Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Drasha Vayakhel – KEREN OR, 25 février 2022

Il y a 15 jours, lors de l’étude avec le groupe du mercredi de la paracha Tetzavé, on s’était attardé sur ce curieux objet : les ourim et toumim, deux pierres sur lesquelles étaient gravés les noms des douze tribus d’Israël, placées sur le pectoral du jugement du Grand Prêtre, elles s’éclairaient lorsqu’on leur posait une question. La réponse tel un oracle permettait, dans des circonstances spécifiques, de prendre une décision.

Dans la Torah, les ourim et toumim étaient consultés avant les guerres dites facultative, celle où on s’apprête à conquérir un territoire et où il faut bien peser les risques et les opportunités à partir en guerre.

Dans le traité Sanhédrin, il est précisé qu’un certain nombre de gardes fous ont été mis en place pour qu’un roi ne décide pas de partir à la guerre sur un coup de tête, même lorsque la famine sévit dans le pays. Le grand Roi David lui-même ne pouvait de son propre chef décider de partir à la guerre et devait auparavant consulter le grand Sanhedrin composé de 71 juges qui a leur tour allaient consulter le Grand Prêtre et les Ourim et Toumim. Golda Meir en son temps disait que tout commandant qui n’hésite pas à envoyer des jeunes hommes et femmes à la guerre ne mérite pas d’être un commandant.

Notre petit dictateur à l’égo surdimensionné n’a pas pris toutes ces précautions avant de se lancer dans une guerre de conquête territoriale contre son voisin Ukrainien…Même si cette menace planait au-dessus de nos têtes depuis plusieurs mois, la surprise a été totale lorsque l’attaque a été lancée par l’armée russe au petit matin ce jeudi. 70 ans de calme et sécurité ont été anéantis par le caprice d’un leader totalement inconscient des conséquences désastreuses de ses actes.

La sécurité, bitakhon en hébreu, est un des besoins fondamentaux de tout être humain et c’est exactement ce dont nous avons été privés depuis plus de deux ans déjà. L’insécurité générée par la crise sanitaire, qui s’est transformée en moins de deux, en une insécurité territoriale, où les frontières ne sont plus sûres, car une guerre a éclaté. Voilà à nouveau venu le temps où des hommes, femmes et enfants fuyant les bombes et cherchant un abri, vont se jeter sur les routes à la recherche d’un lieu sûr au-delà de leurs frontières…Les prévisions parlent de 5 Mio d’ukrainiens qui vont chercher refuge dans les pays voisins. Et heureuse surprise, ces pays voisins se sont promptement organisés pour les accueillir, même les plus pauvres d’entre eux, comme la Roumanie ont annoncé accepter jusqu’à 500000 réfugiés potentiels.

Yuval Harari expliquait dans un récent article que deux manières de penser le monde coexistent depuis toujours, ceux qui croient en la capacité humaine à changer, à évoluer et ceux qui pensent que l’histoire est un éternel recommencement, et que le monde est une jungle où le fort se nourrit du plus faible. Il y a eu très peu de guerres de conquête ces dernières décennies, le type de guerre qu’avait connu le début du vingtième siècle était devenu une anomalie… C’était la conséquence d’un choix humain et de notre capacité à opter pour le meilleur choix, le penchant vers le bien[1]

Vayakhel, que nous lisons cette semaine, traite, entre autres, de ce que peut produire un groupe humain lorsqu’il se met au service d’une vision qui le dépasse. «Et il rassembla » nous parle d’un moment biblique quasi idéal, une communauté telle que n’importe quel rabbin, ou Président pourrait en rêver.

Le groupe d’hommes et de femmes décrits ici est diligent à donner qui de ses richesses, qui de son talent. Ils participent, chacun selon ses moyens, avec enthousiasme et empressement à un projet qui les élève et qu’ils veulent réussir : la construction du Mishkan – le temple portatif. Les membres ont un chef qui les inspire, et un «conseil d’administration » en quelque sorte, composé des plus talentueux d’entre eux Bezalel et Oholiab. Ces derniers partagent une vision et organisent minutieusement toutes ces compétences. Mais les dons des Israélites sont si généreux que Moïse doit leur demander d’arrêter d’apporter tant d’offrandes : “le peuple apporte trop d’offrandes au-delà de ce qu’exige l’ouvrage que l’Eternel a ordonné de faire.” « Sur l’ordre de Moïse on fit circuler cette proclamation : Que ni homme ni femme ne préparent plus de matériaux pour la contribution des choses saintes. » [2]

Nehama Leibowitz dans son commentaire sur cette paracha, pointe du doigt les intentions totalement opposées à l’origine de la construction du Mishkan et celles de la construction du veau d’or dans la paracha qui précède. Dans les deux narratifs, le peuple hébreu se montre volontaire et généreux mais ce ne sont pas les mêmes intentions qui guident cette générosité.

On lit dans la paracha Ki Tissa au chapitre 32 « tous rompirent leurs pendants d’or…et les apportèrent à Aaron ». Le terme utilisé « rompre» est un indice de leur manière d’agir. Ils donnent de manière désordonnée, sans réfléchir, sans se coordonner et surtout emportés par la colère et la passion.

Après s’être corrompu dans l’idolâtrie et la perte de repères, le peuple semble à présent prêt à se relever, et à réparer la faute commise, avec encore plus de zèle. A présent, ils font preuve de talent, de sensibilité, de sagesse.

Ces deux épisodes qui se suivent dans la Torah sont un enseignement précieux à mettre en perspective. Nous avons à choisir entre le fait de continuer à construire des veaux d’or ou commencer à construire le Mishkan, tout à la fois en tant qu’individus et en tant que groupe humain.

Cela nous enseigne à la fois la difficulté et la beauté à vivre chacun en harmonie avec son prochain, au sein de nos différents groupes d’appartenance : sa famille et ses amis, son groupe spirituel, son pays et au-delà en tant qu’Homme faisant partie de l’humanité ! Lorsqu’un groupe d’hommes et de femmes perd ses repères et s’adonne à ses pulsions sous la conduite d’un leader qui a perdu la raison, il libère ses bas instincts de manière incontrôlable, et le pire peut arriver. Au contraire, lorsque les talents de chacun sont mis au profit d’un idéal éthique, rien ne peut arrêter ceux qui travaillent ensemble de manière harmonieuse. Même en ces moments sombres, je vous invite à ne pas désespérer de l’humain car le changement est toujours possible et la paix peut poindre de nouveau à l’horizon.

Ken Yhie Ratzon

Shabbat shalom


[1] https://www.economist.com/by-invitation/2022/02/09/yuval-noah-harari-argues-that-whats-at-stake-in-ukraine-is-the-direction-of-human-history

[2] Exode 36:5-6

photo prise par le rabbin Tanya Sakhnovich qui fuit Kiev avec son fils vers la frontière polonaise le 26 février 2022

Drasha Yitro – Bar Mitsva Alexandre Thauvette 21 janvier 2022

Qui va là ? Ami ou ennemi ? C’est par ces mots qu’on accueillait traditionnellement l’étranger de passage.

J’ai pensé à cette devise en entendant parler de la prise d’otages à Colleyville au Texas à shabbat dernier. J’ai pensé au rabbin Cytron Walker qui a tendu la main à celui qui a frappé à sa porte à l’improviste un samedi matin, juste avant l’office, sans poser de questions. Il l’a accueilli par une tasse de thé et l’a écouté raconter son histoire. Car accueillir l’autre, surtout lorsqu’il semble être en détresse, c’est ce qu’on est censé faire en tant que rabbin.

Certes, il semblait un peu confus cet anglais d’origine afghane, il est resté et s’est joint à l’office, avant de sortir une arme et prendre en otage les 3 fidèles qui étaient dans le sanctuaire de Beit Israël. Les autres membres avaient préféré suivre l’office en ligne en cette période de forte contagiosité…Comme un miracle cet épisode a eu une fin heureuse les otages ont été libérés grâce au rabbin lui-même, 11 heures après … Le calme et le sang-froid du rabbin Cytron Walker a été admiré par le FBI et il est apparu comme un héros dans les medias . Son intervention a sauvé 3 personnes. Certes, il avait bénéficié d’une formation à la sécurité, mais qui d’entre nous sait comment il aurait réagi dans de telles circonstances, hass veshalom ?  Faire face à des terroristes en plein office, c’est le pire cauchemar de n’importe quel rabbin … et toutes les formations, tous les vigiles et autres vitres blindées s’avèrent dérisoires, le jour où cela se produit.

