Nous pensons que ce qui se passe derrière les portes closes d’un foyer est du domaine privé, de l’intime, nous n’avons aucun droit de regarder par le trou de la serrure, ni de juger dans la mesure où rien de grave ne s’y déroule.
Souvent, la réalité d’un foyer est très différente de ce qui est montré en société, voire à ses proches.
A la faveur d’une confession, on peut entrevoir cette intimité, parfois douloureuse, notamment lorsque ces relations familiales sont compliquées et l’amour mal exprimé, voire absent.
Ce privilège de la confession était traditionnellement dévolu au prêtre, ou… au rabbin. Les familles écoutaient attentivement les conseils de ces figures traditionnelles d’autorité religieuse. Puis, avec la sécularisation et surtout grâce à l’invention de la psychanalyse et autres formes de thérapies, ces confidences ont migré vers les cabinets de psychanalystes, de thérapeutes, ou de médecins.
Depuis quelques années, c’est pourtant en public que certains hommes et femmes, profitant de leur notoriété lavent leur linge sale en dénonçant les agissements de leurs proches parents, par livre et média interposé. Les coups partent avec une violence inouïe. Et nous public, assistons hébétés à cet enchainement médiatique qui ne se limite plus aux titres à scandale.
C’est le cas ces dernières semaines de l’affaire Yann Moix, dont je ne vais pas commenter les déclarations, et encore moins l’évolution de l’intrigue, qui a atteint son point Godwin lorsqu’a été révélé son passé antisémite et négationniste…
Et moi et moi et moi, semblait scander le personnage, dont le seul mérite fût de nous irriter tout en suscitant quelques questions. Faut-il cautionner ce culte de la ‘transparence’? Quel est notre rôle dans ces sagas familiales ? Où est la vérité et a-t-on besoin de la connaitre ? Qui est la victime et le bourreau ?
Une des lois détaillée dans la paracha Ki Tetze est celle concernant ‘le fils rebelle’. La Torah utilise quatre termes pour le décrire. D’abord סורר ומורה qui sont de sortes de synonymes, traduits par ‘rebelle et libertin’. Rashi, se basant sur le talmud, décrit le fils rebelle comme quelqu’un qui dévie de sa route -de la racine- סר et désobéit à son père. Le verset nous parle d’un enfant qui n’écoute ni la parole de son père ni celle de sa mère. Cette description est doublée par les termes זולל וסובא – ‘glouton et ivrogne’. Sa rébellion se matérialise donc par ses addictions à la nourriture et à la boisson…Et la Torah nous dit que pour tout cela, il mérite que ses parents portent plainte devant les Sages et la punition est la lapidation sur la place publique.
Le châtiment biblique peut surprendre et même nous révolter. Comment peut-on en appeler au tribunal des hommes pour mettre à mort son enfant ? Est-ce que cela ne contredit pas toutes les lois éthiques de la Bible ? Et ce même s’il est déviant et ne respecte ni la loi de son père, ni celle de son peuple ?
La Mishnah Sanhedrin vient atténuer quelque peu ce jugement, en mettant plusieurs limites au verdict : d’abord les deux parents doivent être d’accord et le désigner par les quatre termes bibliques : סורר ומורה זולל וסובא , ils accusent leur fils d’être rebelle, libertin glouton et ivrogne. Cela donne un vrai poids aux paroles prononcées. La loi orale nous dit aussi que si l’un des parents a un handicap, la sentence ne peut s’appliquer. Puis, il est d’abord fouetté par trois témoins en signe d’avertissement, s’il recommence, on l’amène devant une cour composée de 23 juges, ce qu’on appelle le petit Sanhedrin, et s’il s’enfuit avant que la sentence ne soit prononcée, il est libre.
Comme dans d’autres circonstances où la Bible condamne à la peine capitale, les Sages font en sorte que le châtiment ne puisse pas s’appliquer.
Qui est cet enfant rebelle ? Peut-on faire un lien entre ses caractéristiques bibliques et la psychologie moderne ?
Selon Rivka Neeman, psychologue de l’armée israélienne, responsable de la conscription des nouveaux soldats, ce que décrit la Torah s’apparente au ‘trouble oppositionnel avec provocation’, qui fait partie du cahier international de classement des troubles mentaux.
