Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Paracha Hayyé Sarah – 13 novembre 2020

Pendant 5 ans, tous les débuts du mois de novembre, je portais un petit bout de papier rouge à la boutonnière de mon manteau, je l’arborais fièrement ainsi que tous les anglais que je côtoyais. Porter un poppy-un coquelicot est un rituel national, vieux de près de 100 ans, on le porte en souvenir des millions de soldats tombés pendant la première guerre mondiale. A l’origine, les poppies étaient un moyen de lever des fonds pour les anciens combattants et les familles de ceux qui étaient morts au champ d’honneur. Car ce coquelicot poussait dans les tranchées et dans les champs précisément là où étaient tombés ces soldats.

Ce petit bout de papier ou tissu va au-delà de tous les mots et commémorations officielles, c’est un signe fort de ralliement, où on marque ensemble le temps mais aussi l’espace. Bien qu’étrangère à cette coutume du ‘memorial Sunday’ et à ce pays, l’Angleterre, je m’y suis spontanément ralliée et j’avoue qu’aujourd’hui ce symbole d’union nationale me manque.

Commémorer les soldats et civils victimes de conflits et, depuis quelques décennies, d’actes terroristes perpétrés sur notre territoire est devenu une triste habitude. Les rituels officiels sont souvent issus de la vie militaire, ils ont été adaptés par nos gouvernants pour y inclure la population civile.

A côté de ces commémorations officielles, d’autres ont fleuri spontanément parmi nos concitoyens désemparés qui cherchent un moyen de se rassembler dans ces moments terribles. Ainsi, après chaque attentat, on a vu se répéter à l’infini les mêmes rituels : d’abord des mots d’ordre du type #JesuisCharlie, #jesuisleBataclan, #je suisParis, Nice..arborés fièrement sur les plateformes virtuelles, et, dans le monde réel, beaucoup manifestaient silencieusement et déposaient des bouquets de fleurs, allumaient des bougies, soit sur le lieu même du crime ou, dans les lieux symboliques : mairies, préfectures et autres places de la République. Momentanément, ces gestes d’empathie mus par le désespoir sont comme une chaîne humaine où l’on se tient la main avec les victimes, leurs proches et ceux qui partagent une humanité inaltérable et qui cherchent ainsi à conjurer le mauvais sort qui s’est abattu sur le pays.

Ces comportements simples et d’apparence spontanés trouvent, pour la plupart, leur origine dans les rituels religieux du deuil. Leurs balbutiements figurent dans la Torah, dans la paracha de cette semaine Hayyé Sarah. C’est Isaac qui le premier les expérimente, le premier orphelin, d’abord de mère puis de père. Le midrash nous dit que c’est grâce à sa nouvelle femme Rebecca qu’Isaac est consolé. Après la mort de Sarah,Eliezer le fidèle serviteur d’Abraham est envoyé en mission et doit lui dénicher une épouse. Il revient avec la belle Rebecca, qu’Isaac aimera tendrement. Leur histoire débute par cet étrange verset :

 lsaac la conduisit dans la tente de Sara sa mère; il prit Rébecca pour femme et il l’aima et il se consola d’avoir perdu sa mère.[1]

l’épouse remplace donc la mère, oy gevalt…

Lors du décès d’Abraham, le contexte est totalement différent, Isaac est auprès de son frère Ismaël avec lequel il rend un dernier hommage à son père.

« Et [Abraham] fût inhumé par Isaac et Ismaël, ses fils, dans le caveau de Makhpela, dans le domaine d’Efron, fils de Tzohar le Héthéen, qui est en face de mamré. »

Cette scène émouvante de retrouvailles laisse les deux frères enfin réconciliés et en paix.

Le rite devient ainsi, comme son étymologie l’indique, une forme de mise en ordre, un seder où on reconnait le décès devant le corps du défunt, on dit adieu, on partage la même peine, puis le temps venu, on se relève et repart vers la vie.

Le rituel juif a été codifié et étoffé au cours des siècles, de nos jours, cela commence par l’allumage d’une bougie qui restera allumée pendant jusqu’à la fin de la shiva- les 7 jours de deuil. Avant l’enterrement, on lave le corps, puis les proches endeuillés déchirent un vêtement en signe de la perte subie, cérémonie qu’on nomme la kerya, on lit des psaumes consolateurs, et dit des formules traditionnelles ‘adonaï natan, adonaï lakah yhie shem adonai mevorakh’, baroukh dayan haEmet. Dieu a donné et Dieu a repris, que le nom de l’Eternel soit sanctifié ; béni soit le juge de vérité. Une oraison funèbre est préparée à l’intention du défunt -le hesped, puis on procède à l’inhumation et on dit le kaddish. Enfin, on jette trois pelletées de terre sur le cercueil, pour rappeler que le corps retourne à la poussière. On se retrouve ensuite pour manger quelques aliments traditionnels comme les œufs durs ou les lentilles. Le deuil peut ensuite, commencer… la famille se retrouve autour de son parent disparu et, si par malheur il n’y a pas de famille, ou d’amis, ni de communauté à laquelle le défunt était rattaché, alors on fait appel à des volontaires pour constituer coûte que coûte un myniane., on accomplit ainsi une des plus grandes mitsvot du judaïsme.

Lorsqu’on est collectivement confronté au deuil de nos concitoyens comme après un acte terroriste, on pourrait aussi exprimer notre peine par ce geste symbolique de la kerya peut être aussi pour retrancher de notre mémoire ces évènements, comme on aimerait aussi retrancher de notre sein ceux qui ont porté la mort. Et on se rappelle tout à coup que ce même 13 novembre il y a 5 ans, veille de shabbat, était perpétré en plein Paris à 3 endroits différents cet abominable attentat dit du Bataclan…et que notre devoir est de continuer à perpétuer leur souvenir aussi.

En cette journée, j’aimerai juste me taire, et comme les anglais mettre un bouton rouge à la boutonnière pour symboliser tout ce sang versé. Un symbolique acte d’amour et d’union, dans l’espoir de trouver enfin tous ensemble, une forme de consolation…  shabbat shalom !


[1] Genèse 24 :67

Paracha Vayera, de la maison– KEREN OR, 6 novembre 2020

Cette drasha je la dédie à Colette Rebecca Touati, zikhrona livrakha, qui aurait eu 86 ans ce chabbat. Elle nous a quittés le 24 novembre 2019, 26 Heshvan 5779.

Elle symbolisait la maison familiale, le lieu où on avait plaisir à se retrouver. C’est autour d’elle, autour de sa cuisine et surtout de son sourire, que toute la famille se rassemblait au moment du chabbat, des anniversaires et des fêtes. Je souhaite rappeler sa mémoire et tout ce qu’elle m’a transmis ce soir en lisant ces vers tout d’abord du poète Abraham Shlonsky:

Les murs de ma maison ne sont pas une barrière entre moi et le monde ;

Ils sont le secret de la révélation qui parle sans entraves ;

Car celui qui apostrophe à la porte ne parle à personne,

Et ceux qui conversent à deux conversent seulement l’un avec l’autre,

Seul celui qui parle avec son âme parle avec tout le monde.

Les murs de ma maison ne sont pas une barrière entre moi et le monde.

Selon la tradition deux personnes qui se lient par les liens du mariage sont à l’origine d’une maison. Baït de la lettre Beit, et du chiffre deux. C’est le début d’une relation avec un alter ego qui nous fait face et partage notre vie, ce noyau à partir duquel, si Dieu veut, on pourra fonder une famille.

Une maison est dans l’idéal ce lieu de paix, de sécurité, où un enfant peut grandir, et où plus tard on aime à se retrouver et se ressourcer…

De nouveau nous passerons beaucoup de temps dans cet espace intérieur, non par choix, mais par ce qu’on y est obligé et alors qu’à l’extérieur le danger rôde. On ne s’est jamais senti autant en insécurité qu’en ce moment, autant exposé à un monde pris au piège d’un mouvement brownien extrêmement anxiogène.

Face à cela, chacun d’entre nous a le devoir de veiller d’abord à sa propre santé physique bien sur et, peut être plus encore, à sa santé mentale pour ensuite prendre soin des autres.

Qu’est ce qu’une maison ?