Ennemi ou ami ? le récit de la traversée de la mer rouge se termine dans la paracha précédente par le surgissement d’on ne sait où de l’ennemi ‘Amalek’, qu’il nous est commandé de combattre sans merci. L’Eternel s’est engagé à effacer son nom de la surface, et a demandé à Moïse d’inscrire cet épisode dans les annales, pour ne rien oublier de génération en génération.

La paracha de cette semaine commence par nous parler d’Yitro, un ami, étranger au peuple hébreu et beau-père de Moise. Yitro donne même son nom à la paracha, qui met dos à dos l’ennemi et l’ami. D’un côté, celui qu’il faut éliminer, de l’autre celui sur lequel on peut compter, faire alliance voire incorporer …

Qu’est-ce qu’un ennemi ? Selon un article de la revue de défense nationale, jusqu’à la fin de la guerre froide, il était facile de définir qui est l’ennemi. Le monde était divisé en deux camps : les pays où les hommes étaient libres et ceux où ils vivaient enfermés derrière le rideau de fer. Cependant, depuis la fin du 20è siècle, dans un monde multipolaire, il est de plus en plus malaisé de définir l’identité d’une nation et par conséquent ses ennemis, tout cela semble à géométrie variable selon le contexte et les dirigeants en place. Pour Régis Debray il y a « deux catégories d’êtres humains qui menacent le monde aujourd’hui : ceux qui ont trop de religion d’un côté et ceux qui n’en ont pas assez de l’autre. En d’autres termes ceux qui souffrent de n’avoir pas assez d’ego, les fanatiques, et ceux qui souffrent d’en avoir un peu trop, les sceptiques, nous. Manque le juste milieu. Au secours de la République et sa laïcité. »[1],

Cette définition moderne n’est pas bien différente de celle qu’on trouve dans la Torah, où l’archétype de l’ennemi – Amalek – est considéré comme tel, parce qu’il attaque par derrière, au moment où le peuple est en position de faiblesse et sans raison. Lâche, irrationnel cet ennemi-là déborde de haine gratuite. Pour cette raison, il nous est commandé de garder cet épisode en mémoire cela, de le mettre par écrit.…Les modes d’action des attaques terroristes ressemblent à s’y méprendre à celles d’Amalek: attaquer des personnes en prière un shabbat matin est le comble de la lâcheté et de l’ignominie, et sa motivation est la haine gratuite .

La Torah ne nous laisse pas dans cette vision désespérée de l’être humain. Au contraire, le verset qui suit immédiatement la victoire sur Amalek, introduit le personnage d’Yitro. Au chapitre 18 de l’Exode on peut lire : Vaïchma Yitro, khohen Midian, hoten Moshé et kol asher assa Elohim leMoshé, oul’Israël amo, ki hotzi Adonaï et Israel miMitzraïm. « Mais Yitro, le prêtre de Madian, beau-père de Moïse entendit tout ce que l’Eternel avait fait à Moise et son peuple Israël, lorsque l’Eternel libéra Israël d’Egypte. »

Les rabbins se sont demandés ce qu’Yitro avait entendu exactement pour aller rejoindre Moïse? Etaient ce les miracles perpétués par l’Eternel  qui l’avaient mis en marche? Ou bien plutôt l’histoire d’Amalek  ? Dans un midrash les rabbins se posent la question et ne sont pas d’accord : Qu’a-t-il entendu qui l’a poussé à venir (et à se joindre à Israël) ? La guerre avec Amalek, qui est juxtaposée à cette section. Ce sont les mots de R. Yehoshua. Il a entendu parler du don (futur) de la Torah et il est venu.[2]

Peut être que la motivation d’Yitro à rejoindre Moïse est de montrer son admiration envers ce petit peuple opprimé qui a réussi avec l’aide de Dieu à se sortir de tant de mauvais pas, et les rabbins ont même imaginé que son admiration est telle qu’Yitro s’est converti. La deuxième hypothèse n’est pas moins intéressante : il veut être présent lors du don de la Torah, car lui-même est un leader religieux et politique et un homme de loi. Et il conseille Moïse sur l’organisation à mettre en place pour alléger sa charge et faire en sorte que la loi soit rendue de manière plus efficiente appelée la Torah d’Yitro, elle sera amalgamée à celle de l’Eternel, rien de moins.

Yitro est l’opposé d’Amalek, c’est l’archétype du philosémite, d’un allié sincère et véritable sur le plan stratégique et géopolitique pour le peuple hébreu. Yitro est un ami – un haver en hébreu avec lequel il est possible d’envisager un hibour, une association.

Puisse chacun d’entre nous avoir la sagesse de distinguer entre amis et ennemi. Puisse ton chemin de vie Alexandre être parsemé d’amis sincères, puisses-tu les écouter avec confiance et respect !

Ken yhié ratzon !

Shabbat shalom et mazal tov à Alexandre !


[1] Régis Debray, colleque ‘Qui est l’ennemi’ organisé par le CSFRS, décembre 2015, cité dans l’article d’Amaury de Pillot de Coligny https://www.cairn.info/revue-defense-nationale-2018-1-page-65.htm

[2] Mekhilta d’Rabbi Yishmael Exode 18 :1 :1

Paracha Bechalakh – Bat Mitsva Abigaël Chevrier Elfassy 14 janvier 2022

Quand j’étais petit garçon
Je repassais mes leçons
En chantant
Et bien des années plus tard
Je chassais mes idées noires
En chantant

La vie c’est plus marrant
C’est moins désespérant
En chantant

Vous connaissez tous le refrain de cette chanson de Michel Sardou, ‘en chantant’. Oui je sais Michel Sardou n’est ni juif ni rabbin, mais ce chant populaire, je suis sure, parle à chacun d’entre vous, et ce qu’il énonce, de manière un peu simpliste, également.

Qu’on chante sous sa douche, ou dans une chorale de manière régulière peu importe, le chant agit en profondeur sur notre psyché.

Depuis des centaines d’années, les pratiquants du yoga chantent le fameux om hindou, ce son universel primordial qui a des effets bénéfiques sur tout le corps et l’esprit. Plus récemment, la musique et le chant en particulier ont été utilisés pour leurs vertus thérapeutiques par des professionnels afin d’aider leurs patients à retrouver un équilibre.

En se mettant au diapason de nos émotions le chant nous soigne. Il est utilisé comme médiateur dans les maisons de retraite, auprès de personnes en fin de vie ou atteintes de la maladie d’Alzheimer. Quand la communication verbale n’est plus possible momentanément ou définitivement, c’est le chant qui prend le relais et permet de toucher directement l’inconscient et le vécu des personnes en leur apportant un peu de bien-être.

Ce qui est vrai de la vie en général s’applique d’autant plus à la vie spirituelle, celle où on se réunit pour prier en chantant, comme nous le faisons ce soir pour accueillir le chabbat. Nous chantons ‘Shirou l’Adonaï shirou shir hadash shirou l’Adonai kol haaretz’ chantez à l’Eternel un chant nouveau chantez à l’Eternel toute la terre’[1]. Les paroles des psaumes sont mises en musique car elle adoucit les mœurs comme on dit, et nous détache des contingences du quotidien, parfois elle nous éleve, ne serait-ce que momentanément…

En ce chabbat shira – le chabbat du chant, dans lequel nous entrons ce soir nous exprimons notre joie ancestrale d’avoir été libéré de la servitude et grâce à l’intervention divine, vaincu les soldats de Pharaon, en chantant le cantique de la mer rouge.

Le talmud dénombre ainsi 10 cantiques dans la Torah, pour la plupart des chants d’allégresse à la gloire d’un Dieu libérateur. Le cantique de la mer rouge qui apparait en premier dans la Bible ne fait pas exception.

Dans le talmud il est écrit : « Rabbi Shefatia a dit au nom de Rabbi Yochanan : ‘Si quelqu’un lit la Torah sans mélodie, ou répète la Mishnah sans air, de lui l’Écriture dit : « De même, je leur ai donné des statuts qui n’étaient pas bons (Ezekiel 20:25) »[2].

