Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Chabbat Berechit – KEREN OR, 25 Octobre 2019

« Tourne-la et tourne la encore, car tout est en elle ; scrute-la, vieillis et use-toi en elle, et d’elle ne bouge pas, car il n’est rien de mieux pour toi qu’elle. » c’est ainsi que Ben Bag Bag parle de la Torah dans les ‘Pirke Avot’ (5 :22). Cette maxime si familière sonne encore plus juste lorsqu’on se prépare à recommencer la lecture de la Torah en ce chabbat Berechit.

Cette paracha, je dois avouer est un peu ma gourmandise à moi, mon millefeuille dont je ne me lasse pas. Berechit, ce sont nos fondations qu’il est nécessaire de revisiter régulièrement, pour se demander où en est l’évolution de l’humanité, et qu’avons-nous appris de nouveau qui peut nous être utile aujourd’hui ?

Demain matin nous lirons les versets à propos des deux arbres situés dans le jardin d’Eden. Celui de la connaissance du bien et du mal, qui a entraîné l’expulsion du Gan Eden arrive, Dieu ayant explicitement défendu à Adam d’en goûter les fruits, sous peine de mourir.[1]

Puis, il y a ‘l’arbre de vie’ – celui qui permet la vie éternelle – situé au milieu du jardin et dont les fruits ne sont pas interdits. Mais une fois qu’Adam et Eve ont transgressé et mangé de l’arbre de la connaissance, il s’avère que la crainte de Dieu était qu’ils ne mangent des fruits de l’arbre de vie et par la même deviennent immortels.[2]

Comme le dit le rabbin Pauline Bebe, Dieu assume une fonction parentale dans ce texte, qui testerait ses enfants en leur mettant des limites. Il leur signifie ce qui est permis et interdit, tout en sachant qu’il y aura transgression. Mais par la même, ils deviendront plus indépendants et responsables. De ce point de vue, le judaïsme analyse cet acte comme transgressif mais inévitable, voire nécessaire. L’arbre de vie est hors d’atteinte, il représente l’interdit absolu car l’immortalité rendrait l’homme l’égal de Dieu.

Si on ajoute à cela une interprétation erronée de ce que l’on entend par l’homme créé à l’image de Dieu, cela peut mener l’homme à oublier sa place dans la Création et le faire pêcher par excès d’orgueil.

Ce sentiment de toute puissance est exacerbé chez l’homme lorsque certains progrès technologiques le dotent de nouveaux pouvoirs. C’était le cas avec l’avènement des smartphones par exemple ces dernières années. Ces petits joujoux représentent un progrès colossal pour l’humanité et permettent, par exemple, l’accès en temps réel aux informations mais aussi à une connaissance infinie dans tous les domaines. D’un clic on peut consulter un médecin en ligne 24/24, et communiquer sans ininterruption d’un bout à l’autre de la planète avec des personnes qu’on aurait perdues de vue autrement. Cette technologie efface le temps et l’espace ou plutôt les rapproche en les mettant à portée de main.

Mais, selon la chercheuse du MIT Sherry Turkle citée par Micah Goodman dans une conférence sur l’impact sur l’humain de l’évolution des technologies[3], chaque progrès est un troc ou un compromis. On gagne d’un côté ce que l’on perd de l’autre. La question étant de savoir ce que l’on est prêt à sacrifier pour bénéficier de cette avancée technologique. 

Les exemples ne manquent pas dans ce domaine, l’un de ceux cités par Micah Goodman concerne l’utilisation du GPS à la place des cartes. D’un côté, on peut se déplacer plus vite et de manière plus fiable d’un point A à un point B, mais de l’autre, on perd le sens de l’orientation.

L’un des aspects peut être les plus préoccupants de l’étude sur l’impact des smartphones concerne les relations humaines. Leur utilisation de plus en plus intense, non seulement estompe les limites entre vie réelle et virtuelle, mais a aussi des conséquences sur notre capacité d’empathie. L’empathie est un talent qui se cultive, c’est l’actif immatériel le plus puissant qui relie les hommes entre eux et permet de se mettre à la place de l’autre dans ses moments de joie, de peine, de souffrance et de tisser des liens authentiques entre êtres humains. Depuis leur apparition en 2011, l’étude conduite par Turkle montre que l’empathie a diminué de 40% !

Et malheureusement les dégâts ne s’arrêtent pas là! La santé mentale de l’échantillon de jeunes de moins de 25 ans étudiée s’est fortement dégradée avec une augmentation de 30% du nombre de dépressions et de 50% du nombre de suicide (impactant d’ailleurs davantage les jeunes femmes que les jeunes hommes.

Un véritable tohu bohu intérieur a déferlé sur l’humanité depuis l’arrivée de cette technologie, dont le principe est de nous rendre non seulement dépendant mais aussi d’être dans un zapping permanent qui nous fait perdre le contact avec le temps présent.

Cette perte d’ancrage avec le moment présent est d’après Dan Guilbert spécialiste du bonheur à Harvard, ce qui nous rend malheureux. Notre iphone est devenu notre dibbouk, une sorte de démon qui nous hante…

Accroitre sa connaissance et ses capacités grâce à ces outils qui rendent notre quotidien plus confortable est une bonne chose, en devenir dépendant et surtout les laisser grignoter notre humanité est catastrophique.

Avoir gouté au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal a permis aux hommes de devenir des partenaires de Dieu dans la création afin de parfaire ce monde, c’est ce chemin qu’il s’agit de poursuivre aujourd’hui comme hier.

Ken Yhie ratzon,

Shabbat shalom


[1] Genèse 2:17.

[2] Genèse 4:22

[3] https://www.youtube.com/watch?v=e4cdusZMMQI&t=2261s

Drash Yom Kippour – KEREN OR Minha 9 Octobre 2019

Nathalie était arrivée en trombe dans la chambre que je partageais déjà avec une compagne de fortune. Perchée sur ses talons aiguilles, habillée d’une robe élégante et très ajustée, elle tenait à la main une mallette en cuir, comme si elle se rendait à une énième réunion de travail. Elle s’installa sur le fauteuil du milieu et l’aide-soignante qui la suivait de près dans ses crocks d’hôpital, tira les rideaux blancs pour créer une pseudo-intimité.

