Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Hesped Georges Arfi – 28 janvier 2021

Une vie qu’y a t il a l’intérieur d’une vie ?[1] C’est bien trop court de résumer cela ici. Il y a certainement une voix, et il en faut plusieurs pour raconter une vie.

La voix de Georges, elle nous a bercés, elle nous a réveillés, elle nous a poussés et tout simplement nous a enchantés. Cette voix, il savait s’en servir pour nous remettre avec fermeté sur le droit chemin, mais aussi nous murmurer quelques vérités à l’oreille, pour chanter à tue-tête après une bar mitsva, un verre d’anisette à la main, mais aussi pour célébrer la vie d’un ami qui était parti. On se souvient de sa voix à travers les chants de tradition judéo-arabe de Pessah et Tichri. Cette voix là, il l’a enregistrée sur des CD pour nous laisser une trace et transmettre ce qui a fait sa vie.

Une vie qui commence en mars 1941,’une promesse de vie, à la fin d‘une saison’, comme dirait Moustaki.

20 ans plus tard, il traverse la méditerranée et s’établit à Lyon, où il deviendra faute de pouvoir suivre de longues études de médecine, kiné, puis un des premiers ostéopathe de la région, mais quel kiné, un kiné aux mains magiques, qui nous ordonnait à notre tour d’utiliser le son de nos voix pour nous guérir : les pi el et kof kof devaient être répétés quotidiennement et à intervalles réguliers pour résoudre qui une lombalgie, une cruralgie ou autre hernie. Et miracle, on en ressortait souvent bien mieux qu’à notre arrivée…

Lui, plus que tout autre, savait que tous ces petits et grands bobos avaient pour origine des histoires enfuies, qu’il fallait, avec précaution, sortir de l’oubli pour pouvoir continuer sa vie. Et il nous mettait sur des pistes, pour qu’on continue le travail d’excavation à la maison.

Georges soignait le corps et l’esprit, car son amour des gens était infini. Oui, il aura hésité à devenir rabbin, mais rabbin il l’était, lorsqu’il officiait, ou nous enseignait un de ses fameux airs, conscient d’être le dépositaire d’un trésor qui risquait d’être perdu. Rabbin, il l’était, par sa manière de toujours rechercher l’entente et la paix. On se souvient, à l’époque où à la CJL on avait bien bataillé jusqu’à se scinder, de son fameux ‘I have a dream’ …il y mettait comme pour tout, tout son cœur.

Enfant de tout pays, il n’aura pas choisi une fille de son pays, comme dirait son ami d’enfance Enrico, car il détestait qu’on colle des étiquettes ou qu’on mette des barrières, c’était un homme libre, qui vivait l’intensité du moment, avec sa chère Betty il aura vécu toute une vie.

Georges-Israël le bien nommé, était le patriarche de sa famille nucléaire, composée de Betty, de son fils Stéphane et de ses petits-enfants – Salomé et Martin dont il était un papy gâteau. Au-delà, c’était un patriarche d’adoption, celui de plusieurs tribus, celle de ses patients souvent des amis, et de sa famille de cœur – de la CJL à KEREN OR, en passant par l’UJL. Il a beaucoup chanté Georges, il a aussi dansé même sur du klezmer, car cette musique-là elle était aussi à lui, il était le premier à se lever et à tous nous entrainer,

C’était le temps des cerises et aujourd’hui tant de souvenirs nous reviennent à l’esprit et réchauffent nos cœurs endoloris, que des milliers de pelles n’y suffiraient pas, mais ce qu’on retiendra de lui, ce ne sont pas les oranges amères que la vie lui a parfois servies, mais plutôt ses ordres bienveillants nous exhortant de nous réveiller, de danser et chanter avec lui :

Car la vie c’est comme une noix, quand elle est ouverte, on n’a pas le temps d’y voir, on la croque et puis bonsoir ![2]

Shalom haver, que ton souvenir reste doux comme le loukoum.

Que ton âme et ta lumière soient liées au faisceau des vivants !


[1] Variante sur la chanson ‘qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix’ Charles Trenet

[2] Charles Trenet

Paracha Shemot – KEREN OR, 8 janvier 2021

Telle l’œuvre d’un peintre pointilliste, c’est par petites touches que le tableau dépeignant la réalité du monde qui nous entoure se dessine sous nos yeux. Pour en avoir un aperçu d’ensemble, cela nécessite du recul. Ou alors, c’est lorsque l’actualité frappe à grand coups d’images qui se fracassent sur nos écrans que cela ne laisse plus de doute, qu’il n’est plus temps de se demander ‘Pour qui sonne le glas ? il sonne pour nos démocraties.

C’était le cas ce mercredi soir où on a assisté médusés à ce qui s’est apparenté à une tentative de coup d’état lorsque des milliers de manifestants ont remis en cause violemment les résultats d’une élection.

Dans un entretien à l’Express de cette semaine[1], Rudy Reichstadt, fondateur du site ‘Conspiracy watch’ explique comment les démocraties peuvent être rongées de l’intérieur par les discours et les théories du complot, comment cela s’est mis en place progressivement, et gangrène aujourd’hui, non seulement la vie politique, mais aussi certains milieux scientifiques. La pandémie a même fonctionné comme un accélérateur de ce phénomène, nous dit-il.

Gérald Brenner, sociologue dont le livre ‘Apocalypse cognitive’ vient de sortir dit dans une interview récente que dès le premier jour du confinement le mot le plus recherché sur Google était ‘complot’ ! Il y a quelques années encore on désignait du doigt avec une certaine condescendance les colporteurs de fake news. Aujourd’hui nous sommes face à un camp solidifié et qui compte dans ses rangs des personnes respectables : universitaires, philosophes, médecins, journalistes, députés et autres intellectuels, qui théorisent des vérités alternatives. Persuadés qu’ils sont détenteurs de LA vérité, une vérité qu’on nous cache, grâce à laquelle on redonne du pouvoir aux ‘vrais gens’, une croyance quasi religieuse qu’il faut défendre au nom de Dieu. D’ailleurs un des slogans entendus parmi ceux qui manifestaient devant le Capitole mercredi était ‘God, guns, guts and glory’- ‘Dieu, les armes, le courage et la gloire !’

On ne peut pas fermer les yeux ou regarder ailleurs face à cette menace de plus en plus présente, qui détériore nos démocraties. Il nous faut passer du plan large au plan serré, et au quotidien démonter ces opinions qui infiltrent insidieusement les esprits. Qui parmi vous n’a pas été confronté à ces théories ces dernières semaines ?

Plus l’info est farfelue et plus elle se répand comme une trainée de poudre, le doute s’installe, puis l’insécurité psychologique et la défiance envers ceux qui nous gouvernent.

On se situe bien loin de cet idéal prôné par le psalmiste :

אֱמֶת, מֵאֶרֶץ תִּצְמָח;    וְצֶדֶק, מִשָּׁמַיִם נִשְׁקָף

La vérité va germer du sein de la terre, et la justice briller du haut des cieux.

Le modèle du leader incarnant cette droiture et auquel Dieu confie une mission exceptionnelle se trouve dans le nouveau livre que nous ouvrons cette semaine, celui de l’Exode  – Chemot. La vie de Moïse commence de manière bien chaotique, menacé de mort, caché puis sauvé des eaux par la fille de Pharaon, il est élevé à la cour de ce monarque de droit divin. Un jour, en défendant un de ses frères hébreux, il tue un garde égyptien, et doit s’enfuir. Il devient un simple berger, que Dieu choisit, après s’être révélé à lui. Puis lui demande de libérer son peuple : les hébreux maintenus en esclavage.