L’étude même de la Torah est mise en musique et chantée . Chanter la Torah permet de mieux retenir son message, mais aussi d’embellir le service du cœur – l’avodat halev que représente chaque office. Ceci est d’ailleurs un commandement, celui du hidour mitsva, de l’embellissement de la mitsva. Entendre la parole divine est l’essence même du judaïsme, et la chanter lui apporte ce sens nouveau, incomparable. La parole mise en musique l’adoucit comme l’exprime le rabbin Lopes Cardozo[3].

Mais qu’en est-il lorsque la musique ne s’accorde pas avec les paroles prononcées ? Lorsque certains versets de la Torah chantés sont particulièrement violents ? Ce qui est justement le cas dans le cantique de la mer rouge ? Est-ce que le fait de les chanter permet de passer à la trappe le sens littéral des mots prononcés : c’est-à-dire en résumé, se réjouir de la mort de nos ennemis qui ont coulé comme du plomb au fond de la mer? Ce que la Torah réprouve:  » Lorsque ton ennemi tombe, ne te réjouis point; s’il succombe, que ton cœur ne jubile pas! » lit-on dans les proverbes.

Dans le talmud aussi on peut lire : ‘mes créatures se noient dans la mer et vous vous chantez un cantique ?’[4]…Comment ne pas se sentir dans une sorte de confusion entre ce que l’on dit et ce à quoi on croit ?

Les commentaires rabbiniques nous viennent en aide à ce sujet, ce cantique qui commence par Az Yashir Moshé, alors Moise a chanté, peut aussi se lire au futur, alors Moise chantera, cette ambivalence concernant la chronologie des évènements : a-t-il chanté ce cantique avant ou après la traversée de la mer rouge ? permet de trouver une issue à ce problème me semble-t-il. Ainsi le cantique est détaché d’une temporalité, on se réjouit dans l’absolu de vaincre ses ennemis, et pas seulement les Égyptiens mais tous ceux qui se sont succédés dans la Torah et au fil des siècles : des Moabites jusqu’aux Amalécites, ces derniers représentant selon les sages les archétypes des ennemis d’Israël à toutes les époques. Le cantique devient ainsi un chant détaché d’une réalité guerrière violente.

Demain lorsque nous chanterons le cantique de la mer rouge, on pourra se réjouir, sans arrière-pensée vengeresse. Nous prendrons juste conscience que la vie est faite de ces traversées, de seuils à passer, de mers parfois agitées, qui s’ouvrent comme par miracle …comme ce soir devant notre bat mitsva Abigaël, elle qui passe avec émotion d’une rive à l’autre, de l’enfance à une plus grande maturité et que nous accompagnons pour notre plus grand bonheur à tous!

Ken Yhie Ratzon,

Chabbat shalom


[1] Psaume 96 :1

[2] Megillah 32a

[3] https://www.cardozoacademy.org/thoughtstoponder/the-hopelessness-of-judaism-and-its-rescue/

[4] TB Meguila 10b

Drasha Vayigach – KEREN OR Bat Mitsva Serena 10 décembre 2021

En septembre 2019, notre fils Ivan décidait d’entreprendre un voyage sur les traces de ses origines algériennes. Au départ, j’étais très sceptique voire méfiante, car ce périple pouvait s’avérer dangereux. Après pas mal de péripéties, alors que son vol était prévu le lendemain, il obtenait in extremis son visa…

Et le voilà parti explorer Oran d’abord, puis Alger e, pour finir, Constantine Pour rappel la période n’était pas la plus propice pour le tourisme, et des manifestations violentes quotidiennes se déroulaient notamment à Alger.

Chaque membre de la famille élargie lui avait confié des adresses et photos de leurs anciens lieux de vies, mais aussi de sépultures de leurs ancêtres. Ivan avait pour mission de nous tenir au courant au jour le jour de son voyage et de faire un reportage photos, sur le groupe whatsapp familial. Un rdv quotidien qu’on attendait avec impatience et qui nous procurait quelques frissons.

Dès le premier jour, il s’était fait inviter par une famille pour le thé, puis une autre pour le couscous. Familles rencontrées au hasard, auxquelles il n’avait pas caché ses origines juives. L’apogée de cette visite a été, de mon point de vue, celle du cimetière d’Oran …un gardien oranais bénévole du cimetière juif entretenait précieusement toutes ces tombes. Il avait dessiné maladroitement un plan sur lequel il avait inscrit les noms et prénoms ainsi que les dates des personnes enterrées là, dégotés à la suite des rares visites de leurs proches.

Ce voyage a laissé des traces indélébiles à notre fils, ainsi qu’à toute la famille qui a participé à distance, notre regard sur ces habitants vu à travers le sien, nous a un peu pacifiés. Et il a même été envisagé qu’on y retourne en famille, malheureusement la pandémie nous en a empêchés jusqu’à présent.

Au début de l’année prochaine commenceront les commémorations officielles de cette période tragique, 60 ans après les accords d’Evian ayant signé l’indépendance de l’Algérie et de l’arrivée du million des rapatriés d’Algérie, pieds-noirs, juifs, FNSA (Français Nord Africains de Souche musulmane) ou harkis. Nous entrons de plain-pied dans une année mémorielle de ce qu’on a appelé jusqu’en 1999 ‘les évènements d’Algérie’, car une loi a été nécessaire pour parler enfin de réalité de ces évènements : ‘la guerre d’Algérie’. Il est probable que des plaies mal cicatrisées seront de nouveau rouvertes.

Cet épisode à la fois ancien, car plus de deux générations sont passées depuis la fin de la guerre, et récent, pose la question de l’interprétation des faits historiques au regard de la mémoire de ceux qui les ont vécus. Les récits divers et divergents sont difficiles à réconcilier, comme il est difficile de réconcilier les différents groupes qui se sont fait face et qui à présent vivent cote à cote sur notre sol…La guerre d’Algérie pose avec acuité la question du repentir, du pardon, et de la réconciliation.

Ces mêmes sujets sont au cœur de la paracha Vayigash qui veut dire ‘et il s’approcha’, dans laquelle, tant bien que mal, c’est la fratrie constituée par Joseph d’un coté et ses onze frères de l’autre, qui doit tourner une page douloureuse pour repartir vers une fraternité retrouvée. Le récit débuté dans la paracha précédente, Mikketz, expose les protagonistes inégaux : d’un côté Joseph on trouve ce puissant vizir de Pharaon déguisé en égyptien et méconnaissable, pour ses frères c’est un total étranger et ils ne voient pas leur frère au delà de ce masque. Comment pourraient-ils s’imaginer que leur frère vendu comme esclave vingt ans plus tôt, non seulement ait survécu mais qu’il soit devenu si puissant jusqu’à tenir la vie de toute sa tribu entre ses mains ?

De l’autre, Joseph en maitre du jeu, les reconnait et n’en dit mot. Secoué d’émotion, il cache ses larmes à plusieurs reprises, ainsi son humanité affleure et nous partageons en tant que spectateurs le trouble qui le saisit. On suit aussi à la trace ses luttes intérieures, partagé entre le désir de se venger enfin de ce que ses frères lui ont fait subir et son affection inconditionnelle. Ainsi, il les fera partir et revenir à deux reprises. In fine, au deuxième retour de ses frères accompagnés de Benjamin son petit frère, Joseph aidé de son serviteur manigancera un faux larcin d’une coupe d’argent par son petit frère Benjamin afin de les culpabiliser et, peut être les maintenir sous son joug ?

Suit le discours de Yehouda, le porte-parole de ses frères, ce long monologue qui met en avant la souffrance de leur père aura raison de la valse-hésitation de Joseph. Chacun fera un pas vers l’autre au ‘Yehouda se rapprocha de lui’ (avec prudence) vayigash élav Yehouda’ répondra le ‘g’chou na elaï’ ‘rapprochez-vous de moi’ de Joseph…et le mélodrame atteindra son sommet lorsque Joseph se jettera d’abord au cou de son frère Benjamin puis dans les bras de tous ses frères, ‘vaynashek lekhol ekhav vayevk alehem’ et il embrassa tous ses frères et pleura’[1] un véritable film en cinémascope se déroule sous nos yeux, et les plus sensibles ne pourront retenir une larme à la lecture de cette scène d’anthologie…

Le midrash cherche à comprendre l’intention de Yehouda lorsqu’il aborde Joseph comme avocat de la tribu. Les rabbins interprètent son état d’esprit à partir des différentes significations du même verbe Vayigach dans la Torah : Rabbi Yehouda pense qu’il se préparait à la guerre, pour Rabbi Néhémia, Yehouda venait se réconcilier avec Joseph, tandis que les Sages plaident pour une prière, rabbi Eleazar met tout le monde d’accord en expliquant que Yehouda avait combiné ces 3 intentions, en fin stratège il était prêt à toute éventualité. C’est ce long monologue, où Yehouda revient sur divers épisodes vécus par la fratrie mais en se mettant dans la peau de son père Jacob, qui remportera le cœur de Joseph et permettra de pacifier la famille.

