Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

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Yom Kippour, 28 septembre 2020

Au début du talmud dans le traité Berakhot, figure une histoire un peu surnaturelle, dont nos rabbins ont le secret. Cette aggada raconte la rencontre du prophète Elie par un quidam qui voyage lorsqu’il s’arrête pour réciter une des 3 prières quotidiennes. Cette rencontre se passe dans une ruine à Jérusalem.

« Une fois, je marchais le long de la route, lorsque pour prier, je suis entré dans les ruines d’un vieux bâtiment abandonné parmi les ruines de Jérusalem. J’ai remarqué qu’Elie le prophète, de mémoire bénie, était là et gardait l’entrée pour moi. Il attendait que je termine ma prière. Une fois ma prière terminée, je suis sorti de ces ruines, Élie m’interpelle alors avec respect comme s’il s’adressait à un rabbin : Je te salue, mon rabbin. Je lui répondis : Salutations à toi, mon Rabbin, mon maître. Et Élie me dit : Mon fils, pourquoi es-tu entré dans ces ruines ? Je lui réponds : Pour prier. Et Elie me dit : Tu aurais dû prier sur la route. Je n’ai pas pu prier sur la route, je lui réponds, car j’avais peur d’être interrompu par d’autres voyageurs et de ne pas pouvoir me concentrer. Elie me dit enfin : Tu aurais dû réciter la prière abrégée instituée justement pour de telles circonstances. »

Rachel Adler, rabbin et professeure, grande figure du féminisme juif, dans l’épilogue de son livre ‘Engendering Judaism’ commente exactement ce texte La lecture qu’elle en fait m’a bouleversée. Tout à coup, j’étais comme physiquement en présence de ces rabbins d’il y a deux mille ans. J’avais une jambe sur une rive : aux cotés de la génération qui avait vécu la destruction du 2e Temple. Et une autre sur l’autre rive : avec la génération qui m’a précédée, celle des survivants de la Shoah.

Touchée au cœur, je cherchais frénétiquement quel sens donner, à mon tour, à cette prière au milieu des ruines ? Comment pouvait-on prier là ? Et qui priait-on ? un Dieu absent, qui nous a abandonné à notre triste sort ? Pourquoi trouve t on cette histoire presqu’au tout début du talmud ? Comment interpréter cette entrée en matière ? Pourquoi cet homme gaspille son temps à prier plutôt que de s’atteler à reconstruire ce qui a été détruit ?

Les rabbins du talmud ont donné un nouveau souffle au judaïsme et l’ont fait renaitre des cendres du Temple. Ils ont offert au peuple juif les synagogues, et les maisons d’étude comme le rappelle Rachel Adler. Au lieu d’être des juifs errants et désespérés par la perte de leur centre spirituel, les rabbins ont démultiplié ces centres et nous ont montré la voie d’une « partie portative »[1].

Deux mille ans plus tard, ce sont en majorité des juifs laïcs qui se sont levés, après le plus grand désastre qu’ait connu le peuple juif et cette fois l’espoir s’est matérialisé dans un mouvement inverse, le retour en Israël et la construction d’une patrie réelle cette fois, pour ceux qui le désiraient en tout cas. Entre ces deux cataclysmes, il y en a eu beaucoup d’autres et à chaque époque les personnes concernées ont apporté une réponse ingénieuse à la situation permettant à notre peuple de survivre.

La, ou plutôt les crises, que nous vivons aujourd’hui sont universelles, elles impactent toute l’humanité, et assaillis de doutes nous continuons à prier dans les ruines d’une époque. Ainsi, ce qui caractérise cette période est la vitesse du changement auquel nous sommes confrontés, qui nous emporte dans son tourbillon et laisse beaucoup de monde sur le bas-côté sans qu’ils aient eu le temps de s’adapter. En réalité, personne n’a le temps de s’adapter à cette tornade, où chaque pas que nous faisons, chaque décision prise doit être réfléchie et pesée…

En ce Yom Kippour, nous avons dû, pour la première fois, nous isoler dans nos maisons. Et cela amplifie la sensation d’un deuil symbolique, de prier sur les ruines d’un ancien monde, sans avoir encore de réelle vision du monde qui adviendra. Nous sommes dans cet entre-deux, bousculés et comme le dit le philosophe Frédéric Worms[2], en état de sidération. Le cadre ancien celui qui nous unissait au sein d’une même nation est, je le cite :

‘…devenu fragile, parce que tant de voix aujourd’hui, devenues cris ou railleries, appellent au contraire à la destruction de ce cadre, sans voir qu’elles prolongent et aggravent ainsi ce contre quoi elles prétendaient faussement s’indigner. Ah, vous qui parliez de « pensée unique », devant les gens qui défendaient en réalité des principes communs, vous voici devant un champ de ruines.’

Nous vivons sur un double champ de ruines, conséquence d’une part de la pandémie, mais aussi de la fragilisation des idées qui nous unissaient jusque-là autour d’un socle commun.

Et le texte de ce midrash nous met en garde, par la voix intemporelle d’Elie le prophète, celui qui unit les générations : on ne prie pas dans des ruines. Pour prier il nous faut sortir de cette sidération et de notre tendance à regarder dans le rétroviseur et à nous lamenter sur notre sort, on doit retrouver l’espoir et le chemin vers la vie.

Nous avons besoin de réactualiser les idées qui ont permis à nos démocraties de s’épanouir. La voix presque prophétique de personnalités, comme celle, disparue le jour de Roch haChana, de la juge de la cour suprême américaine Ruth Bader Ginsburg z’’l. Une figure de la lutte pour l’égalité des droits hommes femmes, de l’inclusion des minorités, dont un des moteurs, disait-elle, était l’idéal de justice sociale prôné par le judaïsme. Bien que disparue, son héritage, comme celui d’autres personnalités du même acabit, doit continuer à irriguer nos démocraties, l’dor vador, de génération en génération. C’est notre oxygène, et à nous de nous hisser à la hauteur de l’utopie que cette génération incarnait, pour mieux respirer.

Nous sommes dans un entre deux difficile, entre Eikha, le point d’interrogation qui introduit le livre des Lamentations, qui s’appelle Eikha en hébreu d’ailleurs. Cette méguila poignante qui témoigne de l’époque où la ville de Jérusalem grouillait de monde, à présent abandonnée par ses habitants qui ont dû fuir en exil.