Revenons à la première maison décrite dans la Torah, celle fondée par Abraham et les siens. La première véritable famille biblique qui habite ensemble et a une histoire commune. Elle a à sa tête un patriarche et c’est au travers de son rapport à la matriarche Sarah et au monde que leur histoire se construit et se complexifie. Abraham a reçu l’injonction divine de quitter sa famille et, selon le midrash, un monde idolâtre, pour construire la sienne. Et cela ne s’est pas passé sans difficultés. L’Eternel lui a promis une descendance nombreuse mais celle-ci mettra des années à se concrétiser. Quand son fils Isaac naît enfin, il a 100 ans nous dit le texte. Et à trois reprises la Torah insiste sur le fait que c’est bien son fils : et Abraham nomma son fils, celui qui lui est né, auquel Sarah a donné naissance pour lui, Isaac.[1]

Les Sages ne manqueront pas de s’appesantir sur la réalité de cette paternité, ils se permettront de la mettre en doute, notamment en commentant le michté le festin qu’Abraham organise :

Vayaas Abraham michté gadol, beyom higamel et Yitzhak- Abraham fit un grand festin le jour du sevrage d’Isaac.[2]

Selon le talmud ce festin à l’occasion du sevrage d’Isaac, moment où à l’époque un bébé était considéré comme sorti de danger, sera l’occasion d’inviter tous les notables, y compris un ennemi notoire du peuple hébreu le dénommé Og, roi de Bashan. Quel sens donner à l’invitation d’un ennemi à sa table, un jour de grandes réjouissances ? Ne va-t-il pas ternir la fête ? Et le talmud poursuit que ce festin avait un objectif caché : apporter la preuve à ceux qui en doutent, qu’Isaac est bien le fils de son père.

L’arrivée d’Isaac est un miracle, ce fils est né de deux parents qui avaient largement dépassé l’âge de la procréation. Sarah avait d’ailleurs perdu espoir et avait insisté pour qu’Abraham prenne sa servante Hagar comme concubine. C’est avec elle, la première mère porteuse, qu’il aura un premier fils, Ismaël. Hagar qui sera finalement chassée de la maison avec son fils, à nouveau à la demande de Sarah, une fois que notre matriarche aura enfin conçu et sevré Isaac.

Abraham exprimera sa colère face à cette demande, comment chasser cette femme avec son enfant, alors qu’elle lui a donné un fils, lui l’homme loyal, qui illustre selon la tradition le modèle du Hessed, c’est-à-dire cette préoccupation de l’autre empreinte de bienveillance ? Dieu lui-même doit intervenir pour lui réitérer d’exécuter la demande de Sarah de renvoyer Hagar en le rassurant : il lui promet que sa lignée se perpétuera à travers la descendance d’Isaac. Et aussi qu’Ismaël donnera à son tour naissance à un autre peuple, car lui aussi est de sa semence.

Une scène bouleversante s’en suit où Abraham sans ménagement met sur le dos de Hagar comme un sac encombrant, son fils Ismaël et une gourde d’eau et les renvoie dans le désert.

A deux reprises, Abraham ne négocie pas la décision divine et ces deux occurrences concernent ses enfants, qu’il manque de perdre. Une première fois avec Ismaël qui, chassé de la maison paternelle, manque de mourir dans le désert. Et une deuxième fois lorsqu’il est sur le point de sacrifier Isaac. Comme vous voyez bâtir une maison n’a pas été une évidence pour le premier patriarche. La maison d’Abraham a failli être détruite par son propre fondateur, qui a ainsi sans doute traumatisé sa propre progéniture.

Cette histoire biblique qui nous a été laissée en héritage à la fois comme modèle et contre-modèle, avec ces êtres imparfaits sont à l’origine de notre peuple. Cette première maison avec ses joies et ses peines ressemble à chacune de nos maisons, avec ses imperfections, avec lesquelles nous construisons nos propres familles.

C’est la face lumineuse d’Abraham et de Sarah que l’histoire retiendra à travers les commentaires de nos Sages, celle faite d’actes de bonté et générosité –de guemilout hassadim, des actes qui nous rassemblent et nous tiennent chaud bien mieux que n’importe quel mur de maison.

Ken yhie ratzon,

Shabbat shalom !


[1] Genèse 21 :3

[2] Genèse 21 :8

Drasha paracha Noah – KEREN OR 23 Octobre 2020

Vayhi kol haaretz safa ahat oudevarim ahadim” – “Et toute la Terre était une même langue et les mêmes mots” (Genèse 11:1)[1]

La beauté et la résonance poétique de ce verset se révèlent lorsqu’il est dit à haute voix en hébreu. En sept mots, c’est un monde idéal qui est placé devant nous. Un monde où tout un chacun parle une même langue et par conséquent, est capable de se comprendre.

A la lecture des neuf versets qui racontent l’histoire de la Tour de Babel, nos sens sont en éveil. Nous percevons les efforts des bâtisseurs concentrés sur leur tâche, presque sacrée. Comme dans le célèbre tableau de Bruegel l’Ancien, où Babel ressemble au Colisée à Rome, on peut voir dans nos têtes sa structure inachevée, ou peut être détruite ? On peut même entendre le bruit des bâtisseurs assemblant les briques, imaginer leur texture ou écouter leur conversation dans une langue commune. Et lorsqu’on cantille les versets à haute voix, comme on le fera demain matin, on peut apprécier leur mélodie.

Le conte – presque un conte de fées – a inspiré des strates infinies de commentaires.  Quel que soit notre âge, où l’époque dans laquelle nous vivons, notre imagination est en alerte, nous désirons nous prononcer sur ce texte, nous l’approprier en le commentant à notre tour. On pourrait penser que tout a été dit sur une histoire aussi célèbre, mais n’est-il pas de notre devoir de poursuivre la chaîne de l’interprétation ? L’exégèse des textes est une façon de participer à la Révélation, comme le dit Emmanuel Levinas : « Le lecteur est, à sa façon, scribe…comme si chaque personne, de par son unicité, assurait la révélation d’un aspect unique de la vérité, et que certains de ses côtés ne se seraient jamais révélés si certaines personnes avaient manqué dans l’humanité.”.

Le récit raconte un projet humain ambitieux : atteindre le ciel. D’un point de vue littéraire, il est composé avec une symétrie presque parfaite, quatre versets décrivent l’Alya – la montée du peuple et les cinq suivants, la Yerida – la descente, d’abord de Dieu qui descend s’enquérir de ce que fait le peuple, et en général ce n’est jamais bon signe… et ensuite de l’humanité elle-même.

La Yozma – l’entreprise, peut être considérée à première vue comme une mission sainte, pleine d’amour et de ferveur pour Dieu. Pourquoi, au lieu d’être louée par Dieu, l’Eternel a-t-Il décidé de la détruire et de disperser ceux qui l’ont entreprise ? Dieu a probablement considéré que l’initiative était née d’un excès de houtzpa – ici dans le sens négatif du terme, une sorte d’orgueil mal placé, que Dieu a fini par rejeter en s’opposant au projet, en plaçant devant l’humanité une sérieuse pierre d’achoppement.

Nehama Leibowitz dans ses commentaires explique ce rejet. Au lieu de servir les besoins des hommes, ce projet était destiné au contraire à glorifier l’Homme et à concurrencer le divin, en voulant atteindre l’immortalité.

La construction d’une tour qui atteint le ciel concentre tous les efforts humains, la tâche qui dépasse toute autre considération rend les humains froids et cruels : “La tour avait sept marches à l’est, et sept marches à l’ouest. Les briques étaient hissées d’un côté, la descente se faisait de l’autre. Si un homme tombait et mourait, on ne lui prêtait aucune attention, mais si une brique tombait, ils s’asseyaient et pleuraient en disant : “Malheur à nous, quand est-ce qu’une autre brique sera hissée à sa place ? [2] »

Ce midrash n’est pas sans rappeler le “prix humain” payé par les constructeurs de cathédrales et probablement aussi par ceux des Temples de Jérusalem…

L’histoire de la Torah nous met en garde contre les conséquences de ce genre de comportement. Finalement, Dieu “confondit les discours de toute la terre et les dispersa sur la face de toute la terre ».[3]

Le rabbin Massorti franco-israélien Alain Michel interprète ainsi la dispersion du peuple puni pour son excès de zèle : ce n’est pas son utilisation d’une langue commune – safa ahat – qui est mise en cause mais ce qui en découle : les devarim akhadim – l’utilisation par tous des “mêmes mots », qui nient le pluralisme des pensées qui peuvent s’exprimer et aboutissent à une pensée unique, en l’occurrence au fondamentalisme religieux.