Moïse devient leur leader désigné, non pas par les urnes, mais par Dieu lui-même. Cependant il résiste, il n’accepte pas sa mission facilement, et argumente avec un Dieu qui cherche à le séduire, qui lui montre que, grâce à un bâton magique et des tours de passepasse, il pourra faire des prodiges…Ces pouvoirs extraordinaires octroyés par Dieu, lui permettront à la fois de s’imposer face à son peuple, mais aussi et surtout face à Pharaon et sa cour de cartomanciens, magiciens et lecteurs d’oracles…

Moïse reste stoïque et ne se laisse pas impressionner, ni séduire par cette réalité augmentée, il est très prudent mais aussi réaliste. Il invoque son incompétence, voire son manque de charisme pour argumenter face à Pharaon puis mener ce peuple en terre promise. Il craint de ne pas trouver les mots, et parle de son handicap, ‘j’ai la bouche pesante et la langue embarrassée[2]dit-il. Dieu le rassure, il lui mettra les mots dans la bouche et, s’il bégaie, c’est Aaron, son frère, devenu son adjoint qui prendra le relais pour parler face à Pharaon et aux hébreux.

Toute cette discussion est probablement là pour nous révéler les qualités d’un bon leader, d’un leader sur lequel on peut s’appuyer et en qui on peut avoir confiance…qu’il ait existé ou pas, Moïse reste un modèle dans sa manière de conduire le peuple mais aussi de s’adresser à Dieu. Le rabbin des rabbins, le prophète des prophètes que la Torah décrit comme unique en son genre, cet homme exceptionnel, quasi divin reste toujours à hauteur d’homme. Comme l’exprime Jean Christophe Attias dans le livre qu’il lui a consacré ‘le prophète n’est jamais plus grand que lorsqu’il est petit.’[3]

Et si nous ne devions retenir qu’un trait de caractère de Moshe Rabbenou ce serait cette capacité à garder son indépendance d’esprit. Cet homme vivant entre deux mondes, celui où il est né puis celui où il a été élevé par la suite, se voit confier des responsabilités hors normes et pourtant… rien ne semble l’impressionner. Depuis sa naissance, sa vie ne tient qu’à un fil et à présent il la met de nouveau en danger et au service de son peuple. Il ne retire aucune gloire de son élection ni de sa mission. Moïse cet homme à la fois extraordinaire et si ordinaire a eu pour ambition de montrer un chemin exigeant, celui de la droiture et la transparence, qui se passe d’artifices et d’accessoires,. Ce chemin qui permet une véritable relation avec le divin, une alliance et un monde dans lequel comme le dit le psalmiste :

L’amour et la droiture se donnent la main, la justice et la paix s’embrassent.

חֶסֶד-וֶאֱמֶת נִפְגָּשׁוּ;    צֶדֶק וְשָׁלוֹם נָשָׁקוּ.

Puissions-nous nous en inspirer et cheminer à sa suite,

Ken Yhie Ratzon,

Shabbat shalom,


[1] https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/rudy-reichstadt-on-a-clairement-franchi-un-palier-en-matiere-de-complotisme_2141926.html

[2] Exode chapitre 4 :10

[3] Moïse Fragile, Jean Christophe Attias, p.45

Paracha Vayichlah – KEREN OR 4 décembre 2020

L’expression anglo-hébraique ‘off the derekh’ m’est venue à l’esprit en lisant un épisode de la paracha de cette semaine. Cette expression est employée à propos de quelqu’un qui a dévié du droit chemin, ou qui est parti en vrille comme on dit en langage courant.

La paracha Vayichlah nous parle en un seul verset de l’acte commis par Ruben, le fils ainé de Jacob :

« וַיְהִ֗י בִּשְׁכֹּ֤ן יִשְׂרָאֵל֙ בָּאָ֣רֶץ הַהִ֔וא וַיֵּ֣לֶךְ רְאוּבֵ֔ן וַיִּשְׁכַּ֕ב֙ אֶת־בִּלְהָ֖ה֙ פִּילֶ֣גֶשׁ אָבִ֑֔יו וַיִּשְׁמַ֖ע יִשְׂרָאֵֽ֑ל (פ) וַיִּֽהְי֥וּ בְנֵֽי־יַעֲקֹ֖ב שְׁנֵ֥ים עָשָֽׂר׃

Et il arriva, alors qu’Israël séjournait dans cette contrée, que Ruben alla cohabiter avec Bilhah, la concubine de son père, Israël en fut instruit, (p) or les fils de Jacob étaient 12. [1]

Le pchat, c’est -à-dire une lecture obvie du texte ne permet aucune excuse ni échappatoire. Ruben a eu des relations sexuelles avec la concubine, ou femme de son père, cet acte fait partie des arayot, des interdits sexuels clairement exprimés dans le Lévitique au chapitre 18, c’est un acte condamnable quelles que soient les normes juridiques qu’on applique de l’Antiquité jusqu’à nos jours.

Ce verset nécessite quelques éclairages : Qu’a fait Ruben exactement avec Bilhah? Et comment son père a-t il appris ce qui s’est passé ? Ensuite, quelle a été la réponse de Jacob/Israël à ce méfait ?

Les Sages éprouvent des difficultés avec ce court épisode et cherchent des parades. La première concerne la lecture publique dans la Torah de ce passage. Les massorètes sont intervenus et ont coupé ce verset par le milieu par le procédé rarissime de ‘piska beemtza passouk’ une pause au milieu du verset, juste après : Et Israël en fut instruit. De nombreuses interprétations ont été données à cette coupure en plein milieu. Pour certains commentateurs ce serait comme une note de bas de page, comme si on était dirigé vers la lecture du verset explicatif dans le livre des Chroniques. Et que dit il ?

1 Voici les descendants de Ruben, le premier-né d’Israël. (C’était, en effet, le premier-né, mais comme il avait profané la couche de son père, son droit d’aînesse fut attribué aux fils de Joseph, fils d’Israël, sans que ce dernier portât, dans les généalogies, le titre d’aîné.[2]

Ce verset donne une réponse, Ruben a bien été puni pour sa transgression et a perdu son droit d’aînesse. Comme le verset coupé en deux, Ruben est coupable et responsable d’une inversion de l’ordre chronologique de la fratrie.

On peut lire cette disgrâce également à la fin du livre de la Genèse, dans le testament de Jacob, qui revient sur l’acte commis par Ruben :

3 Ruben! Tu fus mon premier-né, mon orgueil et les prémices de ma vigueur: le premier en dignité, le premier en puissance. 4 Impétueux comme l’onde, tu as perdu ta noblesse! Car tu as attenté au lit paternel, tu as flétri l’honneur de ma couche.[3]

Et pourtant les Sages vont chercher à comprendre, voire à excuser cet acte en le réinterprétant avec beaucoup de rahamim, de compassion…

Dans le traité chabbat, le rabbin Shmouel bar Nachmani et le rabbin Yonatan affirment ‘tous ceux qui disent que Ruben a transgressé avec Bilhah, se trompent comme il est dit ‘ et ils citent le verset qui se termine par ‘et à présent les fils de Jacob étaient 12’. Ce qui enseigne d’après ces rabbins, que la tribu est restée intacte après la transgression de Ruben, il n’y a pas eu de morcellement de la fratrie et de plus tous les fils de Jacob ont gardé le même statut. Aucun n’a été renié…

D’autres Sages interprètent ce verset différemment, pour eux il ne s’était rien passé avec Bilhah et Ruben a juste voulu redresser l’honneur de sa mère Léa, en ‘réarrangeant le lit de son père Jacob’. Ce dernier après la mort de sa femme préférée Rachel est allé se consoler dans les bras de Bilhah. Ruben ‘réarrange le lit’ autrement dit fait en sorte que Jacob retourne auprès de sa première épouse Léa.

Ce narratif, qui s’éloigne de manière significative du récit biblique, a le mérite de préserver l’honneur du patriarche mais aussi de laver les torts de son fils aîné.

Comme souvent dans la Torah, les trous du récit sont comblés par nos rabbins, qui dans ce cas, ‘recouvrent’ les fautes de nos ancêtres tels des enfants respectueux qui aiment leurs parents symboliques, les patriarches et matriarches, d’un amour inconditionnel.