Eikha s’exclame la voix de Sion : ‘Comment ? Comment est ce possible que Dieu ait laissé faire cette destruction de sa propre maison qu’Il ait abandonné de son peuple ?’ ‘Comment survivre à un tel cataclysme ?’

Mais ce Eikha contient en lui la possibilité de relever et même de chanter un chant nouveau et libérateur. En écho à Eikha, on peut tendre l’oreille et entendre le Ayeka divin. La question que Dieu pose à Adam dans le jardin d’Eden, après qu’il ait mangé de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Ayeka : ‘où es-tu’ ?

Eikha et Ayeka en hébreu sont composés exactement des mêmes lettres, seule la vocalisation et le contexte en modifient la lecture. Le Eikha du désespoir actuel attend son Ayeka ? Où es-tu ? Où est chacun d’entre nous? Quelle réponse chacun va apporter à cet état de sidération ? A ce défi  qu’appelle notre époque?

Ce rendez-vous annuel de Yom Kippour peut être le moment où on restaure ses forces, et retrouve cet élan, chantons ensemble un chant nouveau qui permettra de rebâtir la maison commune, nous relier les uns aux autres pour répondre un collectif : hineni, nous voici !

Ken yhie ratzon,

Chana tova !


[1] Daniel Boyarin ‘Une patrie portative’, 2016, les éditions du Cerf.

[2] Worms, Frédéric. Sidération et résistance : Face à l’événement (2015-2020) (Cahiers) (French Edition) (p. 12). Desclée De Brouwer. Édition du Kindle.

Drash Rosh Hashana – 17 Septembre 2020 KEREN OR

Un invité de marque est parmi nous pour ces fêtes, comme chaque année ce sera notre intermédiaire, celui qui ouvrira pour nous les portes du ciel. T’kia, shevarim, t’roua, il ouvrira aussi nos cœurs. Vous avez compris : il s’agit du shoffar, qui va nous accompagner à partir de ce soir et tout au long de ces fêtes de Tichri.

Cette année le shofar a été au cœur des discussions rabbiniques. D’une part, COVID oblige, les rabbins ont fortement recommandé de masquer le shofar afin d‘éviter les projections des fameuse microgouttelettes. Ca lui donne une drôle d’allure à notre shofar, presque un visage humain.

Chaque shofar a sa forme particulière, sa sonorité, et il doit se laisser apprivoiser. Beaucoup d’entraînement et de souffle sont nécessaires pour en sortir les trois sons traditionnels T’kia, shevarim, t’roua. Fabriqué à partir des cornes de n’importe quel bovidé, même non casher, même d’un koudou, qui est une sorte d’antilope africaine, le plus couramment, il sera fait à partir d’une corne de bélier. La corne de bélier appelle à nous souvenir du récit de la Akeda, la ligature d’Isaac et que c’est un bélier, qui, au dernier moment a été substitué à Isaac, sous le couteau sacrificiel de son père – Abraham. Ce nouvel an juif, dont un des noms est Yom zikhron t’roua[1] – le jour, du souvenir, de la sonnerie. Comme vous voyez, le shofar est un gisement de symboles…

Pourtant, pour la plupart d’entre nous, le shofar est associé plutôt à la fin de la fête de Kippour, où la sonnerie est le signal de la délivrance, du retour à nos pré-occupations ordinaires. En réalité, cet instrument de musique très ancien est le symbole par excellence du nouvel an , dont un autre nom est Yom T’rouah, le jour de la sonnerie[2]. On va le sonner pas moins de 100 fois lors de l’office de Moussaf de Roch Hachana.

Pour aller encore plus loin, c’est dès le mois d’Eloul, qui précède Roch Hachana, qu’il nous faut sonner le shofar tous les matins lors de l’office de chaharit. Car, c’est grâce à lui que, petit à petit, on sonne notre éveil spirituel. En sonnant du shofar, on demande la clémence du ciel pour nos erreurs passées.

La répétition des sonneries si particulières du shofar finissent par ouvrir une voie de communication directe entre la terre et le ciel, c’est notre autoroute spirituelle.

Shofar vient de la racine shin- fé-resh et il a une double signification ; d’abord avec le verbe leshaper qui veut dire améliorer ou réparer. En araméen cette racine renvoie au mot shoufra qui veut dire beau. Est-ce à dire que la beauté des sons du shofar nous aident à nous réparer et à réparer le monde ? Est-ce pour nous rappeler qu’en sonnant le shofar nous renouvelons notre alliance avec Dieu ?

Cette année on a une difficulté. C’est une mitsva de sonner et d’entendre le shofar, sauf si, comme cette année Rosh Hashana ‘tombe’ un shabbat ! On retrouve cette contradiction dans les discussions talmudiques qui ne manquent pas de piquant à ce sujet. La mishna[3] nous dit qu’on pouvait sonner le shofar dans le Temple à shabbat et par extension cela est permis dans les villes où siège un beit din. Puis, cette mishna a été réinterprétée dans le talmud : un simple tribunal ne suffit pas, il faut un sanhedrin. Tribunal qui ne s’est pas réuni en France depuis 1804, lorsqu’il avait été convoqué par Napoléon lui-même ! De plus, les rabbins craignent que le baal t’kia l’apporte de la maison à la synagogue à shabbat. Pour toutes ces raisons, la pratique orthopraxe interdit de sonner le shofar le shabbat.

Pourtant, à KEREN OR, on a réglé le problème. Nous avons un spécialiste du shofar, notre baal t’kia, Julien qui a trente ans d’expérience, et je vous rassure, le shofar n’a pas quitté la synagogue. Par conséquent, comme dans d’autres synagogues libérales, nous sonnerons demain le shofar  pour votre plus grand bonheur!

Comment sonne t on le shofar ? Il y a un ordre qui est discuté sur plusieurs pages du talmud : Teki’a – shevarim- t’rua -teki’a.

La teki’a ressemble à un long gémissement, les shevarim, composés de trois coups saccadés, sont comme des pleurs et la t’roua un ululement qui se répète à neuf reprises.

Quand sonne t on le shofar ? On le sonne pas seulement à Tichri mais aussi pour annoncer l’année jubilaire, et à Rosh Hodesh. Le shofar est aussi l’appel au secours du peuple en période de danger, c’est ainsi qu’on va le sonner lorsqu’une guerre éclate mais aussi, pour appeler les coreligionnaires à se mobiliser pour une cause. Par exemple, les rabbins américains ont sonné le shofar au début de l’année sabbatique, en septembre 2015 pour éveiller la conscience écologique et la nécessité de protéger notre terre. En mars dernier, le son du shofar a retenti depuis le mur des lamentations, à l’appel du rabbinat Israélien, pour faire cesser la pandémie et ses ravages.