Comme dans notre histoire biblique, dès que certains humains se croient investis d’une mission sacrée, il faut crier au danger, en général ils ne sont là que pour glorifier leur propre nom, plus précisément “pour se faire un nom” [4] comme le dit le verset de la Genèse. Ils utilisent leur rhétorique pour entrainer derrière eux les plus faibles et les plus ignorants. Ces dangereux individus cherchent à leur façon à construire leur Tour de Babel, une tour d’ idolâtres, qui nient le droit de l’autre d’exister dans sa singularité et sa différence.

Chaque récit de la Torah est là pour nous mettre en garde, pour nous enseigner à approcher les écritures avec beaucoup de précaution, à ne pas oublier que nous sommes la plupart du temps comme des “éléphants dans un magasin de porcelaine” face à ces textes, et que, si on les approche avec humilité et respect, on aura peut-être, occasionnellement, la chance de percevoir les étincelles de lumière divines dont ils sont emplis. Ce qui, je crois, est la meilleure thérapie contre les devarim akhadim – la pensée dogmatique.

Ken Yhie Ratzon,

Shabbat shalom !


[1] Traduction D.Touati

[2] Pirkei de Rabbi Eliezer 24

[3] Genèse 11:9

[4] Genèse 11:4

Paracha Berechit, la fraternité en question – KEREN OR, 16 Octobre 2020

En septembre 2016 la première formation inter-convictionnelle voyait le jour à Paris. A l’origine de cette belle initiative : la rabbin Pauline Bebe, mais aussi le rabbin du consistoire Moshé Lewin, et une poignée d’autres représentants des cultes monothéistes et polythéistes. Sciences Po Paris est l’université partenaire de ce projet ambitieux et ainsi est née la formation EMOUNA[1] destinée à des responsables de cultes, laïcs ou religieux mais aussi des non-croyants qui s’intéressent au dialogue inter-convictionnel. A la différence du dialogue inter-religieux, l’inter convictionnel inclut aussi les agnostiques et les non-croyants ! Ce dialogue institutionnalisé devenait indispensable dans une période où le terrorisme islamiste battait son plein et où une des valeurs centrales de la République, la fraternité, était remise en question. Depuis, cette initiative a eu un grand succès. Elle a été exportée même à New York et Bruxelles.

Lundi, j’assistais moi-même à la première journée de formation avec 37 compères : juifs, catholiques, protestants, orthodoxes, musulmans, mais aussi bouddhistes et même un représentant du culte-Bahaï, sans oublier ceux qui se déclarent a ou sans religion. Le dialogue inter-religieux a pré-existé au dialogue plus élargi dit inter-convictionnel. Il est assez récent, et on peut retenir la date de 1893 et la conférence de Chicago appelée « Parlement des religions du monde «  pour situer ses prémices.  C’est un euphémisme de dire que les deux guerres mondiales ont freiné son développement. Et c’est après l’abomination de la Shoah que ce dialogue  a véritablement repris.

Ainsi, l’amitié judéo-chrétienne est née en 1948. Puis près de 20 ans plus tard, le Concile Vatican II a eu comme ambition par ses déclarations très audacieuses de mettre fin à deux mille ans de judéophobie : non le peuple juif n’est pas un peuple déïcide. Le dialogue judéo-chrétien est probablement le plus fluide et fertile de ces dialogues encore de nos jours, il reste tant à faire pour les tenants des autres cultes…

Pour fonder ce dialogue, il est nécessaire de ne plus considérer l’autre, représentant une religion ou une croyance à laquelle on n’adhère pas, comme un ennemi, ou un rival à éliminer, mais comme une personne qui a une liberté de conscience, qu’on se doit de respecter dans sa différence, un homme ou une femme digne d’être écouté et avec lequel on doit rentrer en dialogue. Un dialogue qu’on souhaite fraternel…notion chère aux chrétiens et à la République ;

Je me suis présentée à ce premier jour de formation pleine d’espoir, celui de faire des rencontres fructueuses et d’en apprendre davantage sur les croyances de l’autre. La première journée était essentiellement consacrée à une présentation par chaque groupe confessionnel de sa propre religion. On s’est réuni à 6 juifs, consistoriaux et libéraux, pour préparer cette présentation. De manière très terre à terre : nous avons parlé de la Torah, du Talmud, du cycle des fêtes et de la vie, de cacherout et de shabbat. La vingtaine de représentants du christianisme ont insisté sur leurs croyances, leur foi, et le message d’amour et de fraternité du Christ…dans un monde qui en manque tellement !

La fraternité, ou plutôt son échec, est le sujet du douloureux épisode de Cain et Abel…La notion de fraternité, Ahava en hébreu n’est pas nommée en tant que telle dans le Tanakh, alors qu’elle sera centrale tout au long des 5 livres de la Torah, à travers : Cain et Abel, Isaac et Ishmaël, Jacob et Esau, Joseph et ses onze frères (et une sœur), à l’origine des 12 tribus. Le livre de la Genèse est celui des origines, celui où l’on décrit des relations familiales majoritairement dysfonctionnelles, faites d’envies, de jalousies et de rivalités. Il faut attendre Myriam, Aaron et Moïse dans l’Exode, pour que soit décrite une relation fraternelle plus harmonieuse.

Mais revenons à Caïn et Abel : pourquoi la Torah raconte un fratricide dès le 4e chapitre de la Genèse ? Dès le début de l’histoire, Abel, n’est pas conçu, mais juste enfanté, il est comme un appendice de son grand frère, un objet qui n’a pas d’existence propre, une buée, comme son nom hébraïque l’indique, amenée à se volatiliser. L’histoire ne décrit aucune relation, aucun dialogue entre eux, ‘ils ne se calculent pas’ comme diraient les plus jeunes, et vivent des vies en apparence parallèles…Abel ne va exister aux yeux de son frère, qu’en rapport avec ce premier acte religieux : le sacrifice des brebis apportées à l’Eternel, que Dieu préfèrera – et le fera savoir – aux fruits de la terre apportés par Caïn. Ce rituel fondateur est l’amorce de leur relation, qui va rapidement se terminer dans le meurtre. Et on peut se demander s’il ne s’agit pas, en quelque sorte de la première guerre de religions ?

Prendre conscience de l’existence de l’autre, nous dit Emmanuel Lévinas, passe par le regard et le fait d’observer son visage. Rien de cela dans notre récit de Caïn et Abel…Dieu rappelle à Caïn sa responsabilité éthique envers son frère, sa ‘responsabilité infinie’ comme dirait Lévinas. Oui Caïn aurait dû être le gardien de son frère, et s’est laissé emporter par sa pulsion destructrice pour éliminer Abel comme un caillou dans sa chaussure. Cette relation largement narcissique, ne pouvait autoriser l’autre à exister. Que se serait-il passé si Caïn avait posé son regard sur son frère ? S’ils avaient eu un dialogue ? Si Dieu s’était montré plus pédagogue ?

Lo tisna et akhikha bilevavekha…’tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur’ nous répète le lévitique[2] et pourtant…De la fraternité de sang à la fraternité humaine, cette valeur au coeur de toutes les religions est un idéal à atteindre. Régulièrement l’homme chute et oublie sa responsabilité première envers autrui.A tel point que le pape François a consacré sa dernière encyclique à la fraternité…

A la prochaine journée EMOUNA, nous serons mélangés avec des représentants des autres cultes et commencerons à travailler sur un projet commun, car c’est dans le faire ensemble que peut se créer cet indispensable dialogue. C’est dans le faire ensemble qu’on se confronte également à soi-même pour dépasser ses limites et, le cas échéant ses préjugés. Il reste 17 journées pour établir ce dialogue et cette fraternité tant espérés. Que se passera t il au bout de ce voyage, certes un peu artificiel au départ ? Est-ce qu’une vraie rencontre aura lieu ? Serons-nous plus respectueux et fraternels les uns envers les autres ? Seul l’avenir nous le dira, mais je suis convaincue que ces lieux d’échange et de rencontre, cette confrontation à l’autre est indispensable, on ne peut faire l’impasse du parler vrai, des zones de friction pour ensuite arriver à une relation plus juste, plus authentique et, in fine, plus fraternelle…

Ken yhie ratzon, Shabbat shalom !


