En novembre dernier, j’ai eu la chance de retourner en Israel, pendant cette courte fenêtre de paix qui a duré 6 mois. J’ai été frappée alors par la quantité de stickers à la mémoire de soldats ou jeunes morts depuis le 7 octobre collés dans les gares, les abribus, les distributeurs automatiques, les réverbères et autres murs.
Jusqu’au 7 octobre, c’était une manière prisée par les Israéliens d’afficher des slogans sur leur voiture, ou dans l’espace public, pour montrer leur adhésion à ou rejet de telle ou telle cause, et leur appartenance à telle ou telle ‘tribu’. Cette manie israélienne avait même été illustrée par une fameuse chanson ‘shir hasticker’ du groupe hadag nahash en 2004.
Depuis le début de la guerre, ces stickers sont devenus un véritable mémorial pour tous ceux qui sont morts au combat mais aussi lors du festival Nova à Reïm. Ces autocollants sont devenus des porte-drapeaux d’une jeunesse sacrifiée pour défendre leur pays. Lorsqu’on prend le temps de s’arrêter pour regarder la photo du jeune souriant et lire les courts textes à sa mémoire, parfois très spirituels, d’autres fois plus mystiques, ou vengeurs, on est frappé au ventre par la douleur mais aussi par leur force, car en dépit de la perte irremplaçable et si injuste de milliers de jeunes dans la force de l’âge, les proches qui ont collé ces stickers ont une conviction : leur mort en forme de « sacrifice » n’est pas vaine et mènera à la victoire finale…
Le sens plus profond de ces stickers, et leur lien avec la notion de sacrifice m’ont interpellé cette semaine en écoutant un podcast du Shalom Hartman à Jérusalem. Ces podcasts représentent pour moi une bouée de sauvetage depuis plus de deux ans, ils m’accompagnent avant de dormir, sous la douche et m’offrent une fenêtre pour regarder au-delà, vers l’horizon.
Elana Stein Hein interviewait un de ses homologues, le professeur David Dishon. Ce dernier a perdu un de ses petits-fils Eitan Dishon z’’l en novembre 2023 à Gaza. Et Elana l’interrogeait sur ce que représente pour lui cette perte, peut-on parler de sacrifice ?
Qu’est-ce qu’un sacrifice, korban en hébreu et est-ce possible de parler de sacrifice à propos d’un soldat mort au combat ?
Le professeur Moshé Halbertal, écrivain et philosophe israélien a dédié un livre à la notion de sacrifice. Il distingue trois catégories : « le sacrifice à » qui est une offrande religieuse, la deuxième catégorie est une notion plus moderne qui n’existe ni dans la Torah ni dans les textes médiévaux de « sacrifice pour », c’est un don, un abandon pour une cause supérieure : don de son confort, don pour ses enfants, don pour un pays etc. Et enfin, le mot korban en hébreu moderne signifie aussi victime, et on parle des korbanot milhama victimes de la guerre, ou teror d’actes terroristes.
Selon la vision du monde de chacun, les jeunes tombés au combat ou lors d’actes terroristes rentreront dans la catégorie du « sacrifice pour » (notion éthique) ou dans celle plus prosaïque de victime de guerre. Mais, ceux qui ont une vision messianique de cette guerre n’hésiteront pas à qualifier ces sacrifices de religieux, ce qui est particulièrement choquant…David Dishon frappé dans sa chair a formellement rejeté cette catégorie religieuse, mais il ressentait le caractère sacré de ce sacrifice, de ce don de son petit-fils, de son dépassement de lui-même pour une cause supérieure. Eitan Dishon était un bon vivant, engagé auprès de la jeunesse, érudit en Torah qu’il avait étudié en Yeshiva. Il avait choisi une unité combattante et fait preuve d’héroïsme.
Mais revenons aux sacrifices tels que décrits dans la Torah. Au début de Vayikra, ils sont définis, classés et leur préparation est minutieusement détaillée. Ce cérémonial sacrificiel hautement symbolique, qui, comme son nom l’indique, a pour but de rapprocher les hébreux de l’Eternel, représente aussi un acte très cruel envers les animaux. Pour certains chercheurs, sa finalité est une forme de substitut à la violence. Pour d’autres commentateurs, faire des offrandes et sacrifier une catégorie d’animaux à Dieu, à certains moments et dans un ordre défini, est de nature à rassurer les humains que nous sommes, sur le fait que ce monde est ordonné et a un sens.