Je suivais la conversation, la voix douce et enveloppante de l’aide-soignante lui disant « cela fait beaucoup de choses à ingurgiter aujourd’hui. Prenez votre temps madame c’est votre première chimio… ». Quelques minutes plus tard, Nathalie explosait en sanglots, répétant à l’envie: «  je pensais être prête, j’ai fait ma gym ce matin, comme tous les jours et j’ai aussi fait mon jogging, mais c’est vrai que j’ai mal dormi, j’avais peur. Et je ne comprends pas ce qui m’arrive, moi qui ai toujours fait du sport, mangé équilibré, des légumes tous les jours, pour garder la ligne, être en forme, pourquoi cela m’arrive t il à moi? » Nathalie est DRH d’un gros centre hospitalier, sa vie réglée comme une horloge jusqu’à récemment, elle faisait tout pour que cela dure, et puis l’horloge s’est détraquée…le cancer a frappé à sa porte et elle a perdu le contrôle.

On croise beaucoup de Nathalie à l’hôpital, qui se demandent pourquoi moi? Pourquoi maintenant? Pourquoi continuer ce traitement qui m’abîme?

La philosophe Claire Marin décrit la maladie comme une catastrophe intime, une mise à nue où le malade est réduit à son enveloppe corporelle, désocialisée et souffrante. Son champ de vision se restreint à lui-même et il/elle perd intérêt dans ce qui l’entoure. C’est une mise à l’épreuve de son identité, voire une perte de cette identité, car pour paraphraser Claire Marin : ‘que reste t-il de soi quand la maladie nous vide de nous-mêmes ?’

Le judaïsme traditionnel propose un certain nombre de réponses, pas toujours très satisfaisantes, je l’avoue. La plus répandue est celle d’un Dieu omnipotent, omniscient et bienveillant, dite de la théodicée. Dieu étant fondamentalement bon, ce que nous endurons dans nos vies est une juste punition pour nos transgressions. Cette théologie est centrale  dans la Torah, et figure dans le deuxième paragraphe du Shema[1]. Elle dit en substance : si vous observez Mes lois vous serez récompensés, mais si vous les transgressez, vous serez punis.

Pour expliquer le malheur qui frappe au hasard, une autre théologie commune considère que seul Dieu connaît le dessein final. Nous n’avons qu’une vue partielle des tenants et aboutissants de nos vies et n’aurons jamais accès à cette connaissance métaphysique. Le traité Menachot l’illustre par un midrash : Dieu est en train de mettre des couronnes aux lettres de la Torah qu’il va transmettre à Moïse. Ce dernier lui demande à quoi servent ces couronnes et Dieu lui rétorque qu’un sage comme rabbi Akiva , qui vivra des centaines d’années après lui, sera en mesure de l’expliquer et en déduira de nombreuses lois. Transporté dans le temps, Moise se retrouve assis dans la yeshiva de rabbi Akiva et observe ses enseignements. Lorsque Moise demande à Dieu quelle a été la récompense de Rabbi Akiva pour avoir élaboré toutes ces lois, il lui montre comment ce dernier meurt en martyre, dans d’atroces souffrances. Devant l’incompréhension de Moise, Dieu lui répond vertement: « Silence, ceci est ma décision ! »

Dieu intime le silence à ses créatures, comme dans la formule traditionnelle énoncée à l’endeuillé : ‘Baroukh Dayan haEmet’- béni soit le Juge de vérité. Tout est dit et on ne peut discuter les décrets célestes.

Dans la Bible on parle aussi d’un Dieu qui cache sa face dans les moments où on a le plus besoin de Lui, haster astir panaï[2] – surement je cacherai ma face. Le philosophe Martin Buber, issu de la tradition kabbalistique, explique ainsi le silence de Dieu pendant la Shoah.

Le philosophe Hans Jonas soutient lui que Dieu souffre et reste auprès de son peuple sans pouvoir intervenir. Dieu est rendu impuissant par sa doctrine du libre arbitre. Voilà quelques-unes seulement des théologies issues de notre tradition, censées réconforter ceux qui rencontrent l’adversité sur leur chemin de vie.

Un des livres emblématiques qui relate la souffrance gratuite infligée à un homme pieux et juste est le livre de Job. Ce livre a la particularité de nier la théologie de la juste rétribution.

Job est un homme parfait, droit et craignant Dieu – tam v’yashar v’iré Elohim’, comblé de bienfaits matériels et spirituels. En échange, il offre des sacrifices et fait la tzedaka aux nécessiteux.

Convaincu que la piété de Job est uniquement liée au bénéfice qu’il en retire, Satan persuade Dieu de mettre Job à l’épreuve. En quelques jours, Job perd tout ce qu’il a et est affligé d’une sorte de lèpre, qui le fait terriblement souffrir. Il ne renie pas Dieu pour autant, profondément déprimé, il continue à être un de ses fidèles serviteurs …3 amis viennent lui rendre visite, mais au lieu de le consoler, ils cherchent à trouver des raisons à ses malheurs et lui conseillent de faire encore plus scrupuleusement son ‘Hechbon ha nefech’ – son introspection, qu’il prie et fasse techouva, Dieu ne peut se tromper.  Job continue à défendre sa bonne foi et son comportement irréprochable, mais rien n’y fait. Le tribunal à charge continue son travail de sape.

Après de longs dialogues stériles, Dieu se manifeste par une rafale de questions rhétoriques adressées sans ménagement à Job, le remettant à sa place d’homme qui ne peut appréhender le grand projet divin. Alors que nous lecteurs, savons que toutes ces épreuves n’étaient qu’un test, une mise à l’épreuve.

Mais le livre se termine sur une note positive, Job a passé le test et Dieu lui fait recouvrer sa santé, le restore dans ses biens et lui donne une nouvelle famille.

Pour expliquer ce qui arrive à Job, les rabbins du Talmud utilisent la notion d’Issourin shel ahava- les épreuves de l’amour divin. Dieu met à l’épreuve les plus justes d’entre nous pour les rendre encore plus parfaits …

Quel est le sens de ce livre ? Qu’apporte t il au canon biblique ? Est-ce une vision réaliste de la manière dont un être humain vit la souffrance ?

Affronter l’adversité nous connecte avec ce qu’il y a de plus intime, vulnérable et vrai en nous. Peu importe quelle croyance théorique nous avions au départ sur Dieu et le monde, cette expérience change le rapport à nous-mêmes et par ricochet à l’autre. Le rabbin Lawrence Kushner l’exprimait ainsi dans son célèbre livre ‘When bad things happen to good people’ : ce qui nous arrive n’est pas une punition, et ne peut être expliqué par la théologie traditionnelle, c’est le prix de la liberté et des hasards de la vie. Chacun réagit différemment face à l’adversité et c’est la manière de mettre à profit cette nouvelle donne qui pourra, pour certains, les transformer intimement. Il y aura un avant et un après.