D’ailleurs, un midrash nous dit que les sanglots des shevarim et des t’rouot sont semblables à des humains brisés qui ont besoin du soutien des tekiot qui l’encadrent pour les soutenir. Cette année, nous ressemblons tous à des ‘shevarim’, ces sons brisés par la crise, le mashber terme construit sur la même racine que shevarim…

Mais nous ne cessons d’espérer en un jugement favorable, non seulement chacun pour soi et les siens, mais collectivement, tous ici réunis, et pour le monde entier, car nous savons à quel point nous dépendons les uns des autres.

Quand les mots de nos prières, que nous disons avec tant de ferveur pendant ces jours redoutables n’ont plus la force de plaider pour nous, nous nous en remettons à cet instrument ancestral, qui porte les ululements de nos ancêtres. Une chaîne de tradition d’Abraham jusqu’à nos jours. Et si ce n’est pas pour nos mérites, puissent nos prières être entendues pour le mérite de ceux et celles qui nous ont précédés.

En ce jour anniversaire du monde, en écoutant le shofar comme une histoire sans paroles, réveillons-nous de l’indifférence, de l’apathie, brisons ce qui nous contraint à l’intérieur, purifions nos cœurs et notre esprit, et que ce cri primal ouvre la porte à une renaissance de nous-mêmes au monde et du monde en chacun.

Chana tova oumetouka à vous tous, puissiez-vous être inscrits dans le livre de la vie en cette nouvelle année 5781


[1] Lévitique 23 :24

[2] Nombres 29 :1

[3] Mishna RH 4 :1  et BT RH 29b

Paracha Nitzavim 11 septembre 2020

Shema Kola, écoute sa voix, c’est ce que Dieu enjoint à Abraham à propos de Sarah, lorsque sa femme lui demande de renvoyer sa concubine Hagar devenue mère d’Ishmaël, et qui depuis fait preuve de trop d’arrogance face à sa maîtresse, la prenant de haut et la méprisant à cause de sa stérilité.

Shema Kola Ces dernières semaines, c’est à cette exercice que je me suis prêtée régulièrement, écouter la voix de femmes, qui se sentent dans une profonde détresse renforcée encore par le stress à l’approche des fêtes de Tichri. Ces femmes, des mères et encore plus souvent des grands-mères se sentent perdues et m’appellent en désespoir de cause pour raconter leur histoire familiale douloureuse et demander un conseil rabbinique…

C’est souvent la même histoire qui se répète : elle-même ou leur fille ou leur fils a fait un mariage mixte, par là, ils se sont soit coupés du judaïsme ou ont été rejetés par le consistoire, car, selon eux, leurs enfants ou petits enfants ne sont pas casher. Ces femmes terriblement inquiètes souhaitent à tout prix que ces petits enfants rejoignent leur lignée juive, qu’ils retrouvent en quelque sorte ce qu’elles pensent être ‘le bon chemin’. Parfois leur discours est violent, envers le pan juif de la famille, qui a rejeté cette mixité ou envers la partie non-juive de la famille qui les empêche de faire partie du ‘peuple élu’…Elles se sentent coupables, ont la sensation d’avoir fauté, ou plus exactement, comme l’exprime le verbe , לחטוא  d’avoir ‘raté la cible’ pour ne pas avoir su garder leurs enfants, ou petits enfants, dans le judaïsme.

Touchée par ces histoires, je peux me connecter à leur souffrance bien réelle, même si parfois leurs mots sont maladroits et ne rendent pas justice à leur ressenti.

Shema Kola, écoute sa voix, la rabbin américaine Sarah Davidson Berman a écrit un midrash au sujet de ce bout de verset qui nous parle de la matriarche Sarah. Son argument insiste sur le fait que Dieu demande à Abraham, non pas d’écouter les mots prononcés par Sarah c’est-à-dire le contenu du discours, mais juste d’écouter sa voix…kola. Shema Kola c’est la première occurrence biblique du verbe shema sous cette forme…

Shema  écoute, c’est le premier mot de notre profession de foi, notre crédo, c’est une voix impérieuse qui nous enjoint d’écouter…mais écouter qui ? Dieu ? Notre voix intime ? ou celle de son prochain ? En écoutant ces femmes, j’ai réalisé que ce que l’on doit écouter en tout premier lieu, ce ne sont pas les mots prononcés, mais la souffrance de chacun, la nôtre et celle de l’autre, c’est elle qui d’âme à âme doit nous guider et nous toucher et c’est à elle que l’on doit répondre.

La récitation bi-quotidienne du shema est accompagnée d’un geste, on pause ses doigts sur nos yeux fermés, pour se tourner vers nous-mêmes, pour se concentrer et se préparer à la rencontre. On récite ce texte parfois par cœur, mais en étant attentifs à chaque mot, même à voix basse, on doit entendre distinctement ce que l’on dit. Peu importe notre position, on peut réciter le shema assis, couché ou debout. C’est notre intention qui compte, et notre engagement, de répéter ces paroles à nous-mêmes et aux générations futures. C’est en résumé ce que dit le premier paragraphe du Shema, avec ce premier mot qui donne son titre au paragraphe issu du chapitre 6 du Deutéronome : v’ahavta, traduit par ‘tu aimeras ton Dieu’ puis est ajouté de toute ton âme et de toutes tes forces’. C’est de foi qu’il s’agit, celle que l’on place en Dieu. Ce premier paragraphe proclame la souveraineté divine.

C’est aussi la partie la plus ancienne du Shema, elle daterait du 1er temple, donc du 6è siècle avant notre ère.

Puis se sont ajoutés les deux autres paragraphes. Le paragraphe issu du Deutéronome 11, a une terminologie assez proche du premier paragraphe, mais il introduit une relation à Dieu assez différente. On nous dit que ce Dieu là punit ou récompense son peuple en fonction de son respect ou non des lois. Ce Dieu là peut aller jusqu’à affamer ses sujets et les anéantir, il est omnipotent et omniscient, mais aussi extrêmement sévère.