Prenant exemple sur cette scène si touchante, on peut à notre tour profiter de cette année mémorielle pour mieux nous informer sur ce qu’il s’est passé en Algérie, je vous recommande à ce propos le roman graphique de Benjamin Stora et Nicolas le Scanff : ‘Histoire dessinée des Juifs d’Algérie’, ainsi que l’exposition actuellement à l’Institut du Monde Arabe à Paris sur les juifs en terre d’Orient. Ici même le CPJL commémore cette période par la projection du film de Jean Pierre Lledo ‘Algérie : Israël le voyage interdit’ le dimanche 6 mars, et la conférence discussion avec Guy Slama sur l’histoire complexe des Juifs d’Algérie le vendredi 11 mars au cours d’un repas chabbatique…Autant d’occasions pour mieux connaitre l’histoire de nombreuses familles membres de KEREN OR concernées par cette histoire, et de chemins pour la paix. Shabbat shalom ! et mazal tov à Séréna qui porte en elle ce double héritage!


[1] Genèse 45 :14

Drasha Mikkets – Education KEREN OR 3 décembre 2021

בֶּן בַּג בַּג אוֹמֵר הֲפֹךְ בָּהּ וַהֲפֹךְ בַּהּ דְּכֹלָּא בַּהּ וּבַהּ תֶּחֱזֵי וְסִיב וּבְלֵה בַּהּ וּמִנַּהּ לָא תְּזוּעַ שֶׁאֵין לְךָ מִדָּה טוֹבָה הֵימֶנָּה

« Ben Bag Bag disait : Tourne-la et tourne la encore car tout y est (dans la Torah), et accroche toi à elle et regarde la et deviens grisonnant et vieux et ne t’en éloigne toujours pas, car tu n’as pas de meilleure unité de mesure que la Torah. »[1]

Cette parole classique des Pères, nous enjoint par-dessus tout d’étudier, et encore étudier nous rappelant que c’est grâce à cette étude que nous pouvons raffiner nos ‘middot’, et consolider nos qualités humaines en devenant des meilleures personnes …

C’est à partir de ce paradigme que le peuple juif s’est construit, l’éducation était portée au pinacle d’abord pour soi, puis pour ses enfants et ce de génération en génération.

Cette valeur précieuse a été la boussole de nos ancêtres, de Maïmonide, à Abravanel en passant par Nahmanide et jusqu’aux grands intellectuels juifs modernes Martin Buber, Léo Baeck ou Emmanuel Lévinas, entre autres. Pour ces maitres du Moyen Age à nos jours, il importait d’avoir une connaissance exhaustive et pointue de la Torah (écrite et orale) mais pas seulement.

Il fallait aussi se frotter aux enseignements profanes et ne pas craindre de se confronter au monde non-juif. Nombreux parmi ceux cités étaient rabbins, exégètes de renom et médecins, enseignants, poètes, astronomes et philosophes. Aucune discipline n’échappait à la palette de leurs connaissances. Cette double éducation a permis à Maïmonide d’être reconnu hors du cercle juif et apprécié pour ses connaissances médicales. Il sera même un des médecins du fils de Saladin Al Afdahl … Abravanel quant à lui, était le trésorier du roi Alphonse V du Portugal puis de la cour d’Espagne, où il aura manqué de peu sauver les juifs de l’Inquisition…

Cette vision du monde a permis à de nombreux juifs à toutes les époques, d’être reconnus pour leur apport scientifique et intellectuel au monde en général …

Face aux adeptes d’une double éducation religieuse et profane se sont dressés ceux, qui ont interprété cette maxime de manière étroite en se consacrant exclusivement à l’étude de la Torah…considérant qu’étudier les matières profanes est une perte de temps. Cette hevrat halomdim, cette communauté d’étudiants, s’est fortement renforcée ces dernières décennies. Trois fondements maintiennent cette communauté en ordre de marche, selon Micah Goodman : la fermeture, l’obéissance (à un leader rabbinique de sa génération reconnu de tous), et la communauté d’étudiants. Leur mode de vie est selon eux, une protection de l’essence du judaïsme et un rempart contre la décadence du monde post moderne. Et particulièrement, ils sont convaincus que c’est cette étude exclusive de la torah hâtera la venue de la rédemption…Depuis la pandémie cette communauté a vécu une crise sans précédent, une crise de leadership et une crise intellectuelle. Les pertes humaines subies en son sein par le COVID a drastiquement remis en question leur mode de vie et poussé vers la vie profane nombreux de leurs membres.

 Pourtant, la Torah nous relate longuement un modèle de réussite hors du commun, qui a bénéficié, lui, d’une double éducation : celle de son milieu d’origine et celle de son pays d’adoption. Je veux parler de Joseph. Jeté dans un puits par ses propres frères, vendu comme esclave en Egypte, il travaille dans la maison de Putiphar puis est envoyé en prison après le faux témoignage de sa femme. En prison, Joseph utilise son don d’interprétateur de rêves pour deux de ses compagnons de cellule. Il prédit à l’échanson qu’il retournera sous 3 jours à la cour de Pharaon et lui demande de se souvenir de lui pour le sortir de ce mauvais pas. Deux ans plus tard, l’échanson se souvient de Joseph et le fait venir devant Pharaon dont les conseillers sont incapables d’interpréter les rêves.

Ses années maigres auront permis à Joseph de gagner en maturité, en savoir-être, à se raffiner. Il était non seulement d’une intelligence rare, capable de déchiffrer les messages enfuis dans ses propres songes et ceux des autres, mais il aura surtout acquis les talents d’un excellent diplomate. A la cour du plus grand monarque de son époque, il a su garder sa langue quand il le fallait et à l’utiliser à bon escient. Il avait compris que si sa langue fourchait, sa tête serait en jeu…

En peu de temps, il a accédé à une position qui nécessitait de porter les habits et incarner le pouvoir. Ensuite, il a su user de ce pouvoir en faveur du peuple égyptien mais aussi des siens. Sa réussite le propulsera au rôle de vizir à la cour de Pharaon, quel self-made man avant l’heure !

L’éducation et la connaissance sont les mamelles du judaïsme, celles que nous promouvons continuellement dans notre synagogue. Une éducation à la fois profane et juive, universelle et particulariste, les deux selon le judaïsme que nous promouvons étant complémentaires et indispensables pour former des honnêtes hommes et femmes au sens des Lumières.

Ata honen leadam daat oumelamed leénosh bina : à chacun tu accordes la connaissance et Tu enseignes la compréhension, c’est la formulation d’une des bénédictions de cette prière de plus de 2500 ans. La quatrième bénédiction de la Amida de semaine, positionnée juste après celle qui invoque la sainteté de Dieu.

Alors que la fête de Hanouka s’achève ce dimanche, fête qui célèbre l’éducation et la transmission des valeurs juives, continuons à faire briller ces flammes fragiles qui ont éclairé nos maisons, faisons en sorte de les renforcer par nos actions et notre lutte contre l’ignorance,

Béni Sois Tu Eternel qui accordes la connaissance !

Ken Yhié ratzon,

Shabbat shalom, Hodesh Tov et bonne fin de Hanouka !


