Après les élections à la mairie de Lyon, qui ont vu pour la première fois une majorité écologique accéder à l’hôtel de ville, chacun se demandait quelle serait la première décision de la nouvelle équipe et donnerait le ton à la mandature ? Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai appris que cette décision concernait l’adoption de l’écriture inclusive pour tous les comptes rendus de conseils municipaux et autres échanges épistolaires officiels de la mairie de Lyon.
Et cette question qui me semblait jusque-là plutôt anecdotique est arrivée récemment jusqu’à l’Assemblée Nationale via un député de la majorité LREM François Jolivet qui est opposé à écriture inclusive et a déposé pour cela un projet de loi pour l’interdire dans les administrations.Il a obtenu le soutien d’une soixantaine de députés.[1]
Mais de quoi parle t on et pourquoi cette tempête dans un bénitier ou plutôt dans un verre d’eau ? L’écriture inclusive comprend plusieurs axes : d’abord l’aspect le plus connu d’exprimer à la fois le masculin et le féminin lorsqu’on parle d’un groupe, en écrivant (mais cela passe moins bien à l’oral) par exemple candidat-e-s ou encore député-e-s. Un autre volet encourage à féminiser les métiers et fonctions, et l’académie a accepté depuis 2019 d’inclure ces nouvelles appellations dans le dictionnaire, même si cela ne fonctionne pas à tous les coups, comme par ex avec pharmacien/pharmacienne ou rabbin/ rabbine car au lieu de féminiser la fonction, cela crée une confusion entre le métier exercé et la femme de… Un troisième volet permet d’accorder l’adjectif le plus proche au genre et ne pas utiliser systématiquement le masculin pluriel.
Cette écriture inclusive permet-elle effectivement de faire progresser l’égalité femmes/hommes ? Ou bien cette bonne intention occasionne-t-elle encore plus de confusion ? C’est l’avis de Denise Bombardier une polémiste et essayiste canadienne, qui dit je la cite « le combat pour l’écriture inclusive est la meilleure façon d’achever le français », [car cela rend] « la langue lourde et besogneuse » ; en d’autres termes ridicule. Et cela complique la vie aux enseignants de français qui ont déjà du mal à combler les lacunes en orthographe de leurs élèves. Et ‘ces fondamentalistes féministes’ comme les appelle Denise Bombardier semblent par ailleurs passer à côté de sujets bien plus concrets qui permettraient d’arriver enfin à une réelle égalité femmes/hommes.[2]
Passons à présent des hautes sphères de la polémique francophone, aux discussions plus terre à terre du Talmud. Que disent nos rabbins à propos du genre et de l’inclusion ? La question est complexe, car d’un côté, la Torah, dès le premier chapitre parle d’un Dieu qui crée l’homme à son image mâle et femelle il les créa[3] qui selon le midrash représente la création d’un être à deux faces et possédant les deux caractéristiques sexuelles, en d’autres termes un hermaphrodite. Et cet être double est dans un deuxième temps séparé en deux[4].
Le talmud va encore plus loin et liste 6 genres différents : Zakhar mâle, Nekeva femelle, androgynos qui a les caractéristiques mâle et femelle à la fois, toumtoum dont les caractéristiques sont indéterminées car il n’en a aucune, ailyonit née avec un sexe féminin et à la puberté développe un sexe masculin, saris né avec un sexe masculin et développe des caractéristiques féminines à la puberté.
Ce classement en six catégories a pour objectif de différencier la loi qui s’applique à chacune d’entre elles. Dans le cas des femmes, la loi des rabbins exclue les femmes des mitsvot positives liées au temps. Mais savez-vous quelle a été la logique de nos rabbins pour arriver à cette conclusion ? En ce qui concerne le commandement de l’étude par ex. : l’accord au pluriel masculin du verset du Shema ‘velimadtem otam et b’neikhem ledaber bam’ et vous les enseignerez à vos garçons/enfants pour qu’ils le répètent à leur tour’ sert de référence à nos rabbins pour exempter les femmes du commandement de la transmission du judaïsme à leurs fils. De plus, comme ce verset peut se lire sans ponctuation ‘oulemadtem otam’, vous étudierez toujours au masculin pluriel, le talmud en conclue que les femmes sont à la fois dispensées d’étudier et d’enseigner… Ah si seulement ils avaient utilisé l’écriture inclusive à l’époque du Talmud, que de disputes auraient pu être évitées !
Une fois les règles statuées pour les femmes, les rabbins ont décidé pour les genres ‘indéterminés’ cités plus haut, que ces personnes devaient respecter les mitsvot les plus sévères, donc ceux qui s’appliquent aux hommes…
Le genre a comme vous le voyez un impact direct sur la place de chacun d’entre nous dans l’espace religieux juif. Religion qui aime créer des catégorises et classifications, même si cela ne l’empêche pas de faire preuve de flexibilité et de se montrer inclusive également.