La saveur de chaque jour qui passe sera différente, comme le dit le psalmiste :

לִמְנ֣וֹת יָ֭מֵינוּ כֵּ֣ן הוֹדַ֑ע וְ֝נָבִ֗א לְבַ֣ב חָכְמָֽה׃

Apprends-nous à compter nos jours, pour que nous acquérions un cœur ouvert à la sagesse.(ps 90 :12)

Puisse chacun d’entre nous dépasser les obstacles mis sur sa route pour en faire une source de bénédictions, et de renaissance à une vie qui a encore davantage de prix et de sens.

ברוך אתה יהוה מחייה המתים

Béni sois-tu Eternel qui nous fait renaitre à la vie !

Ken Yhie Ratzon,

Chana tova v’gmar hatima tova !


[1] Deutéronome 11 :13-21

[2] Deut. 31:18

Drash KOL NIDRE – KEREN OR 5780

Quel est l’essence du judaïsme auquel nous nous attachons depuis deux mille ans? Nos rabbins se posaient la même question et ont même, pour certains, trouvé le verset de la Torah qui l’exprime. Mais bien sur ils n’étaient pas d’accord :

Pour rabbi Akiva c’était le verset du Lévitique: ‘et tu aimeras ton prochain comme toi-même’, alors que pour Ben Azzai c’était le verset de la Genèse : ‘voici l’énumération des générations d’Adam’.[1]

Dans le verset ‘tu aimeras ton prochain comme toi-même’, ‘ton prochain’ peut se limiter à sa famille, son cercle d’amis, voire à sa communauté. La responsabilité est limitée à ceux qui nous ressemblent, ou à ceux qui partagent les mêmes idées et les mêmes croyances. Rabbi Ben Azzai vient nous enseigner que notre responsabilité va bien au-delà et s’inscrit dans la chaîne des générations, envers la pérennité de l’humanité et la vie sur terre.

En quoi cette mahloket– cette querelle rabbinique est importante ? Et est-il raisonnable de réduire l’enseignement de la Torah à un principe premier, fût-il universel ?

En ce soir de Kol Nidre, je vous propose de faire une Teshouva shleima, un retour complet vers ce qui nous permet à tous de vivre ici et maintenant : notre terre.  Revisitons ensemble ce que le judaïsme a à nous dire concernant le sujet brûlant de l’écologie.

Mon viduï ou confession personnelle est aussi celui d’une génération : l’écologie n’a pas été au centre de nos préoccupations. Il n’en est pas de même pour les jeunes générations qui nous ont ouvert les yeux en se mobilisant pour cette cause…

Sans nous disculper, il est probable que nous ayons eu quelques excuses. Le siècle dernier a été marqué par un désastre humanitaire des deux guerres mondiales, après lesquelles il a fallu reconstruire non seulement des immeubles mais notre humanité. Ce sont les luttes pour la dignité humaine et la fraternité qui ont concentré nos efforts.

Et pourtant, deux versets de la Torah qui nous parlent de responsabilité environnementale apparaissent dans un contexte de guerre. Voilà ce qu’on peut lire dans le Deutéronome (ch.20):

« 19 Lorsque tu feras le siège d’une ville que tu attaques pour t’en rendre maître, tu ne dois cependant pas en détruire les arbres en portant sur eux la hache: ce sont eux qui te nourrissent, tu ne dois pas les abattre. Oui, l’arbre du champ c’est l’homme même, tu l’épargneras dans les travaux du siège. 20 Seulement, l’arbre que tu sauras n’être pas un arbre fruitier, celui-là tu peux le sacrifier et l’abattre, pour l’employer à des travaux de siège contre la ville qui est en guerre avec toi, jusqu’à ce qu’elle succombe. »

Ainsi, c’est pendant les guerres, où la préservation de la nature pourrait être le dernier de nos soucis, qu’il nous est rappelé qu’il y a des lois primordiales, universelles à ne pas oublier. L’arbre et l’homme sont indissociables, l’un comme l’autre doivent être protégés dans les circonstances les plus extrêmes.

De ces deux versets ont découlé la loi du Bal Taschit : l’interdit du gaspillage et de la destruction inutile. Maimonides, synthétise cette loi ainsi : ‘[la préservation] ne s’applique pas seulement aux arbres, mais à celui qui brise inutilement des récipients, qui déchire les vêtements, détruit un bâtiment, bouche une source d’eau, gaspille la nourriture, celui-là transgresse le commandement de bal taschit’.

Du début à la fin, le vocabulaire de la Torah exprime ce lien physique entre l’homme et la nature,  en le nommant Adam : le terrien ou le glébeux selon le rabbin Chouraqui, être indissocié de la terre : Adama. Sans Adama pas d’Adam, notre relation à la terre est  imprégnée de respect et de discernement. La terre ne nous appartient pas, mais nous a été donnée en usufruit. Nous pouvons l’utiliser pour nous nourrir, nous vêtir et nous chauffer tout en la préservant, en ‘bons pères de familles’. Le premier commandement de la Genès est de ‘croitre et multiplier’ et de ‘dominer’ la terre, vient ensuite le commandement d’en être ses ‘gardiens’, car comme dit le midrash Kohelet : « tout ce que J’ai créé, [dit l’Eternel à l’homme] c’est pour toi que je l’ai créé ! Fais attention de ne pas abîmer ou détruire mon monde. Si tu l’abîmes, il n’y aura personne pour le réparer après toi.’ »[2]

La Torah nous enjoint de réfléchir à ce que nous mettons dans notre bouche – tout en étant attentifs à ne pas infliger de souffrance inutile aux animaux, ce que les sages ont nommé le «  tzaar baalei haïm ». Le temps où nous produisons ce que nous consommons est également strictement encadré par la Torah. L’activité de transformation de l’environnement doit s’arrêter le chabbat pour limiter la surexploitation des hommes, des animaux comme de nos ressources. Tous les 7 ans, période qui culmine avec le septième cycle et l’année du jubilé, il est proclamé un chabbat chabbaton de la terre en Israel, une année sabbatique de chmita, où la terre doit être totalement laissée au repos. Yom Kippour est quant à lui, un chabbat chabbaton spirituel, c’est un temps pour nous retrouver avec nous-mêmes, les autres et notre Créateur…  

Tout cela vise à un subtil équilibre entre la nature et les hommes. Ainsi que l’exprime Abraham Heschel :

“Notre but devrait être de vivre dans un état permanent d’émerveillement ….se lever le matin et regarder le monde en considérant que rien n’est acquis. Tout ce qui nous entoure est extraordinaire, incroyable ; ne considèrons rien avec indifférence. Etre une personne spirituelle c’est être émerveillé.”