J’ai commencé à m’intéresser de plus près à ce verset en préparant la lecture dans la Torah pour ce chabbat et j’ai découvert, ô surprise, que ce verset de la Genèse est le seul dans la Torah à être lu selon deux suites de signes de cantillation, qui doivent être lus deux fois à la suite[4]. comme ceci :

וַיְהִ֗י בִּשְׁכֹּ֤ן יִשְׂרָאֵל֙ בָּאָ֣רֶץ הַהִ֔וא וַיֵּ֣לֶךְ רְאוּבֵ֔ן וַיִּשְׁכַּ֕ב֙ אֶת־בִּלְהָ֖ה֙ פִּילֶ֣גֶשׁ אָבִ֑֔יו וַיִּשְׁמַ֖ע יִשְׂרָאֵֽ֑ל (פ) וַיִּֽהְי֥וּ בְנֵֽי־יַעֲקֹ֖ב שְׁנֵ֥ים עָשָֽׂר

Ainsi les massorètes du 8è siècle ne se sont pas contenté de donner le sens au texte de la Torah en le vocalisant et en créant les signes de cantillation qui sont également des signes de ponctuation. Ils ont aussi voulu apporter leur exégèse à ce verset en lui donnant deux sens possibles, l’un où Ruben est reconnu coupable et symboliquement retranché de sa fratrie, l’autre où il est réintégré auprès de ses 12 frères.

Cette double cantillation semble être là pour nous demander de faire une pause, comme une mise en garde contre nos jugements parfois trop hâtifs. Attention : il est aisé de trancher dans le vif et de s’arrêter sur les premières impressions, prenez le temps de regarder une situation sous ses différents angles possibles, tournez et retournez le texte avant de juger celui qui est en face de vous comme ‘off the derekh’ parti en vrille, et montrez-vous aussi généreux que la Torah et les rabbins du Talmud en laissant la place même à celui qui a fauté.

Ken Yhie Ratzon,

Chabbat shalom,


[1] Genèse 35 :22

[2] Chroniques 1, 5 :1

[3] Genèse 49 :3-4

[4] à part les dix commandements pour lesquels il y a une explication très simple : lecture publique lors de la fête de chavouot ou dans la suite des parachot.

Drasha Toledot – houtspa or not houtspa, KEREN OR, 20 novembre 2020

Une des qualités qu’on attribue couramment à nos coreligionnaires israéliens est leur houtspa. C’est cette houtspa qui aurait permis aux habitants de ce jeune pays de faire tomber les obstacles et de construire si vite un état comparable aux grandes démocraties occidentales. C’est aussi grâce à cette houtspa qu’Israël s’est élevé au statut de start-up nation …

Que veut dire houtspa, quelle est son étymologie exacte ?

Construit sur la racine het tzadi pé – hatzaf, au sens positif du terme, cela veut dire faire preuve d’audace, de courage et d’intrépidité, dans son acception plus négative, un houtspan, ou une houtspanit est une personne insolente et arrogante.

Ce terme n’apparait pas dans la Torah, en tout cas pas dans le hoummash. Mais on peut dire que le premier houtspan de la Torah est sans doute Abraham, lorsqu’il négocie d’égal à égal avec L’Eternel pour sauver ne serait-ce que 10 justes alors queles villes de Sodome et Gomorrhe sont menacées d’anéantissement.

Les rabbins, eux, ont une approche assez ambivalente de cette notion. Rabbi Eliezer dans le talmud évoque la houtspa dans son sens négatif, comme un signe annonciateur de la fin des temps et la venue du Messie, voici la citation dans son contexte :

(Rabbi Eliezer le grand) a également dit : Lorsqu’on approchera du temps de la venue du Messie, la parole impudente croitra houtspa yisga, comme le coût [des produits]…. Et la monarchie se tournera vers l’hérésie, et personne ne se lèvera pour lui faire des remontrances. Le lieu de rencontre des Sages deviendra un lieu de promiscuité, la Galilée sera détruite, le Gavlan sera dévasté, et les hommes de la frontière iront de ville en ville pour chercher la charité, mais personne n’aura de compassion pour eux.[2]

Ainsi la houtspa est ici interprétée comme ce qui sort-houtz de la bouche-pé, houtz pé de manière irréfléchie et sur son passage sème le malheur…

Ce qui sort de la bouche d’Isaac sur son lit de mort est au contraire une bénédiction. Destinée au départ à son fils préféré l’ainé Esau, elle atterrit finalement sur la tête de Jacob. Rebecca la mère qui a fomenté ce subterfuge prête son concours à l’accomplissement de la prophétie divine – ‘L’ainé servira le cadet’- en déguisant son fils avec des peaux de bête, en lui préparant un plat que son père apprécie particulièrement. Elle manipule son fils Jacob, jusqu’à ce que ce dernier transforme même sa voix pour tromper son père.

Mais voyons aussi cette histoire du point de vue d’Isaac, ce père presqu’aveugle qui ne distingue plus celui qui prend soin de lui et qui aura droit à sa bénédiction. Isaac étant devenu le fils unique d’Abraham après le départ forcé d’Ismaël, pense ne disposer que d’une seule et unique bénédiction, et que celle-ci n’est destinée qu’à l’ainé. Lorsqu’il se rend compte de son erreur, celle d’avoir béni Jacob déguisé en Esau, il est saisi de tremblements nous dit la Torah ! Ces tremblements font écho à ceux de Jacob qui craignait au départ d’être maudit en trompant ainsi son père. Ce n’est que lorsque sa mère dit qu’elle prendra sur elle cette potentielle malédiction qu’il accepte d’être complice de cette tromperie. Et Rashi explique que Isaac est terrorisé à l’idée d’avoir inversé l’ordre des choses, la loi entre ainé et puiné. Mais lorsqu’Esau lui confirme que Jacob lui avait déjà acheté le droit d’ainesse contre un plat de lentilles, Isaac est apaisé et confirme sa bénédiction à Jacob.[3] Et il trouve ensuite également des mots pour bénir Esau sans défaire sa première bénédiction.

Il bénit Jacob avec ces mots : « que tes peuples t’obéissent, que des nations tombent à tes pieds, sois le chef de tes frères, Et que les fils de ta mère se prosternent devant toi, malédiction à qui te maudira et qui te bénira soit béni. »[4] Et il bénit Esau  en disant : « mais tu seras tributaire de ton frère, pourtant après avoir plié sous le joug, ton cou s’en affranchira ».[5]

Ainsi, la mirma – la ruse et le mensonge se transforment en paroles de brakha de bénédiction. Mais est-ce bien une bénédiction de léguer à ses fils un héritage de confrontation, de mise en concurrence et de jalousie ?

Malheureusement c’est ainsi qu’est trop souvent comprise la houtzpa, comme une mise en concurrence d’une personne envers son prochain, qui résulte en un vainqueur et un vaincu, ce qui bien entendu perpétue le cycle de violence. Isaac n’arrive pas à sortir de la destinée qui a été la sienne, même en ce moment ultime, où il transmet à la génération suivante les mêmes rivalités dont il a été lui-même victime.

Martin Buber raconte dans un livre d’histoires hassidiques, un conte à propos de la lettre yod, ce petit point insignifiant. Ces deux lettres placées côte à côte forment le nom de Dieu, mais au-delà, ces deux lettres au même niveau sont là pour rappeler que ‘lorsque deux Juifs sont ensemble, cela signifie le nom divin. Mais quand un Juif est au-dessus de l’autre, ce n’est pas le nom divin.’ [6]

Isaac n’a pas eu la houtspa nécessaire pour renverser le destin funeste promis à ses deux fils. Celle qui aurait permis de mettre en mouvement ce qui semblait figé et mortifère, en sortant de sa bouche des paroles qui réparent et projettent Jacob et Esau vers un meilleur avenir. Cette houtspa dont le modèle reste Abraham, est la foi en la possibilité de changer le cours des choses et qu’à travers chaque Juif, chacun d’entre nous, il y a le potentiel de devenir une source de bénédictions non seulement pour nos familles et notre peuple, mais aussi pour toutes les familles de la terre.[7]

Ken Yhie Ratzon,

Shabbat shalom !


