Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."
Et Pharaon demande à Jacob : combien sont les années de ta vie (Genèse 47:8)? Quel est ton âge autrement dit ? C’est une drôle de manière de saluer et d’entrer en relation avec quelqu’un lorsqu’on le rencontre pour la première fois, n’est-ce pas ? Pharaon ne fait pas preuve d’un grand tact. Du moins, selon nos critères, en ces temps-ci et dans nos contrées. Mais ce monarque de droit divin est un quasi Dieu et il a tous les droits. Ce premier dialogue entre eux peut aussi se lire autrement : peut-être sont-ce les signes d’une amitié et intimité spontanées entre les deux hommes, dès leur première entrevue ?
Le commentaire de Nachmanide sur ce verset est le suivant : Jacob avait l’air tellement usé que la première question venue aux lèvres de Pharaon était celle concernant son âge. Et il poursuit, Pharaon n’avait pas l’habitude de voir des personnes aussi âgées en Egypte, sous-entendu, l’espérance de vie des hébreux étaient supérieure à celle des Egyptiens…Mais un autre commentaire vient un peu pondérer le chauvinisme apparent de cette analyse. En fait Jacob était moins âgé que les patriarches qui l’ont précédés mais avait l’air très vieux, ses tourments l’avaient marqués psychiquement et physiquement.
Plus étonnante encore et lapidaire est la réponse de Jacob : « yemey shnei megurei shloshim oumeat shana , meat veraym hayou ymey shnei hayyaï ». (Gen 47:9)
« Et Jacob répondit à Pharaon: ‘Le nombre des années de mes pérégrinations, cent trente ans. II a été court et malheureux, le temps des années de ma vie et il ne vaut pas les années de la vie de mes pères, les jours de leurs pérégrinations.’ »
Alors que nous célébrons le 6e jour de Hanoucca, qui est une fête de résistance à un pouvoir qui opprime ses minorités, perçues comme une menace pour le pouvoir, prenons le temps de réfléchir au sens profond de cette fête.
Notre bénédiction d’allumage des bougies dit : Bayamim hahem et bazman haze…en ce temps là et en ce temps-ci, ce qui nous a inspiré à l’époque continue à nous inspirer à présent.
Nous avons choisi de mettre ce chabbat sous le signe de la déclaration Universelle des Droits Humains, rédigée il y a 70 ans presque jour pour jour, elle a été publiée le 10 décembre 1948.
La déclaration Universelle nait du refus de voir recommencer les atrocités de la 2e guerre mondiale. Même si elle n’est pas contraignante pour les peuples signataires, elle est symbolique et d’elle découlera également la Cour Européenne des Droits de L’homme
René Cassin en était l’un des rédacteurs, représentant la France au sein de cette prestigieuse et indispensable initiative. Il faisait partie d’un comité composé de 8 personnes représentant la Chine, l’URSS, les Etats Unis, le Chili, la Grande Bretagne, la France, le Liban, l’Australie.
Je suis indigne de toutes les faveurs et de toute la fidélité que tu as témoignées à ton serviteur, moi qui, avec mon bâton, avais passé ce Jourdain et qui à présent suis devenu deux camps.
Sauve moi, de grâce, de la main de mon frère, de la main d’Ésaü ; car je crains qu’il ne m’attaque et ne me frappe, joignant la mère aux enfants!
Certains d’entre vous connaissent surement la musique composée et chantée par Yonatan Raziel[1] sur ces deux versets. En lisant ces deux versets de la paracha Vayishlach je les avais dans la tête.
C’est une très belle prière que Jacob adresse à Dieu alors qu’il est sur le point de rencontrer son frère Esaü. Frère qu’il n’a pas revu depuis plus de vingt ans. Depuis sa fuite de la maison paternelle. Conscient de la faute qu’il a commise, il en appelle à la protection divine car il craint la vengeance de son frère.