[1] https://youtu.be/jlBchECAjj4

[2] Lév 19 :17

Yom Kippour, 28 septembre 2020

Au début du talmud dans le traité Berakhot, figure une histoire un peu surnaturelle, dont nos rabbins ont le secret. Cette aggada raconte la rencontre du prophète Elie par un quidam qui voyage lorsqu’il s’arrête pour réciter une des 3 prières quotidiennes. Cette rencontre se passe dans une ruine à Jérusalem.

« Une fois, je marchais le long de la route, lorsque pour prier, je suis entré dans les ruines d’un vieux bâtiment abandonné parmi les ruines de Jérusalem. J’ai remarqué qu’Elie le prophète, de mémoire bénie, était là et gardait l’entrée pour moi. Il attendait que je termine ma prière. Une fois ma prière terminée, je suis sorti de ces ruines, Élie m’interpelle alors avec respect comme s’il s’adressait à un rabbin : Je te salue, mon rabbin. Je lui répondis : Salutations à toi, mon Rabbin, mon maître. Et Élie me dit : Mon fils, pourquoi es-tu entré dans ces ruines ? Je lui réponds : Pour prier. Et Elie me dit : Tu aurais dû prier sur la route. Je n’ai pas pu prier sur la route, je lui réponds, car j’avais peur d’être interrompu par d’autres voyageurs et de ne pas pouvoir me concentrer. Elie me dit enfin : Tu aurais dû réciter la prière abrégée instituée justement pour de telles circonstances. »

Rachel Adler, rabbin et professeure, grande figure du féminisme juif, dans l’épilogue de son livre ‘Engendering Judaism’ commente exactement ce texte La lecture qu’elle en fait m’a bouleversée. Tout à coup, j’étais comme physiquement en présence de ces rabbins d’il y a deux mille ans. J’avais une jambe sur une rive : aux cotés de la génération qui avait vécu la destruction du 2e Temple. Et une autre sur l’autre rive : avec la génération qui m’a précédée, celle des survivants de la Shoah.

Touchée au cœur, je cherchais frénétiquement quel sens donner, à mon tour, à cette prière au milieu des ruines ? Comment pouvait-on prier là ? Et qui priait-on ? un Dieu absent, qui nous a abandonné à notre triste sort ? Pourquoi trouve t on cette histoire presqu’au tout début du talmud ? Comment interpréter cette entrée en matière ? Pourquoi cet homme gaspille son temps à prier plutôt que de s’atteler à reconstruire ce qui a été détruit ?

Les rabbins du talmud ont donné un nouveau souffle au judaïsme et l’ont fait renaitre des cendres du Temple. Ils ont offert au peuple juif les synagogues, et les maisons d’étude comme le rappelle Rachel Adler. Au lieu d’être des juifs errants et désespérés par la perte de leur centre spirituel, les rabbins ont démultiplié ces centres et nous ont montré la voie d’une « partie portative »[1].

Deux mille ans plus tard, ce sont en majorité des juifs laïcs qui se sont levés, après le plus grand désastre qu’ait connu le peuple juif et cette fois l’espoir s’est matérialisé dans un mouvement inverse, le retour en Israël et la construction d’une patrie réelle cette fois, pour ceux qui le désiraient en tout cas. Entre ces deux cataclysmes, il y en a eu beaucoup d’autres et à chaque époque les personnes concernées ont apporté une réponse ingénieuse à la situation permettant à notre peuple de survivre.

La, ou plutôt les crises, que nous vivons aujourd’hui sont universelles, elles impactent toute l’humanité, et assaillis de doutes nous continuons à prier dans les ruines d’une époque. Ainsi, ce qui caractérise cette période est la vitesse du changement auquel nous sommes confrontés, qui nous emporte dans son tourbillon et laisse beaucoup de monde sur le bas-côté sans qu’ils aient eu le temps de s’adapter. En réalité, personne n’a le temps de s’adapter à cette tornade, où chaque pas que nous faisons, chaque décision prise doit être réfléchie et pesée…

En ce Yom Kippour, nous avons dû, pour la première fois, nous isoler dans nos maisons. Et cela amplifie la sensation d’un deuil symbolique, de prier sur les ruines d’un ancien monde, sans avoir encore de réelle vision du monde qui adviendra. Nous sommes dans cet entre-deux, bousculés et comme le dit le philosophe Frédéric Worms[2], en état de sidération. Le cadre ancien celui qui nous unissait au sein d’une même nation est, je le cite :

‘…devenu fragile, parce que tant de voix aujourd’hui, devenues cris ou railleries, appellent au contraire à la destruction de ce cadre, sans voir qu’elles prolongent et aggravent ainsi ce contre quoi elles prétendaient faussement s’indigner. Ah, vous qui parliez de « pensée unique », devant les gens qui défendaient en réalité des principes communs, vous voici devant un champ de ruines.’

Nous vivons sur un double champ de ruines, conséquence d’une part de la pandémie, mais aussi de la fragilisation des idées qui nous unissaient jusque-là autour d’un socle commun.

Et le texte de ce midrash nous met en garde, par la voix intemporelle d’Elie le prophète, celui qui unit les générations : on ne prie pas dans des ruines. Pour prier il nous faut sortir de cette sidération et de notre tendance à regarder dans le rétroviseur et à nous lamenter sur notre sort, on doit retrouver l’espoir et le chemin vers la vie.

Nous avons besoin de réactualiser les idées qui ont permis à nos démocraties de s’épanouir. La voix presque prophétique de personnalités, comme celle, disparue le jour de Roch haChana, de la juge de la cour suprême américaine Ruth Bader Ginsburg z’’l. Une figure de la lutte pour l’égalité des droits hommes femmes, de l’inclusion des minorités, dont un des moteurs, disait-elle, était l’idéal de justice sociale prôné par le judaïsme. Bien que disparue, son héritage, comme celui d’autres personnalités du même acabit, doit continuer à irriguer nos démocraties, l’dor vador, de génération en génération. C’est notre oxygène, et à nous de nous hisser à la hauteur de l’utopie que cette génération incarnait, pour mieux respirer.

Nous sommes dans un entre deux difficile, entre Eikha, le point d’interrogation qui introduit le livre des Lamentations, qui s’appelle Eikha en hébreu d’ailleurs. Cette méguila poignante qui témoigne de l’époque où la ville de Jérusalem grouillait de monde, à présent abandonnée par ses habitants qui ont dû fuir en exil.

Eikha s’exclame la voix de Sion : ‘Comment ? Comment est ce possible que Dieu ait laissé faire cette destruction de sa propre maison qu’Il ait abandonné de son peuple ?’ ‘Comment survivre à un tel cataclysme ?’

Mais ce Eikha contient en lui la possibilité de relever et même de chanter un chant nouveau et libérateur. En écho à Eikha, on peut tendre l’oreille et entendre le Ayeka divin. La question que Dieu pose à Adam dans le jardin d’Eden, après qu’il ait mangé de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Ayeka : ‘où es-tu’ ?

Eikha et Ayeka en hébreu sont composés exactement des mêmes lettres, seule la vocalisation et le contexte en modifient la lecture. Le Eikha du désespoir actuel attend son Ayeka ? Où es-tu ? Où est chacun d’entre nous? Quelle réponse chacun va apporter à cet état de sidération ? A ce défi  qu’appelle notre époque?

Ce rendez-vous annuel de Yom Kippour peut être le moment où on restaure ses forces, et retrouve cet élan, chantons ensemble un chant nouveau qui permettra de rebâtir la maison commune, nous relier les uns aux autres pour répondre un collectif : hineni, nous voici !

Ken yhie ratzon,

Chana tova !


[1] Daniel Boyarin ‘Une patrie portative’, 2016, les éditions du Cerf.

[2] Worms, Frédéric. Sidération et résistance : Face à l’événement (2015-2020) (Cahiers) (French Edition) (p. 12). Desclée De Brouwer. Édition du Kindle.

Drash Rosh Hashana – 17 Septembre 2020 KEREN OR

Un invité de marque est parmi nous pour ces fêtes, comme chaque année ce sera notre intermédiaire, celui qui ouvrira pour nous les portes du ciel. T’kia, shevarim, t’roua, il ouvrira aussi nos cœurs. Vous avez compris : il s’agit du shoffar, qui va nous accompagner à partir de ce soir et tout au long de ces fêtes de Tichri.

Cette année le shofar a été au cœur des discussions rabbiniques. D’une part, COVID oblige, les rabbins ont fortement recommandé de masquer le shofar afin d‘éviter les projections des fameuse microgouttelettes. Ca lui donne une drôle d’allure à notre shofar, presque un visage humain.