Cette théologie, comme vous le savez, très présente dans nos textes a été remise en question par les premiers juifs réformés et encore davantage après la Shoah. Le siddour qui reflète nos croyances a été amendé par les rabbins réformés, et, dès le début du 20è siècle, ils ont proposé non pas de le remplacer, mais de proposer une alternative à ce deuxième paragraphe, en introduisant celui que nous avons lu ici le vendredi soir, issu du Deutéronome 30.

Eliot nous lira ce paragraphe demain matin, il fait partie de la paracha Nitsavim. Il est central dans notre liturgie, car c’est aussi ce paragraphe que nous lisons tous les ans au moment le plus solennel de l’année juive, à l’office de Minha l’après midi de Kippour.

Pourquoi ce court texte a-t-il pris tant d’importance dans la liturgie libérale ? Qu’a-t-il à nous dire de si essentiel ? « Cette loi que je te prescris aujourd’hui, elle n’est ni trop ardue pour toi, ni placée trop loin de toi … ».

Les rabbins qui ont choisi ce passage ont voulu insister sur la responsabilité personnelle de chacun. Ces rabbins rationalistes croyaient fermement à la possibilité de chacun de changer un peu le monde dans lequel il vit. Ceci tout d’abord, en se rapprochant de la Torah, en l’étudiant, en incorporant son message éthique et en l’intégrant concrètement dans son action.

Le Shema se finit par un troisième paragraphe, issu du livre des Nombres, qui aborde un autre sujet non moins essentiel : comment peut-on à chaque instant se rappeler de tous les commandements que nous devons suivre ? Et le texte nous dit que c’est en regardant les franges de notre talit, ceci est répété à trois reprises dans le 3è paragraphe, ces franges sont comme des pense-bêtes, au cas où nous nous égarions en chemin ; les regarder nous fera revenir vers la route principale.

En renouvelant l’alliance avec Dieu en cette saison des fêtes de Tichri, c’est comme si nous nous placions sous un talit géant avec des franges bien visibles pour nous rappeler l’essentiel : qu’il nous faut écouter avec notre cœur et que c’est si difficile parfois. Car pour être en résonnance avec son prochain, il faut d’abord l’être avec soi. Cela nécessite d’ouvrir notre cœur à la Torah, mais aussi la Torah à notre coeur. A la veille de ces fêtes de Tichri si particulières, aidons chacun à trouver un peu de sérénité, à panser ses plaies et celles de ceux qui l’entourent.

Shema kola, écoute sa voix, écoutons ces femmes et ces hommes qui viennent exprimer leurs souffrances avec tant d’authenticité, accueillons-les sous le talit et aidons les à trouver un chemin hors de toute culpabilité, un chemin de paix et de liberté !

Mazal tov à Eliot et sa famille, écoutons-le ce soir et demain matin, écoutons la torah qu’il a à nous transmettre !

Chana tova oumetouka et chabbat shalom!

Paracha Ki Tetze – 28 août 2020, KEREN OR

C’est la rentrée ! Qui dit rentrée dit fêtes de Tichri et cette année comme vous le savez cela commence tôt, dès le 18 septembre ! Il est en effet temps de se mettre en objectifs, alors que le mois d’Eloul est bien entamé. Ce mois est dévolu traditionnellement à la préparation spirituelle précédant les fêtes de Tichri. Ce mois dont l’acronyme est Ani ledodi vedodi li ‘je suis à mon bien aimé et mon bien aimé est à moi’ un extrait d’un verset du Cantique des Cantiques est une invitation à regarder l’autre avec empathie, à partager ses joies comme ce soir, mais aussi, ses peines.

Nous n’avons pas manqué d’occasions pour faire preuve de compassion ces dernières semaines. Du mouvement ‘Black Lives Matter’, à l’explosion du port de Beyrouth qui a fait près de deux cents victimes et en même temps détruit les stocks de blé de la population libanaise tout entière. En passant par la répression sanglante des manifestations anti gouvernementales en Biélorussie, la température est montée d’un cran dernièrement. Certes, mais notre compassion collective est retombée rapidement, pour se recentrer de nouveau sur ce qui nous préoccupe ici et maintenant : la rentrée sous la menace de la COVID et la façon dont cette pandémie continue à bouleverser nos vies. Il est si difficile de compatir aux malheurs des autres, surtout à des milliers de kilomètres…lorsque nous sommes nous-mêmes dans l’angoisse d’une triple crise sanitaire, sociale et économique.

D’après le précurseur de la recherche sur l’intelligence émotionnelle, Daniel Goleman auteur du best-seller ‘L’intelligence émotionnelle’, nous ressentons de l’empathie essentiellement pour les membres de notre groupe, ceux qui nous ressemblent, notre tribu en quelque sorte, et cela demande un réel effort, voire un entrainement pour exercer cette empathie envers un outsider, quelqu’un qui nous est étranger. Ainsi l’appartenance à une communauté, à une religion serait le plus grand frein à notre aptitude à ressentir de l’émotion pour l’autre.

Est-ce pour cette raison que le judaïsme répète à l’envi que nous devons nous souvenir de notre propre souffrance en Egypte et en mémoire de cette souffrance, être attentifs à celle de l’autre ? L’autre est regroupé sous l’archétype de l’étranger –le guer. Cela est répété à 36 reprises, c’est-à-dire deux fois 18 chiffre symbolisant de la vie haï,. 36 étant une vie double : la notre et celle de l’autre, duquel on ne peut se dissocier. Nous devons nous préoccuper des minorités, de TOUS ceux qui souffrent, et pour cela nous devons nous détacher, de temps en temps, de nos écrans, regarder et écouter ce qu’il se passe autour de nous, et agir. D’après le professeur Micah Goodman, c’est ce souvenir éternellement présent de notre statut d’étranger et d’ancien esclave, qui permet d’abolir la notion d’espace-temps, et de réduire la fracture entre nous et l’autre. Mais aussi de sortir de notre zone de confort, et de notre tendance à rester indifférent à autrui.

Dans la paracha Ki Tetze, un verset que nous lirons demain matin rappelle de nouveau ce commandement après avoir répété le droit à l’égalité de traitement et à la justice sociale de l’étranger, la veuve et de l’orphelin.