Selon Rashi Jacob reconnait qu’il est indigne de l’attention divine, qu’il est souillé et ne mérite plus ni la confiance que Dieu a placée en lui, ni les promesses qu’Il lui a faites. Vingt ans après il reste marqué par l’épisode du vol de la bénédiction paternelle, il ne s’est pas lavé de la faute du mensonge.
Au-delà de ces belles paroles, quelle est la réelle intention de Jacob ? Est-il enfin dans un processus de repentance ? Ou est-ce seulement sa peur qui s’exprime voire sa révérence envers son frère ? Selon certains commentateurs le verbe Yaréoto[2] au verset 12 ne signifie pas peur mais plutôt une forme d’admiration fraternelle. A cette prière en tout cas, Dieu ne répond pas.
Moshé ben Abraham ou Michel, permettez-moi de l’appeler notre patriarche était né le 1er mai 1928 à Varsovie. Lorsque la guerre éclate en 1939, il a 11 ans et son père a la bonne idée de mettre la famille à l’abri, d’abord à la campagne puis en Urss. Ils sont quatre frères et sœurs, Guénya, Michel le numéro deux, et deux bébés à l’époque, Irène et Charlie. Il passera toute la guerre en Russie et sera scolarisé normalement.
La fin de la guerre ne signifie pas la fin des pérégrinations, bien au contraire. Lorsqu’ils essaient de rentrer à Varsovie, ils découvrent au fur et à mesure, les champs de ruine laissés par la guerre et les horreurs de la Shoah. Ils évitent de peu d’être pris dans le pogrom de Kielce en 1946. A ce moment il n’est plus question de rester en Pologne.
Aidés par une organisation juive sioniste, ils entament un long et dangereux périple à travers l’Allemagne, l’Autriche, traversent les Alpes à pied jusqu’en Italie. Après une étape à Milan, il était prévu qu’ils partent en Palestine sous mandat britannique, mais la route leur est barrée. La famille s’établit finalement en France en 1947.
Michel sera élevé à l’école de la vie, il se fera une bande d’amis fidèles liés par les souvenirs de la période de la guerre et leur statut d’immigrés juifs, avec des histoires plein la tête qu’ils racontaient avec des accents à couper au couteau. Lorsqu’il rencontre sa femme, Berthe c’est le coup de foudre. Elle-même est d’origine polonaise et enfant cachée à Chamonix pendant la guerre. Ils auront une vie harmonieuse jusqu’à la maladie de Berthe et sa disparition prématurée à l’âge de 65 ans.
Grand séducteur, excellent vendeur allié à une femme très bonne gestionnaire, à partir de la fin des années 60, il réussit très bien dans la shmatologie, métier particulièrement répandu parmi les juifs d’Europe de l’Est. Mais il n’oublie pas ceux qui l’entourent, à qui il offre volontiers un petit coup de pouce financier et tout simplement sa confiance et son optimisme, pour se lancer à leur tour dans quelque affaire.
Il aura un fils unique avec Berthe, Jean Yves. Finalement, Jean Yves et sa femme Christine concrétiseront le rêve sioniste de la famille. Anciens de l’Hashomer Hatzair, ils feront leur alya avec leurs 2 enfants en 1992. S’en suivront pour Michel des allers retours fréquents en Israël, sa patrie de coeur.
En 2000, c’est à Haifa, sur le fauteuil du dentiste, où elle exercait comme assistante dentaire, qu’il rencontre Lucie. Cette rencontre quelque peu arrangée va leur permettre de vivre une belle histoire qui durera 17 ans. Deux bons vivants, que de belles fêtes nous aurons vécu grâce à eux sur le toit de l’appartement des Gratte Ciel !