Chaque shofar a sa forme particulière, sa sonorité, et il doit se laisser apprivoiser. Beaucoup d’entraînement et de souffle sont nécessaires pour en sortir les trois sons traditionnels T’kia, shevarim, t’roua. Fabriqué à partir des cornes de n’importe quel bovidé, même non casher, même d’un koudou, qui est une sorte d’antilope africaine, le plus couramment, il sera fait à partir d’une corne de bélier. La corne de bélier appelle à nous souvenir du récit de la Akeda, la ligature d’Isaac et que c’est un bélier, qui, au dernier moment a été substitué à Isaac, sous le couteau sacrificiel de son père – Abraham. Ce nouvel an juif, dont un des noms est Yom zikhron t’roua[1] – le jour, du souvenir, de la sonnerie. Comme vous voyez, le shofar est un gisement de symboles…

Pourtant, pour la plupart d’entre nous, le shofar est associé plutôt à la fin de la fête de Kippour, où la sonnerie est le signal de la délivrance, du retour à nos pré-occupations ordinaires. En réalité, cet instrument de musique très ancien est le symbole par excellence du nouvel an , dont un autre nom est Yom T’rouah, le jour de la sonnerie[2]. On va le sonner pas moins de 100 fois lors de l’office de Moussaf de Roch Hachana.

Pour aller encore plus loin, c’est dès le mois d’Eloul, qui précède Roch Hachana, qu’il nous faut sonner le shofar tous les matins lors de l’office de chaharit. Car, c’est grâce à lui que, petit à petit, on sonne notre éveil spirituel. En sonnant du shofar, on demande la clémence du ciel pour nos erreurs passées.

La répétition des sonneries si particulières du shofar finissent par ouvrir une voie de communication directe entre la terre et le ciel, c’est notre autoroute spirituelle.

Shofar vient de la racine shin- fé-resh et il a une double signification ; d’abord avec le verbe leshaper qui veut dire améliorer ou réparer. En araméen cette racine renvoie au mot shoufra qui veut dire beau. Est-ce à dire que la beauté des sons du shofar nous aident à nous réparer et à réparer le monde ? Est-ce pour nous rappeler qu’en sonnant le shofar nous renouvelons notre alliance avec Dieu ?

Cette année on a une difficulté. C’est une mitsva de sonner et d’entendre le shofar, sauf si, comme cette année Rosh Hashana ‘tombe’ un shabbat ! On retrouve cette contradiction dans les discussions talmudiques qui ne manquent pas de piquant à ce sujet. La mishna[3] nous dit qu’on pouvait sonner le shofar dans le Temple à shabbat et par extension cela est permis dans les villes où siège un beit din. Puis, cette mishna a été réinterprétée dans le talmud : un simple tribunal ne suffit pas, il faut un sanhedrin. Tribunal qui ne s’est pas réuni en France depuis 1804, lorsqu’il avait été convoqué par Napoléon lui-même ! De plus, les rabbins craignent que le baal t’kia l’apporte de la maison à la synagogue à shabbat. Pour toutes ces raisons, la pratique orthopraxe interdit de sonner le shofar le shabbat.

Pourtant, à KEREN OR, on a réglé le problème. Nous avons un spécialiste du shofar, notre baal t’kia, Julien qui a trente ans d’expérience, et je vous rassure, le shofar n’a pas quitté la synagogue. Par conséquent, comme dans d’autres synagogues libérales, nous sonnerons demain le shofar  pour votre plus grand bonheur!

Comment sonne t on le shofar ? Il y a un ordre qui est discuté sur plusieurs pages du talmud : Teki’a – shevarim- t’rua -teki’a.

La teki’a ressemble à un long gémissement, les shevarim, composés de trois coups saccadés, sont comme des pleurs et la t’roua un ululement qui se répète à neuf reprises.

Quand sonne t on le shofar ? On le sonne pas seulement à Tichri mais aussi pour annoncer l’année jubilaire, et à Rosh Hodesh. Le shofar est aussi l’appel au secours du peuple en période de danger, c’est ainsi qu’on va le sonner lorsqu’une guerre éclate mais aussi, pour appeler les coreligionnaires à se mobiliser pour une cause. Par exemple, les rabbins américains ont sonné le shofar au début de l’année sabbatique, en septembre 2015 pour éveiller la conscience écologique et la nécessité de protéger notre terre. En mars dernier, le son du shofar a retenti depuis le mur des lamentations, à l’appel du rabbinat Israélien, pour faire cesser la pandémie et ses ravages.

D’ailleurs, un midrash nous dit que les sanglots des shevarim et des t’rouot sont semblables à des humains brisés qui ont besoin du soutien des tekiot qui l’encadrent pour les soutenir. Cette année, nous ressemblons tous à des ‘shevarim’, ces sons brisés par la crise, le mashber terme construit sur la même racine que shevarim…

Mais nous ne cessons d’espérer en un jugement favorable, non seulement chacun pour soi et les siens, mais collectivement, tous ici réunis, et pour le monde entier, car nous savons à quel point nous dépendons les uns des autres.

Quand les mots de nos prières, que nous disons avec tant de ferveur pendant ces jours redoutables n’ont plus la force de plaider pour nous, nous nous en remettons à cet instrument ancestral, qui porte les ululements de nos ancêtres. Une chaîne de tradition d’Abraham jusqu’à nos jours. Et si ce n’est pas pour nos mérites, puissent nos prières être entendues pour le mérite de ceux et celles qui nous ont précédés.

En ce jour anniversaire du monde, en écoutant le shofar comme une histoire sans paroles, réveillons-nous de l’indifférence, de l’apathie, brisons ce qui nous contraint à l’intérieur, purifions nos cœurs et notre esprit, et que ce cri primal ouvre la porte à une renaissance de nous-mêmes au monde et du monde en chacun.

Chana tova oumetouka à vous tous, puissiez-vous être inscrits dans le livre de la vie en cette nouvelle année 5781


[1] Lévitique 23 :24

[2] Nombres 29 :1

[3] Mishna RH 4 :1  et BT RH 29b

Paracha Nitzavim 11 septembre 2020

Shema Kola, écoute sa voix, c’est ce que Dieu enjoint à Abraham à propos de Sarah, lorsque sa femme lui demande de renvoyer sa concubine Hagar devenue mère d’Ishmaël, et qui depuis fait preuve de trop d’arrogance face à sa maîtresse, la prenant de haut et la méprisant à cause de sa stérilité.

Shema Kola Ces dernières semaines, c’est à cette exercice que je me suis prêtée régulièrement, écouter la voix de femmes, qui se sentent dans une profonde détresse renforcée encore par le stress à l’approche des fêtes de Tichri. Ces femmes, des mères et encore plus souvent des grands-mères se sentent perdues et m’appellent en désespoir de cause pour raconter leur histoire familiale douloureuse et demander un conseil rabbinique…

C’est souvent la même histoire qui se répète : elle-même ou leur fille ou leur fils a fait un mariage mixte, par là, ils se sont soit coupés du judaïsme ou ont été rejetés par le consistoire, car, selon eux, leurs enfants ou petits enfants ne sont pas casher. Ces femmes terriblement inquiètes souhaitent à tout prix que ces petits enfants rejoignent leur lignée juive, qu’ils retrouvent en quelque sorte ce qu’elles pensent être ‘le bon chemin’. Parfois leur discours est violent, envers le pan juif de la famille, qui a rejeté cette mixité ou envers la partie non-juive de la famille qui les empêche de faire partie du ‘peuple élu’…Elles se sentent coupables, ont la sensation d’avoir fauté, ou plus exactement, comme l’exprime le verbe , לחטוא  d’avoir ‘raté la cible’ pour ne pas avoir su garder leurs enfants, ou petits enfants, dans le judaïsme.

Touchée par ces histoires, je peux me connecter à leur souffrance bien réelle, même si parfois leurs mots sont maladroits et ne rendent pas justice à leur ressenti.

Shema Kola, écoute sa voix, la rabbin américaine Sarah Davidson Berman a écrit un midrash au sujet de ce bout de verset qui nous parle de la matriarche Sarah. Son argument insiste sur le fait que Dieu demande à Abraham, non pas d’écouter les mots prononcés par Sarah c’est-à-dire le contenu du discours, mais juste d’écouter sa voix…kola. Shema Kola c’est la première occurrence biblique du verbe shema sous cette forme…

Shema  écoute, c’est le premier mot de notre profession de foi, notre crédo, c’est une voix impérieuse qui nous enjoint d’écouter…mais écouter qui ? Dieu ? Notre voix intime ? ou celle de son prochain ? En écoutant ces femmes, j’ai réalisé que ce que l’on doit écouter en tout premier lieu, ce ne sont pas les mots prononcés, mais la souffrance de chacun, la nôtre et celle de l’autre, c’est elle qui d’âme à âme doit nous guider et nous toucher et c’est à elle que l’on doit répondre.

