Ces derniers jours, à la lecture de notre paracha et de l’éternel retour du méchant Pharaon, je me demandais combien de Pharaons étaient en exercice à l’heure ou nous parlons ? Malheureusement, ils sont au moins aussi nombreux que les doigts de mes deux mains. Certains sont plus dangereux que d’autres, car ils sont vissés à leur siège depuis très longtemps et surtout dans des pays stratégiques comme les Etats-Unis, la Chine, ou la Russie…Même les despotes de pays considérés secondaires ont une capacité de nuisance non négligeable…
Depuis le début de l’année, on ne compte plus les invectives que ces petits dictateurs s’envoient à la figure par-dessus nos têtes, et les menaces réelles que cela représente. On ne peut qu’espérer qu’ils ne mettent pas leurs intimidations à exécution, et que l’Europe, qui reste le seul bastion sain d’esprit à majorité démocratique fasse entendre sa voix et se montre suffisamment ferme.
Ce début d’année 2026 nous donne le vertige, car nous sommes dépendants de ces dirigeants profondément cyniques, corrompus, mégalomanes et avides de nouveaux territoires, pour élargir leur hégémonie. Ces Pharaons se sentent tout puissants et ne font que répandre le malheur autour d’eux.
A chaque retour du cycle de lecture des 10 plaies, on est tenté de sourire pourtant en ne retenant que le côté naïf, voire enfantin de ce récit apocalyptique. Ce bras de fer entre deux forces quasi-divines, l’Eternel et Pharaon, où le roi d’Egypte se prend pour un roi de droit divin.
Mais à chaque relecture revient aussi, un autre sujet présent dans notre paracha, lancinante, la question du mal et son corollaire, comment l’éradiquer ? Comment résister et faire face à une vision aussi rigide et mortifère du monde ? Puis vient aussitôt une deuxième question : pourquoi diable (si on peut dire) l’Eternel nous dit à plusieurs reprises qu’Il endurcit le cœur de Pharaon et les plaies se succèdent, jusqu’à cette ultime 10ème plaie qui me et nous met si mal à l’aise : la mise à mort des premiers nés ?
Cette paracha pose des questions clés et éternelles. Celle de la proportionnalité entre crime et châtiment, celle aussi du châtiment collectif ? Celle de la responsabilité et du libre-arbitre du bourreau ? Celle du bien-fondé de la théologie de la rétribution : cette dualité entre ceux qui agissent dans la droiture et sont récompensés, face à ceux qui s’écartent de la voie vertueuse et sont punis. Y a-t-il une réalité à cela ? Les méchants sont-ils réellement punis sur cette terre ? Bien sûr que non, et les exemples qui contredisent cette théologie sont pléthore. Les enfants et les Justes à l’époque et de nos jours, sont-ils punis lorsqu’ils sont victimes de guerres ou de graves maladies ?
Maïmonide, dans son introduction aux Pirké Avot appelé « les 8 chapitres », répond à certaines de ces questions en s’appuyant sur une théorie, celle de l’addiction au mal : plus on est méchant, plus la méchanceté devient une mauvaise habitude et un cercle vicieux s’installe, dont on ne peut se sortir. Il nous dit que le méchant est tellement entraîné et habitué au mal qu’il n’est même plus capable de s’amender et de faire téchouva. Au début, il mal-agit de sa propre volonté, s’il se repent, il est pardonné mais s’il perd pied et même l’opportunité de se repentir, et dans ce cas, nous dit Maïmonide, intervient la rétribution divine.
Le rabbin Mark Greenspan s’adosse à cette interprétation maïmonidienne et voit dans le motif des plaies un argument qui le confirme. Moïse, nous dit-il, donne le choix à Pharaon de changer d’avis lors des deux premières plaies de chaque série de trois, mais à la troisième, l’Eternel endurcit son cœur et Pharaon n’a plus de choix. Lorsqu’advient cette troisième plaie, Dieu frappe Pharaon sans préavis.
Cela rappelle la symbolique du chiffre 3, et la logique de l’intention, et du libre arbitre. Lorsqu’on demande pardon par exemple, on doit le faire à 3 reprises. Mais si la 3ème fois l’offensé n’accorde pas son pardon, l’offensant est quitte.