וְזָכַרְתָּ֗ כִּ֣י עֶ֤בֶד הָיִ֙יתָ֙ בְּמִצְרַ֔יִם וַֽיִּפְדְּךָ֛ יְהוָ֥ה אֱלֹהֶ֖יךָ מִשָּׁ֑ם עַל־כֵּ֞ן אָנֹכִ֤י מְצַוְּךָ֙ לַעֲשׂ֔וֹת אֶת־הַדָּבָ֖ר הַזֶּֽה׃

Rappelle-toi que tu as été esclave en Egypte et que l’Éternel, ton Dieu, t’en a affranchi; c’est pour cela que je t’ordonne d’agir de la sorte. (Deut. 24 :18)

Selon le maître du hasidisme polonais du 19è siècle Menahem Mendel Kotzk, dit le Kotzker Rebbe z’’l, les noms et thèmes des péricopes qui nous accompagnent pendant cette période de préparation aux fêtes de tichri sont censés nous guider dans notre démarche. Ainsi la fin du mois Av nous lisons la paracha Réé, ‘Voyez’ avec le fameux verset :

רְאֵ֗ה אָנֹכִ֛י נֹתֵ֥ן לִפְנֵיכֶ֖ם הַיּ֑וֹם בְּרָכָ֖ה וּקְלָלָֽה׃

Voyez, je mets devant vous aujourd’hui la bénédiction ou la malédiction (Deut.11 :26), qui insiste sur notre capacité à nous regarder intérieurement et à distinguer le bien du mal, Dieu propose et on dispose. La paracha Réé met en avant notre libre arbitre et notre capacité à choisir notre chemin ! La suivante est Choftim : les juges, à nouveau selon le Kotzker Rebbe cela nous indique qu’on doit appointer nos propres juges après avoir discerné ce qui est bon ou mauvais dans notre comportement, et mettre en place une stratégie.

Cette semaine, la 3è semaine de préparation commence par les mots

כִּֽי־תֵצֵ֥א לַמִּלְחָמָ֖ה עַל־אֹיְבֶ֑יךָ

Quand tu sortiras faire la guerre contre tes ennemis (Deut 21 :10)

Et l’ingénieux Kotzker Rebbe précise que la guerre est à faire contre nos ennemis intérieurs, notre mauvaise inclination !

La semaine prochaine dans Ki Tavo, nous parlerons de notre arrivée en terre promise, moment où on doit mettre en pratique les commandements, les mitsvot. Chaque mitsva compte, chaque mitsva est un entrainement, avant de nous présenter devant Dieu, la semaine suivante lors de la lecture de la paracha ‘nitzavim’ où tout le peuple est enfin prêt à se tenir devant son Créateur.

אַתֶּ֨ם נִצָּבִ֤ים הַיּוֹם֙ כֻּלְּכֶ֔ם לִפְנֵ֖י יְהוָ֣ה אֱלֹהֵיכֶ֑ם

Vous vous tenez aujourd’hui, vous tous, devant YHWH votre Dieu. (Deut 29 :9)

La recette sur le papier semble d’une simplicité enfantine, pourtant cette année est particulière, on jongle avec des injonctions contradictoires : prier en communauté mais seulement si la capacité de la salle le permet, prendre soin de l’autre mais à minimum d’un mètre de distance, se préoccuper des malades et des endeuillés mais seulement par téléphone, se montrer empathique en cachant son visage derrière un masque !

Et comment gérer les émotions qui nous submergent depuis le début de cette crise sanitaire sans fin ?

Heureusement, le judaïsme est une source infinie de force et de courage qui nous invite à regarder au-delà, à garder l’espoir, ce que nous vivons reste temporaire, extraordinaire.

Notre tradition insiste au-delà de tout sur la force de vie, rien n’est plus précieux que cette vie, une vie de qualité, qui, si Dieu veut, reviendra b’imhera b’yamenou, bientôt et de nos jours. Cette épreuve, comme d’autres que nous avons connu à titre individuel ou collectif, nous met au défi de trouver des ressources nouvelles en nous et auprès des autres.

A présent, réjouissons-nous avec Sasha, notre jeune Bar Mitsva, qui a travaillé dur pour atteindre ce moment, nous sommes là pour lui, pour lui donner cette place et lui montrer l’exemple, l’encourager à être un adulte responsable, soucieux de celui qui est proche comme de celui qui est au loin, parfois à des milliers de kilomètres, mais qui compte sur notre empathie et notre compassion. Car nous avons été nous-mêmes des étrangers opprimés en Egypte, et nous avons été libérés et le serons de nouveau.

Ken yhie ratzon,

Chabbat shalom !

Paracha Balak – KEREN OR 3 juillet 2020

Cette semaine, j’ai été hapée par une très belle émission d’Arte « Histoires d’Israel », comme souvent quand il s’agit de quelque chose à propos d’Israël. L’émission était dédiée aux grands écrivains israéliens, tous ceux, qui enchantent notre imagination, nous font réfléchir et nous donnent tant de plaisir à les lire. Et je rappelle aujourd’hui le souvenir béni de ces géants récemment disparus : Amos Oz et Aharon Appelfeld z’’l

Ils parlaient simplement de leur vie, en particulier de leur enfance dans ce pays si complexe. Pour chacun, le tournant a été l’été 1967 et la guerre éclair dite des 6 jours. Cette guerre vécue comme une bénédiction est devenue rapidement une malédiction, ayant obligé le peuple hébreu à garder sous contrôle militaire une population palestinienne depuis plus de 50 ans.

C’est l’interview de Zurya Shalev qui m’a le plus touchée, elle qui avait 8 ans à l’époque et dont la mère s’inquiétait de sa santé mentale. Zurya passait son temps à écrire de magnifiques poèmes qui ne parlaient que de mort et de guerre. Cette mort et cette souffrance qu’elle côtoyait par voisins et amis interposés, ceux qui avaient perdu un fils, un frère ou un père à la guerre. Imagine t on comment se développe le psychisme d’une enfant qui a connu tant de  guerres ? Pour qui la vie ne peut être vécue qu’enchevêtrée à la mort, et qui, des années plus tard, a du se reconstruire physiquement et psychiquement traumatisée après avoir survécu à un attentat ?

Israël est le pays au monde qui a connu la plus grande période de guerre, une guerre civile qui concerne des habitants qui ont tous deux une légitimité à vivre sur son territoire…une population qui a en partage le désespoir d’innombrables plans de paix, successivement avortés.