La récitation bi-quotidienne du shema est accompagnée d’un geste, on pause ses doigts sur nos yeux fermés, pour se tourner vers nous-mêmes, pour se concentrer et se préparer à la rencontre. On récite ce texte parfois par cœur, mais en étant attentifs à chaque mot, même à voix basse, on doit entendre distinctement ce que l’on dit. Peu importe notre position, on peut réciter le shema assis, couché ou debout. C’est notre intention qui compte, et notre engagement, de répéter ces paroles à nous-mêmes et aux générations futures. C’est en résumé ce que dit le premier paragraphe du Shema, avec ce premier mot qui donne son titre au paragraphe issu du chapitre 6 du Deutéronome : v’ahavta, traduit par ‘tu aimeras ton Dieu’ puis est ajouté de toute ton âme et de toutes tes forces’. C’est de foi qu’il s’agit, celle que l’on place en Dieu. Ce premier paragraphe proclame la souveraineté divine.

C’est aussi la partie la plus ancienne du Shema, elle daterait du 1er temple, donc du 6è siècle avant notre ère.

Puis se sont ajoutés les deux autres paragraphes. Le paragraphe issu du Deutéronome 11, a une terminologie assez proche du premier paragraphe, mais il introduit une relation à Dieu assez différente. On nous dit que ce Dieu là punit ou récompense son peuple en fonction de son respect ou non des lois. Ce Dieu là peut aller jusqu’à affamer ses sujets et les anéantir, il est omnipotent et omniscient, mais aussi extrêmement sévère.

Cette théologie, comme vous le savez, très présente dans nos textes a été remise en question par les premiers juifs réformés et encore davantage après la Shoah. Le siddour qui reflète nos croyances a été amendé par les rabbins réformés, et, dès le début du 20è siècle, ils ont proposé non pas de le remplacer, mais de proposer une alternative à ce deuxième paragraphe, en introduisant celui que nous avons lu ici le vendredi soir, issu du Deutéronome 30.

Eliot nous lira ce paragraphe demain matin, il fait partie de la paracha Nitsavim. Il est central dans notre liturgie, car c’est aussi ce paragraphe que nous lisons tous les ans au moment le plus solennel de l’année juive, à l’office de Minha l’après midi de Kippour.

Pourquoi ce court texte a-t-il pris tant d’importance dans la liturgie libérale ? Qu’a-t-il à nous dire de si essentiel ? « Cette loi que je te prescris aujourd’hui, elle n’est ni trop ardue pour toi, ni placée trop loin de toi … ».

Les rabbins qui ont choisi ce passage ont voulu insister sur la responsabilité personnelle de chacun. Ces rabbins rationalistes croyaient fermement à la possibilité de chacun de changer un peu le monde dans lequel il vit. Ceci tout d’abord, en se rapprochant de la Torah, en l’étudiant, en incorporant son message éthique et en l’intégrant concrètement dans son action.

Le Shema se finit par un troisième paragraphe, issu du livre des Nombres, qui aborde un autre sujet non moins essentiel : comment peut-on à chaque instant se rappeler de tous les commandements que nous devons suivre ? Et le texte nous dit que c’est en regardant les franges de notre talit, ceci est répété à trois reprises dans le 3è paragraphe, ces franges sont comme des pense-bêtes, au cas où nous nous égarions en chemin ; les regarder nous fera revenir vers la route principale.

En renouvelant l’alliance avec Dieu en cette saison des fêtes de Tichri, c’est comme si nous nous placions sous un talit géant avec des franges bien visibles pour nous rappeler l’essentiel : qu’il nous faut écouter avec notre cœur et que c’est si difficile parfois. Car pour être en résonnance avec son prochain, il faut d’abord l’être avec soi. Cela nécessite d’ouvrir notre cœur à la Torah, mais aussi la Torah à notre coeur. A la veille de ces fêtes de Tichri si particulières, aidons chacun à trouver un peu de sérénité, à panser ses plaies et celles de ceux qui l’entourent.

Shema kola, écoute sa voix, écoutons ces femmes et ces hommes qui viennent exprimer leurs souffrances avec tant d’authenticité, accueillons-les sous le talit et aidons les à trouver un chemin hors de toute culpabilité, un chemin de paix et de liberté !

Mazal tov à Eliot et sa famille, écoutons-le ce soir et demain matin, écoutons la torah qu’il a à nous transmettre !

Chana tova oumetouka et chabbat shalom!

Paracha Ki Tetze – 28 août 2020, KEREN OR

C’est la rentrée ! Qui dit rentrée dit fêtes de Tichri et cette année comme vous le savez cela commence tôt, dès le 18 septembre ! Il est en effet temps de se mettre en objectifs, alors que le mois d’Eloul est bien entamé. Ce mois est dévolu traditionnellement à la préparation spirituelle précédant les fêtes de Tichri. Ce mois dont l’acronyme est Ani ledodi vedodi li ‘je suis à mon bien aimé et mon bien aimé est à moi’ un extrait d’un verset du Cantique des Cantiques est une invitation à regarder l’autre avec empathie, à partager ses joies comme ce soir, mais aussi, ses peines.

Nous n’avons pas manqué d’occasions pour faire preuve de compassion ces dernières semaines. Du mouvement ‘Black Lives Matter’, à l’explosion du port de Beyrouth qui a fait près de deux cents victimes et en même temps détruit les stocks de blé de la population libanaise tout entière. En passant par la répression sanglante des manifestations anti gouvernementales en Biélorussie, la température est montée d’un cran dernièrement. Certes, mais notre compassion collective est retombée rapidement, pour se recentrer de nouveau sur ce qui nous préoccupe ici et maintenant : la rentrée sous la menace de la COVID et la façon dont cette pandémie continue à bouleverser nos vies. Il est si difficile de compatir aux malheurs des autres, surtout à des milliers de kilomètres…lorsque nous sommes nous-mêmes dans l’angoisse d’une triple crise sanitaire, sociale et économique.

D’après le précurseur de la recherche sur l’intelligence émotionnelle, Daniel Goleman auteur du best-seller ‘L’intelligence émotionnelle’, nous ressentons de l’empathie essentiellement pour les membres de notre groupe, ceux qui nous ressemblent, notre tribu en quelque sorte, et cela demande un réel effort, voire un entrainement pour exercer cette empathie envers un outsider, quelqu’un qui nous est étranger. Ainsi l’appartenance à une communauté, à une religion serait le plus grand frein à notre aptitude à ressentir de l’émotion pour l’autre.

Est-ce pour cette raison que le judaïsme répète à l’envi que nous devons nous souvenir de notre propre souffrance en Egypte et en mémoire de cette souffrance, être attentifs à celle de l’autre ? L’autre est regroupé sous l’archétype de l’étranger –le guer. Cela est répété à 36 reprises, c’est-à-dire deux fois 18 chiffre symbolisant de la vie haï,. 36 étant une vie double : la notre et celle de l’autre, duquel on ne peut se dissocier. Nous devons nous préoccuper des minorités, de TOUS ceux qui souffrent, et pour cela nous devons nous détacher, de temps en temps, de nos écrans, regarder et écouter ce qu’il se passe autour de nous, et agir. D’après le professeur Micah Goodman, c’est ce souvenir éternellement présent de notre statut d’étranger et d’ancien esclave, qui permet d’abolir la notion d’espace-temps, et de réduire la fracture entre nous et l’autre. Mais aussi de sortir de notre zone de confort, et de notre tendance à rester indifférent à autrui.

Dans la paracha Ki Tetze, un verset que nous lirons demain matin rappelle de nouveau ce commandement après avoir répété le droit à l’égalité de traitement et à la justice sociale de l’étranger, la veuve et de l’orphelin.