La théologie qui a inspiré le système judiciaire du monde occidental, où chaque crime mérite punition interroge, elle est susceptible, dans certains cas, d’être remise en question. Si ce système n’est pas encadré par des lois qui sont respectées par tous, ou bien si les citoyens n’ont plus confiance en leur système judiciaire, la rétribution risque de se transformer en vendetta. L’être humain qui se sent floué, victime d’une injustice a rapidement tendance à se prendre pour Zorro pour se faire justice lui-même.
C’est le cas de nos jours, où de nombreux despotes sont aux commandes de pays puissants et leur mégalomanie les poussent à envahir un territoire, à chasser le dirigeant en place, fût-il, dans certains cas, lui-même un autocrate sanguinaire, et se positionnent ainsi en sauveurs de l’humanité, alors que cela n’est souvent qu’un prétexte pour justifier leur ingérence. Ils n’ont que faire des lois internationales et d’être dans l’illégalité la plus totale…
Dans les mois qui viennent (espérons le plus tard possible), je crains que nous ne soyons confrontés à une grave question : que sommes-nous prêts à sacrifier pour défendre ce droit international qui garantit notre souveraineté et nos libertés ? prendrons nous modèle sur la population iranienne qui fait preuve d’un courage inouï au prix de milliers de vies sacrifiées ? Car au bout du compte ce pourquoi nous luttons, comme les hébreux dans notre paracha, c’est pour notre liberté de vivre dans le respect de ces lois qui protègent les états, les citoyens, nos démocraties et le modèle social et politique né après la 2è guerre mondiale … et tout cela n’a pas de prix !
Ken yhié ratzon, Chabbat shalom

Drasha Bechala’h –KEREN OR, 29 janvier 2026
de Daniela Touati
On 1 février 2026
dans Commentaires de la semaine
Shirou l’adonaï Shirou shir hadash, shirou l’adonaï kol haAretz, ce verset du psaume 96 accompagne joyeusement l’office de kabbalat shabbat depuis le 16ème siècle. Chantons à l’Eternel un chant nouveau, que toute la terre chante à l’Eternel !
Ce chabbat pourtant, nous lisons dans la Torah un chant très ancien, qui, curieusement, n’a jamais été aussi actuel : Le cantique de la mer des Joncs. Selon les biblistes c’est un des plus anciens textes de notre canon biblique, un cantique à la gloire de Dieu et des hébreux sortis victorieux d’une bataille sans armes ni soldats, entièrement menée par le ish milhama, le maître des armées l’Eternel en personne qui a permis aux hébreux de vivre ce miracle : passer à pied sec d’une rive à l’autre.
Le chant d’allégresse, le chant de victoire, souvent composé par des femmes, contraste avec l’épisode sanglant vécu, mais le chant unifie, il allège nos cœurs meurtris par l’angoisse et par la perte d’un monde englouti, et il glorifie non pas les soldats, mais cette force invisible qui a permis le passage d’une rive à l’autre.
On a entendu peu d‘explosions de joie, peu de chants de victoire après l’ultime épisode qui manquait pour clôturer la paracha des hatoufim, l’épisode des otages. Une certaine discrétion, un recueillement a accompagné le corps de Ran Gvili qui rentrait de Gaza enfin. Tout un peuple était inconsciemment d’accord : il ne s’agissait pas vraiment d’ une victoire militaire, mais plutôt d’une victoire bien plus exigeante : la victoire spirituelle ! Celle qui avait permis à une armée soutenue par le peuple, de tenir sa promesse, envers et contre tout : ne laisser aucun otage, mort ou vivant en terre ennemie.
843 jours sont passés, un chant nouveau peut être chanté après la sombre période vécue, après qu’Israël ait échappé à un danger existentiel. Ce chant nouveau qui reste à écrire, gageons qu’il transporte avec lui symboliquement tous les murs qui se sont dressés face au peuple juif, toutes les mers prêtes à nous engloutir et aussi face à cela, tous les Justes, toutes les mains providentielles qui se sont tendues, ouvertes et levées pour nous sortir des pièges qui devaient se refermer sur nous tous.