Le dernier en date n’a rien d’un plan de paix, puisqu’il déclare unilatéralement et définitivement l’annexion d’un territoire, sans discussions, ni négociations. Ceux qui restent de marbre face à cette souffrance répètent à l’envi que cette situation résulte d’un manque d’interlocuteurs fiables et sérieux pour faire la paix. Bien sûr on ne peut nier cette réalité aussi. Cependant, même si on a étudié superficiellement l’histoire moderne, on sait ce que produit une paix unilatérale qui dégrade un ennemi. C’est du déjà vu, Rappelons-nous ce qui s’est passé au début du siècle dernier.

Micah Goodman, philosophe israélien a parlé dans son livre Catch 67 de la dualité inconciliable qui a pris au piège les deux parties en présence : d’un coté des palestiniens dont la violence ne fait que croître proportionnellement à l’humiliation subie et de l’autre des israéliens qui vivent dans une peur paranoïaque et craignent que tout assouplissement vis-à-vis des palestiniens ne résulte en une menace pour leur propre sécurité. Tant qu’il n’y aura pas suffisamment de membres dans chaque camp pour se mettre dans la peau de l’autre, de vivre la situation en regardant réellement la douleur et la peur qui percent dans le regard du voisin, il n’y aura aucune solution.

En cours de beit midrash, une participante me demandait il y a une semaine pourquoi la Bible décrit un Dieu si vindicatif, pourquoi il est autant question de guerre, et tant d’épisodes bibliques sont violents ? Pourquoi ne promeut on pas davantage la paix dans la Bible ?

L’un des noms de Dieu est Adonaï Tzebaot, littéralement le Dieu des armées. Selon les commentateurs modernes cette appellation est une réminiscence de la mythologie Canaanite, et fait référence à la guerre entre divinités.

Adonaï Tzeabot vient aussi nous rappeler l’aspect symbolique de cette lutte. Le plus souvent il s’agit de mener un combat contre soi-même et ses mauvais penchants.

Et, lorsque guerre il y a, nous devons nous rappeler que la Torah n’est pas un livre décrivant un monde idéal, mais le monde tel qu’il a été et tel qu’il est encore. C’est un miroir dans lequel on peut voir nos rictus, et essayer d’en tirer des leçons pour les redresser…

Le rictus de la semaine est celui d’un certain Balak, fils de Tzipor, roi de Moab,  qui ne voulait pas laisser passer le peuple d’Israël par son territoire. Et pour cela, il a fait appel à un mage réputé, une sorte de sorcier du nom de Balam afin de maudire ce peuple et son Dieu, qui lui font si peur.

Mais son plan est contrecarré, Dieu intervient et utilise un stratagème assez comique, l’Eternel met dans la bouche de Balam l’inverse de ce qu’il voulait dire. Il remplace les mots de malédiction par des mots de bénédiction. A plusieurs reprises la Torah emploi le verbe linkov qui veut dire littéralement ‘percer’ traduit ici par maudire. Balak demande à Balam à deux reprises de ‘percer’ l’ennemi Israël. Tous ses efforts aboutissent à un même fiasco. Balam, littéralement celui qui les avale, ravale son discours haineux et prononce à la place un discours de paix et d’harmonie. Les premières phrases sont celles-là mêmes que nous répétons tous les matins à l’office : ma tovu ohaleikha Yaakov michkenoteikha Israel – qu’elles sont belles tes tentes Jacob, tes demeures Israël !

Que peut-on demander de plus à Dieu, que d’être béni par ses propres ennemis.

Israël en tant que peuple comme en tant qu’Etat a été créé et s’est maintenu en vie en s’accrochant à des valeurs, celles gravées dans la Torah et rassemblées sous le terme générique de monothéisme éthique. Le judaïsme nous enjoint de nous préoccuper des droits de l’étranger et des plus vulnérables, à chacune de nos respirations. Et cela commence par les paroles que l’on adresse à son prochain et l’interdiction absolue d’offenser, d’humilier par les actes ou la parole, équivalente selon la Torah au fait de verser du sang..

Ainsi que l’exprime le psalmiste[1] :

Qui est l’homme qui désire la vie, et qui aime chaque jour afin d’y voir le bien ?

Garde ta langue du mal et tes lèvres du mensonge. Détourne-toi du mal et fais le bien.

Cherche la paix et poursuis-la.

Ken Yhie Ratzon,

Chabbat shalom !
https://www.youtube.com/watch?v=ItZyRGIh9kw&list=RDItZyRGIh9kw&start_radio=1


[1] Psaume 34 :14-15  

Paracha B’haaloteha – KEREN OR 5 juin 2020

Qui nous donnera de la viande à manger? Il nous souvient du poisson que nous mangions pour rien en Egypte, des concombres et des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail.[1]

Après deux ans passés dans le désert, le peuple exprime de nouveau son mécontentement. Il se languit de la nourriture qu’il dégustait en Egypte…Cela peut nous faire sourire, car ils ne meurent pas de faim, Dieu fait tomber du ciel la manne tous les jours. Alors de quoi se plaignent-ils exactement ? Et qui rouspète parmi eux ? Comment peut-on même avoir de la nostalgie pour un pays où on a été maltraité, où on a subi l’esclavage, sans aucun droit, ni liberté ? Et pourquoi se souvenir de la nourriture ? Qu’est-ce que c’est que ce comportement d’enfants gâtés ?

Les sages nous donnent quelques explications : selon certains la nourriture Egyptienne était plus raffinée que la manne. La vue des concombres, oignons et autres melons leur manque. Les couleurs, les formes étaient variées, la manne elle est uniforme, elle ressemble à un alicament, c’est bon pour la santé mais ça ne rassasie pas du désir de nourriture. D’autres commentateurs nous expliquent que la manne prenait le goût de ce qu’on désirait sauf de ces cinq aliments typiquement Egyptiens[2]…était ce peut être pour les sevrer de leur passé ? Le peuple hébreu se montre très immature, insécurisé, il a peur de l’avenir et de ce fait, fait preuve de beaucoup d’ingratitude.