Pour le rabbin Arthur Green, professeur de philosophie des religions, et auteur du livre ‘radical judaism’ s’émerveiller devant le miracle de la Création éveille notre conscience à sa fragilité.

Le changement, dit-il, ne viendra pas des politiques, ou des lois instaurées par nos gouvernants, mais de la prise de conscience de nos comportements individuels. Dans ce domaine, la religion a son mot à dire, car elle a un langage pour l’exprimer, que ce soit à travers les prières quotidiennes où le vocabulaire est empreint de gratitude pour ce miracle, ou encore à travers certains psaumes qui sont une ode à la nature. Le judaïsme approche l’univers d’un point de vue spirituel tout en embrassant l’évolution des connaissances scientifiques. Les deux niveaux de vérité ne sont pas incompatibles, le rôle des prières étant d’éveiller notre cœur et nos émotions.

Une jeune organisation composée de rabbins, nommée Shomrei bereshit a lancé il y a 5 ans,  un cri d’alarme sur nos responsabilités écologiques. Lorsque ses membres ont sonné le choffar en 5775, ils ont également voulu sonner le glas de nos mauvaises habitudes. Trois ans plus tard, l’un des rabbins de cette organisation, Rabbi Jonathan Wittenberg de la synagogue massorti londonienne New North London, a lancé le projet Eco Synagogue inspiré d’Eco Church. C’est un label qui soutient les initiatives écologiques et met à disposition des outils pédagogiques pour les synagogues. A ce jour, 5 synagogues orthodoxes et libérales ont adhéré au projet et ont nommé un éco-man dans leur synagogue.

Inspirés par cette initiative, nous avons décidé de lancer le projet ECO SYNAGOGUE ici à Lyon. D’abord, nous prendrons le temps de réfléchir. Puis, nous ferons des propositions concrètes pour changer nos comportements à KEREN OR. Cette initiative pionnière, nous l’espérons fera des émules, à la fois  dans d’autres synagogues et d’autres lieux de culte.

Voilà notre engagement en tant que synagogue pour 5780, pour nous inscrire nous aussi dans la chaîne des générations d’Adam.

Tzom kal et gmar hatima tova !


[1] Sifra kedoshim chapitre 4 12 :1

[2] Kohelet Rabbah 7 :13

Article Tribune Juive paru le 23 septembre 2019

Voilà le lien vers l’article paru dans Tribune Juive

Chabbat Ki Tavo – 20 Septembre 2019 Keren Or

Les Juifs et les livres c’est une longue histoire d’amour. Que sommes-nous d’autre d’ailleurs que les ‘gens du livre’ ?

Mais notre collection de livres fait aussi partie de notre histoire, voire de notre héritage familial. C’est un peu ce qui nous définit, dis-moi quels livres tu lis et je te dirai qui tu es…

J’ai ressenti cette relation affective aux livres,  chez mon oncle et ma tante de Haifa, lorsque je leur rendu visite en 2017. Ils se demandaient ce qui resterait de leur vie et ce qui serait transmis à leurs deux filles et à leurs sept petits-enfants.

Ma tante tenait un journal des moments importants de sa vie dont personne n’osait jamais lui parler, espérant qu’à un moment donné cela intéresserait quelqu’un de la famille… J’ai été la première à écouter ses souvenirs, la nostalgie imprégnait chaque moment passé ensemble. Elle était particulièrement inquiète de ce qu’adviendrait de sa bibliothèque, où l’on pouvait trouver au moins un millier de livres en cinq langues différentes : Roumain, Français, Anglais, Allemand et Hébreu.

Lâcher prise de ce que l’on considère comme une riche vie intellectuelle n’est pas simple. Je me suis alors demandé que faut-il faire pour à la fois transmettre son histoire, et ce qui nous a construits, à la prochaine génération, tout en lâchant prise. Les deux générations étant prises au piège de ce paradoxe : les « donateurs » craignent que ce qu’ils ont vécu et appris ne leur survive pas, et ne soit plus utile aux générations futures. Les « héritiers » se sentent coupables car incapables de s’occuper de cet héritage. Peu importe le fait que les étagères soient encombrées de romans ou de livres politiques désuets, et les livres ‘classiques’ soient accessible pour la plupart gratuitement en ligne…

En ce qui concerne les livres, la jeune génération pourrait avoir le sentiment étrange de piétiner son héritage spirituel si elle ne les conserve pas. Nous honorons les livres comme nous honorons nos aînés. Mais deux mille ans de tradition ont donné naissance à un foisonnement de livres. Ce que nous faisons de ces livres est comme une métaphore de notre comportement avec notre tradition.

Le Dr Micah Goodman, chercheur à l’Institut Hartmann de Jérusalem, raconte dans une de ses conférences sur le sionisme l’histoire suivante. Imaginez que vous héritez d’un de vos ancêtres une très grande bibliothèque. Vous avez alors trois possibilités. La première est de tout jeter. La deuxième est de tout garder et de tout mettre au milieu de votre salon. Le troisième est de trier ce qu’il faut garder et ce qu’il faut au contraire remettre à des amis ou à une bibliothèque locale.

Cette histoire nous permet de réfléchir à ce que l’on peut faire de l’héritage des générations passées, ici plutôt spirituel. Certains d’entre nous peuvent ressentir le poids de leurs ancêtres, et préférer se débarrasser de tout, même si cela signifie risquer de perdre tout lien avec leur passé. D’autres, éprouvent un respect infini, quasi idolâtre pour ceux et celles qui les ont précédés, et choisissent de garder fidèlement tout ce que leurs ancêtres leur ont légué, le plaçant au centre de leur salon et donc de leur vie. Ils prennent le risque de manquer non seulement d’espace mais aussi d’air pour respirer. La troisième option, celle où on fait du tri et on choisit ce qui vaut la peine d’être conservé ou donné, semble la façon la plus raisonnable de gérer son héritage.