[1] Pirke Avot 5 :21

Drasha Vayeshev – KEREN OR, 26 novembre 2021

Mizmor l’david, …savez-vous qui a composé cet air que nous chantons chaque vendredi soir dans cette synagogue depuis quelques années ? Il s’agit d’un compositeur qui occupe le haut du pavé de la liturgie juive aux Etats Unis, et aussi en Europe, Shlomo Carlebach, décédé en 1994. Originaire d’une famille hassidique, il est reconnu, d’une part, pour avoir encouragé et soutenu les femmes juives orthodoxes dans leur prise de rôles de leadership dans leurs communautés. Mais, il a aussi fait les gros titres de la presse juive dès 1998, à la suite des révélations de femmes qui l’ont côtoyé et qu’il avait harcelé et agressé sexuellement…Au fur et à mesure des années, le scandale a pris de l’ampleur, spécialement lorsqu’on a découvert que les victimes étaient majoritairement des mineures…

Dans le sillage du mouvement #metoo en 2017, sa propre fille, Neshama qui est une chanteuse célèbre et membre du mouvement ‘Reform’ aux Etats Unis, interrogée dans la presse juive à propos des méfaits de son père a déclaré en 2018 ‘Mes sœurs, je vous entends. Je pleure avec vous. Je marche avec vous. Je resterai à vos côtés jusqu’au jour où le monde s’engagera auprès des innombrables femmes qui ont souffert des ravages du harcèlement et agressions sexuelles et aussi mettra tout en œuvre pour guérir ce monde. »[1]

Le 9 novembre dernier un rapport d’un cabinet indépendant américain, Morgan Lewis, a rendu un rapport consternant concernant 6 rabbins et professeurs reconnus qui ont été à la tête du Hebrew Union College la yeshiva libérale américaine vieille de près de 150 ans. Le rapport remonte aux cinquante dernières années, où les 6 incriminés ont harcelé sexuellement et abusé de leur pouvoir et influence envers leurs homologues féminines, étudiantes rabbins. L’un d’entre eux, le rabbin Gottschalk avait été pourtant celui qui a ordonné la première femme rabbin aux Etats Unis en 1972 Sally Priesand et aussi la première femme rabbin israélienne Naama Kelman en 1992…

A chaque scandale révélé par ces commissions indépendantes puis les médias, qui mettent à jour des comportements déviants voire criminels, celles et ceux qui aujourd’hui dirigent nos communautés et diverses organisations juives (qu’ils soient laïcs ou religieux) sont abasourdis. Dans un deuxième temps, ils sont en colère car cela aurait pu être évité. On se demande alors pourquoi il y a eu un tel silence des institutions pendant des décennies ? Enfin, la question qui occupe les esprits est : que faire de l’œuvre laissée par les auteurs de ces actes ? Comment concilier l’apport indéniable à la vie juive de ces rabbins, professeurs, chercheurs avec leur crime ? Faut-il enlever leurs livres de nos bibliothèques ? Leurs chants de notre répertoire liturgique ? Leurs enseignements de nos universités et autres yeshivot ? On peut se réjouir déjà que ces actes répréhensibles soient dénoncés publiquement, que les victimes puissent enfin se libérer du poids des non-dits, qu’elles puissent, nous l’espérons et le souhaitons, se reconstruire

Cependant, les tenants de l’effacement de l’espace public de ces personnages autrefois acclamés et aujourd’hui mis au ban de la société se montrent inflexibles. Face à eux d’autres invitent à une approche plus nuancée, et en appellent à plus de discernement. Les rabbins, professeurs de Bible et auteurs de ces musiques ne sont pour la plupart plus de ce monde. S’ils sont vivants, ils seront jugés et purgeront la peine infligée par les tribunaux.

Ceux qui diffusent ou enseignent leurs œuvres doivent par contre prendre des précautions et expliciter en préambule à tout enseignement ou diffusion les agissements dont ces personnages se sont rendu coupables. Ils doivent ‘annoter leur œuvre’ est à distinguer des actes commis en quelque sorte, comme le préconise le rabbin Josh Katz.[2] Il rappelle également que les personnes incriminées avaient des collègues, amis et donc des témoins à leurs côtés, qui ont laissé faire, ou ont fermé les yeux : ne sont-ils pas eux aussi autant coupables ?

Sur un autre registre, lorsque nous lisons les textes difficiles dans la Torah qui relatent les crimes commis parfois par des ancêtres prestigieux, voire nos rois israélites, nous n’envisageons pas d’expurger la Torah de ce qui nous choque et que nous jugeons inacceptable car criminel. Ces récits sont là, et à chaque génération, l’évolution des valeurs (nous l’espérons vers le progrès de l’humanité) nécessite de les réinterpréter.

Ainsi, la semaine dernière, le récit du viol de Dina, la fille de Léa et Jacob, par Chehem le fils de Hamor le roi des Hévéènes, qui est ensuite promise en mariage à son violeur. Suivi par la vengeance des frères de Dina, Shimon et Lévi qui massacrent toute la population mâle Hévéène en contrevenant à l’accord conclu avec eux, n’est pas interprétée de la même façon par la génération libérale occidentale ou post #metoo, que par les Sages du Talmud…

Il en est de même cette semaine, avec la scène de crime des frères de Joseph, qui préméditent son assassinat et à la suite de l’intervention de Ruben, le jettent finalement dans un puits pour être vendu comme esclave aux Ismaélites. Ces mêmes frères sont les ancêtres des tribus constitutives du peuple d’Israël. Faut-il les effacer de notre Torah ? ou plutôt les enseigner à la lumière à la fois des commentateurs dits classiques et de ceux dits modernes ? Faire en sorte que ces enseignements actualisés deviennent la Torah de notre temps ?

Céder aux sirènes de la cancel culture, qui préconise le bannissement, l’ostracisme, le boycott, l’humiliation publique et autres anathèmes, peut s’avérer dangereuse. En effaçant les criminels de l’espace public n’efface-t-on pas en même temps leurs crimes ? Notre société ne vit pas au temps du far West où chacun/chacune s’arroge le droit d’être le juge d’un tribunal en l’absence d’un état de droit.

Cette volonté d’effacer l’autre, ne la lisons nous pas dans notre paracha ? N’est-ce pas ce que les frères ont voulu faire en anéantissant Joseph ? Selon les commentateurs même en voyant Joseph arriver de loin, ils ne supportaient pas sa vue et planifiaient déjà  à ce moment-là de le tuer : « Ils le virent de loin et avant qu’il ne se rapproche ils avaient conspiré de le tuer… »[3]

A notre tour, nous nous comportons comme ces frères érigés en procureurs du jeune Joseph qui prononcent contre lui la sentence ultime. Qui sont-ils et qui sommes-nous pour nous montrer plus redoutables et brutaux dans notre jugement que Dieu lui-même ? Comme le comprend intuitivement Jacob, lorsqu’on lui apporte la tunique ensanglantée de son fils pour lui faire croire qu’il est mort : Tarof toraf Yossef,[4] surement il a été déchiqueté par une bête sauvage.…

Abstenons-nous à notre tour de devenir des bêtes sauvages.

Ken Yhie ratzon,

Shabbat shalom et hag Hanouka samea’h!


[1] https://www.jta.org/2018/01/02/united-states/neshama-carlebach-responds-to-allegations-of-sexual-misconduct-against-her-father

[2] https://forward.com/opinion/478649/our-reform-leaders-sinned-should-we-still-sing-songs-they-wrote/?utm_source=Iterable&utm_medium=email&utm_campaign=campaign_3259930

[3] Genèse 37:18

[4] Genèse 37:33

Drasha Toledot – KEREN OR, 5 Novembre 2021 Bat Mitsva Iris Tenenbaum

Les engendrements de la paracha Toledot se font dans la douleur, notre matriarche biblique Rebecca  est secouée de vagues alors que dans son ventre elle porte Jacob et Esau. Elle en arrive à consulter un oracle qui puisse prédire leur caractère futur.

De même les prévisionnistes et futurologues se sont beaucoup exprimés l’an dernier à propos du monde d’après, de quoi cette période allait accoucher ?

Ce sont certainement nos interactions sociales qui ont été le plus affectées par les différents retraits forcés du monde. Les cercles amicaux et professionnels, ont été réduits au strict minimum, on s’est physiquement enfermé un peu dans nos bulles alors que notre temps sur écran et nos communications virtuelles ont augmenté de manière vertigineuse.

Et pourtant, à l’origine nous avons tous au moins un point commun, celui d’avoir été conçus pour interagir avec les autres, se voir, se toucher, se sentir, toutes conditions indispensables pour préserver santé mentale, et épanouissement personnel.

Ce besoin fondamental semble se raréfier comme l’oxygène que nous respirons, à la place s’est installée une concurrence féroce, à laquelle on doit survivre, non pas en défendant un territoire physique, mais un territoire médiatique. Ce monde parallèle qui tel un ogre s’alimente toujours de davantage d’idées chocs et de polémiques. Et peu importe si elles falsifient les faits historiques, de manière absurde, dans la mesure où elles sont égrenées de manière si docte. Et lorsque notre falsificateur s’en prend à son groupe d’origine, alors l’ogre médiatique atteint le sommet de la délectation, il s’en lèche les babines de satisfaction, la campagne aura un goût particulier, il y aura du sang sur les murs !