[1] Genèse Rabbah 98 :7

[2] Talmud Sotah 49b

[3] Rashi sur Genèse 27 :36 « Pourquoi Isaac a-t-il tremblé ? Il pensait : Peut-être que j’ai transgressé en bénissant le plus jeune avant l’aîné, changeant ainsi l’ordre des relations entre eux. Mais quand Ésaü se mit à crier, “car il m’a supplanté deux fois”, son père lui demande : “Que t’a-t-il fait ? Il répondit : “Il m’a pris mon droit d’ainesse”. Isaac dit alors : “C’est à cause de cela que j’ai été affligé et que je me suis mis à trembler : croyant que j’avais enfreint la loi. Mais maintenant, je sais que j’ai vraiment béni le premier-né – “Et il sera vraiment béni” 

[4] Genèse 27 :29

[5] Genèse 27 :40

[6] Martin Buber, Gog et Magog, p.74

[7] Genèse 12 :2-3

Paracha Hayyé Sarah – 13 novembre 2020

Pendant 5 ans, tous les débuts du mois de novembre, je portais un petit bout de papier rouge à la boutonnière de mon manteau, je l’arborais fièrement ainsi que tous les anglais que je côtoyais. Porter un poppy-un coquelicot est un rituel national, vieux de près de 100 ans, on le porte en souvenir des millions de soldats tombés pendant la première guerre mondiale. A l’origine, les poppies étaient un moyen de lever des fonds pour les anciens combattants et les familles de ceux qui étaient morts au champ d’honneur. Car ce coquelicot poussait dans les tranchées et dans les champs précisément là où étaient tombés ces soldats.

Ce petit bout de papier ou tissu va au-delà de tous les mots et commémorations officielles, c’est un signe fort de ralliement, où on marque ensemble le temps mais aussi l’espace. Bien qu’étrangère à cette coutume du ‘memorial Sunday’ et à ce pays, l’Angleterre, je m’y suis spontanément ralliée et j’avoue qu’aujourd’hui ce symbole d’union nationale me manque.

Commémorer les soldats et civils victimes de conflits et, depuis quelques décennies, d’actes terroristes perpétrés sur notre territoire est devenu une triste habitude. Les rituels officiels sont souvent issus de la vie militaire, ils ont été adaptés par nos gouvernants pour y inclure la population civile.

A côté de ces commémorations officielles, d’autres ont fleuri spontanément parmi nos concitoyens désemparés qui cherchent un moyen de se rassembler dans ces moments terribles. Ainsi, après chaque attentat, on a vu se répéter à l’infini les mêmes rituels : d’abord des mots d’ordre du type #JesuisCharlie, #jesuisleBataclan, #je suisParis, Nice..arborés fièrement sur les plateformes virtuelles, et, dans le monde réel, beaucoup manifestaient silencieusement et déposaient des bouquets de fleurs, allumaient des bougies, soit sur le lieu même du crime ou, dans les lieux symboliques : mairies, préfectures et autres places de la République. Momentanément, ces gestes d’empathie mus par le désespoir sont comme une chaîne humaine où l’on se tient la main avec les victimes, leurs proches et ceux qui partagent une humanité inaltérable et qui cherchent ainsi à conjurer le mauvais sort qui s’est abattu sur le pays.

Ces comportements simples et d’apparence spontanés trouvent, pour la plupart, leur origine dans les rituels religieux du deuil. Leurs balbutiements figurent dans la Torah, dans la paracha de cette semaine Hayyé Sarah. C’est Isaac qui le premier les expérimente, le premier orphelin, d’abord de mère puis de père. Le midrash nous dit que c’est grâce à sa nouvelle femme Rebecca qu’Isaac est consolé. Après la mort de Sarah,Eliezer le fidèle serviteur d’Abraham est envoyé en mission et doit lui dénicher une épouse. Il revient avec la belle Rebecca, qu’Isaac aimera tendrement. Leur histoire débute par cet étrange verset :

 lsaac la conduisit dans la tente de Sara sa mère; il prit Rébecca pour femme et il l’aima et il se consola d’avoir perdu sa mère.[1]

l’épouse remplace donc la mère, oy gevalt…

Lors du décès d’Abraham, le contexte est totalement différent, Isaac est auprès de son frère Ismaël avec lequel il rend un dernier hommage à son père.

« Et [Abraham] fût inhumé par Isaac et Ismaël, ses fils, dans le caveau de Makhpela, dans le domaine d’Efron, fils de Tzohar le Héthéen, qui est en face de mamré. »

Cette scène émouvante de retrouvailles laisse les deux frères enfin réconciliés et en paix.

Le rite devient ainsi, comme son étymologie l’indique, une forme de mise en ordre, un seder où on reconnait le décès devant le corps du défunt, on dit adieu, on partage la même peine, puis le temps venu, on se relève et repart vers la vie.

Le rituel juif a été codifié et étoffé au cours des siècles, de nos jours, cela commence par l’allumage d’une bougie qui restera allumée pendant jusqu’à la fin de la shiva- les 7 jours de deuil. Avant l’enterrement, on lave le corps, puis les proches endeuillés déchirent un vêtement en signe de la perte subie, cérémonie qu’on nomme la kerya, on lit des psaumes consolateurs, et dit des formules traditionnelles ‘adonaï natan, adonaï lakah yhie shem adonai mevorakh’, baroukh dayan haEmet. Dieu a donné et Dieu a repris, que le nom de l’Eternel soit sanctifié ; béni soit le juge de vérité. Une oraison funèbre est préparée à l’intention du défunt -le hesped, puis on procède à l’inhumation et on dit le kaddish. Enfin, on jette trois pelletées de terre sur le cercueil, pour rappeler que le corps retourne à la poussière. On se retrouve ensuite pour manger quelques aliments traditionnels comme les œufs durs ou les lentilles. Le deuil peut ensuite, commencer… la famille se retrouve autour de son parent disparu et, si par malheur il n’y a pas de famille, ou d’amis, ni de communauté à laquelle le défunt était rattaché, alors on fait appel à des volontaires pour constituer coûte que coûte un myniane., on accomplit ainsi une des plus grandes mitsvot du judaïsme.

Lorsqu’on est collectivement confronté au deuil de nos concitoyens comme après un acte terroriste, on pourrait aussi exprimer notre peine par ce geste symbolique de la kerya peut être aussi pour retrancher de notre mémoire ces évènements, comme on aimerait aussi retrancher de notre sein ceux qui ont porté la mort. Et on se rappelle tout à coup que ce même 13 novembre il y a 5 ans, veille de shabbat, était perpétré en plein Paris à 3 endroits différents cet abominable attentat dit du Bataclan…et que notre devoir est de continuer à perpétuer leur souvenir aussi.

En cette journée, j’aimerai juste me taire, et comme les anglais mettre un bouton rouge à la boutonnière pour symboliser tout ce sang versé. Un symbolique acte d’amour et d’union, dans l’espoir de trouver enfin tous ensemble, une forme de consolation…  shabbat shalom !


[1] Genèse 24 :67

Paracha Vayera, de la maison– KEREN OR, 6 novembre 2020

Cette drasha je la dédie à Colette Rebecca Touati, zikhrona livrakha, qui aurait eu 86 ans ce chabbat. Elle nous a quittés le 24 novembre 2019, 26 Heshvan 5779.

Elle symbolisait la maison familiale, le lieu où on avait plaisir à se retrouver. C’est autour d’elle, autour de sa cuisine et surtout de son sourire, que toute la famille se rassemblait au moment du chabbat, des anniversaires et des fêtes. Je souhaite rappeler sa mémoire et tout ce qu’elle m’a transmis ce soir en lisant ces vers tout d’abord du poète Abraham Shlonsky:

Les murs de ma maison ne sont pas une barrière entre moi et le monde ;

Ils sont le secret de la révélation qui parle sans entraves ;

Car celui qui apostrophe à la porte ne parle à personne,

Et ceux qui conversent à deux conversent seulement l’un avec l’autre,

Seul celui qui parle avec son âme parle avec tout le monde.

Les murs de ma maison ne sont pas une barrière entre moi et le monde.

Selon la tradition deux personnes qui se lient par les liens du mariage sont à l’origine d’une maison. Baït de la lettre Beit, et du chiffre deux. C’est le début d’une relation avec un alter ego qui nous fait face et partage notre vie, ce noyau à partir duquel, si Dieu veut, on pourra fonder une famille.