Le paracha de cette semaine nous donne quelques indices sur la façon de gérer ce qui nous a été légué et d’être un maillon dans cette chaîne des générations.  » « Quand tu seras arrivé dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne en héritage, quand tu en auras pris possession et y seras établi, tu prendras des prémices de tous les fruits de la terre, récoltés par toi dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, t’aura donné, et tu les mettras dans une corbeille; et tu te rendras à l’endroit que l’Éternel, ton Dieu, aura choisi pour y faire régner son nom…. » (Deut.26:1-2)

Après quarante ans dans le désert, une fois les Israélites installés sur leur terre, peuvent-ils bénéficier de leur héritage ? Non, Dieu est très exigeant envers eux et envers nous, puisqu’il connaît la nature humaine ; il nous demande un ultime effort, un effort qui peut paraître surhumain, celui du don des premiers fruits.

Même si la plupart d’entre nous vivent loin de la campagne, certains ont encore accès à un jardin et à des arbres fruitiers. Ils savent la patience et le travail nécessaires. La récolte des premiers fruits est une récompense après plusieurs années de soins attentifs. Cependant, Dieu nous demande précisément de s’en priver et de faire don de ces tout premiers fruits.

La Torah, dans sa sagesse, voit le risque de la cupidité humaine. Nehama Leibowitz souligne la symétrie entre deux versets, celui où on offre les premiers fruits : « …. quand je suis rentré dans le pays que l’Eternel a juré à nos pères de nous donner en héritage. » (Deut. 26:3) et celui que nous lisons autour de la table du Seder, lorsqu’on dit que chaque génération et chaque juif doit se voir comme si lui-même était sorti d’Egypte. Chaque génération doit apporter ses premiers fruits comme chacune doit se libérer de l’esclavage. Et se libérer de l’esclavage équivaut à se libérer de sa cupidité.

De plus, la troisième année, il nous est demandé aussi mettre de côté la dîme pour les Lévites, l’étranger, l’orphelin et la veuve et ceci après avoir observé le rituel du don de la dîme au Temple, reconnaissant ainsi l’intervention divine dans ce que la terre produit. Il nous est ordonné de prendre soin des catégories les plus fragiles qui résident parmi nous avant de jouir du fruit de notre travail.  Donner une partie de nos biens à ceux qui sont dans le besoin, la Tzedaka, est un commandement transmis de génération en génération et la pérennité de l’alliance en dépend. Le comportement éthique n’est pas transmis automatiquement…il se réapprend à chaque génération.

Ensuite, nous devons mettre ces lois par écrit dans un livre, qui lui sera transmis aux générations futures : « Dès que tu auras traversé le Jourdain pour entrer dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne, tu dresseras de grandes pierres. Enduisez-les de plâtre et inscrivez sur elles toutes les paroles de cet enseignement… » (Deut. 27:2-3)

En tant que membres du peuple juif, nous sommes les héritiers d’une triple tradition. Une ritualiste-religieuse, où nous reconnaissons l’intervention de Dieu dans le monde, une éthique qui exige de nous de prendre soin de notre prochain, et une spirituelle qui est transmise à travers la Torah. Ces enseignements ne sont accessibles qu’après une étude approfondie et souvent un médiateur, afin d’en clarifier le sens. Les interprétations du passé nous servent alors de guides, mais la mission de chaque génération est d’en générer des nouvelles. Ainsi, nous restons à la fois fidèles à la chaîne de la tradition, tout en nous en libérant lorsqu’on apporte notre propre interprétation – notre propre maillon en quelque sorte à cette chaîne.

Ken yhie ratzon,

Chabbat shalom !

Paracha Ki Tetze – 13 septembre 2019, KEREN OR

Nous pensons que ce qui se passe derrière les portes closes d’un foyer est du domaine privé, de l’intime, nous n’avons aucun droit de regarder par le trou de la serrure, ni de juger dans la mesure où rien de grave ne s’y déroule.

Souvent, la réalité d’un foyer est très différente de ce qui est montré en société, voire à ses proches.

A la faveur d’une confession, on peut entrevoir cette intimité, parfois douloureuse, notamment lorsque ces relations familiales sont compliquées et l’amour mal exprimé, voire absent.

Ce privilège de la confession était traditionnellement dévolu au prêtre, ou… au rabbin. Les familles écoutaient attentivement les conseils de ces figures traditionnelles d’autorité religieuse. Puis, avec la sécularisation et surtout grâce à l’invention de la psychanalyse et autres formes de thérapies, ces confidences ont migré vers les cabinets de psychanalystes, de thérapeutes, ou de médecins.

Depuis quelques années, c’est pourtant en public que certains hommes et femmes, profitant de leur notoriété lavent leur linge sale en dénonçant les agissements de leurs proches parents, par livre et média interposé. Les coups partent avec une violence inouïe. Et nous public, assistons hébétés à cet enchainement médiatique qui ne se limite plus aux titres à scandale.

C’est le cas ces dernières semaines de l’affaire Yann Moix, dont je ne vais pas commenter les déclarations, et encore moins l’évolution de l’intrigue, qui a atteint son point Godwin lorsqu’a été révélé son passé antisémite et négationniste… 

Et moi et moi et moi, semblait scander le personnage, dont le seul mérite fût de nous irriter tout en suscitant quelques questions. Faut-il cautionner ce culte de la ‘transparence’? Quel est notre rôle dans ces sagas familiales ? Où est la vérité et a-t-on besoin de la connaitre ? Qui est la victime et le bourreau ?

Une des lois détaillée dans la paracha Ki Tetze est celle concernant ‘le fils rebelle’. La Torah utilise quatre termes pour le décrire. D’abord סורר ומורה qui sont de sortes de synonymes, traduits par ‘rebelle et libertin’. Rashi, se basant sur le talmud, décrit le fils rebelle comme quelqu’un qui dévie de sa route  -de la racine- סר  et désobéit à son père. Le verset nous parle d’un enfant qui n’écoute ni la parole de son père ni celle de sa mère. Cette description est doublée par les termes זולל וסובא – ‘glouton et ivrogne’. Sa rébellion se matérialise donc par ses addictions à la nourriture et à la boisson…Et la Torah nous dit que pour tout cela, il mérite que ses parents portent plainte devant les Sages et la punition est la lapidation sur la place publique.