Non, les enfants morts/sacrifiés lors de guerres n’apportent aucun ordre à ce monde, mais sont plutôt la preuve de son tohu bohu permanent pour reprendre l’expression biblique. Rien ne rapproche moins de Dieu que de « sacrifier » des jeunes gens et jeunes filles !
Les stickers ont saturé l’espace et sont un témoignage visuel, bien que très éphémère de l’ampleur du sacrifice consenti par notre peuple et en premier lieu ses jeunes, pour une guerre qui n’a toujours pas abouti ‘à la victoire finale’. Cette jeunesse sacrifiée représente la première ligne de notre peuple, en deuxième ligne il y a nous, les Juifs de la diaspora.
La brutalisation du monde politique s’accompagne, on ne sait par quel tour de passe passe, par une montée vertigineuse de l’antisémitisme au sein même des partis. C’est accablant de voir qu’à l’occasion d’élections locales, ce sont les citoyens juifs qui sont sacrifiés sur l’autel des compromis politiques. Ceux qui refusent ces compromis politiciens, nous apparaissent tout à coup comme des héros ! … ces saillies antisémites doivent être extirpées des partis qui les laissent prospérer, Malheureusement, ce ne sont pas des anomalies éphémères et cela abime notre démocratie.
Ne tombons pas nous même dans le piège de cette spirale infernale de l’invective, du rejet et de la haine de l’autre, tentons de résister avec des mots, en maintenant un dialogue ferme et juste, partout où nous sommes amenés à interagir avec notre prochain.
Ken Yhié ratzon, Chabbat shalom, bon vote et bons préparatifs de Pessa’h !

Drasha Hol Hamoed Pessah – quand on n’a que l’amour…KEREN OR 3 avril 2026
de Daniela Touati
On 8 avril 2026
dans Commentaires de la semaine, Fêtes
Notre ami Dror nous a récemment présenté de manière brillante la fameuse sculpture géante composée des 4 lettres qui forment le mot AHAVA, aleph hey beit et hey – amour en hébreu. Cette sculpture date de 1977 elle est l’œuvre de l’artiste américain Robert Indiana. Il a précédemment conçu en 1966 la sculpture Love avec ses trois couleurs vives : vert rouge et bleu et son O penché qui est aussi fameuse dans le monde de l’art et figure à New York.
Robert Indiana est un artiste non-juif qui par ce travail artistique « rend hommage, comme il le dit sur son site, à l’évêque James A. Pike et illustre l’importance que revêt l’aspect spirituel de l’amour pour Indiana. Pike, qui est décédé dans le désert israélien et pour lequel Indiana a travaillé à la cathédrale Saint-Jean-le-Divin de New York, a largement influencé l’engagement de l’artiste envers le thème de l’amour et la manière dont il l’aborde. »
Posée au milieu du jardin du musée d’Israël à Jérusalem, cette sculpture interpelle par ses dimensions 3,65 x 3,65 m , le matériau utilisé : fer brut, et la composition 2 lettres AH superposées sur 2 lettres VA qui se lisent à la verticale et à l’horizontale. Chacune des lectures produit du sens : l’aleph beth peut se lire comme ah ba, soit le début de l’alphabet équivalent du B’a ba en français. Le AV de père et double HEY – lettre symbolisant Dieu – peut aussi se lire comme : l’amour du père Eternel.
Cette œuvre monumentale nous transmet de multiples messages à nous Juifs en cette période de Pessah et de guerre : l’amour est ce qui fait tenir ce monde, comme cette œuvre, il est carré et stable, il est massif aussi. Accessible et lisible de tous cotés, rien ne doit obstruer sa vue. Comme l’œuvre, l’amour se vit au quotidien: clin d’œil à ses dimensions 365/365 cm (hasard ?), le nombre de jours de l’année. Un amour immanent et transcendant à la fois.