וְזָכַרְתָּ֗ כִּ֣י עֶ֤בֶד הָיִ֙יתָ֙ בְּמִצְרַ֔יִם וַֽיִּפְדְּךָ֛ יְהוָ֥ה אֱלֹהֶ֖יךָ מִשָּׁ֑ם עַל־כֵּ֞ן אָנֹכִ֤י מְצַוְּךָ֙ לַעֲשׂ֔וֹת אֶת־הַדָּבָ֖ר הַזֶּֽה׃

Rappelle-toi que tu as été esclave en Egypte et que l’Éternel, ton Dieu, t’en a affranchi; c’est pour cela que je t’ordonne d’agir de la sorte. (Deut. 24 :18)

Selon le maître du hasidisme polonais du 19è siècle Menahem Mendel Kotzk, dit le Kotzker Rebbe z’’l, les noms et thèmes des péricopes qui nous accompagnent pendant cette période de préparation aux fêtes de tichri sont censés nous guider dans notre démarche. Ainsi la fin du mois Av nous lisons la paracha Réé, ‘Voyez’ avec le fameux verset :

רְאֵ֗ה אָנֹכִ֛י נֹתֵ֥ן לִפְנֵיכֶ֖ם הַיּ֑וֹם בְּרָכָ֖ה וּקְלָלָֽה׃

Voyez, je mets devant vous aujourd’hui la bénédiction ou la malédiction (Deut.11 :26), qui insiste sur notre capacité à nous regarder intérieurement et à distinguer le bien du mal, Dieu propose et on dispose. La paracha Réé met en avant notre libre arbitre et notre capacité à choisir notre chemin ! La suivante est Choftim : les juges, à nouveau selon le Kotzker Rebbe cela nous indique qu’on doit appointer nos propres juges après avoir discerné ce qui est bon ou mauvais dans notre comportement, et mettre en place une stratégie.

Cette semaine, la 3è semaine de préparation commence par les mots

כִּֽי־תֵצֵ֥א לַמִּלְחָמָ֖ה עַל־אֹיְבֶ֑יךָ

Quand tu sortiras faire la guerre contre tes ennemis (Deut 21 :10)

Et l’ingénieux Kotzker Rebbe précise que la guerre est à faire contre nos ennemis intérieurs, notre mauvaise inclination !

La semaine prochaine dans Ki Tavo, nous parlerons de notre arrivée en terre promise, moment où on doit mettre en pratique les commandements, les mitsvot. Chaque mitsva compte, chaque mitsva est un entrainement, avant de nous présenter devant Dieu, la semaine suivante lors de la lecture de la paracha ‘nitzavim’ où tout le peuple est enfin prêt à se tenir devant son Créateur.

אַתֶּ֨ם נִצָּבִ֤ים הַיּוֹם֙ כֻּלְּכֶ֔ם לִפְנֵ֖י יְהוָ֣ה אֱלֹהֵיכֶ֑ם

Vous vous tenez aujourd’hui, vous tous, devant YHWH votre Dieu. (Deut 29 :9)

La recette sur le papier semble d’une simplicité enfantine, pourtant cette année est particulière, on jongle avec des injonctions contradictoires : prier en communauté mais seulement si la capacité de la salle le permet, prendre soin de l’autre mais à minimum d’un mètre de distance, se préoccuper des malades et des endeuillés mais seulement par téléphone, se montrer empathique en cachant son visage derrière un masque !

Et comment gérer les émotions qui nous submergent depuis le début de cette crise sanitaire sans fin ?

Heureusement, le judaïsme est une source infinie de force et de courage qui nous invite à regarder au-delà, à garder l’espoir, ce que nous vivons reste temporaire, extraordinaire.

Notre tradition insiste au-delà de tout sur la force de vie, rien n’est plus précieux que cette vie, une vie de qualité, qui, si Dieu veut, reviendra b’imhera b’yamenou, bientôt et de nos jours. Cette épreuve, comme d’autres que nous avons connu à titre individuel ou collectif, nous met au défi de trouver des ressources nouvelles en nous et auprès des autres.

A présent, réjouissons-nous avec Sasha, notre jeune Bar Mitsva, qui a travaillé dur pour atteindre ce moment, nous sommes là pour lui, pour lui donner cette place et lui montrer l’exemple, l’encourager à être un adulte responsable, soucieux de celui qui est proche comme de celui qui est au loin, parfois à des milliers de kilomètres, mais qui compte sur notre empathie et notre compassion. Car nous avons été nous-mêmes des étrangers opprimés en Egypte, et nous avons été libérés et le serons de nouveau.

Ken yhie ratzon,

Chabbat shalom !

Paracha Balak – KEREN OR 3 juillet 2020

Cette semaine, j’ai été hapée par une très belle émission d’Arte « Histoires d’Israel », comme souvent quand il s’agit de quelque chose à propos d’Israël. L’émission était dédiée aux grands écrivains israéliens, tous ceux, qui enchantent notre imagination, nous font réfléchir et nous donnent tant de plaisir à les lire. Et je rappelle aujourd’hui le souvenir béni de ces géants récemment disparus : Amos Oz et Aharon Appelfeld z’’l

Ils parlaient simplement de leur vie, en particulier de leur enfance dans ce pays si complexe. Pour chacun, le tournant a été l’été 1967 et la guerre éclair dite des 6 jours. Cette guerre vécue comme une bénédiction est devenue rapidement une malédiction, ayant obligé le peuple hébreu à garder sous contrôle militaire une population palestinienne depuis plus de 50 ans.

C’est l’interview de Zurya Shalev qui m’a le plus touchée, elle qui avait 8 ans à l’époque et dont la mère s’inquiétait de sa santé mentale. Zurya passait son temps à écrire de magnifiques poèmes qui ne parlaient que de mort et de guerre. Cette mort et cette souffrance qu’elle côtoyait par voisins et amis interposés, ceux qui avaient perdu un fils, un frère ou un père à la guerre. Imagine t on comment se développe le psychisme d’une enfant qui a connu tant de  guerres ? Pour qui la vie ne peut être vécue qu’enchevêtrée à la mort, et qui, des années plus tard, a du se reconstruire physiquement et psychiquement traumatisée après avoir survécu à un attentat ?

Israël est le pays au monde qui a connu la plus grande période de guerre, une guerre civile qui concerne des habitants qui ont tous deux une légitimité à vivre sur son territoire…une population qui a en partage le désespoir d’innombrables plans de paix, successivement avortés.

Le dernier en date n’a rien d’un plan de paix, puisqu’il déclare unilatéralement et définitivement l’annexion d’un territoire, sans discussions, ni négociations. Ceux qui restent de marbre face à cette souffrance répètent à l’envi que cette situation résulte d’un manque d’interlocuteurs fiables et sérieux pour faire la paix. Bien sûr on ne peut nier cette réalité aussi. Cependant, même si on a étudié superficiellement l’histoire moderne, on sait ce que produit une paix unilatérale qui dégrade un ennemi. C’est du déjà vu, Rappelons-nous ce qui s’est passé au début du siècle dernier.

Micah Goodman, philosophe israélien a parlé dans son livre Catch 67 de la dualité inconciliable qui a pris au piège les deux parties en présence : d’un coté des palestiniens dont la violence ne fait que croître proportionnellement à l’humiliation subie et de l’autre des israéliens qui vivent dans une peur paranoïaque et craignent que tout assouplissement vis-à-vis des palestiniens ne résulte en une menace pour leur propre sécurité. Tant qu’il n’y aura pas suffisamment de membres dans chaque camp pour se mettre dans la peau de l’autre, de vivre la situation en regardant réellement la douleur et la peur qui percent dans le regard du voisin, il n’y aura aucune solution.

En cours de beit midrash, une participante me demandait il y a une semaine pourquoi la Bible décrit un Dieu si vindicatif, pourquoi il est autant question de guerre, et tant d’épisodes bibliques sont violents ? Pourquoi ne promeut on pas davantage la paix dans la Bible ?

L’un des noms de Dieu est Adonaï Tzebaot, littéralement le Dieu des armées. Selon les commentateurs modernes cette appellation est une réminiscence de la mythologie Canaanite, et fait référence à la guerre entre divinités.

Adonaï Tzeabot vient aussi nous rappeler l’aspect symbolique de cette lutte. Le plus souvent il s’agit de mener un combat contre soi-même et ses mauvais penchants.

Et, lorsque guerre il y a, nous devons nous rappeler que la Torah n’est pas un livre décrivant un monde idéal, mais le monde tel qu’il a été et tel qu’il est encore. C’est un miroir dans lequel on peut voir nos rictus, et essayer d’en tirer des leçons pour les redresser…

Le rictus de la semaine est celui d’un certain Balak, fils de Tzipor, roi de Moab,  qui ne voulait pas laisser passer le peuple d’Israël par son territoire. Et pour cela, il a fait appel à un mage réputé, une sorte de sorcier du nom de Balam afin de maudire ce peuple et son Dieu, qui lui font si peur.