Le châtiment biblique peut surprendre et même nous révolter. Comment peut-on en appeler au tribunal des hommes pour mettre à mort son enfant ? Est-ce que cela ne contredit pas toutes les lois éthiques de la Bible ? Et ce même s’il est déviant et ne respecte ni la loi de son père, ni celle de son peuple ?

La Mishnah Sanhedrin vient atténuer quelque peu ce jugement, en mettant plusieurs limites au verdict : d’abord les deux parents doivent être d’accord et le désigner par les  quatre termes bibliques : סורר ומורה זולל וסובא , ils accusent leur fils d’être rebelle, libertin glouton et ivrogne. Cela donne un vrai poids aux paroles prononcées. La loi orale nous dit aussi que si l’un des parents a un handicap, la sentence ne peut s’appliquer. Puis, il est d’abord fouetté par trois témoins en signe d’avertissement, s’il recommence, on l’amène devant une cour composée de 23 juges, ce qu’on appelle le petit Sanhedrin, et s’il s’enfuit avant que la sentence ne soit prononcée, il est libre.

Comme dans d’autres circonstances où la Bible condamne à la peine capitale, les Sages font en sorte que le châtiment ne puisse pas s’appliquer.

Qui est cet enfant rebelle ? Peut-on faire un lien entre ses caractéristiques bibliques et la psychologie moderne ?

Selon Rivka Neeman, psychologue de l’armée israélienne, responsable de la conscription des nouveaux soldats, ce que décrit la Torah s’apparente au ‘trouble oppositionnel avec provocation’, qui fait partie du cahier international de classement des troubles mentaux.

Il s’agit d’enfants asociaux, provocateurs et rebelles, qui s’opposent en permanence à tout système d’autorité familial mais aussi social, dont une constante est de tomber dans les addictions et la violence. Il n’y a pas d’explication scientifique précise à ce trouble et par conséquent c’est un ensemble de facteurs à la fois génétiques, psychologiques et environnementaux qui en seraient à l’origine.

Ces symptômes m’ont rappelé le malaise ressenti en lisant le livre de Lionel Shriver, ‘Il faut qu’on parle de Kevin’. L’auteur, inspiré par le massacre du lycée de Columbine, décrit un profil similaire à celui du fils rebelle…Un couple explose suite à l’arrivée de leur fils Kevin, qui dès la naissance se comporte comme un petit monstre et manipule et sème la zizanie entre ses parents. Ni sa mère ni son père n’arriveront à le contenir et encore moins à l’éduquer. Jusqu’au jour fatal où il organise une tuerie dans sa propre école, pour laquelle il sera condamné à perpétuité.

Ces faits divers nous enseignent que, dans des situations extrêmes, les efforts parentaux se heurtent à une limite, et la violence verbale et physique ne fait que se perpétuer. L’aide est alors indispensable, que ce soit celle de l’entourage médical et thérapeutique, mais aussi l’aide spirituelle. L’isolement peut à minima laisser des séquelles et parfois aller jusqu’au drame.

Notre tradition nous parle du foyer comme d’un petit temple. L’harmonie ou la discorde qui y règnent ont un impact, en bien ou en mal, sur la communauté au sens large.

Ken Yhie Ratzon !

Chabbat shalom !

Qui suis-je?

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Naître en Roumanie au milieu des années 1960 et avoir pour parents des survivants de la Shoah a été un tableau de départ parfois lourd à porter.

On ne choisit pas son lieu ni les circonstances de sa naissance.

Alors que j’étais encore enfant, mes parents ont choisi de faire leur Alya (montée en Israël) cette période m’a positivement marquée même si elle a été de courte durée.

C’est en France que ma famille a choisi de prendre racine. Arrivée à l’âge de 11 ans, j’ai étudié et travaillé dans le secteur du Commerce puis des Ressources Humaines, je me suis mariée avec un homme d’origine sépharade, pour mettre de la couleur et de la saveur à ce tableau. Nous avons eu deux enfants qui, devenus adultes, nous donnent beaucoup de joie.

En parallèle, j’ai découvert le judaïsme, ou plutôt une de ses branches, vieille de plus de 200 ans, qui m’a séduite, celle du libéralisme, terme qui a mauvaise presse en France…et pourtant. Qu’entend-on par Judaïsme libéral ? Ce n’est pas un gros mot, ni une voie de facilité, c’est au contraire une exigence : celle de concilier tradition et modernité et surtout celle qui met l’humanisme au centre : la femme et l’homme, quels que soient ses origines, son histoire, son orientation sexuelle, son degré de connaissance, de pratique et d’identification au judaïsme.

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Article La Croix 9 Juillet 2019

voilà le lien vers l’article paru dans La Croix le 9 Juillet 2019

Paracha Re’eh – 30 Août 2019, KEREN OR

« Roubaix, Une lumière », le dernier film d’Arnaud Desplechin est une chronique sociale qui se déroule au commissariat de Roubaix, une des villes les plus sinistrées de France.

Ce sont les deux personnages principaux du film qui m’ont beaucoup touchée au-delà de l’intrigue sociale et policière. Comment ils se débrouillent de cette réalité, cette misère humaine et leur rapport à la loi. 

D’un côté, un commissaire d’une quarantaine d’années, d’origine algérienne, célibataire, né et ayant vécu toute sa vie à Roubaix dont il connait tous les recoins. Alors que toute sa famille a choisi de retourner en Algérie, il est resté seul en France. Athée, humaniste, il approche chaque affaire avec sérénité, et une patience à toute épreuve.

De l’autre, un jeune inspecteur, plein d’enthousiasme qui commence sa mission, et dont on apprend, par son journal intime, qu’il avait hésité à devenir séminariste. Il croit profondément à la bonté, à l’honnêteté et à la justice, celle préconisée dans les Evangiles, pour se prémunir de toute déviation et de tout mal. Et il applique ces principes à son enquête en espérant pouvoir sauver les hommes et les femmes « qui ont fauté ». 

Deux mondes, deux cultures, deux approches de l’humain. L’une est basée sur l’expérience et la psychologie humaine mais aussi une grande ouverture du coeur, l’autre sur les préceptes de la religion catholique qu’il s’efforce de respecter à la lettre. 

Et ensemble ils nous interrogent: y a-t-il une recette, une voie magique qui permet de se prémunir du malheur et d’être béni?