En tant qu’observatrice de ce très triste spectacle, je me demande comment un être humain peut se transformer en une caricature de lui-même ? quel chemin tortueux a pris sa vie pour qu’il se haïsse à ce point-là ? Car pour autant haïr les autres, il faut commencer par soi-même. Et cette haine de soi est connue de nos coreligionnaires, elle a été analysée et disséquée depuis au moins un siècle. On l’impute généralement à un désir irrépressible de reconnaissance, d’assimilation, et bien sûr de pouvoir et d’ambition sans bornes. Tellement irrépressibles que celui qui en est atteint n’hésite pas à tourner le dos à tout ce qui l’a nourri et construit.

On essaie de se rassurer en se disant que cette fuite en avant se fracassera irrémédiablement contre un mur : ce Zorro de pacotille finira bien par être mangé à son tour par là même où il a fauté son racisme et son antisémitisme.

Car cette haine de soi a frappé quelques coreligionnaires avant celui qui nous préoccupe. Si on remonte dans le temps, selon la tradition rabbinique, plusieurs empereurs romains seraient les rois d’Edom, descendants directs d’Esau …le jumeau de Jacob, issu du ventre de Rebecca, l’oracle de notre paracha se serait réalisé :

וַיִּתְרֹֽצְצ֤וּ הַבָּנִים֙ בְּקִרְבָּ֔הּ,,, ׃ וַיֹּאמֶר יְ-הוָה לָהּ שְׁנֵי (גיים) [גוֹיִם] בְּבִטְנֵךְ וּשְׁנֵי לְאֻמִּים מִמֵּעַיִךְ יִפָּרֵדוּ וּלְאֹם מִלְאֹם יֶאֱמָץ וְרַב יַעֲבֹד צָעִיר

Les enfants se débattaient en son sein… et YHWH lui dit : « Deux nations sont dans ton sein, deux peuples séparés sortiront de ton corps ; un peuple sera plus puissant que l’autre, et le plus âgé servira le plus jeune. »[1]

Et plus loin dans la Genèse on peut lire :

Ésaü s’est donc installé dans la région montagneuse de Séir – Ésaü étant Édom.[2]

La connexion entre Edom et l’Empire Romain daterait tout d’abord de l’époque de l’empereur Hérode qui a vécu entre 37 AEC et 4AC. En voici l’histoire :

Jean Hyrcanus au 2e siècle avant notre ère a conquis le royaume d’Idumée, et a forcé ses habitants à se convertir au judaïsme. L’un d’entre eux, Antipater est devenu un important conseiller du Grand Prêtre Hyrcanus (petit fils de Jean Hyrcanus), et plus tard le fils d’Antipater, Hérode s’est marié avec une fille du Grand Prêtre puis est devenu roi de Judée. Doté d’une énorme ambition, capricieux et paranoïaque, Hérode est présenté dans les livres d’histoire comme un tyran qui n’a pas hésité à assassiner tous les survivants de la famille des Hasmonéens qui pouvaient s’interposer à sa montée sur le trône de Judée. Y compris sa femme, sa belle-mère, et son beau-frère âgé de 17 ans. Bien que descendant de juifs, les rabbins le détestaient et le considéraient comme un étranger, comme l’archétype du romain occupant de la terre de Judée et imposant ses valeurs à la manière d’un Néron ou Caligula.

Les rabbins sont allés même plus loin en attribuant à Hérode la responsabilité de la destruction du 2nd Temple, bien qu’elle se situe historiquement quelques dizaines d’années après sa mort ![3]

L’empereur Hadrien (76-138 EC) à son tour n’a pas eu les faveurs de nos rabbins…Voici ce qu’en dit le midrash Tanhouma :

« Deux nations (goyim) sont dans ton sein » – Deux nations fières (geyim) sont dans ton sein, celui-ci est fier de son monde [et celui-là est fier de son monde ; celui-ci est fier de son royaume] et celui-là est fier de son royaume. Deux orgueils de leurs nations sont dans ton sein – Hadrien chez les gentils et Salomon chez les Israélites.[4]

Il est certes curieux que les Sages associent Hadrien, empereur romain avec Edom, petite province au Sud Est de la Judée alors qu’il était à la tête d’un territoire très vaste allant de l’Europe jusqu’à l’Afrique. Mettons aussi de côté l’amalgame historique entre un Salomon qui a vécu au 10è siècle avant notre ère et un Hérode qui a vécu à cheval entre le 1er et 2e siècle.

Cependant, c’est sous son règne qu’a eu lieu la révolte de Bar Kochba en 132/135 EC, réprimée dans le sang. Ainsi qu’on peut lire dans le midrash :

Il a été enseigné : Rabbi Yehoudah bei Rabbi Ilai Baruch a dit : « Rabbi [Yehudah HaNasi] avait l’habitude de proposer cette interprétation : ‘La voix est la voix de Jacob mais les mains sont les mains d’Esau’ (Gen 27:22) : La voix est la voix de Jacob qui crie à cause de ce que les mains d’Ésaü lui ont fait à Beitar. »[5]

Beitar étant la ville où s’étaient réfugiés les rebelles de la révolte de Bar Kohba pendant laquelle Beitar et Jérusalem ont été détruites.

Ainsi, les récits rabbiniques sont comme des sonneurs d’alerte : l’histoire peut bégayer, et de nos propres rangs peuvent sortir les pires ennemis de notre peuple…à nous d’être vigilants en ne nous fourvoyant pas, une même matrice culturelle et historique n’immunise personne contre les dérives extrémistes.

Ken yhie ratzon

Shabbat shalom !


[1] Genèse 25:22-23

[2] Genèse 36:8

[3] Midrash Tanhouma Genèse 7

[4] https://www.thetorah.com/article/esau-the-ancestor-of-rome

[5] J.Taanit 4 :8, 68d

Drasha Hayyé Sarah – KEREN OR, 29 Octobre 2021

Amos Oz est né Klausner, qui veut dire petite synagogue. Il a choisi d’hébraïser son nom en Oz – la force, à 15 ans, lorsqu’il est parti ou plutôt enfui au Kibboutz Houlda. Il avait besoin de cette force pour survivre à cette vie amputée de sa mère, qui s’était ôtée la vie. Elle n’avait pas pu supporter de vivre avec le récit des massacres de ses amis, dans la forêt de Sosenski en Ukraine …Après ce drame, le père d’Amos Oz a refait sa vie à Londres avec femme et enfant. Amos avait été l’enfant unique, facétieux, né pour être le centre de gravité de ses parents, il se sentait inutile à présent, et avait perdu toute estime de lui-même…

Cette déchirure l’aura accompagnée toute sa vie. Pour jouer à cache-cache avec elle, il écrivait frénétiquement des histoires, posté en haut d’une tour de garde, sa sensibilité à fleur de peau était sa matière première. Elle transparait particulièrement dans ce curieux récit en forme de poupées russes : ‘Vie et mort en quatre rimes’, où il invente des histoires à chacune des personnes qu’il croise le temps d’une nuit. Ils deviennent ses personnages, qu’il manie à la manière d’un marionnettiste, ou plutôt d’un photographe éternellement caché « sous la vieille étoffe noire de l’appareil photo »[1].

Une vie remplie à ras bord déborde sur le papier, et devient plus romanesque.  Couchée ainsi à bonne distance de soi, elle permet de conjurer ses peurs, et sa douleur. En faire enfin, une vie plus vivable, peuplée de personnages dont on décortique chaque geste et émotion, chaque situation improbable, pour lui donner un peu de relief, voire de cohérence…

Près de 1500 ans plus tôt, les premiers midrashim rabbiniques avaient la même visée, disséquer verset après verset la sainteté de l’unique livre dont nos rabbins disposaient, creuser l’âme humaine pour mieux s’approcher de Dieu. En comblant les vides ou en aplanissant les bosses, nos Sages arrivaient à leur donner une épaisseur et une consistance théologique qui prenait une nouvelle direction.

Le verset qui débute la paracha ‘les vies de Sarah – Hayyé Sarah’ annonce en fait le décès de Sarah, la première matriarche. Il a donné lieu à pléthore de midrashim le long des siècles.