Les premières fois sont des moments qui marquent chacun d’entre nous. Qui a oublié son premier tour à vélo, son premier jour de classe, ou sa première rencontre amoureuse ? Et pourtant je n’arrive pas à me souvenir de la première fois où j’ai croisé Michel, j’ai l’impression qu’il a toujours été là, qu’il a toujours fait partie de notre vie. C’est/c’était notre père et grand père bienveillant à tous, celui qui nous donnait envie d’avancer dans la vie et avait un regard si lucide sur les hommes et les évènements. Et surtout Michel-Moshé vivait lui-même chaque jour comme si c’était le premier, ou plutôt le dernier, émerveillé et curieux, rieur et loquace !
Il y aurait tant de choses à dire sur ce que Michel fabriquait avec ses dix doigts en or, rue du Bat d’Argent, puis quai Jean Moulin, rue Garibaldi et même ici rue Jules Vallès. Dans la bible on dit que les personnes habiles de leurs mains ont de la khokhmat lev : la sagesse du cœur. Aucun terme n’est mieux adapté à ce qu’était notre Michel.
On ne compte pas les innombrables heures passées à fabriquer des bancs quai Jean Moulin, réparer le sefer torah ou encore rénover le sol ou peindre les murs du local rue Garibaldi par exemple. C’est grâce à lui qu’on a eu une houppa et une soucca, lui qui se disait athée et éloigné de la religion, était le Shamesh – le gardien indéfectible de tous les lieux où la synagogue libérale a migré au fur et à mesure des années. Il était le meilleur juif que je n’ai jamais connu : un mensch, un vrai.
Il trouvait les mots pour chacun d’entre nous, des gestes anodins, plein de tendresse toujours juste. Le jour de la Bat Mitsva de Romane pétrifiée de trac, c’est lui qu’elle choisit pour lui donner du courage et qui doit lui faire face au premier rang !
Il y a avait Michel et les harengs, Michel et la vodka (j’avais toujours une bouteille au frais au cas où il viendrait nous rendre visite !), Michel et la chanson yiddish, Michel qui dansait avec son déambulateur il y a quinze jours à peine… et Michel et ses innombrables amis, comme en témoigne cette salle bien remplie!
Mais surtout Michel et ses petits-enfants qu’il couvait d’affection et dont il était fier comme un coq, sans parler de son arrière petite-fille Audrey, dont il avait eu la chance de voir les premiers pas dans la vie.
Ces derniers mois, il y avait les allers retours de la famille entre Israël et Lyon pour prendre soin de lui. De notre côté, nous avions créé un groupe whatsapp d’amis proches qui espérions ainsi le protéger comme on dit de toute maladie. On le croyait invincible et on voulait le garder encore longtemps ici parmi nous, car il y a des compagnies, ou plutôt des compagnons qui ne se quittent pas.
Brigitte, Catherine, Fred, Georges et Betty, Guy et Suzette, , Lucie, Patrick, et quelques autres, on était à l’affut de la moindre nouvelle, de la moindre chute qui n’annonçait rien de bon ! Et puis après un énième aller-retour entre l’hôpital et sa chambre à Bet Seva, il a soufflé entre deux assoupissements à Patrick : « je ne sais pas, on verra bien ». Cette lucidité des derniers instants…
Mais aujourd’hui, même si notre tristesse de l’avoir vu nous échapper est immense, nous pouvons et devons boire à sa santé, chanter et danser. Ce sera la meilleure façon de lui rendre hommage, à Michel, Moshé, le Mench qu’on a eu tant de chance de côtoyer !
Micah Goodman philosophe et professeur à l’université hébraïque de Jérusalem dit à propos du Tanakh, qu’il est important, non seulement, de tenter de comprendre ce que ce texte nous dit mais surtout ce qu’il nous fait, ce qu’il produit sur nous.
Et il est vrai que si on passe du temps avec ces textes, si on devient plus intime avec eux, ils produisent physiquement quelque chose sur nous. On se sent comme happés, et des émotions surgissent.
C’est probablement encore plus le cas lorsqu’on se plonge dans les récits de la Genèse et les imbroglios familiaux qui se déroulent sous nos yeux.