Une maison est dans l’idéal ce lieu de paix, de sécurité, où un enfant peut grandir, et où plus tard on aime à se retrouver et se ressourcer…

De nouveau nous passerons beaucoup de temps dans cet espace intérieur, non par choix, mais par ce qu’on y est obligé et alors qu’à l’extérieur le danger rôde. On ne s’est jamais senti autant en insécurité qu’en ce moment, autant exposé à un monde pris au piège d’un mouvement brownien extrêmement anxiogène.

Face à cela, chacun d’entre nous a le devoir de veiller d’abord à sa propre santé physique bien sur et, peut être plus encore, à sa santé mentale pour ensuite prendre soin des autres.

Qu’est ce qu’une maison ?

Revenons à la première maison décrite dans la Torah, celle fondée par Abraham et les siens. La première véritable famille biblique qui habite ensemble et a une histoire commune. Elle a à sa tête un patriarche et c’est au travers de son rapport à la matriarche Sarah et au monde que leur histoire se construit et se complexifie. Abraham a reçu l’injonction divine de quitter sa famille et, selon le midrash, un monde idolâtre, pour construire la sienne. Et cela ne s’est pas passé sans difficultés. L’Eternel lui a promis une descendance nombreuse mais celle-ci mettra des années à se concrétiser. Quand son fils Isaac naît enfin, il a 100 ans nous dit le texte. Et à trois reprises la Torah insiste sur le fait que c’est bien son fils : et Abraham nomma son fils, celui qui lui est né, auquel Sarah a donné naissance pour lui, Isaac.[1]

Les Sages ne manqueront pas de s’appesantir sur la réalité de cette paternité, ils se permettront de la mettre en doute, notamment en commentant le michté le festin qu’Abraham organise :

Vayaas Abraham michté gadol, beyom higamel et Yitzhak- Abraham fit un grand festin le jour du sevrage d’Isaac.[2]

Selon le talmud ce festin à l’occasion du sevrage d’Isaac, moment où à l’époque un bébé était considéré comme sorti de danger, sera l’occasion d’inviter tous les notables, y compris un ennemi notoire du peuple hébreu le dénommé Og, roi de Bashan. Quel sens donner à l’invitation d’un ennemi à sa table, un jour de grandes réjouissances ? Ne va-t-il pas ternir la fête ? Et le talmud poursuit que ce festin avait un objectif caché : apporter la preuve à ceux qui en doutent, qu’Isaac est bien le fils de son père.

L’arrivée d’Isaac est un miracle, ce fils est né de deux parents qui avaient largement dépassé l’âge de la procréation. Sarah avait d’ailleurs perdu espoir et avait insisté pour qu’Abraham prenne sa servante Hagar comme concubine. C’est avec elle, la première mère porteuse, qu’il aura un premier fils, Ismaël. Hagar qui sera finalement chassée de la maison avec son fils, à nouveau à la demande de Sarah, une fois que notre matriarche aura enfin conçu et sevré Isaac.

Abraham exprimera sa colère face à cette demande, comment chasser cette femme avec son enfant, alors qu’elle lui a donné un fils, lui l’homme loyal, qui illustre selon la tradition le modèle du Hessed, c’est-à-dire cette préoccupation de l’autre empreinte de bienveillance ? Dieu lui-même doit intervenir pour lui réitérer d’exécuter la demande de Sarah de renvoyer Hagar en le rassurant : il lui promet que sa lignée se perpétuera à travers la descendance d’Isaac. Et aussi qu’Ismaël donnera à son tour naissance à un autre peuple, car lui aussi est de sa semence.

Une scène bouleversante s’en suit où Abraham sans ménagement met sur le dos de Hagar comme un sac encombrant, son fils Ismaël et une gourde d’eau et les renvoie dans le désert.

A deux reprises, Abraham ne négocie pas la décision divine et ces deux occurrences concernent ses enfants, qu’il manque de perdre. Une première fois avec Ismaël qui, chassé de la maison paternelle, manque de mourir dans le désert. Et une deuxième fois lorsqu’il est sur le point de sacrifier Isaac. Comme vous voyez bâtir une maison n’a pas été une évidence pour le premier patriarche. La maison d’Abraham a failli être détruite par son propre fondateur, qui a ainsi sans doute traumatisé sa propre progéniture.

Cette histoire biblique qui nous a été laissée en héritage à la fois comme modèle et contre-modèle, avec ces êtres imparfaits sont à l’origine de notre peuple. Cette première maison avec ses joies et ses peines ressemble à chacune de nos maisons, avec ses imperfections, avec lesquelles nous construisons nos propres familles.

C’est la face lumineuse d’Abraham et de Sarah que l’histoire retiendra à travers les commentaires de nos Sages, celle faite d’actes de bonté et générosité –de guemilout hassadim, des actes qui nous rassemblent et nous tiennent chaud bien mieux que n’importe quel mur de maison.

Ken yhie ratzon,

Shabbat shalom !


[1] Genèse 21 :3

[2] Genèse 21 :8

Drasha paracha Noah – KEREN OR 23 Octobre 2020

Vayhi kol haaretz safa ahat oudevarim ahadim” – “Et toute la Terre était une même langue et les mêmes mots” (Genèse 11:1)[1]

La beauté et la résonance poétique de ce verset se révèlent lorsqu’il est dit à haute voix en hébreu. En sept mots, c’est un monde idéal qui est placé devant nous. Un monde où tout un chacun parle une même langue et par conséquent, est capable de se comprendre.

A la lecture des neuf versets qui racontent l’histoire de la Tour de Babel, nos sens sont en éveil. Nous percevons les efforts des bâtisseurs concentrés sur leur tâche, presque sacrée. Comme dans le célèbre tableau de Bruegel l’Ancien, où Babel ressemble au Colisée à Rome, on peut voir dans nos têtes sa structure inachevée, ou peut être détruite ? On peut même entendre le bruit des bâtisseurs assemblant les briques, imaginer leur texture ou écouter leur conversation dans une langue commune. Et lorsqu’on cantille les versets à haute voix, comme on le fera demain matin, on peut apprécier leur mélodie.

Le conte – presque un conte de fées – a inspiré des strates infinies de commentaires.  Quel que soit notre âge, où l’époque dans laquelle nous vivons, notre imagination est en alerte, nous désirons nous prononcer sur ce texte, nous l’approprier en le commentant à notre tour. On pourrait penser que tout a été dit sur une histoire aussi célèbre, mais n’est-il pas de notre devoir de poursuivre la chaîne de l’interprétation ? L’exégèse des textes est une façon de participer à la Révélation, comme le dit Emmanuel Levinas : « Le lecteur est, à sa façon, scribe…comme si chaque personne, de par son unicité, assurait la révélation d’un aspect unique de la vérité, et que certains de ses côtés ne se seraient jamais révélés si certaines personnes avaient manqué dans l’humanité.”.

Le récit raconte un projet humain ambitieux : atteindre le ciel. D’un point de vue littéraire, il est composé avec une symétrie presque parfaite, quatre versets décrivent l’Alya – la montée du peuple et les cinq suivants, la Yerida – la descente, d’abord de Dieu qui descend s’enquérir de ce que fait le peuple, et en général ce n’est jamais bon signe… et ensuite de l’humanité elle-même.

La Yozma – l’entreprise, peut être considérée à première vue comme une mission sainte, pleine d’amour et de ferveur pour Dieu. Pourquoi, au lieu d’être louée par Dieu, l’Eternel a-t-Il décidé de la détruire et de disperser ceux qui l’ont entreprise ? Dieu a probablement considéré que l’initiative était née d’un excès de houtzpa – ici dans le sens négatif du terme, une sorte d’orgueil mal placé, que Dieu a fini par rejeter en s’opposant au projet, en plaçant devant l’humanité une sérieuse pierre d’achoppement.

Nehama Leibowitz dans ses commentaires explique ce rejet. Au lieu de servir les besoins des hommes, ce projet était destiné au contraire à glorifier l’Homme et à concurrencer le divin, en voulant atteindre l’immortalité.