Ce chant nouveau, mêlé de musique antique, lorsque nous le chanterons, sera chanté à voix basse, car nous percevons confusément que nous nous situons à une croisée des chemins, le danger n’est pas vraiment fini, et bien qu’un chapitre alourdi par les souffrances se referme, un autre subsiste comme une plaie ouverte, celui où tout un peuple a perdu son innocence, comme l’écrit Alain Finkielkraut dans son dernier essai.[1] Pour l’académicien, notre peuple s’est un peu égaré, et a perdu la boussole de sa conscience juive. A présent, une main providentielle est nécessaire pour le replacer dans le bon sillon de l’histoire. Nous ne deviendrons pas muets pour autant, et ne serons pas ensevelis par la honte, car dans ce cas toute cette traversée n’aurait servi à rien.
Comme en contrepoint à ce sentiment, les mots puissants d’Edmond Fleg, qui ont presque 100 ans, figurent en bonne place dans notre siddour à la page 360. Ils ont été placés là juste après la présentation du sefer torah : on peut lire son fameux « Je suis juif parce que » en 12 phrases. Ces phrases extraites d’un recueil de tout juste 100 pages destinés à ses petits-enfants. Edmond Fleg avait écrit ce petit recueil car il craignait qu’ils ne s’assimilent et se détournent totalement du peuple d’Israël. Ce doute qui transperce, cette remise en question de son identité, Edmond Fleg l’a vécue dans sa chair et il décrit tout cela en toute transparence, son chemin jusqu’au ‘je suis Juif parce que’. A la lecture des Evangiles, il pleurait à chaudes larmes sur l’épisode de la croix et était en colère contre ses frères juifs pour ce qu’ils auraient fait à Jésus, lui-même s’est senti tenté par cette voie, tout cela avant d’étudier, et remettre en lumière les faits historiques et finalement de revenir …jusqu’à retrouver sa fierté à faire partie du peuple juif.
Je vais vous lire quelques versets de ce texte, un peu tombé en désuétude, pour vous redonner des forces nouvelles, afin de chanter à notre tour un chant nouveau avec des mots anciens à nos enfants et petits-enfants.
« Je suis juif parce qu’en tous les lieux où pleure une souffrance, le Juif pleure,
Je suis juif, parce qu’en tout temps où crie une désespérance, le Juif espère,
Je suis juif, parce que la parole d’Israël est la plus ancienne et la plus nouvelle,
Je suis juif, parce que la promesse d’Israël est la promesse universelle… »
A ce chant ancien, dont on connait la suite tragique, à peine 6 ans plus tard et l’arrivée au pouvoir des nazis, je voudrais ajouter mon chant nouveau, ou plutôt celui proposé par un journaliste israélien qui m’inspire.
Lior Schleien est un des fondateurs de l’émission satirique Eretz Nehederet, c’est une vedette de la télé israélienne depuis plus de 20 ans, dont l’émission a été pendant une période victime de la censure d’état.
Ces dernières semaines, il a pris son bâton de pèlerin lesté par sa notoriété et son sens de l’humour, pour voyager à travers le pays et aller au contact des jeunes des collines et des sionistes religieux, là où ils vivent, dans les territoires et dans leurs yeshivot.[2]
Son ambition se limite à réinstaurer un dialogue et partager sa carte du monde. Armé de ses arguments il sait répondre aux objections et aux paroles extrêmes du type : « il faut nettoyer les territoires et tuer tous les arabes », paroles incandescentes qui se propagent et mettent le feu, non seulement à ces territoires, mais à tout un pays. En sa présence pourtant, le dialogue s’instaure, l’écoute aussi et qui sait ce qui pourra advenir de cette mission qu’il s’est donnée ? A minima, il aura agi à son niveau pour créer un pont entre ces deux rives irréconciliables et contribuer à un tikkoun…
Face à un monde qui devient méconnaissable, nous ne pouvons-nous contenter de rester stupéfaits et silencieux, nous devons inventer de nouvelles façons d’agir et retisser des liens, redonner vie à un dialogue qui était à l’arrêt. Donnons de la voix pour que des passerelles puissent se construire et qu’un chant libérateur puisse retentir ! …
Ken yhié ratzon, Chabbat shalom
[1] Le Cœur Lourd, ed. Gallimard
[2] https://www.facebook.com/reel/867193432679778?locale=fr_FR