Cette semaine, le récit est particulièrement poignant. Celle où on lit l’histoire de cette fratrie dysfonctionnelle, celle d’Esav et Jacob. Ce n’est pas la première fratrie de ce type, il y en a beaucoup d’autres qui lui succèdent dans les pages du Tanakh.
Un verset m’a sauté aux yeux, dans Genèse 27 :34, וַיִּצְעַק צְעָקָה גְּדֹלָה וּמָרָה et ‘il poussa un cri immense et amer’.
Immédiatement une image est venue se surimposer : celle du cri de Munch. Ce tableau qui a connu cinq versions successives entre 1893 et 1917 a été inspiré par la nature et l’angoisse qu’elle a produit sur le peintre[1]. Mais comme toute œuvre d’art, elle a eu sa vie propre. Cette peinture est devenue probablement le symbole d’une génération de soldats, de poilus de la 1ère guerre mondiale, dont elle dépeint, sans le vouloir, le cri sans voix des horreurs de la guerre.
Pour moi, ce cri terrible comme un écho lointain, c’est celui qui est poussé par Esav lorsqu’il se retrouve dépossédé, non seulement de son droit d’ainesse, qu’il avait bien voulu céder à son frère jumeau, mais surtout de la bénédiction paternelle. C’est celui d’une douleur qui prend aux tripes face à cette injustice : un père incapable de bénir son fils sur son lit de mort.
Imaginez-vous vous-même dans cette scène, et toutes les émotions qui pourraient alors vous submerger : la stupeur, la colère, puis l’immense douleur. Quoi, moi le fils ou la fille aimé et aimant, je ne pourrais pas bénéficier de la bénédiction de mon père ? Je ne pourrai pas me séparer de lui en paix ?
Bien sur s’en suivent d’autres sentiments incontrôlables ; la jalousie, l’esprit de vengeance, et la violence. Un scénario qu’on a déjà vu, quelques chapitres auparavant, dans l’histoire de Cain et Abel. Et comme par hasard, c’est là que le verbe צעק apparaît pour la première fois dans la Torah. Et c’est Dieu qui le prononce :
‘la voix des sangs de ton frère crient vers Moi de la terre’, קוֹל דְּמֵי אָחִיךָ צֹעֲקִים אֵלַי מִן הָאֲדָמָה, (Gen. 4:10).
Il s’agit là du premier fratricide, lui aussi dû à la jalousie, et c’est Dieu qui en est l’objet, Dieu qui accepte favorablement le sacrifice de l’un – Abel, et pas de l’autre – Cain. Alors faute de trouver les mots, on assassine.
Et ce cycle de violence va se répéter à l’infini. Et pourquoi ces répétitions ? C’est là que chacun va interpréter chacune de ces bis-repetita selon ce qu’il projette lui-même dans l’histoire biblique.
Ici selon le midrash, Jacob qui est le plus direct ancêtre du peuple d’Israël n’apparait pas sous une lumière très favorable. Sa vie commence sous le signe de l’emprise, du subterfuge. Certes ce n’est pas lui qui décide, il se laisse manipuler par sa mère, qui veut accomplir la prophétie de la voix divine – L’ainé servira le cadet-. Cela n’est pas sans nous rappeler Joseph et un des premiers rêves qu’il interprète, source de la violence de ses frères.
Avec Jacob, on peut s’arrêter un instant sur le déguisement : il met une peau de bête sur lui, pour que son père, dont la vue est très déficiente, sente sous ses mains Esav-le poilu. Mais les rabbins reprochent surtout à Jacob d’avoir déguisé sa voix. Or la voix est l’empreinte de l’identité d’une personne, celle qui ne trompe pas, même lorsqu’on est face à des jumeaux. Le Talmud nous dit que voler la voix de quelqu’un s’apparente à l’idolâtrie – faute ultime par excellence.