Recevoir la bénédiction divine pour autant qu’on marche dans les voies de l’Eternel, c’est la promesse de notre paracha qui commence par ces mots :

כו) רְאֵ֗ה אָנֹכִ֛י נֹתֵ֥ן לִפְנֵיכֶ֖ם הַיּ֑וֹם בְּרָכָ֖ה וּקְלָלָֽה׃ (כז) אֶֽת־הַבְּרָכָ֑ה אֲשֶׁ֣ר תִּשְׁמְע֗וּ אֶל־מִצְוֺת֙ יְהוָ֣ה אֱלֹֽהֵיכֶ֔ם אֲשֶׁ֧ר אָנֹכִ֛י מְצַוֶּ֥ה אֶתְכֶ֖ם הַיּֽוֹם׃ (כח) וְהַקְּלָלָ֗ה אִם־לֹ֤א תִשְׁמְעוּ֙ אֶל־מִצְוֺת֙ יְהוָ֣ה אֱלֹֽהֵיכֶ֔ם וְסַרְתֶּ֣ם מִן־הַדֶּ֔רֶךְ אֲשֶׁ֧ר אָנֹכִ֛י מְצַוֶּ֥ה אֶתְכֶ֖ם הַיּ֑וֹם לָלֶ֗כֶת אַחֲרֵ֛י אֱלֹהִ֥ים אֲחֵרִ֖ים אֲשֶׁ֥ר לֹֽא־יְדַעְתֶּֽם׃

26 Voyez, je mets devant vous aujourd’hui la bénédiction et la malédiction: 27 la bénédiction, en comprenant  les commandements de l’Éternel, votre Dieu, que je vous commande aujourd’hui; 28 et la malédiction, si vous n’obéissez pas aux commandements de l’Éternel, votre Dieu, si vous quittez la voie que je vous trace aujourd’hui, pour suivre d’autres dieux, que vous ne connaissez point. (Deut.11 :26-28)

Que veut dire marcher dans les voies de l’Eternel? Est-on juste guidé par la peur un peu superstitieuse du châtiment ?

A milieu social égal, qu’est ce qui incite les uns à choisir les voies de la justice tout en tendant la main à leur prochain au fond de l’abîme, plutôt que la délinquance et le crime?

Qu’est ce qui est prédestiné dans la vie? Quelle est notre part de liberté? Avons-nous un réel impact ? 

Nos Sages sont en désaccord sur cet aspect du libre arbitre: Rachi nous dit «Tout est dans les mains du Ciel, à l’exception de la crainte du ciel. »  qu’est donc que cette crainte du Ciel ?

Un autre philosophe espagnol qui a vécu environ un siècle après Maimonides, Hasdai Crescas dit que toute notre vie est déterminée, car influencée par des causes extérieures (milieu social, lieu de vie, religion etc) qui orientent par conséquent nos choix.

Une réponse plus nuancée nous est donnée dans le Pirke Avot (traité des Pères):

הַכֹּל צָפוּי, וְהָרְשׁוּת נְתוּנָה, וּבְטוֹב הָעוֹלָם נִדּוֹן. וְהַכֹּל לְפִי רֹב הַמַּעֲשֶׂה:  

Tout est prévisible, mais la liberté de choix est garantie, et le monde a été jugé avec le bien, et tout est en fonction de l’abondance du travail (fourni).

Notre destin est ainsi dans les mains de l’Eternel mais en même temps, même si un certain déterminisme existe, certains aspects de nos vies sont en notre pouvoir, et nous pouvons les modifier. Cet espace de liberté serait ce mélange subtil entre crainte du Ciel, ou notre conscience et l’ouverture de notre cœur et intuition.

Notre mode d’alliance au divin pourrait se résumer à deux mots, composés des mêmes 4 lettres א י כ ה vocalisés différemment ayeka et eikha, qui sont en quelque sorte en dialogue dans la Bible :

D’une part ‘Ayeka’ ? ‘Où es-tu’ demande Dieu à Adam lorsqu’il se cache après avoir mangé du fruit de l’arbre de la connaissance, comme si Dieu ne savait pas où il se trouve. En fait Il en appelle à la responsabilité d’Adam, pour que le premier homme assume ses actes, qu’ils soient bons ou mauvais et donne à Adam et par extension à nous tous, la possibilité de réfléchir et se repentir si nécessaire.

D’autre part, Eikha, le premier mot du livre des Lamentations traduit par ‘Comment’ ? Cette fois c’est l’ensemble d’entre nous, qui voulons comprendre les desseins de l’Eternel, et Lui demandons des comptes, comment a-t-Il pu laisser anéantir son peuple ainsi que son centre spirituel? où était Il ? Pourquoi n’a-t-Il pas respecté sa ‘part du contrat’ ? Quel crime méritait une telle punition ?

Et la force de notre tradition est de nous laisser exprimer cette colère quand nous faisons face à ce qui nous semble injuste.

C’est notre liberté de dire, de choisir et non de subir et ainsi d’être fidèles à l’une des plus grandes valeurs du judaïsme. A chaque instant nous avons le choix de vivre un évènement comme une bénédiction ou une malédiction et classer nos actes en deux catégories. Ceux qui font partie de la catégorie de ‘l’avoir’, où nous agissons par peur de la punition ou par recherche d’une rétribution ou d’un honneur pour nos bonnes actions. Et ceux qui font partie de ‘l’être’, reflétant une cohérence totale entre nos actes, paroles et pensées, notre intime conviction de la nécessité d’un comportement humain et juste en toute occasion.

Le commissaire du film « Roubaix Une lumière » a choisi de faire appliquer la loi tout en faisant preuve d’une grande compassion. Il est du côté de ‘l’être’, c’est ce qui lui donne cette force tranquille et cette capacité à rester serein même dans les situations les plus dramatiques.

Le commissaire du film « Roubaix Une lumière » avait choisi de faire appliquer la loi tout en faisant preuve d’une grande compassion. Il était du côté de ‘l’être’, c’est ce qui lui donnait cette force tranquille et cette capacité à rester serein même dans les situations les plus dramatiques auxquelles il était confronté.

En ce début du mois d’Eloul, puissions-nous également trouver ce chemin en nous, délicat équilibre entre commandements et générosité de l’être, qui nous permettra de nouer (ou renouer) un dialogue sincère avec Dieu et notre prochain.

Ken Yhie Ratzon !

Chabbat shalom !