La construction d’une tour qui atteint le ciel concentre tous les efforts humains, la tâche qui dépasse toute autre considération rend les humains froids et cruels : “La tour avait sept marches à l’est, et sept marches à l’ouest. Les briques étaient hissées d’un côté, la descente se faisait de l’autre. Si un homme tombait et mourait, on ne lui prêtait aucune attention, mais si une brique tombait, ils s’asseyaient et pleuraient en disant : “Malheur à nous, quand est-ce qu’une autre brique sera hissée à sa place ? [2] »

Ce midrash n’est pas sans rappeler le “prix humain” payé par les constructeurs de cathédrales et probablement aussi par ceux des Temples de Jérusalem…

L’histoire de la Torah nous met en garde contre les conséquences de ce genre de comportement. Finalement, Dieu “confondit les discours de toute la terre et les dispersa sur la face de toute la terre ».[3]

Le rabbin Massorti franco-israélien Alain Michel interprète ainsi la dispersion du peuple puni pour son excès de zèle : ce n’est pas son utilisation d’une langue commune – safa ahat – qui est mise en cause mais ce qui en découle : les devarim akhadim – l’utilisation par tous des “mêmes mots », qui nient le pluralisme des pensées qui peuvent s’exprimer et aboutissent à une pensée unique, en l’occurrence au fondamentalisme religieux.

Comme dans notre histoire biblique, dès que certains humains se croient investis d’une mission sacrée, il faut crier au danger, en général ils ne sont là que pour glorifier leur propre nom, plus précisément “pour se faire un nom” [4] comme le dit le verset de la Genèse. Ils utilisent leur rhétorique pour entrainer derrière eux les plus faibles et les plus ignorants. Ces dangereux individus cherchent à leur façon à construire leur Tour de Babel, une tour d’ idolâtres, qui nient le droit de l’autre d’exister dans sa singularité et sa différence.

Chaque récit de la Torah est là pour nous mettre en garde, pour nous enseigner à approcher les écritures avec beaucoup de précaution, à ne pas oublier que nous sommes la plupart du temps comme des “éléphants dans un magasin de porcelaine” face à ces textes, et que, si on les approche avec humilité et respect, on aura peut-être, occasionnellement, la chance de percevoir les étincelles de lumière divines dont ils sont emplis. Ce qui, je crois, est la meilleure thérapie contre les devarim akhadim – la pensée dogmatique.

Ken Yhie Ratzon,

Shabbat shalom !


[1] Traduction D.Touati

[2] Pirkei de Rabbi Eliezer 24

[3] Genèse 11:9

[4] Genèse 11:4

Paracha Berechit, la fraternité en question – KEREN OR, 16 Octobre 2020

En septembre 2016 la première formation inter-convictionnelle voyait le jour à Paris. A l’origine de cette belle initiative : la rabbin Pauline Bebe, mais aussi le rabbin du consistoire Moshé Lewin, et une poignée d’autres représentants des cultes monothéistes et polythéistes. Sciences Po Paris est l’université partenaire de ce projet ambitieux et ainsi est née la formation EMOUNA[1] destinée à des responsables de cultes, laïcs ou religieux mais aussi des non-croyants qui s’intéressent au dialogue inter-convictionnel. A la différence du dialogue inter-religieux, l’inter convictionnel inclut aussi les agnostiques et les non-croyants ! Ce dialogue institutionnalisé devenait indispensable dans une période où le terrorisme islamiste battait son plein et où une des valeurs centrales de la République, la fraternité, était remise en question. Depuis, cette initiative a eu un grand succès. Elle a été exportée même à New York et Bruxelles.

Lundi, j’assistais moi-même à la première journée de formation avec 37 compères : juifs, catholiques, protestants, orthodoxes, musulmans, mais aussi bouddhistes et même un représentant du culte-Bahaï, sans oublier ceux qui se déclarent a ou sans religion. Le dialogue inter-religieux a pré-existé au dialogue plus élargi dit inter-convictionnel. Il est assez récent, et on peut retenir la date de 1893 et la conférence de Chicago appelée « Parlement des religions du monde «  pour situer ses prémices.  C’est un euphémisme de dire que les deux guerres mondiales ont freiné son développement. Et c’est après l’abomination de la Shoah que ce dialogue  a véritablement repris.

Ainsi, l’amitié judéo-chrétienne est née en 1948. Puis près de 20 ans plus tard, le Concile Vatican II a eu comme ambition par ses déclarations très audacieuses de mettre fin à deux mille ans de judéophobie : non le peuple juif n’est pas un peuple déïcide. Le dialogue judéo-chrétien est probablement le plus fluide et fertile de ces dialogues encore de nos jours, il reste tant à faire pour les tenants des autres cultes…

Pour fonder ce dialogue, il est nécessaire de ne plus considérer l’autre, représentant une religion ou une croyance à laquelle on n’adhère pas, comme un ennemi, ou un rival à éliminer, mais comme une personne qui a une liberté de conscience, qu’on se doit de respecter dans sa différence, un homme ou une femme digne d’être écouté et avec lequel on doit rentrer en dialogue. Un dialogue qu’on souhaite fraternel…notion chère aux chrétiens et à la République ;

Je me suis présentée à ce premier jour de formation pleine d’espoir, celui de faire des rencontres fructueuses et d’en apprendre davantage sur les croyances de l’autre. La première journée était essentiellement consacrée à une présentation par chaque groupe confessionnel de sa propre religion. On s’est réuni à 6 juifs, consistoriaux et libéraux, pour préparer cette présentation. De manière très terre à terre : nous avons parlé de la Torah, du Talmud, du cycle des fêtes et de la vie, de cacherout et de shabbat. La vingtaine de représentants du christianisme ont insisté sur leurs croyances, leur foi, et le message d’amour et de fraternité du Christ…dans un monde qui en manque tellement !

La fraternité, ou plutôt son échec, est le sujet du douloureux épisode de Cain et Abel…La notion de fraternité, Ahava en hébreu n’est pas nommée en tant que telle dans le Tanakh, alors qu’elle sera centrale tout au long des 5 livres de la Torah, à travers : Cain et Abel, Isaac et Ishmaël, Jacob et Esau, Joseph et ses onze frères (et une sœur), à l’origine des 12 tribus. Le livre de la Genèse est celui des origines, celui où l’on décrit des relations familiales majoritairement dysfonctionnelles, faites d’envies, de jalousies et de rivalités. Il faut attendre Myriam, Aaron et Moïse dans l’Exode, pour que soit décrite une relation fraternelle plus harmonieuse.

Mais revenons à Caïn et Abel : pourquoi la Torah raconte un fratricide dès le 4e chapitre de la Genèse ? Dès le début de l’histoire, Abel, n’est pas conçu, mais juste enfanté, il est comme un appendice de son grand frère, un objet qui n’a pas d’existence propre, une buée, comme son nom hébraïque l’indique, amenée à se volatiliser. L’histoire ne décrit aucune relation, aucun dialogue entre eux, ‘ils ne se calculent pas’ comme diraient les plus jeunes, et vivent des vies en apparence parallèles…Abel ne va exister aux yeux de son frère, qu’en rapport avec ce premier acte religieux : le sacrifice des brebis apportées à l’Eternel, que Dieu préfèrera – et le fera savoir – aux fruits de la terre apportés par Caïn. Ce rituel fondateur est l’amorce de leur relation, qui va rapidement se terminer dans le meurtre. Et on peut se demander s’il ne s’agit pas, en quelque sorte de la première guerre de religions ?

Prendre conscience de l’existence de l’autre, nous dit Emmanuel Lévinas, passe par le regard et le fait d’observer son visage. Rien de cela dans notre récit de Caïn et Abel…Dieu rappelle à Caïn sa responsabilité éthique envers son frère, sa ‘responsabilité infinie’ comme dirait Lévinas. Oui Caïn aurait dû être le gardien de son frère, et s’est laissé emporter par sa pulsion destructrice pour éliminer Abel comme un caillou dans sa chaussure. Cette relation largement narcissique, ne pouvait autoriser l’autre à exister. Que se serait-il passé si Caïn avait posé son regard sur son frère ? S’ils avaient eu un dialogue ? Si Dieu s’était montré plus pédagogue ?