A tel point que, selon le midrash, cette faute de Jacob serait la cause du décret de Haman, d’exterminer le peuple juif. Et un verset très similaire répond à celui de notre paracha, à une lettre près :
‘il poussa un cri immense et amer’– וַיִּזְעַק זְעָקָה גְדֹלָה וּמָרָה (Esther 4:1)
Là c’est Mordechaï qui pousse ce cri qui le projette sur le sol, il est effondré, prend les habits du deuil, et les déchire.
On passe tout près de la catastrophe, et les rabbins n’hésitent pas à parler de cause à effet : puisque Jacob a usé du subterfuge de la voix pour se faire passer pour Esav, afin de lui voler sa bénédiction, alors le peuple juif a risqué de disparaître des siècles plus tard, aux mains d’un terrible tyran.
Mais la Torah ne s’arrête pas là, et un autre cri m’a sauté à la figure en lisant notre paracha. Celui terrible des Egyptiens face au meurtre de leurs premiers nés, vous vous rappelez, de la dixième plaie d’Egypte n’est-ce pas ? A deux reprises l’expression צְעָקָה גְּדֹלָה: ce cri immense de douleur apparait dans nos textes à ce moment là[2]. Lorsque Moïse transmet la parole divine et prédit à son peuple ce qui va se passer et lorsque la plaie elle-même se propage.
Les questions que posent ces textes me semble-t-il sont : Comment sortir d’un destin prédestiné, des étiquettes qui sont posées sur nos visages, un peu comme la marque de Caïn ? Comment réellement se préoccuper de nos frères, qu’ils soient ceux de notre famille ou ceux au sens large de l’humanité ? Comment sortir de ce cycle de violence alors que nous commémorons ce chabbat deux évènements imbibés de violence : le centenaire de l’armistice qui marque la fin de la première guerre mondiale et le 80è anniversaire de la Kristallnacht qui marque symboliquement le début du plus grand génocide juif perpétré par l’humanité ?
Nous avons besoin de voix fortes, de voix prophétiques, qui sortent de ce cri primal. Des voix qui s’opposent dans le monde à toutes les paroles de haine et de violence qui se déversent impunément et sans filtres derrière des écrans comme en face à face. Nous ne pouvons plus rien laisser passer. Nous devons à la fois créer ces murs de résistance, et renforcer les ponts entre tous les hommes et femmes de bonne volonté. « O vous frères humains » disait Albert Cohen, oui faisons en sorte de redevenir de véritables frères humains…
A l’heure où j’écris ces lignes, on est le lendemain de l’attentat antisémite de Pittsburgh, le plus meurtrier commis sur le sol américain depuis que des juifs se sont réfugiés sur cette terre. 11 personnes qui priaient dans une synagogue Massorti à Chabbat ont été lâchement assassinées parce que juives et aussi parce qu’elles faisaient partie d’une synagogue qui avec l’aide de l’association HIAS[1], prenait soin des réfugiés sur le sol américain, comme aux 4 coins du monde. Elle s’occupait de leur trouver un refuge, des vêtements, de la nourriture. De quoi les réconforter. Je suis comme nous tous sous le choc et terriblement triste.
A chaque fois que survient un drame antisémite, on peut même parler ici de pogrom, se pose la même question : comment consoler, rassurer, expliquer à nos membres et surtout à nos enfants que ce qui vient de se produire reste exceptionnel, qu’ils sont en sécurité et qu’être juif, malgré tout, n’est pas une malédiction ?
Rabbi Floriane a enregistré plusieurs vidéos[2] au lendemain des attentats du Bataclan où elle répondait à des questions d’enfants du talmud torah, je vous invite à les écouter ou les réécouter, car ce sont des messages emplis de bon sens et de sagesse juive. Dans l’une d’entre elles, elle répondait à un enfant qui lui demandait si on avait le droit de se réjouir d’avoir échappé à un attentat ? La réponse est bien sur oui. On peut et doit se réjouir tout en gardant dans son cœur de la compassion pour ce qui arrive à notre prochain, même s’il n’est pas de notre famille, de notre religion et de notre pays, c’est le message profondément éthique du judaïsme.