Paracha Pinchas –KEREN OR 19 Juillet 2019

« Que les sectaires et les apostats n’aient plus d’espoir, que les hérétiques soient anéantis, que les arrogants et les pêcheurs, tous Tes ennemis et ceux qui Te haïssent soient détruits. »

Ainsi était formulée la douzième bénédiction de la Amida dans les siddourim traditionnels. Appelée ‘birkat haminim’ – la bénédiction contre les hérétiques, elle est attribuée à Samuel Hakatan rabbin du 1er siècle de notre ère, et aurait été ajoutée aux bénédictions originales à une période un peu troublée, celle de la naissance d’une nouvelle religion : le christianisme.

La violence exprimée reflète ce contexte historique où une lutte intestine avait lieu entre les différentes sectes et groupes séparatistes..

Dans notre siddour voilà comment cette bénédiction a été reformulée (p.58) :

« que le mal ne soit plus, que ceux qui sont dans l’erreur reviennent vers Toi et que la cruauté disparaisse bientôt et de nos jours. »

Outre le fait que le texte a été adapté à notre contexte historique, il reflète plus sincèrement notre théologie où les adeptes d’autres religions ou bien ceux qui s’écartent d’un judaïsme traditionnel ne sont plus considérés comme des hérétiques  et nous n’appelons plus à l’anéantissement de ceux qui ne pensent pas comme nous !

Et voilà que cette semaine nous lisons un des récits parmi les plus dérangeants de la Torah, situé à la jonction de deux sidrot Balak et Pinchas. La paracha Balak se termine par l’histoire de Pinchas, petit fils d’Aharon, qui transperce tel un chiche kebab[1] Zimri l’israélite et Kozbi la madianite fille de Tsour, prince de Madian, qui s’adonnent à un acte sexuel sous la Tente d’assignation.

Et notre paracha commence par la réponse divine à ce crime, Pinchas n’est pas puni bien au contraire. D’une part, son acte met fin au fléau ayant décimé 24000 israélites. D’autre part, Dieu conclut avec Pinchas une alliance de paix…étonnant non ? Devant Moise et tous les sages, Pinchas anéantit au nom de Dieu, sans autre forme de procès préalable, ceux qu’il considère comme des hérétiques, un hébreu qui aurait été entrainé par une madianite à adorer leur dieu : Baal Peor.

Dans le texte biblique, il est fait référence au Dieu jaloux, El Kanna qui est calmé par la violence d’un de ses adorateurs Pinchas. Le verset nous dit que c’est grâce à l’emportement zélé – b’kan’o de Pinchas que Dieu a pu calmer sa colère, sa jalousie et son désir de vengeance et n’a pas détruit les Bnei Israel : et kinati betokhem v’lo khiliti et bnei Israel be’tokhem.

Dans la loi orale, en l’occurrence la Mishna[2], les rabbins autorisent le groupe appelé les Kannaim, traduits en grec par le mot zélotes, à tuer s’ils prennent un des leurs en train de copuler avec une femme aramite. Plusieurs conditions assez improbables doivent être réunies pour que cet acte soit permis par les rabbins : qu’un acte sexuel ait lieu et qu’il y ait des témoins. Cela restreint fortement la loi.

Les rabbins postérieurs ont cependant eu des difficultés avec cet acte extra-judiciaire et deux écoles s’affrontent sur le sujet. Selon certains, Pinchas aurait mérité d’être excommunié plutôt que d’être confirmé dans ses fonctions de prêtre et même selon le livre de Josué devenir le Grand Prêtre. Pinchas est un représentant des groupes de zélotes qui ont existé à différentes époques de notre histoire, les Maccabées étaient leurs plus prestigieux représentants, des sortes de soldats de Dieu, et plus tard, lors de la guerre avec les romains, les soldats judéens n’ont pas hésité à massacrer les leurs, sans autre forme de procès, considérés comme des traitres car trop assimilés.

En extrapolant, de tels groupes existent de nos jours, ils se croient aussi investis d’une mission divine et vont au-delà de ce que la Loi exige, ‘lifnim mi-shurat hadin’.  Le zèle ultra-religieux et la bigoterie de certains de nos co-religionaires peut aller jusqu’au meurtre comme nous l’avons malheureusement vu au cours de l’histoire récente.

La question de l’autorité rabbinique revient ici avec force, ainsi que celle de l’évolution de la loi et son interprétation. La Torah et nos rabbins ont eu la sagesse de déclarer que la Loi ne se trouve pas au ciel[3] – ‘lo bashamayyim hi’, mais elle est définie par les humains sous inspiration divine et doit être réinterprétée à chaque génération, pour s’adapter aux nouvelles circonstances. Elle est souple et agile, dans la mesure où elle n’est pas placée dans les mains de jusqu’aux-boutistes qui s’érigent à la place de Dieu. Les manipulateurs de notre religion oublient l’éthique pour se consacrer à une relation exclusive à Dieu, où ils sont convaincus de savoir ce que Dieu attend d’eux. C’est une maladie, qui fait oublier la notion de justice universelle, au profit d’intérêts particularistes.

Dans son livre ‘Mettre Dieu en Second’[4], le rabbin Donniel Hartmann, directeur du Hartmann institute à Jérusalem, arrive à la conclusion qui peut sembler hérétique pour un rabbin, que le fondamentalisme est ce chemin où on s’égare en plaçant Dieu sur un piédestal sacré, en priorité sur toute autre considération.  Ce qu’il nomme la Manipulation voire l’Intoxication par Dieu est en germe dans toute religion monothéiste. Il faut s’en méfier et s’en protéger. L’interprétation pervertie de la notion de peuple élu, rend la maladie encore plus résistante ! La religion est transformée en idéologie. Au lieu de relier, elle aboutit à une fracture qui érige des murs entre les différentes composantes de la société. Au final, elle met Dieu dans une petite case…L’étude de ces textes, la connaissance de leur contexte nous permettent d’avoir un regard distancié et de les manipuler avec beaucoup de précaution, comme cela a été fait dans notre livre de prières. Le judaïsme est un chemin de paix  et de lien à l’autre, et aucun texte ne pourra servir de prétexte à l’intimidation, à l’excommunication voire au crime en son nom.

Ken Yhie ratzon, Shabbat shalom


[1] Expression empruntée au Dr Laliv Clenman, professeure de Talmud au LBC

[2] Mishna Sanhedrin 9:6

[3] Deut. 30:11 et commentaire du Talmud B.M 59b

[4] Rabbi Donniel Hartman, ‘Putting God Second’, Beacon Press Boston, 2016.

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