La Torah nous pointe du doigt des coupables, ce ne sont pas vraiment les hébreux qui se plaignent mais ce qu’on qualifie d’assafssouf, ce ramassis d’étrangers, d’Egyptiens qui se sont joints aux hébreux lors de leur fuite, se plaçant sous les ailes protectrices du Dieu d’Israël impressionnés surement par sa force et ses prodiges. Et à présent, cette multitude mêlée regarde en arrière et semble avoir des regrets…ce faisant, ils endoctrinent aussi leurs compagnons de voyage, et la grogne monte. Peut-être que leur nostalgie pour la nourriture égyptienne n’est qu’une fausse barbe ? Selon le midrash, le peuple se plaint en réalité de tous ces nouveaux commandements qui leur pèsent et compliquent leur vie.[3] En Egypte ils étaient certes des esclaves, mais ils n’étaient soumis à aucune règle de vie. A présent ils doivent respecter les interdits concernant l’adultère, l’inceste, le vol tout un code éthique si complexe qu’ils préfèreraient s’en passer…Tout cela leur est étranger et au lieu de pouvoir l’exprimer clairement, ils prennent le prétexte de la nourriture pour se plaindre.

Depuis la traversée de la mer des Joncs, ces plaintes se répètent. C’est la troisième fois que le peuple se rebelle par peur de manquer de ses besoins fondamentaux et Moïse perd patience, il a ses mots poignants : « est-ce donc moi qui ai conçu tout ce peuple, moi qui l’ai enfanté pour que tu me dises porte le dans ton sein comme le nourricier porte le nourrisson jusqu’au pays que tu as promis par serment à ses pères ? »[4] Il ne veut plus avoir la responsabilité de ce peuple qui passe son temps à se plaindre, c’est trop lourd et le mot ‘fardeau’ est répété par Moïse à trois reprises.

Cet épisode de la vie des hébreux dans le désert est un clin d’œil à ce que nous vivons aujourd’hui, alors que nous venons de rouvrir les portes de la synagogue et que de nouveau nous pouvons nous attabler aux terrasses des cafés. Aujourd’hui aussi nous devons collectivement nous adapter à de nouvelles règles, de nouvelles mesures pour préserver notre santé. Et cette réalité nous pousse à regretter le monde d’avant, à avoir de la nostalgie pour un monde sans contraintes, où nous pouvions nous asseoir à une terrasse de café sans masque et sans craindre d’être trop proche de son voisin. Il nous est difficile d’accepter une nouvelle façon de vivre et à s’adapter à elle, on oublie vite pourquoi ces règles ont été mises en place et on râle, contre le gouvernement, ou ce que l’on considère comme la toute-puissance de la science et ses conseillers.

On est prêt à se révolter au moindre prétexte et à manifester son mécontentement face aux restrictions de nos libertés. Déjà des philosophes accompagnent ce mouvement et donne raison aux rebelles.

André Comte Sponville en appelle même à Montaigne pour appuyer son propos :

« Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant”. Et Comte Sponville continue :’La mort fait partie de la vie et c’est parce que les gens ont oublié, parfois, ou font semblant d’oublier qu’ils sont mortels, qu’ils ont tellement peur quand la mort se rappelle à leur esprit de façon spectaculaire comme c’est le cas avec cette pandémie. Si nous pensions davantage à la mort, nous vivrions mieux, de façon plus intense…’

Il ajoute : attention de ne pas faire de la médecine ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste

Ainsi deux écoles s’affrontent, celle qui met la santé au-dessus de tout et la considère comme une valeur et celle qui comme le philosophe André Comte Sponville, nous met en garde contre ces excès de vigilance et nous rappelle que le risque zéro n’existe pas. Par contre en agissant dans l’excès de précaution, nous mettons en péril le bien-être des générations futures et notamment l’économie. Comme pour d’autres sujets, la crise que nous vivons a cela de salutaire qu’elle nous invite à faire un pas de côté et revoir certaines certitudes. Il nous reste à trouver le juste milieu, celui qui permet d’accepter les nouvelles règles mises en place et de prendre les précautions nécessaires pour nous permettre d’avoir la joie de se retrouver, sans tomber malades ni dans la psychose de l’excès de prudence. Encore un équilibre à trouver !

Je sais toutefois que, quelles que soient les décisions prises et les procédures mises en place, ici comme à l’extérieur, certains ne manqueront pas de trouver des raisons pour se plaindre, notre nature de juifs français se rappellera rapidement à nos bons souvenirs : ne sommes-nous pas les plus grands râleurs du monde ? Shabbat shalom !


[1] Nombres 11 :4-5

[2] TB Yoma 75a

[3] Sifrei Bamidbar 87 :1

[4] Nombres 11 :12

Paracha Behar Behoukotaï – 15 mai 2020

A peine posé un pied timide hors de nos tanières, et tout heureux – malgré tout – de l’a-normalité[1]’ de nos vies, on en serait venu à oublier la catastrophe annoncée. Celle qui va entrainer dans sa chute des centaines de milliers de personnes dans notre pays, ceux qui sont ou se retrouveront au chômage et ceux qui ont mis ou devront mettre la clé sous la porte de leur activité. Et ce même si on vit dans un pays plutôt social, qui a mis en place de nombreuses mesures, d’aides d’urgence et un filet de sécurité pour amortir la chute …

Il est temps de se demander quelle est le message de notre tradition concernant le démuni, qui perd ses moyens de subsistance ? Y a-t-il une spécificité de la tradition juive dans ce domaine ? La paracha Behar arrive à point nommé pour nous inviter à réfléchir à ces questions et pour comparer et opposer les mesures prises par le monde profane, en l’occurrence nos gouvernants, à celles de notre Torah, dont je vais citer quelques versets.

« Si ton frère vient à déchoir, si tu vois chanceler sa fortune, soutiens-le, fût-il étranger et nouveau venu, et qu’Il vive avec toi. N’accepte de sa part ni intérêt ni profit, mais crains ton Dieu, et que ton frère vive avec toi. Ne lui donne point ton argent à intérêt, ni tes aliments pour en tirer profit. Je suis l’Éternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Egypte pour vous donner celui de Canaan, pour devenir votre Dieu.» (Lév. 25 :35-38)

Ce passage est l’un des nombreux de la Torah, où il nous est commandé de soutenir le nécessiteux. Cela fait partie à la fois des valeurs et de la pratique du judaïsme. Les bonnes paroles et l’intention ne suffisent pas, les méthodes sont explicites : lui donner de la nourriture sans en tirer profit et lui prêter de l’argent sans intérêt. Ces versets se trouvent presque à la fin du Lévitique et plus précisément au sein d’un chapitre qui fait partie ‘du code de Sainteté’. Appelé ainsi parce que le mot Kadosh est répété à l’envi et sous toutes ses formes. Que ce soit concernant des lois spécifiquement destinées aux cohanim et aux levites, mais aussi à tout un chacun, c’est à dire ceux faisant partie de la catégorie ‘Israel’. Le ‘code de Sainteté’ nous enjoint de respecter ces commandements qui nous élèvent vers la sainteté, autrement dit vers un comportement éthique qui nous permettent de nous rapprocher du Tzelem Elohim, de l’image de Dieu.