Dans les premières heures et jours qui suivent un tel acte, des émotions contradictoires nous submergent : d’abord l’effroi, nous sommes tétanisés puis nous ressentons une énorme colère mais aussi de la tristesse. Ce sont les phases du deuil théorisées par la psychanalyste américaine Kubler Ross. En tant qu’adultes, nous avons malheureusement souvent déjà expérimenté ces phases. Elles sont toutefois extrêmement délicates et complexes, elles ne se déroulent pas obligatoirement dans cet ordre et le tourbillon de nos émotions reste imprévisible.
Dans le cas d’actes antisémites, elles peuvent raviver des plaies à vif liées à notre histoire familiale. Nos enfants ne sont pas équipés pour y répondre. Nous devons les entourer de notre amour et les rassurer.
Le récit d’Abraham recevant la visite de 3 anges est le modèle de ce à quoi doit ressembler l’hospitalité selon la tradition juive. Abraham est l’archétype de l’hôte parfait. Non seulement parce qu’il offre un repas élaboré et ne lésine pas sur les moyens pour accueillir des visiteurs de passage, mais aussi parce qu’il le fait avec beaucoup de diligence. Les verbes courir et se dépêcher sont répétés à 4 reprises dans ce court passage : 18:2 : vayarotz ; 18 :6 : vaymaher, mahari ; 18 :7 ratz. Abraham, en pleine convalescence, se montre prévenant et empressé.
Ce qui est peut-être moins connu est que ce récit est le premier qui décrit en détail un repas de nos ancêtres et sa préparation. C’est une forme de plongée dans l’intimité culinaire de nos ancêtres.
Le récit d’Abraham recevant la visite de 3 anges est le modèle de ce à quoi doit ressembler l’hospitalité selon la tradition juive. Abraham est l’archétype de l’hôte parfait. Non seulement parce qu’il offre un repas élaboré et ne lésine pas sur les moyens pour accueillir des visiteurs de passage, mais aussi parce qu’il le fait avec beaucoup de diligence. Les verbes courir et se dépêcher sont répétés à 4 reprises dans ce court passage : 18:2 : vayarotz ; 18 :6 : vaymaher, mahari ; 18 :7 ratz. Abraham, en pleine convalescence, se montre prévenant et empressé. Ce qui est peut-être moins connu est que ce récit est le premier qui décrit en détail un repas de nos ancêtres et sa préparation. C’est une forme de plongée dans l’intimité culinaire de nos ancêtres. Au début du chapitre 18 de la Genèse, Abraham demande à Sarah de se hâter de prendre de la farine et fabriquer des gâteaux et pendant ce temps il se dépêche d’abattre et préparer un chevreau. Diana Lipton, professeure de Bible et d’études juives est l’éditrice d’un livre de commentaires sur la nourriture dans la Torah. Dans ‘From forbidden fruit to milk and honey’ elle analyse ce qui se rapporte à la nourriture dans chacune de nos sidrot. A propos de Vayera, elle fait remarquer dans son commentaire sur la préparation du repas par Abraham et Sarah, comment la répartition des rôles entre époux a peu évolué, puisqu’elle est celle qu’on peut constater encore de nos jours dans la plupart des familles. La femme cuit les pâtisseries tandis que l’homme s’occupe du barbecue ! Cet épisode de la visite des 3 anges et l’annonce à Sarah qu’elle donnera bientôt naissance au deuxième patriarche, est suivi par l’épisode de la destruction de Sodome. Dieu souhaite l’anéantir et Abraham intercède. Pourquoi ces deux épisodes qui n’ont à première vue aucun lien figurent ainsi l’un à la suite de l’autre ? Il semble que ce soit pour mieux mettre en contraste le comportement noble d’Abraham et celui détestable du roi de Sodome et de ses concitoyens. En effet, le roi de Sodome se présente les mains vides auprès d’Abraham, alors que ce dernier lui a permis de conserver son royaume, et que la coutume veut qu’on apporte un cadeau sous forme de nourriture pour honorer son sauveur. Le comportement