Lo tisna et akhikha bilevavekha…’tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur’ nous répète le lévitique[2] et pourtant…De la fraternité de sang à la fraternité humaine, cette valeur au coeur de toutes les religions est un idéal à atteindre. Régulièrement l’homme chute et oublie sa responsabilité première envers autrui.A tel point que le pape François a consacré sa dernière encyclique à la fraternité…

A la prochaine journée EMOUNA, nous serons mélangés avec des représentants des autres cultes et commencerons à travailler sur un projet commun, car c’est dans le faire ensemble que peut se créer cet indispensable dialogue. C’est dans le faire ensemble qu’on se confronte également à soi-même pour dépasser ses limites et, le cas échéant ses préjugés. Il reste 17 journées pour établir ce dialogue et cette fraternité tant espérés. Que se passera t il au bout de ce voyage, certes un peu artificiel au départ ? Est-ce qu’une vraie rencontre aura lieu ? Serons-nous plus respectueux et fraternels les uns envers les autres ? Seul l’avenir nous le dira, mais je suis convaincue que ces lieux d’échange et de rencontre, cette confrontation à l’autre est indispensable, on ne peut faire l’impasse du parler vrai, des zones de friction pour ensuite arriver à une relation plus juste, plus authentique et, in fine, plus fraternelle…

Ken yhie ratzon, Shabbat shalom !


[1] https://youtu.be/jlBchECAjj4

[2] Lév 19 :17

Yom Kippour, 28 septembre 2020

Au début du talmud dans le traité Berakhot, figure une histoire un peu surnaturelle, dont nos rabbins ont le secret. Cette aggada raconte la rencontre du prophète Elie par un quidam qui voyage lorsqu’il s’arrête pour réciter une des 3 prières quotidiennes. Cette rencontre se passe dans une ruine à Jérusalem.

« Une fois, je marchais le long de la route, lorsque pour prier, je suis entré dans les ruines d’un vieux bâtiment abandonné parmi les ruines de Jérusalem. J’ai remarqué qu’Elie le prophète, de mémoire bénie, était là et gardait l’entrée pour moi. Il attendait que je termine ma prière. Une fois ma prière terminée, je suis sorti de ces ruines, Élie m’interpelle alors avec respect comme s’il s’adressait à un rabbin : Je te salue, mon rabbin. Je lui répondis : Salutations à toi, mon Rabbin, mon maître. Et Élie me dit : Mon fils, pourquoi es-tu entré dans ces ruines ? Je lui réponds : Pour prier. Et Elie me dit : Tu aurais dû prier sur la route. Je n’ai pas pu prier sur la route, je lui réponds, car j’avais peur d’être interrompu par d’autres voyageurs et de ne pas pouvoir me concentrer. Elie me dit enfin : Tu aurais dû réciter la prière abrégée instituée justement pour de telles circonstances. »

Rachel Adler, rabbin et professeure, grande figure du féminisme juif, dans l’épilogue de son livre ‘Engendering Judaism’ commente exactement ce texte La lecture qu’elle en fait m’a bouleversée. Tout à coup, j’étais comme physiquement en présence de ces rabbins d’il y a deux mille ans. J’avais une jambe sur une rive : aux cotés de la génération qui avait vécu la destruction du 2e Temple. Et une autre sur l’autre rive : avec la génération qui m’a précédée, celle des survivants de la Shoah.

Touchée au cœur, je cherchais frénétiquement quel sens donner, à mon tour, à cette prière au milieu des ruines ? Comment pouvait-on prier là ? Et qui priait-on ? un Dieu absent, qui nous a abandonné à notre triste sort ? Pourquoi trouve t on cette histoire presqu’au tout début du talmud ? Comment interpréter cette entrée en matière ? Pourquoi cet homme gaspille son temps à prier plutôt que de s’atteler à reconstruire ce qui a été détruit ?

Les rabbins du talmud ont donné un nouveau souffle au judaïsme et l’ont fait renaitre des cendres du Temple. Ils ont offert au peuple juif les synagogues, et les maisons d’étude comme le rappelle Rachel Adler. Au lieu d’être des juifs errants et désespérés par la perte de leur centre spirituel, les rabbins ont démultiplié ces centres et nous ont montré la voie d’une « partie portative »[1].

Deux mille ans plus tard, ce sont en majorité des juifs laïcs qui se sont levés, après le plus grand désastre qu’ait connu le peuple juif et cette fois l’espoir s’est matérialisé dans un mouvement inverse, le retour en Israël et la construction d’une patrie réelle cette fois, pour ceux qui le désiraient en tout cas. Entre ces deux cataclysmes, il y en a eu beaucoup d’autres et à chaque époque les personnes concernées ont apporté une réponse ingénieuse à la situation permettant à notre peuple de survivre.

La, ou plutôt les crises, que nous vivons aujourd’hui sont universelles, elles impactent toute l’humanité, et assaillis de doutes nous continuons à prier dans les ruines d’une époque. Ainsi, ce qui caractérise cette période est la vitesse du changement auquel nous sommes confrontés, qui nous emporte dans son tourbillon et laisse beaucoup de monde sur le bas-côté sans qu’ils aient eu le temps de s’adapter. En réalité, personne n’a le temps de s’adapter à cette tornade, où chaque pas que nous faisons, chaque décision prise doit être réfléchie et pesée…

En ce Yom Kippour, nous avons dû, pour la première fois, nous isoler dans nos maisons. Et cela amplifie la sensation d’un deuil symbolique, de prier sur les ruines d’un ancien monde, sans avoir encore de réelle vision du monde qui adviendra. Nous sommes dans cet entre-deux, bousculés et comme le dit le philosophe Frédéric Worms[2], en état de sidération. Le cadre ancien celui qui nous unissait au sein d’une même nation est, je le cite :

‘…devenu fragile, parce que tant de voix aujourd’hui, devenues cris ou railleries, appellent au contraire à la destruction de ce cadre, sans voir qu’elles prolongent et aggravent ainsi ce contre quoi elles prétendaient faussement s’indigner. Ah, vous qui parliez de « pensée unique », devant les gens qui défendaient en réalité des principes communs, vous voici devant un champ de ruines.’

Nous vivons sur un double champ de ruines, conséquence d’une part de la pandémie, mais aussi de la fragilisation des idées qui nous unissaient jusque-là autour d’un socle commun.

Et le texte de ce midrash nous met en garde, par la voix intemporelle d’Elie le prophète, celui qui unit les générations : on ne prie pas dans des ruines. Pour prier il nous faut sortir de cette sidération et de notre tendance à regarder dans le rétroviseur et à nous lamenter sur notre sort, on doit retrouver l’espoir et le chemin vers la vie.

Nous avons besoin de réactualiser les idées qui ont permis à nos démocraties de s’épanouir. La voix presque prophétique de personnalités, comme celle, disparue le jour de Roch haChana, de la juge de la cour suprême américaine Ruth Bader Ginsburg z’’l. Une figure de la lutte pour l’égalité des droits hommes femmes, de l’inclusion des minorités, dont un des moteurs, disait-elle, était l’idéal de justice sociale prôné par le judaïsme. Bien que disparue, son héritage, comme celui d’autres personnalités du même acabit, doit continuer à irriguer nos démocraties, l’dor vador, de génération en génération. C’est notre oxygène, et à nous de nous hisser à la hauteur de l’utopie que cette génération incarnait, pour mieux respirer.

Nous sommes dans un entre deux difficile, entre Eikha, le point d’interrogation qui introduit le livre des Lamentations, qui s’appelle Eikha en hébreu d’ailleurs. Cette méguila poignante qui témoigne de l’époque où la ville de Jérusalem grouillait de monde, à présent abandonnée par ses habitants qui ont dû fuir en exil.

Eikha s’exclame la voix de Sion : ‘Comment ? Comment est ce possible que Dieu ait laissé faire cette destruction de sa propre maison qu’Il ait abandonné de son peuple ?’ ‘Comment survivre à un tel cataclysme ?’