Hier soir, on a lu la Meguila d’Esther, qui met en scène non pas une, ni deux mais trois modèles de femmes, qui, chacune à sa manière influence son environnement. Ce récit pose de manière assez insistante la question du rapport entre les genres. Vu avec une perspective post-moderne, il nous incite à réfléchir, me semble t il, aux stéréotypes de genre, qu’il s’agit de remettre en question et dépasser.
Car ces questions de genre, au-delà des caractéristiques biologiques de naissance, ou celles choisies par la suite sont devenues un des principaux sujets d’études universitaires dans le monde anglo-saxon et depuis quelques années français.
En discutant récemment avec Tamara Eskenazi une très célèbre professeure de littérature et d’histoire biblique de l’école rabbinique du HUC à Los Angeles, elle me confirmait que c’était également le sujet qui secouait profondément le microcosme juif progressiste.
J’ai observé régulièrement sur les signatures de mails, où des rabbins demandent expressément qu’on les appelle ‘they, them’ ‘eux’ plutôt que ‘il’ ou ‘elle’.
L’association LGBT+ Keshet a récemment mis au point un lexique à destination des bnei mitsva avec un tout nouveau vocabulaire pour appeler les jeunes à la Torah par exemple. Plutôt que taamod pour une fille et yaamod pour un garçon, ils sont appelés, s’ils le désirent, par ‘na laamod’ pluriel non-genré qu’on peut traduire par ‘veuillez monter’.
Ce débat arrive subrepticement aussi en France et dans le milieu des synagogues libérales notamment. Il me semble qu’à KEREN OR on peut aussi ouvrir ce questionnement du cadre et de l’inclusion. Faut-il flouter les lignes de démarcation de genre ? Je n’ai pas de réponse à apporter ce soir, mais je propose de continuer cette discussion de manière ouverte et respectueuse, car in fine, nous avons tous à cœur, comme on peut lire dans la paracha de cette semaine, de faire résider la shekhina parmi nous[5], quelle que soit la manière dont on se définit !
Ken Yhie Ratzon,
Shabbat shalom
[1] https://www.lejdd.fr/Societe/quest-ce-que-lecriture-inclusive-4026119
[2] https://www.lejdd.fr/Societe/le-combat-pour-lecriture-inclusive-est-la-meilleure-facon-dachever-le-francais-3503705
[3] Genèse 1 :26
[4] Bereshit Rabbah 8 :1
[5] Exode 29 :45
Drasha paracha Michpatim, Roch Hodesh et Shekalim, KEREN OR, 12 février 2021
de Daniela Touati
On 16 février 2021
dans Commentaires de la semaine
Savez-vous que ce shabbat ne porte pas un mais deux noms ? Il porte comme d’habitude le nom de la paracha de la semaine : Mishpatim mais en plus ce shabbat s’appelle Shekalim, car il tombe le premier Adar, jour selon la Mishna où on faisait l’annonce publique du prélèvement du demi shekel par tête.
A cette occasion nous lirons en plus de la section Mishpatim, six versets de la paracha Ki Tissa. Dans cet extrait Dieu donne l’ordre à Moïse de dénombrer les enfants d’Israël et le versement du demi-shekel est, l’occasion du premier recensement du peuple hébreu après la sortie d’Egypte. Il reste cependant partiel, puisqu’il s’agit de comptabiliser uniquement les hommes de 20 ans et plus valides. Ne sont pas comptés : les femmes, les enfants, et les personnes invalides et/ou âgées.
Pour effectuer ce recensement, chaque homme correspondant à ces critères doit passer un par un devant la tante d’assignation et verser un demi shekel. Selon la Torah, ce recensement est dangereux et verser ce demi shekel est une manière de se prémunir d’une plaie mortelle, c’est un moyen d’expiation. Il y a ainsi selon les biblistes une ancienne croyance qu’un recensement peut soulever la colère divine et créer un désastre[1].
De cette loi biblique, les rabbins ont conclu qu’il était dangereux de compter les juifs en général. Le talmud nous dit que compter le peuple contrevient à la mitzva négative qui stipule que : « Le nombre des enfants d’Israël sera comme le sable de la mer, qui ne peut être compté »[2]. Un autre passage du talmud nous enseigne que la bénédiction ne se trouve pas « dans quelque chose qui a été pesé, ni dans quelque chose qui a été mesuré, ni dans quelque chose qui a été compté, seulement dans quelque chose qui est caché des yeux » [3].