Il s’agit d’enfants asociaux, provocateurs et rebelles, qui s’opposent en permanence à tout système d’autorité familial mais aussi social, dont une constante est de tomber dans les addictions et la violence. Il n’y a pas d’explication scientifique précise à ce trouble et par conséquent c’est un ensemble de facteurs à la fois génétiques, psychologiques et environnementaux qui en seraient à l’origine.
Ces symptômes m’ont rappelé le malaise ressenti en lisant le livre de Lionel Shriver, ‘Il faut qu’on parle de Kevin’. L’auteur, inspiré par le massacre du lycée de Columbine, décrit un profil similaire à celui du fils rebelle…Un couple explose suite à l’arrivée de leur fils Kevin, qui dès la naissance se comporte comme un petit monstre et manipule et sème la zizanie entre ses parents. Ni sa mère ni son père n’arriveront à le contenir et encore moins à l’éduquer. Jusqu’au jour fatal où il organise une tuerie dans sa propre école, pour laquelle il sera condamné à perpétuité.
Ces faits divers nous enseignent que, dans des situations extrêmes, les efforts parentaux se heurtent à une limite, et la violence verbale et physique ne fait que se perpétuer. L’aide est alors indispensable, que ce soit celle de l’entourage médical et thérapeutique, mais aussi l’aide spirituelle. L’isolement peut à minima laisser des séquelles et parfois aller jusqu’au drame.
Notre tradition nous parle du foyer comme d’un petit temple. L’harmonie ou la discorde qui y règnent ont un impact, en bien ou en mal, sur la communauté au sens large.
Ken Yhie Ratzon !
Chabbat shalom !

Chabbat Ki Tavo – 20 Septembre 2019 Keren Or
de Daniela Touati
On 24 septembre 2019
dans Commentaires de la semaine
Les Juifs et les livres c’est une longue histoire d’amour. Que sommes-nous d’autre d’ailleurs que les ‘gens du livre’ ?
Mais notre collection de livres fait aussi partie de notre histoire, voire de notre héritage familial. C’est un peu ce qui nous définit, dis-moi quels livres tu lis et je te dirai qui tu es…
J’ai ressenti cette relation affective aux livres, chez mon oncle et ma tante de Haifa, lorsque je leur rendu visite en 2017. Ils se demandaient ce qui resterait de leur vie et ce qui serait transmis à leurs deux filles et à leurs sept petits-enfants.
Ma tante tenait un journal des moments importants de sa vie dont personne n’osait jamais lui parler, espérant qu’à un moment donné cela intéresserait quelqu’un de la famille… J’ai été la première à écouter ses souvenirs, la nostalgie imprégnait chaque moment passé ensemble. Elle était particulièrement inquiète de ce qu’adviendrait de sa bibliothèque, où l’on pouvait trouver au moins un millier de livres en cinq langues différentes : Roumain, Français, Anglais, Allemand et Hébreu.
Lâcher prise de ce que l’on considère comme une riche vie intellectuelle n’est pas simple. Je me suis alors demandé que faut-il faire pour à la fois transmettre son histoire, et ce qui nous a construits, à la prochaine génération, tout en lâchant prise. Les deux générations étant prises au piège de ce paradoxe : les « donateurs » craignent que ce qu’ils ont vécu et appris ne leur survive pas, et ne soit plus utile aux générations futures. Les « héritiers » se sentent coupables car incapables de s’occuper de cet héritage. Peu importe le fait que les étagères soient encombrées de romans ou de livres politiques désuets, et les livres ‘classiques’ soient accessible pour la plupart gratuitement en ligne…
En ce qui concerne les livres, la jeune génération pourrait avoir le sentiment étrange de piétiner son héritage spirituel si elle ne les conserve pas. Nous honorons les livres comme nous honorons nos aînés. Mais deux mille ans de tradition ont donné naissance à un foisonnement de livres. Ce que nous faisons de ces livres est comme une métaphore de notre comportement avec notre tradition.
Le Dr Micah Goodman, chercheur à l’Institut Hartmann de Jérusalem, raconte dans une de ses conférences sur le sionisme l’histoire suivante. Imaginez que vous héritez d’un de vos ancêtres une très grande bibliothèque. Vous avez alors trois possibilités. La première est de tout jeter. La deuxième est de tout garder et de tout mettre au milieu de votre salon. Le troisième est de trier ce qu’il faut garder et ce qu’il faut au contraire remettre à des amis ou à une bibliothèque locale.
