : « il faut nettoyer les territoires et tuer tous les arabes », paroles incandescentes qui se propagent et mettent le feu, non seulement à ces territoires, mais à tout un pays. En sa présence pourtant, le dialogue s’instaure, l’écoute aussi et qui sait ce qui pourra advenir de cette mission qu’il s’est donnée ? A minima, il aura agi à son niveau pour créer un pont entre ces deux rives irréconciliables et contribuer à un tikkoun…
Face à un monde qui devient méconnaissable, nous ne pouvons-nous contenter de rester stupéfaits et silencieux, nous devons inventer de nouvelles façons d’agir et retisser des liens, redonner vie à un dialogue qui était à l’arrêt. Donnons de la voix pour que des passerelles puissent se construire et qu’un chant libérateur puisse retentir ! …
Ken yhié ratzon, Chabbat shalom
[1] Le Cœur Lourd, ed. Gallimard
[2] https://www.facebook.com/reel/867193432679778?locale=fr_FR

Drasha Vayikra – Sticker land KEREN OR 20 mars 2026
de Daniela Touati
On 23 mars 2026
dans Commentaires de la semaine
En novembre dernier, j’ai eu la chance de retourner en Israel, pendant cette courte fenêtre de paix qui a duré 6 mois. J’ai été frappée alors par la quantité de stickers à la mémoire de soldats ou jeunes morts depuis le 7 octobre collés dans les gares, les abribus, les distributeurs automatiques, les réverbères et autres murs.
Jusqu’au 7 octobre, c’était une manière prisée par les Israéliens d’afficher des slogans sur leur voiture, ou dans l’espace public, pour montrer leur adhésion à ou rejet de telle ou telle cause, et leur appartenance à telle ou telle ‘tribu’. Cette manie israélienne avait même été illustrée par une fameuse chanson ‘shir hasticker’ du groupe hadag nahash en 2004.
Depuis le début de la guerre, ces stickers sont devenus un véritable mémorial pour tous ceux qui sont morts au combat mais aussi lors du festival Nova à Reïm. Ces autocollants sont devenus des porte-drapeaux d’une jeunesse sacrifiée pour défendre leur pays. Lorsqu’on prend le temps de s’arrêter pour regarder la photo du jeune souriant et lire les courts textes à sa mémoire, parfois très spirituels, d’autres fois plus mystiques, ou vengeurs, on est frappé au ventre par la douleur mais aussi par leur force, car en dépit de la perte irremplaçable et si injuste de milliers de jeunes dans la force de l’âge, les proches qui ont collé ces stickers ont une conviction : leur mort en forme de « sacrifice » n’est pas vaine et mènera à la victoire finale…
Le sens plus profond de ces stickers, et leur lien avec la notion de sacrifice m’ont interpellé cette semaine en écoutant un podcast du Shalom Hartman à Jérusalem. Ces podcasts représentent pour moi une bouée de sauvetage depuis plus de deux ans, ils m’accompagnent avant de dormir, sous la douche et m’offrent une fenêtre pour regarder au-delà, vers l’horizon.
Elana Stein Hein interviewait un de ses homologues, le professeur David Dishon. Ce dernier a perdu un de ses petits-fils Eitan Dishon z’’l en novembre 2023 à Gaza. Et Elana l’interrogeait sur ce que représente pour lui cette perte, peut-on parler de sacrifice ?
Qu’est-ce qu’un sacrifice, korban en hébreu et est-ce possible de parler de sacrifice à propos d’un soldat mort au combat ?
Le professeur Moshé Halbertal, écrivain et philosophe israélien a dédié un livre à la notion de sacrifice. Il distingue trois catégories : « le sacrifice à » qui est une offrande religieuse, la deuxième catégorie est une notion plus moderne qui n’existe ni dans la Torah ni dans les textes médiévaux de « sacrifice pour », c’est un don, un abandon pour une cause supérieure : don de son confort, don pour ses enfants, don pour un pays etc. Et enfin, le mot korban en hébreu moderne signifie aussi victime, et on parle des korbanot milhama victimes de la guerre, ou teror d’actes terroristes.
Selon la vision du monde de chacun, les jeunes tombés au combat ou lors d’actes terroristes rentreront dans la catégorie du « sacrifice pour » (notion éthique) ou dans celle plus prosaïque de victime de guerre. Mais, ceux qui ont une vision messianique de cette guerre n’hésiteront pas à qualifier ces sacrifices de religieux, ce qui est particulièrement choquant…David Dishon frappé dans sa chair a formellement rejeté cette catégorie religieuse, mais il ressentait le caractère sacré de ce sacrifice, de ce don de son petit-fils, de son dépassement de lui-même pour une cause supérieure. Eitan Dishon était un bon vivant, engagé auprès de la jeunesse, érudit en Torah qu’il avait étudié en Yeshiva. Il avait choisi une unité combattante et fait preuve d’héroïsme.
Mais revenons aux sacrifices tels que décrits dans la Torah. Au début de Vayikra, ils sont définis, classés et leur préparation est minutieusement détaillée. Ce cérémonial sacrificiel hautement symbolique, qui, comme son nom l’indique, a pour but de rapprocher les hébreux de l’Eternel, représente aussi un acte très cruel envers les animaux. Pour certains chercheurs, sa finalité est une forme de substitut à la violence. Pour d’autres commentateurs, faire des offrandes et sacrifier une catégorie d’animaux à Dieu, à certains moments et dans un ordre défini, est de nature à rassurer les humains que nous sommes, sur le fait que ce monde est ordonné et a un sens.
Non, les enfants morts/sacrifiés lors de guerres n’apportent aucun ordre à ce monde, mais sont plutôt la preuve de son tohu bohu permanent pour reprendre l’expression biblique. Rien ne rapproche moins de Dieu que de « sacrifier » des jeunes gens et jeunes filles !
Les stickers ont saturé l’espace et sont un témoignage visuel, bien que très éphémère de l’ampleur du sacrifice consenti par notre peuple et en premier lieu ses jeunes, pour une guerre qui n’a toujours pas abouti ‘à la victoire finale’. Cette jeunesse sacrifiée représente la première ligne de notre peuple, en deuxième ligne il y a nous, les Juifs de la diaspora.
La brutalisation du monde politique s’accompagne, on ne sait par quel tour de passe passe, par une montée vertigineuse de l’antisémitisme au sein même des partis. C’est accablant de voir qu’à l’occasion d’élections locales, ce sont les citoyens juifs qui sont sacrifiés sur l’autel des compromis politiques. Ceux qui refusent ces compromis politiciens, nous apparaissent tout à coup comme des héros ! … ces saillies antisémites doivent être extirpées des partis qui les laissent prospérer, Malheureusement, ce ne sont pas des anomalies éphémères et cela abime notre démocratie.
Ne tombons pas nous même dans le piège de cette spirale infernale de l’invective, du rejet et de la haine de l’autre, tentons de résister avec des mots, en maintenant un dialogue ferme et juste, partout où nous sommes amenés à interagir avec notre prochain.
Ken Yhié ratzon, Chabbat shalom, bon vote et bons préparatifs de Pessa’h !