Pessa’h marque la saison des amours, non seulement parce qu’il tombe au printemps et en période d’éveil de nos sens mais parce qu’il est associé dans la liturgie juive à l’un des plus beaux textes de notre tradition, appelé le ‘saint des saints’ par rabbi Akiva, c’est le chant des chants, ou cantique des cantiques.
Bien que les rabbins se soient beaucoup interrogés sur son intégration dans le canon biblique, car trop érotique et subversif pour des oreilles chastes. Il aura fallu le réinterpréter d’abord et considérer ce texte comme une métaphore de l’histoire d’amour entre Dieu et son peuple et non comme une simple histoire d’amour entre mortels.
Et pourtant…je souhaite défier un peu cette interprétation en vous proposant une lecture inverse : n’est ce pas l’amour humain qui sert de modèle à l’amour divin et non l’inverse ? ne faut-il pas avoir expérimenté la beauté et la pureté d’une histoire d’amour, sa complexité, sa course poursuite érotique, son lyrisme, la poésie qu’il insuffle à la vie et en chacun et chacune ? Pour toucher du doigt ou de l’oreille la beauté du texte, voici quelques versets que le personnage féminin adresse à son bien aimé et vice-versa.
Vois tu es beau mon bien-aimé, oui tu es doux,
Oui notre lit est verdoyant;
Pareil à un pommier parmi les arbres de la forêt,
Ainsi est mon ami entre les garçons.
J’aime à m’asseoir à son ombre, Et son fruit est doux à ma bouche,
Et son fruit est doux à ma bouche.
Tes branches sont un verger de grenades
Avec des fruits de douceur,
Des hennés et des nards.
[…]
Que mon bien-aimé vienne dans son jardin
Et qu’il en savoure les fruits.
Nous nous lèverons matin vers les vignes
nous verrons si la vigne a fleuri ;
Si ses fleurs se sont ouvertes,
Si les grenades sont en fleur.
C’est là que je te donnerai mes jouissances à toi.
Qui est celle qui monte du désert,
Prenant appui sur son ami ?
Sous le pommier je t’ai éveillé ;
Là ta mère t’a donné naissance là celle qui t’a mise au monde a donné naissance.[1]
Ecoutez ces paroles de femme et d’homme libres, libres d’aimer et de désirer, et de l’exprimer par des mots poétiques et simples, n’est-ce pas un texte d’avant-garde qui aurait pu être écrit à notre époque ?
Ce chant nous fait rentrer sans ambages dans le monde de l’amour véritable, non pas un amour qui cherche à posséder, réifier l’autre et prendre le pouvoir, mais un amour fait de cet équilibre instable, de danse et de va et viens, qui est à la fois sur de lui et empli d’insécurité… c’est une expérience de l’infini, de la vraie beauté de ce monde, de son sens.
L’amour nous fait voir le monde différemment et inversement le monde, à travers le maitre de l’Univers, nous voit aussi différemment par le prisme de l’amour, l’alliance passe aussi par ce très beau sentiment.
Elie Wiesel nous a laissé en héritage ces paroles à méditer :
« Le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence. Le contraire de l’art n’est pas la laideur, c’est l’indifférence. Le contraire de la foi n’est pas l’hérésie, c’est l’indifférence. Et le contraire de la vie n’est pas la mort, c’est l’indifférence. »
L’amour on en a plus que jamais besoin en cette période qui est marquée par son éclipse partielle, mais pas totale, à nous de le réincarner et réenflammer, par nos actes quotidiens. Car l’amour cela commence par des gestes de solidarité et de générosité, la sortie d’une certaine routine et léthargie, alors que l’amour est en résumé une éclipse de soi au profit de l’autre.
Osons opter pour l’amour en cette période de Pessa’h et tout au long de l’année, faites-en une œuvre majestueuse, solide et qui soit vue de tous, c’est subversif, c’est vital !
Hag saméah et shabbat shalom !
[1] Cantique des cantiques, extraits 1:16 ; 2:3 ; 7:13, ; 8:5 (traduction H. Meschonnic)