Cette histoire nous permet de réfléchir à ce que l’on peut faire de l’héritage des générations passées, ici plutôt spirituel. Certains d’entre nous peuvent ressentir le poids de leurs ancêtres, et préférer se débarrasser de tout, même si cela signifie risquer de perdre tout lien avec leur passé. D’autres, éprouvent un respect infini, quasi idolâtre pour ceux et celles qui les ont précédés, et choisissent de garder fidèlement tout ce que leurs ancêtres leur ont légué, le plaçant au centre de leur salon et donc de leur vie. Ils prennent le risque de manquer non seulement d’espace mais aussi d’air pour respirer. La troisième option, celle où on fait du tri et on choisit ce qui vaut la peine d’être conservé ou donné, semble la façon la plus raisonnable de gérer son héritage.
Le paracha de cette semaine nous donne quelques indices sur la façon de gérer ce qui nous a été légué et d’être un maillon dans cette chaîne des générations. » « Quand tu seras arrivé dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne en héritage, quand tu en auras pris possession et y seras établi, tu prendras des prémices de tous les fruits de la terre, récoltés par toi dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, t’aura donné, et tu les mettras dans une corbeille; et tu te rendras à l’endroit que l’Éternel, ton Dieu, aura choisi pour y faire régner son nom…. » (Deut.26:1-2)
Après quarante ans dans le désert, une fois les Israélites installés sur leur terre, peuvent-ils bénéficier de leur héritage ? Non, Dieu est très exigeant envers eux et envers nous, puisqu’il connaît la nature humaine ; il nous demande un ultime effort, un effort qui peut paraître surhumain, celui du don des premiers fruits.
Même si la plupart d’entre nous vivent loin de la campagne, certains ont encore accès à un jardin et à des arbres fruitiers. Ils savent la patience et le travail nécessaires. La récolte des premiers fruits est une récompense après plusieurs années de soins attentifs. Cependant, Dieu nous demande précisément de s’en priver et de faire don de ces tout premiers fruits.
La Torah, dans sa sagesse, voit le risque de la cupidité humaine. Nehama Leibowitz souligne la symétrie entre deux versets, celui où on offre les premiers fruits : « …. quand je suis rentré dans le pays que l’Eternel a juré à nos pères de nous donner en héritage. » (Deut. 26:3) et celui que nous lisons autour de la table du Seder, lorsqu’on dit que chaque génération et chaque juif doit se voir comme si lui-même était sorti d’Egypte. Chaque génération doit apporter ses premiers fruits comme chacune doit se libérer de l’esclavage. Et se libérer de l’esclavage équivaut à se libérer de sa cupidité.
De plus, la troisième année, il nous est demandé aussi mettre de côté la dîme pour les Lévites, l’étranger, l’orphelin et la veuve et ceci après avoir observé le rituel du don de la dîme au Temple, reconnaissant ainsi l’intervention divine dans ce que la terre produit. Il nous est ordonné de prendre soin des catégories les plus fragiles qui résident parmi nous avant de jouir du fruit de notre travail. Donner une partie de nos biens à ceux qui sont dans le besoin, la Tzedaka, est un commandement transmis de génération en génération et la pérennité de l’alliance en dépend. Le comportement éthique n’est pas transmis automatiquement…il se réapprend à chaque génération.
Ensuite, nous devons mettre ces lois par écrit dans un livre, qui lui sera transmis aux générations futures : « Dès que tu auras traversé le Jourdain pour entrer dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne, tu dresseras de grandes pierres. Enduisez-les de plâtre et inscrivez sur elles toutes les paroles de cet enseignement… » (Deut. 27:2-3)
En tant que membres du peuple juif, nous sommes les héritiers d’une triple tradition. Une ritualiste-religieuse, où nous reconnaissons l’intervention de Dieu dans le monde, une éthique qui exige de nous de prendre soin de notre prochain, et une spirituelle qui est transmise à travers la Torah. Ces enseignements ne sont accessibles qu’après une étude approfondie et souvent un médiateur, afin d’en clarifier le sens. Les interprétations du passé nous servent alors de guides, mais la mission de chaque génération est d’en générer des nouvelles. Ainsi, nous restons à la fois fidèles à la chaîne de la tradition, tout en nous en libérant lorsqu’on apporte notre propre interprétation – notre propre maillon en quelque sorte à cette chaîne.
Ken yhie ratzon,
Chabbat shalom !