Mais ce Eikha contient en lui la possibilité de relever et même de chanter un chant nouveau et libérateur. En écho à Eikha, on peut tendre l’oreille et entendre le Ayeka divin. La question que Dieu pose à Adam dans le jardin d’Eden, après qu’il ait mangé de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Ayeka : ‘où es-tu’ ?

Eikha et Ayeka en hébreu sont composés exactement des mêmes lettres, seule la vocalisation et le contexte en modifient la lecture. Le Eikha du désespoir actuel attend son Ayeka ? Où es-tu ? Où est chacun d’entre nous? Quelle réponse chacun va apporter à cet état de sidération ? A ce défi  qu’appelle notre époque?

Ce rendez-vous annuel de Yom Kippour peut être le moment où on restaure ses forces, et retrouve cet élan, chantons ensemble un chant nouveau qui permettra de rebâtir la maison commune, nous relier les uns aux autres pour répondre un collectif : hineni, nous voici !

Ken yhie ratzon,

Chana tova !


[1] Daniel Boyarin ‘Une patrie portative’, 2016, les éditions du Cerf.

[2] Worms, Frédéric. Sidération et résistance : Face à l’événement (2015-2020) (Cahiers) (French Edition) (p. 12). Desclée De Brouwer. Édition du Kindle.

Drash Rosh Hashana – 17 Septembre 2020 KEREN OR

Un invité de marque est parmi nous pour ces fêtes, comme chaque année ce sera notre intermédiaire, celui qui ouvrira pour nous les portes du ciel. T’kia, shevarim, t’roua, il ouvrira aussi nos cœurs. Vous avez compris : il s’agit du shoffar, qui va nous accompagner à partir de ce soir et tout au long de ces fêtes de Tichri.

Cette année le shofar a été au cœur des discussions rabbiniques. D’une part, COVID oblige, les rabbins ont fortement recommandé de masquer le shofar afin d‘éviter les projections des fameuse microgouttelettes. Ca lui donne une drôle d’allure à notre shofar, presque un visage humain.

Chaque shofar a sa forme particulière, sa sonorité, et il doit se laisser apprivoiser. Beaucoup d’entraînement et de souffle sont nécessaires pour en sortir les trois sons traditionnels T’kia, shevarim, t’roua. Fabriqué à partir des cornes de n’importe quel bovidé, même non casher, même d’un koudou, qui est une sorte d’antilope africaine, le plus couramment, il sera fait à partir d’une corne de bélier. La corne de bélier appelle à nous souvenir du récit de la Akeda, la ligature d’Isaac et que c’est un bélier, qui, au dernier moment a été substitué à Isaac, sous le couteau sacrificiel de son père – Abraham. Ce nouvel an juif, dont un des noms est Yom zikhron t’roua[1] – le jour, du souvenir, de la sonnerie. Comme vous voyez, le shofar est un gisement de symboles…

Pourtant, pour la plupart d’entre nous, le shofar est associé plutôt à la fin de la fête de Kippour, où la sonnerie est le signal de la délivrance, du retour à nos pré-occupations ordinaires. En réalité, cet instrument de musique très ancien est le symbole par excellence du nouvel an , dont un autre nom est Yom T’rouah, le jour de la sonnerie[2]. On va le sonner pas moins de 100 fois lors de l’office de Moussaf de Roch Hachana.

Pour aller encore plus loin, c’est dès le mois d’Eloul, qui précède Roch Hachana, qu’il nous faut sonner le shofar tous les matins lors de l’office de chaharit. Car, c’est grâce à lui que, petit à petit, on sonne notre éveil spirituel. En sonnant du shofar, on demande la clémence du ciel pour nos erreurs passées.

La répétition des sonneries si particulières du shofar finissent par ouvrir une voie de communication directe entre la terre et le ciel, c’est notre autoroute spirituelle.

Shofar vient de la racine shin- fé-resh et il a une double signification ; d’abord avec le verbe leshaper qui veut dire améliorer ou réparer. En araméen cette racine renvoie au mot shoufra qui veut dire beau. Est-ce à dire que la beauté des sons du shofar nous aident à nous réparer et à réparer le monde ? Est-ce pour nous rappeler qu’en sonnant le shofar nous renouvelons notre alliance avec Dieu ?

Cette année on a une difficulté. C’est une mitsva de sonner et d’entendre le shofar, sauf si, comme cette année Rosh Hashana ‘tombe’ un shabbat ! On retrouve cette contradiction dans les discussions talmudiques qui ne manquent pas de piquant à ce sujet. La mishna[3] nous dit qu’on pouvait sonner le shofar dans le Temple à shabbat et par extension cela est permis dans les villes où siège un beit din. Puis, cette mishna a été réinterprétée dans le talmud : un simple tribunal ne suffit pas, il faut un sanhedrin. Tribunal qui ne s’est pas réuni en France depuis 1804, lorsqu’il avait été convoqué par Napoléon lui-même ! De plus, les rabbins craignent que le baal t’kia l’apporte de la maison à la synagogue à shabbat. Pour toutes ces raisons, la pratique orthopraxe interdit de sonner le shofar le shabbat.

Pourtant, à KEREN OR, on a réglé le problème. Nous avons un spécialiste du shofar, notre baal t’kia, Julien qui a trente ans d’expérience, et je vous rassure, le shofar n’a pas quitté la synagogue. Par conséquent, comme dans d’autres synagogues libérales, nous sonnerons demain le shofar  pour votre plus grand bonheur!

Comment sonne t on le shofar ? Il y a un ordre qui est discuté sur plusieurs pages du talmud : Teki’a – shevarim- t’rua -teki’a.

La teki’a ressemble à un long gémissement, les shevarim, composés de trois coups saccadés, sont comme des pleurs et la t’roua un ululement qui se répète à neuf reprises.

Quand sonne t on le shofar ? On le sonne pas seulement à Tichri mais aussi pour annoncer l’année jubilaire, et à Rosh Hodesh. Le shofar est aussi l’appel au secours du peuple en période de danger, c’est ainsi qu’on va le sonner lorsqu’une guerre éclate mais aussi, pour appeler les coreligionnaires à se mobiliser pour une cause. Par exemple, les rabbins américains ont sonné le shofar au début de l’année sabbatique, en septembre 2015 pour éveiller la conscience écologique et la nécessité de protéger notre terre. En mars dernier, le son du shofar a retenti depuis le mur des lamentations, à l’appel du rabbinat Israélien, pour faire cesser la pandémie et ses ravages.

D’ailleurs, un midrash nous dit que les sanglots des shevarim et des t’rouot sont semblables à des humains brisés qui ont besoin du soutien des tekiot qui l’encadrent pour les soutenir. Cette année, nous ressemblons tous à des ‘shevarim’, ces sons brisés par la crise, le mashber terme construit sur la même racine que shevarim…

Mais nous ne cessons d’espérer en un jugement favorable, non seulement chacun pour soi et les siens, mais collectivement, tous ici réunis, et pour le monde entier, car nous savons à quel point nous dépendons les uns des autres.

Quand les mots de nos prières, que nous disons avec tant de ferveur pendant ces jours redoutables n’ont plus la force de plaider pour nous, nous nous en remettons à cet instrument ancestral, qui porte les ululements de nos ancêtres. Une chaîne de tradition d’Abraham jusqu’à nos jours. Et si ce n’est pas pour nos mérites, puissent nos prières être entendues pour le mérite de ceux et celles qui nous ont précédés.

En ce jour anniversaire du monde, en écoutant le shofar comme une histoire sans paroles, réveillons-nous de l’indifférence, de l’apathie, brisons ce qui nous contraint à l’intérieur, purifions nos cœurs et notre esprit, et que ce cri primal ouvre la porte à une renaissance de nous-mêmes au monde et du monde en chacun.

Chana tova oumetouka à vous tous, puissiez-vous être inscrits dans le livre de la vie en cette nouvelle année 5781


[1] Lévitique 23 :24

[2] Nombres 29 :1

[3] Mishna RH 4 :1  et BT RH 29b

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