du roi est celui de toute la population de Sodome qui se montre peu hospitalière, voire hostile envers non seulement ses visiteurs mais aussi les plus nécessiteux. Un midrash nous raconte que la fille de Lot (neveu d’Abraham), Paletit, mariée à un riche homme de Sodome bravait le décret du roi de Sodome interdisant de donner du pain aux pauvres. Tous les matins en allant puiser de l’eau, elle distribuait des provisions à un homme démuni qu’elle croisait sur sa route. Quand les officiels comprirent pourquoi ce pauvre homme vivait encore, ils attrapèrent Paletit et décidèrent de la condamner au bûcher. Alors qu’elle criait face à cette injustice, Dieu entendit son cri et descendit voir ce qui se passe et constata ainsi l’iniquité de la population de Sodome, qu’il décida d’anéantir… Mais Abraham s’interposa et plaida pour les potentiels justes qui se trouveraient encore parmi la population de Sodome. Abraham pose même la question à Dieu, lui qui a un comportement exemplaire : comment va-t-Il distinguer entre les bons les méchants ? Haaf tispe tzadik im rasha ? Abraham est un homme connu pour sa compassion et n’imagine pas que toute une ville puisse se comporter de manière aussi abjecte. Ainsi les règles non écrites de l’accueil de l’autre ont des ramifications bien plus profondes et permettent de prédire aussi la manière dont on traitera son prochain et surtout les plus fragiles d’entre eux. L’hospitalité et l’éthique sont interconnectées. Mais que se passe-t-il lorsque l’éthique de l’accueil de l’autre se heurte aux restrictions alimentaires, comme la cacherout par ex. ? La préparation du repas par Abraham et Sarah dans notre paracha comporte un verset qui a rendu perplexe de nombreux rabbins et commentateurs. Pour quelle raison le chevreau a été servi avec de la crème et du lait ? Abraham considéré comme le plus observant de tous nos ancêtres aurait transgressé les lois de la cacherout et de plus en recevant des hôtes ? Certains commentateurs nous disent que cet épisode se déroule avant le don de la Torah, et les lois de la cacherout ne s’appliquaient pas encore. Mais des midrashim louent la méticulosité de l’observance des commandements par Abraham même s’il n’était pas de la génération des Bnei Israël, comme s’il avait déjà anticipé toutes ces règles méticuleuses. D’autres commentateurs expliquent qu’Abraham aurait respecté le temps nécessaire entre la consommation de lait et de viande…Bref un véritable casse-tête rabbinique. La table, lieu par excellence de la rencontre est depuis des toujours également un lieu de tension et d’exacerbation des différences selon son degré d’observance de la cacherout. Elle peut se transformer en un champ de bataille, puis se terminer par le refus de partager le repas avec sa famille, sa communauté, ses amis. Un exemple mémorable s’est déroulé en 1883. Le banquet offert par la Yeshiva libérale Hebrew Union College à l’occasion de l’obtention de la smicha de sa première promotion de rabbins libéraux américains est connu sous le nom de « trefa banquet », le banquet non casher. On aurait servi des crevettes, des cuisses de grenouilles et un dessert comportant du lait après un plat de viande… Depuis, les pratiques ont beaucoup évolué. Les pays anglo-saxons ont vu le nombre de végétariens voire de végétaliens parmi les juifs américains non-orthodoxes augmenter de manière significative, mettant ainsi un terme au problème de l’abattage et consommation de viande casher…Les questions autour de ce qui rend un aliment casher ont également évolué : et l’émergence de la notion de cacherout éthique ont vu le jour. Comment éviter la souffrance animale ? Quels sont les adjuvants et colorants utilisés pour la charcuterie casher ? Et de manière générale comment sont fabriqués ces aliments ? Quelles