Ce recensement contraint répond de plus à des règles particulières : on ne compte qu’une partie du peuple, les hommes valides de plus de vingt ans, alors qu’il ne s’agit pas d’une conscription en vue d’une guerre. La taxe est égalitaire et la somme donnée par chaque homme n’est pas un shekel mais un demi. Selon les commentateurs, ce versement d’une taxe d’un demi shekel quel que soit notre statut et niveau social, est là pour nous rappeler notre égalité intrinsèque face à Dieu mais aussi notre incomplétude, que ce soit par rapport aux autres humains, mais aussi d’autant plus face au divin.
Ceci m’a rappelée une célèbre Mishna du traité Sanhedrin, où il est dit que tous les hommes proviennent d’un seul Adam, et que le Saint Béni Soit-Il a créé chaque être à la manière de pièces de monnaie, à partir d’un même moule. Ceci pour qu’aucun ne dise pas à son prochain que son parent vaut davantage, mais en même temps, il a créé chaque pièce humaine légèrement différente, pour qu’on puisse se dire que le monde a été créé seulement pour soi. Autrement dit, qu’on est unique et qu’on contribue de manière unique au monde.
Il me semble que ces questions d’égalité et de savoir qui compte vraiment sont exacerbées en cette période de pandémie. D’un côté, notre devise républicaine prône l’égalité et par conséquent chacun compte, d’un autre côté la réalité, comme dans la Torah, est plus nuancée : et on a l’impression que seuls ceux qui sont productifs, valides, comptent vraiment…
A ce propos, une résolution de la Central Conference of American Rabbis vient à point nommé nous rappeler que les bouleversements que nous vivons depuis un an déjà ont eu des conséquences graves sur les plus fragiles d’entre nous, mais que les outils numériques ont été bénéfiques en permettant de les rapprocher et de les inclure dans nos synagogues.
Je vous cite quelques extraits de cette toute nouvelle résolution :
La pandémie a entraîné des changements radicaux dans nos vies professionnelle, communautaire, sociale et spirituelle. De nouvelles façons de se connecter en dehors des limites de la synagogue et autres espaces communautaires se sont avérées inestimables pour les personnes immunodéprimées, les personnes âgées, les personnes à mobilité réduite, les malades chroniques et une myriade de personnes souffrant d’un handicap, permanent ou temporaire. …La fin heureuse de cette crise sanitaire mondiale ne doit pas signifier un retour en arrière simultané des transformations qui ont amélioré l’accès des personnes handicapées à de nombreuses institutions.
L’inclusion systématique des personnes handicapées exige une prise de décision consciente et de la détermination. […] La pandémie a mis en lumière la perception insidieuse selon laquelle les personnes handicapées sont trop souvent considérées comme des « pertes acceptables », selon les termes de notre professeur et collègue, le rabbin Elliot Kukla[1]. Non seulement nous refusons de traiter les personnes handicapées comme des personnes jetables, mais nous demandons également aux rabbins de montrer l’exemple en préparant nos communautés à l’inclusion […]. Comme le Mishkan (le sanctuaire itinérant dans le désert) a été équipé de colonnes qui n’ont jamais été enlevées pour que la Torah puisse toujours aller là où on en a besoin, nous apporterons la Torah à ceux qui font partie de notre communauté en les servant là où ils se trouvent… Nous appelons nos membres à œuvrer en faveur d’une large intégration des personnes handicapées dans tous les aspects de la vie communautaire juive.
KEREN OR a investi dans des moyens durables de connexion à distance et j’en suis très heureuse et fière, nous en bénéficions pour la première fois ce soir. Mais nous avons encore à faire, pour rendre cette synagogue plus accessible, par exemple en mettant une rampe d’accès à la Teba et bien d’autres choses encore.
Comme vous le savez, le judaïsme de tradition libérale se veut le plus inclusif possible…et c’est un travail permanent !
Ce shabbat Shekalim, on se rappelle que tout un chacun compte pour faire KEREN OR, comme tout un chacun doit contribuer en fonction de ses moyens à la vie communautaire, c’est une mitsva.
Comme les versets que nous lisons à propos du recensement, et le risque de soulever la colère divine, peut-être est-ce là pour nous rappeler qu’aucun ne peut se soustraire à Sa présence et que chacun d’entre nous, spécialement en cette période difficile, doit être compté, en faisant fi des catégories !
En ce Rosh Hodesh Adar, mois de la fête de Pourim, rappelons-nous aussi que le nom de Dieu est absent de la Meguila d’Esther, c’est à nous qu’il revient de Le sanctifier par la mitsva dite du Kiddoush Hashem et d’être dignes de Sa présence parmi nous !
Merci à chacun de répondre présent, à sa façon et selon ses capacités,
Hodeah tov et chabbat shalom !
[1] http://begedivri.com/shekel/teachings/liver.htm
[2] Talmud Babylone Yoma 22b
[3] Talmud Babylone Bava Metzia 42a