Mais son plan est contrecarré, Dieu intervient et utilise un stratagème assez comique, l’Eternel met dans la bouche de Balam l’inverse de ce qu’il voulait dire. Il remplace les mots de malédiction par des mots de bénédiction. A plusieurs reprises la Torah emploi le verbe linkov qui veut dire littéralement ‘percer’ traduit ici par maudire. Balak demande à Balam à deux reprises de ‘percer’ l’ennemi Israël. Tous ses efforts aboutissent à un même fiasco. Balam, littéralement celui qui les avale, ravale son discours haineux et prononce à la place un discours de paix et d’harmonie. Les premières phrases sont celles-là mêmes que nous répétons tous les matins à l’office : ma tovu ohaleikha Yaakov michkenoteikha Israel – qu’elles sont belles tes tentes Jacob, tes demeures Israël !

Que peut-on demander de plus à Dieu, que d’être béni par ses propres ennemis.

Israël en tant que peuple comme en tant qu’Etat a été créé et s’est maintenu en vie en s’accrochant à des valeurs, celles gravées dans la Torah et rassemblées sous le terme générique de monothéisme éthique. Le judaïsme nous enjoint de nous préoccuper des droits de l’étranger et des plus vulnérables, à chacune de nos respirations. Et cela commence par les paroles que l’on adresse à son prochain et l’interdiction absolue d’offenser, d’humilier par les actes ou la parole, équivalente selon la Torah au fait de verser du sang..

Ainsi que l’exprime le psalmiste[1] :

Qui est l’homme qui désire la vie, et qui aime chaque jour afin d’y voir le bien ?

Garde ta langue du mal et tes lèvres du mensonge. Détourne-toi du mal et fais le bien.

Cherche la paix et poursuis-la.

Ken Yhie Ratzon,

Chabbat shalom !
https://www.youtube.com/watch?v=ItZyRGIh9kw&list=RDItZyRGIh9kw&start_radio=1


[1] Psaume 34 :14-15  

Paracha B’haaloteha – KEREN OR 5 juin 2020

Qui nous donnera de la viande à manger? Il nous souvient du poisson que nous mangions pour rien en Egypte, des concombres et des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail.[1]

Après deux ans passés dans le désert, le peuple exprime de nouveau son mécontentement. Il se languit de la nourriture qu’il dégustait en Egypte…Cela peut nous faire sourire, car ils ne meurent pas de faim, Dieu fait tomber du ciel la manne tous les jours. Alors de quoi se plaignent-ils exactement ? Et qui rouspète parmi eux ? Comment peut-on même avoir de la nostalgie pour un pays où on a été maltraité, où on a subi l’esclavage, sans aucun droit, ni liberté ? Et pourquoi se souvenir de la nourriture ? Qu’est-ce que c’est que ce comportement d’enfants gâtés ?

Les sages nous donnent quelques explications : selon certains la nourriture Egyptienne était plus raffinée que la manne. La vue des concombres, oignons et autres melons leur manque. Les couleurs, les formes étaient variées, la manne elle est uniforme, elle ressemble à un alicament, c’est bon pour la santé mais ça ne rassasie pas du désir de nourriture. D’autres commentateurs nous expliquent que la manne prenait le goût de ce qu’on désirait sauf de ces cinq aliments typiquement Egyptiens[2]…était ce peut être pour les sevrer de leur passé ? Le peuple hébreu se montre très immature, insécurisé, il a peur de l’avenir et de ce fait, fait preuve de beaucoup d’ingratitude.

La Torah nous pointe du doigt des coupables, ce ne sont pas vraiment les hébreux qui se plaignent mais ce qu’on qualifie d’assafssouf, ce ramassis d’étrangers, d’Egyptiens qui se sont joints aux hébreux lors de leur fuite, se plaçant sous les ailes protectrices du Dieu d’Israël impressionnés surement par sa force et ses prodiges. Et à présent, cette multitude mêlée regarde en arrière et semble avoir des regrets…ce faisant, ils endoctrinent aussi leurs compagnons de voyage, et la grogne monte. Peut-être que leur nostalgie pour la nourriture égyptienne n’est qu’une fausse barbe ? Selon le midrash, le peuple se plaint en réalité de tous ces nouveaux commandements qui leur pèsent et compliquent leur vie.[3] En Egypte ils étaient certes des esclaves, mais ils n’étaient soumis à aucune règle de vie. A présent ils doivent respecter les interdits concernant l’adultère, l’inceste, le vol tout un code éthique si complexe qu’ils préfèreraient s’en passer…Tout cela leur est étranger et au lieu de pouvoir l’exprimer clairement, ils prennent le prétexte de la nourriture pour se plaindre.

Depuis la traversée de la mer des Joncs, ces plaintes se répètent. C’est la troisième fois que le peuple se rebelle par peur de manquer de ses besoins fondamentaux et Moïse perd patience, il a ses mots poignants : « est-ce donc moi qui ai conçu tout ce peuple, moi qui l’ai enfanté pour que tu me dises porte le dans ton sein comme le nourricier porte le nourrisson jusqu’au pays que tu as promis par serment à ses pères ? »[4] Il ne veut plus avoir la responsabilité de ce peuple qui passe son temps à se plaindre, c’est trop lourd et le mot ‘fardeau’ est répété par Moïse à trois reprises.

Cet épisode de la vie des hébreux dans le désert est un clin d’œil à ce que nous vivons aujourd’hui, alors que nous venons de rouvrir les portes de la synagogue et que de nouveau nous pouvons nous attabler aux terrasses des cafés. Aujourd’hui aussi nous devons collectivement nous adapter à de nouvelles règles, de nouvelles mesures pour préserver notre santé. Et cette réalité nous pousse à regretter le monde d’avant, à avoir de la nostalgie pour un monde sans contraintes, où nous pouvions nous asseoir à une terrasse de café sans masque et sans craindre d’être trop proche de son voisin. Il nous est difficile d’accepter une nouvelle façon de vivre et à s’adapter à elle, on oublie vite pourquoi ces règles ont été mises en place et on râle, contre le gouvernement, ou ce que l’on considère comme la toute-puissance de la science et ses conseillers.

On est prêt à se révolter au moindre prétexte et à manifester son mécontentement face aux restrictions de nos libertés. Déjà des philosophes accompagnent ce mouvement et donne raison aux rebelles.

André Comte Sponville en appelle même à Montaigne pour appuyer son propos :

« Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant”. Et Comte Sponville continue :’La mort fait partie de la vie et c’est parce que les gens ont oublié, parfois, ou font semblant d’oublier qu’ils sont mortels, qu’ils ont tellement peur quand la mort se rappelle à leur esprit de façon spectaculaire comme c’est le cas avec cette pandémie. Si nous pensions davantage à la mort, nous vivrions mieux, de façon plus intense…’

Il ajoute : attention de ne pas faire de la médecine ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste

Ainsi deux écoles s’affrontent, celle qui met la santé au-dessus de tout et la considère comme une valeur et celle qui comme le philosophe André Comte Sponville, nous met en garde contre ces excès de vigilance et nous rappelle que le risque zéro n’existe pas. Par contre en agissant dans l’excès de précaution, nous mettons en péril le bien-être des générations futures et notamment l’économie. Comme pour d’autres sujets, la crise que nous vivons a cela de salutaire qu’elle nous invite à faire un pas de côté et revoir certaines certitudes. Il nous reste à trouver le juste milieu, celui qui permet d’accepter les nouvelles règles mises en place et de prendre les précautions nécessaires pour nous permettre d’avoir la joie de se retrouver, sans tomber malades ni dans la psychose de l’excès de prudence. Encore un équilibre à trouver !

Je sais toutefois que, quelles que soient les décisions prises et les procédures mises en place, ici comme à l’extérieur, certains ne manqueront pas de trouver des raisons pour se plaindre, notre nature de juifs français se rappellera rapidement à nos bons souvenirs : ne sommes-nous pas les plus grands râleurs du monde ? Shabbat shalom !


[1] Nombres 11 :4-5

[2] TB Yoma 75a

[3] Sifrei Bamidbar 87 :1

[4] Nombres 11 :12

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