sont les conditions de travail des ouvriers ? Quel est le taux de déchets ? En France, où le judaïsme orthodoxe a mis en place des règles de plus en plus drastiques en termes de cacherout, savoir qui peut partager un repas avec nous et comment partager ce repas devient le centre de discussions animées et de crispations identitaires. Cela finit par rendre tout partage totalement impossible. En ce chabbat mondial, initié par le Shabbos Project et le grand rabbin d’Afrique du Sud Dr Warren Goldstein, de nombreuses synagogues françaises ont mis en place des activités autour de la préparation du repas et de l’accueil de l’autre à notre table, il est primordial de se poser ces questions. Entre ces deux extrêmes : le « trefa banquet » et la cacherout « haredi », nous juifs français respectueux d’une cacherout raisonnée et raisonnable, devons réfléchir à une voie médiane : en mettant en place des règles simples, celles du plus petit commun dénominateur, comme par ex. en proposant des repas végétariens. Cela nous permet d’ouvrir notre porte et d’accueillir tous ceux qui le souhaitent à notre table. Ainsi nous pourrons suivre le modèle éthique d’accueil de la Bible et être de la même pate qu’Abraham. Et qui sait, peut-être que nous partagerons nous aussi notre repas avec des anges ? Ken Yhie ratzon
נעשה לנו שם ‘faisons-nous un nom !’ (Genèse 11 :4)
Voilà l’objectif clairement énoncé d‘un groupe humain anonyme qui s’est donné pour projet pharaonique de construire la tour de Babel qui « gratte le ciel » .
Se faire une bonne renommée est l’objectif le plus louable selon nos sages, comme il est dit :
וכתר שם טוב עולה על גביהן (mAvot 4 :13)
« La couronne de la bonne renommée dépasse toutes les autres couronnes ». Mais est-ce le cas ici ?
J’ai été frappée par l’éclairage qu’apporte Franz Kafka dans une de ses nouvelles sur l’histoire de la tour de Babel lorsqu’il dit : « s’il avait été possible de construire la tour de Babel sans l’escalader, ce travail aurait été autorisé. »
Paracha Vayigash – KEREN OR 14 Décembre 2018
de Daniela Touati
On 13 décembre 2018
dans Commentaires de la semaine
Et Pharaon demande à Jacob : combien sont les années de ta vie (Genèse 47:8)? Quel est ton âge autrement dit ? C’est une drôle de manière de saluer et d’entrer en relation avec quelqu’un lorsqu’on le rencontre pour la première fois, n’est-ce pas ? Pharaon ne fait pas preuve d’un grand tact. Du moins, selon nos critères, en ces temps-ci et dans nos contrées. Mais ce monarque de droit divin est un quasi Dieu et il a tous les droits. Ce premier dialogue entre eux peut aussi se lire autrement : peut-être sont-ce les signes d’une amitié et intimité spontanées entre les deux hommes, dès leur première entrevue ?
Le commentaire de Nachmanide sur ce verset est le suivant : Jacob avait l’air tellement usé que la première question venue aux lèvres de Pharaon était celle concernant son âge. Et il poursuit, Pharaon n’avait pas l’habitude de voir des personnes aussi âgées en Egypte, sous-entendu, l’espérance de vie des hébreux étaient supérieure à celle des Egyptiens…Mais un autre commentaire vient un peu pondérer le chauvinisme apparent de cette analyse. En fait Jacob était moins âgé que les patriarches qui l’ont précédés mais avait l’air très vieux, ses tourments l’avaient marqués psychiquement et physiquement.
Plus étonnante encore et lapidaire est la réponse de Jacob : « yemey shnei megurei shloshim oumeat shana , meat veraym hayou ymey shnei hayyaï ». (Gen 47:9)
« Et Jacob répondit à Pharaon: ‘Le nombre des années de mes pérégrinations, cent trente ans. II a été court et malheureux, le temps des années de ma vie et il ne vaut pas les années de la vie de mes pères, les jours de leurs pérégrinations.’ »
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