וַיִּהְיוּ חַיֵּי שָׂרָה מֵאָה שָׁנָה וְעֶשְׂרִים שָׁנָה וְשֶׁבַע שָׁנִים שְׁנֵי חַיֵּי שָׂרָה

Et la vie de Sarah, l’étendue de sa vie, a été de cent ans, et vingt ans et sept ans, les années de la vie de Sarah.

Ce qui selon le décompte moderne, semble un âge tout à fait respectable pour mourir a troublé les rabbins, car Sarah meurt subitement, juste après le récit de l’épisode traumatisant de la ligature d’Isaac. Selon le midrash, un lien de cause à effet est inévitable entre les deux évènements. Cet épisode a provoqué un chagrin que Sarah n’a pas pu surmonter. Ainsi lisons nous dans Ecclésiastes Rabbah :

‘Et quand Isaac retourna auprès de sa mère, elle lui dit : « Où étais-tu mon fils ? Il lui dit : « Mon père m’a pris et m’a fait escalader les montagnes et discerner les collines. Il m’a emmené sur une certaine montagne, m’a construit un autel et y a déposé le bois, m’a lié et a pris un couteau pour m’égorger. Si un ange n’était pas venu du ciel et ne l’avait pas appelé : « Abraham. Abraham, ne pose pas ta main sur l’enfant ! » j’aurais été égorgé. Lorsque Sarah, sa mère, l’entendit, elle poussa un cri et, pendant son cri, son âme s’en alla.’

Le midrash comble un vide. Celui des voix d’Isaac et de Sarah qui sont absentes du récit de la Akedah, Sarah n’est plus une ombre, mais un sujet qui écoute attentivement l’histoire de son fils survivant et pousse un cri à la fois d’effroi et de douleur, devant ce récit inouï. Comment Abraham son mari a envisagé, sans broncher, sans négocier de sacrifier leur fils, après tout le mal qu’ils ont eu à le concevoir ? Mérite-t-il encore de s’appeler père ? Quel genre de père accepte un tel sacrifice ? Quel genre d’époux est-il donc ? Quelle mère peut survivre à un tel récit ? Sa vie n’aura-t-elle été qu’un énorme mensonge ? Alors le midrash imagine son cri déchirant et sa douleur à laquelle elle ne survivra pas…

Selon le rabbin du ghetto de Varsovie : Kalonymus Shapiro, qui avait lui-même perdu femme et enfants, avant d’être assassiné à Auschwitz, la mort de Sarah est un acte de résistance envers Dieu. Ce rabbin qui avait accompagné sa communauté pendant les heures les plus sombres qu’ait vécu le peuple juif, en arrive à croire que les capacités de souffrance de tout être humain ont des limites, et la mort de Sarah, qui survient juste après le récit du sacrifice d’Isaac, est un exemple de cette limite. Elle se laisse mourir de chagrin pour que Dieu ait pitié de son peuple et lui épargne des souffrances supplémentaires[4]. La ligature crée ainsi une déchirure qu’il est impossible de réparer. Il y a eu un avant et un après, comme on peut l’entendre dans le double sens du verset ‘shnei hayyé Sarah’, ‘les deux vies de Sarah’. Et la deuxième a été bien plus courte que la première.

La mère d’Amos Oz a mis fin à sa vie, le chagrin et la mélancolie l’ont submergées et toutes les histoires inventées par son fils n’ont eu la force de la retenir en vie, alors ses livres ont servi d’échanges épistolaires, par-delà la mort, et ces midrashim contemporains continuent le dialogue avec ceux de la nuit des temps …

Longue vie à tous,

Shabbat shalom !


[1] ’Vie et mort en quatre rimes’, Amos Oz, p.104, ed Gallimard, 2007.

Drasha Berechit – 1 Octobre 2021, KEREN OR

Le récit fondateur de la création du monde selon la Torah est en fait double, deux histoires figurent au début de Berechit, deux récits des origines qui sont une plongée dans la vision du monde de l’Antiquité. Ils ont certes quelques points communs mais surtout beaucoup de différences.

Ces différences ont été de véritables casse-tête pour nos rabbins et le plus éminent commentateur d’entre eux : Rachi, car la Torah ne peut se contredire comme elle ne peut répéter une même histoire en vain. Un récit ne peut annuler l’autre…alors comment faire ? Une des solutions trouvées par Rachi qui se base sur différentes aggadot (récits du talmud et midrash) a été de dire que le récit qui figure en premier dans la Torah, qui relate une Création en 6 jours et un septième jour, le shabbat consacré au repos est une sorte de résumé alors que le récit qui figure en Genèse 2 est celui qui détaille la procédure : comment l’Eternel a réellement fait pour créer la flore, la faune et l’être humain.

Au Moyen Age on était encore loin des outils de dissection historico-critiques archéologique, ou littéraire de la Bible qui sont apparus à partir du 19è siècle et continuent à enrichir nos connaissances jusqu’à nos jours. Bien sûr, il subsiste encore beaucoup de mystères, et la recherche biblique progresse continuellement.

Ainsi, on a appris grâce aux biblistes contemporains que le texte de Genèse 1 est historiquement le plus récent, et il a été additionné comme une préface à la Torah par ceux qui ont édité la Bible. Ce récit, qui apparait en premier exprime une vision théologique du monde : l’homme a été créé à l’image de Dieu, avec une double face ou une androgynie initiale. Sa mission est de se répandre et conquérir la terre tout en servant l’ordre établi par Dieu, notamment en respectant le shabbat.

Le récit de Genèse 2 apporte une vision totalement divergente de la place de l’humain sur terre : il est là pour garder et protéger la terre. L’homme appelé le Adam nom propre est en symbiose avec la nature qui l’entoure mais en ayant une position dominante sur le monde animal, qu’il va nommer espèce par espèce y compris la femme issue d’un de ses côtés, et dont la fonction est d’être une compagne – de jeu ?, ou plutôt comme le dit le verset une ezer k’negdo : une aide contre lui.

D’une androgynie initiale, où le genre a peu d’importance, et ce qui compte étant la ressemblance, ou la connexion entre l’homme et le divin, on passe à une humanité divisée en deux genres où, à chacun d’entre eux est assignée une mission bien distincte.

Afin d’harmoniser ces deux histoires primitives, un rabbin anonyme de la période Guéonique (entre 700 et 1000 de notre ère) écrit l’Alphabet de Ben Sira d’où est issue la légende de Lilith. Sentant une tension très vive entre les deux récits de la création et pour combler le vide de la narration ainsi que ses contradictions il invente de toutes pièces une proto-Hava, appelée Lilith (Lililtu nom akkadien d’une divinité sumérienne). Cette première femme d’après le récit midrashique a souhaité être l’égale de l’homme, et a même exigé de le dominer pendant l’acte sexuel, horreur absolue ! Pour ce comportement inapproprié il est dit que l’Eternel a envoyé des anges pour la capturer, mais elle ne s’est pas laissé faire, et Dieu a menacé de faire périr 100 enfants tous les jours si elle ne revenait pas ! Les anges ont tenté alors de la noyer dans la mer des Joncs, mais elle s’est échappée et a menacé qu’elle rendrait les enfants malades. Adam étant de nouveau seul a demandé une nouvelle compagne et là est arrivée Eve, plus docile et modeste qui s’est contentée d’être issue d’un coté d’Adam et d’être une compagne aidante…à défaut d’être aimante !

Lilith, cette femme trop puissante fait peur aux hommes et plusieurs aggadot du Talmud parlent d’elle comme d’une sorte de démone qui hante les rêves des hommes, avec elle ils conçoivent des enfants démons …la première sorcière est ainsi apparue dans la tradition juive.

Ainsi fut créé de toutes pièces dans un livre d’un auteur anonyme, plutôt ridicule sans autorité, cette vision de la femme, menaçante, qui s’oppose systématiquement à son compagnon, et menace son existence même. D’autres rabbins s’en sont emparés et d’autres récits sont apparus dans le talmud et le Zohar lui donnant de plus en plus corps et autorité.

Si on y regarde de plus près, la description de Lilith par nos rabbins est en effet similaire à celle des femmes traitées de sorcières, mais qui en réalité sont libres ou libérées à toutes les époques. Celle notamment de la renaissance où on assiste aux premières condamnations au bûcher de certaines d’entre elles pour sorcellerie. Un livre de 2018 de Miona Chollet ‘Sorcières’ relate de manière sociologique l’histoire de certaines de ces femmes vécues comme dangereuses.

Trop libres, trop séductrices, trop indépendantes, trop iconoclastes, veuves ou célibataires, sans enfants mais avec de nombreux projets et un regard critique sur la société, le modèle de Lilith concentre tous les dangers qui pèsent sur le monde traditionnellement dominé par le masculin. Ce sont les Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi, Simone Veil et autres Femen contemporaines qui ont repris ce même flambeau et ont suscité autant de rejet pour certains et d’enthousiasme pour d’autres.

Et à notre tour nous restons perplexes devant ces deux récits, représentant deux visions du monde, deux modèles théologiques de l’humanité, et en particulier de la relation homme femme, sommés de choisir…mais faut il choisir un modèle contre l’autre ? faut-il à notre tour rentrer dans cette guerre des sexes plurimillénaires ? ou plutôt réaliser que cela nous indique un chemin vers l’harmonie initiale d’un être humain, homme et femme, créé à l’image de Dieu.

Ken Yhie ratzon, Shabbat shalom !

Drasha Kol Nidré – KEREN OR, 15 septembre 2021

Vous connaissez cette fameuse histoire :

Deux rabbins se disputent tard dans la nuit à propos de l’existence de Dieu et, à l’aide d’arguments solides tirés de la Torah et du Talmud, finissent par réfuter indiscutablement son existence. Le lendemain, l’un des rabbins est surpris de voir l’autre entrer dans la synagogue pour l’office du matin. « Je pensais que nous étions d’accord sur le fait que Dieu n’existait pas », a-t-il dit. « Oui bien sur, mais quel est le rapport ? » répondit l’autre.

Vous vous êtes sûrement vous aussi déjà demandé quel était cet appel, cet impératif qui vous faisait lâcher votre quotidien, couper vos téléphones et vous rassembler dans une synagogue tous les ans pendant une journée ?
Fermez les yeux et imaginez toute une humanité juive à travers le monde au même moment, en rangs serrés les uns contre les autres tendue vers le même objectif prier ensemble, être pardonné, lavé de ses fautes, régénéré.
Certains diront ces prières avec grande ferveur, d’autres les murmureront à peine au fond de leur cœur.
Certains s’assiéront au fond de la salle et régulièrement essuieront un bâillement, alors que d’autres seront anxieux de bien faire, ne pas manquer une ligne, ne pas se tromper, persuadés que cela aggraverait leur cas…
Certains viennent uniquement pour retrouver de vieilles connaissances, pour ce moment suspendu à la saveur hors du commun. Pour d’autres c’est leur rdv annuel avec eux-mêmes.
Tous sont là, poussés par un commandement ancestral, leurs parents et grands-parents faisaient la même chose, ils ne peuvent eux être les premiers à rompre cette chaine des générations…
Un spectacle unique d’unité du peuple juif, une fois par an, une communauté – une eda rassemblée en prière, répétant les mêmes mots de concert.
Et pourtant, je ne vous apprends rien, c’est de l’hébreu, on a besoin d’un guide pour en comprendre le sens, et une fois qu’on le comprend, on réalise à quel point certains de ces mots sont désuets, parfois même à côté de nos croyances …Quelques-uns viennent en découdre, et déposer leur colère après ces deux années gâchées, privées des autres, où on a du prier trop souvent cloîtré.
Pour d’autres c’est encore le cas cette année…

Et il y a ceux qui arrivent tête baissée, conscients de leurs offenses ; petits arrangements avec la réalité, vexations par inadvertance ou maladresse, les colériques, les mal embouchés, certes on est loin du crime capital, les errements ordinaires, banals et humains…ils espèrent que leur simple présence et quelques  mots prononcés les rendront quittes de toutes leurs iniquités…
Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres, les juifs ont fermé leurs magasins, et consentent ainsi à être pointés du doigt, à être repérés là où ils vont d’habitude travailler, s’entendre dire avant ou après : « ah oui c’est/c’était Kippour ! » et supporter aussi les non-dits : « ces pauvres fous vont encore une fois prier et jeûner toute une journée dans leur synagogue. Et pourtant ils en ont connu des malheurs…ils n’ont pas encore compris que leur Dieu les a abandonnés ? Ca ne leur a pas suffi ? Encore aujourd’hui dès que les choses vont de travers c’est eux qu’on désigne d’un doigt en forme de revolver, ces éternels boucs-émissaires ! De quoi sont-ils donc faits pour si bien résister ? »

Ceux qui parlent ainsi oublient que tant d’entre nous après avoir vécu l’enfer avaient décidé de ‘fermer boutique’, trop c’est trop.

Comme ce héros d’un récit autobiographique d’Edgar Hilsenrath dans ‘Fuck America’. Il s’appelle Nathan Bronsky personnage désespéré et désespérant, débarqué aux Etats Unis en 1952 après avoir connu les affres du ghetto de Varsovie, et quelques années en Israël.  Cet homme tente tant bien que mal de se reconstruire, conscient qu’il a perdu le sens de sa vie après des épreuves bien trop douloureuses. Ecoutons ses mots :
« Rabbin », dit Nathan Bronsky. « Nous avons perdu nos âmes. Nous les avons cherchées dans la cave, mais nous ne les avons pas trouvées »
– « Les avez-vous cherchées dans vos yeux ? »
– « Oui, nous les avons cherchées dans nos yeux »
– « C’est grave », dit le rabbin
– « Oui, c’est grave », dit Nathan Bronsky.
Le rabbin réfléchit un moment. Puis il dit :
– « Personne ne peut perdre son âme »
– « Pourtant, c’est ce qui nous est arrivé », dit Nathan Bronsky
– « C’est juste une impression », dit le rabbin
– « Nos yeux n’ont plus d’éclat », dit Nathan Bronsky
– « C’est vrai », dit le rabbin
– « Nous avons perdu nos âmes »
– « Non », dit le rabbin, « vous n’avez perdu que l’éclat »
– « Où est passé l’éclat de nos yeux ? », demanda Nathan Bronsky
– « Il est là-haut », dit le rabbin, et il montra le ciel
– « Là-haut ? »
– « Là-haut »
– « Comment l’éclat a fait pour s’envoler comme ça ? »
– « Il ne s’est pas envolé. Il a été emporté, c’est tout »
– « Par qui ? »

Cette sensation de courir après son âme, qui d’entre nous ne l’a pas ressentie au moins furtivement, voire de manière plus durable ? Peut-être qu’un peu désespéré, vous avez fait le déplacement ce soir pour la retrouver ?

Et pourtant, on est des gens rationnels, qui en temps normal vaquons à nos affaires, mais là, une petite voix nous dit que quelque chose peut se passer ce soir ou, au plus tard demain, juste avant que les portes du ciel ne se ferment. Peut-être pendant que nous chanterons ces fameux versets composés par Moshé Ibn Ezra :  El nora alila, el nora alila[1], hamtzi lanou mekhila bishaat haneïla bishaat haneïla. Eternel, redoutable et formidable, capable de hauts faits, accorde nous le pardon à l’heure de la fermeture [des portes du ciel ]…

Non, on ne peut manquer ce rendez-vous, on ne peut reporter Kippour à après-demain, ou la semaine prochaine, il y a une plage horaire limitée, un moment espérons le favorable, ‘veani tefilati lekha adonaï et ratzon, elohim berov hasdekha aneni beemet yshekha[2], Cependant ma prière s’élève vers toi, Eternel, au moment propice; ô Dieu, dans ta bonté infinie, exauce-moi, en m’accordant ton aide fidèle…

Un midrash nous dit que la prière est comme un mikvé avec des heures d’ouverture et fermeture, alors que la teshouva elle est comme la mer, à notre disposition quand on le souhaite[3]

Hâtons-nous, ne perdons pas de temps, c’est l’heure. Les portes s’entrouvrent, mais lesquelles ? Elles sont au nombre de quatre, retenez bien : les shaareï tefila les portes de la prière, les shaareï dim’a les portes des larmes, les shaareï teshouva les portes de la repentance et les shaareï tzedek les portes de la droiture, lesquelles s’ouvriront pour nous en ce Yom Kippour pour épancher notre cœur ? Et à qui adresserons nous nos supplications ? …

Peu importe, venez, il est l’heure, commençons le Kol Nidré !

Gmar hatima tova et tzom kal !


[1] Réf Psaume 66 :5

[2] Psaume 69:14

[3] Pesikta de Rav Kahana (mandelboïm), section 24.

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