Se préoccuper de son prochain dans les textes bibliques et talmudiques est une question qui va au-delà du caritas, c’est-à-dire de la charité. Il s’agit de rétablir à travers la tzedaka une balance de justice de tzedek, envers le plus démuni.

Ainsi, une partie de la récolte doit être mise de côté pour le pauvre. Il est recommandé également d’offrir des soins gratuitement à ceux qui n’en ont pas les moyens. On trouve dans le talmud l’histoire de rabbi Abba, un médecin qui mettait à disposition des malades, à l’extérieur de son lieu de consultation, une boite pour qu’ils puissent payer en fonction de leurs possibilités. Et en cas d’urgence, c’était lui le médecin qui leur donnait de la nourriture après une saignée afin qu’ils récupèrent ![2]

La hiérarchie des besoins se décompose en 5 degrés, tous placés sous la responsabilité communautaire. D’abord la libération des captifs, qui était considérée dans l’Antiquité comme la plus dangereuse des situations, surtout pour les femmes, qui pouvaient être violées, voire assassinées. Puis on devait soigner en se conformant à la valeur absolue de pikouah nefesh – sauver une vie, ensuite venaient le gîte, le couvert et les habits, et enfin la communauté devait pourvoir aux dotes et frais afférents au mariage pour les fiancés nécessiteux.

Soutenir ceux qui se trouvent dans une situation précaire voire désespérée, sans qu’il ne soit précisé pourquoi est un commandement essentiel. Dans ce cas, la communauté intervient comme un tuteur qui ‘relève ceux qui chancellent’. Maïmonide l’exprime de manière très explicite dans le code lois Mishne Torah[3] :

« Il existe huit niveaux de tzedakah, chacun supérieur à l’autre. Le niveau le plus élevé, plus élevé que tous les autres, consiste à fortifier un compagnon juif et à lui faire un cadeau, lui accorder un prêt, former avec lui un partenariat ou lui trouver du travail, jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour ne pas avoir à demander aux autres [de la nourriture]. Il est dit à ce propos (Lév. 25:35) : [Si ton parent, qui est dans le besoin, est sous ton autorité,] fut-il comme un étranger résident, laisse-le vivre à tes côtés. C’est comme si vous disiez : “Tiens-le bien”, afin qu’il ne tombe pas et ne soit pas dans le besoin. »

Désigné comme un ‘frère’ et ce même s’il s’agit d’un « étranger résident », celui/celle qui est dans le besoin se trouve à portée de main et de regard, on ne peut l’ignorer. Sa situation nous le rend émotionnellement et physiquement proche et éveille notre compassion. Mais pourquoi ? Parce qu’il rappelle la situation d’esclave de nos ancêtres en Egypte, et cette mémoire trans-générationnelle est notre guide éthique, notre boussole qui oriente notre comportement envers autrui. Car, dans l’Antiquité pour rembourser leurs dettes, ceux qui se trouvaient dans le besoin se retrouvaient la plupart du temps esclaves, comme les hébreux en Egypte.

Est-ce comparable à ce qui peut être vécu aujourd’hui ? Toutes proportions gardées, être dépendant d’autrui pour survivre est une forme de servitude et on ne peut espérer qu’une chose, pouvoir s’en libérer afin de retrouver sa dignité. Pour cela, c’est la communauté toute entière qui via des cercles concentriques va faire preuve de solidarité.

Ces dernières semaines, nous avons ressenti le besoin de monter au pinacle des catégories d’hommes et de femmes, des professionnels, qui étaient en première ligne, désignés comme des héros de notre société, nous leurs sommes infiniment reconnaissantes.

A présent notre société a besoin de se reconstruire, et retisser du lien après ces mois extrêmement difficiles. Chacun fait partie de ce canevas humain, chacun est indispensable et a sa place dans ce kaléidoscope économique et social. Alors, face à ce nouveau défi, soyons là ensemble, responsables, encourageant et fortifiant les uns les autres. Hizkou v’Yimtzou,

Ken Yhie Ratzon, Chabbat shalom !


[1] Titre du journal Libération du 11 mai 2020

[2] BT Taanit 21a cité dans ‘https://www.rabbinicalassembly.org/tzedek-justice/economic-justice/you-shall-strengthen-them

[3] Mishne Torah, cadeaux pour les pauvres 10 :7.

Paracha Nasso – KEREN OR 29 mai 2020

Covid 19, Coronavirus, Gel hydroalcoolique ; Pathologie, Pangolin, chauve souris, Restez chez vous, Je sauve des vies, Pandémie, Pic de l’épidémie, Aplatir la courbe, Propagation du virus, Quatorzaine, Confinement, Crise sanitaire, Épicentre, Patient zero, Masques, Applaudissements, Mensonge d’état, tests fiables,Transmission, Contagion, Contamination, Mutation, Anticorps, Immunité, asymptomatique, porteur sain, Comportement civique et solidaire, Union nationale Gestion de la crise, Pénurie, temps suspendu, vivre sous-cloche, Distanciation sociale, Hygiène, Promiscuité, Gestes barrière, Cluster, Civisme, Personnel Soignant, 1ère ligne, Commerces indispensables, ou non indispensables, Les métiers essentiels, invisibles , ou exposés, Continuité de service, Restrictions, embrassades, Les plus vulnérables, Facteurs de comorbidité, Personnes à risque, Chômage partiel,

Le temps d’après, Discours complotiste, Quoi qu’il en coûte, Nous sommes en guerre, Plan d’urgence, Plan de relance, État d’urgence sanitaire, Filet de sécurité, Chloroquine.

Résilience, Solidarité, Tsunami social, 2e vague, Plage statique ou dynamique, Gouttelettes, Marquage au sol, Guérison, déconfinement progressif, Reprise, Zone rouge orange ou verte, Reconnaissance.

150 mots, comme une liste à la Prévert non-exhaustive, voilà les 150 mots qui composent le bruit de fond dans lequel je baigne (comme vous) depuis février-mars. Que nous allumions nos transistors, nos téléviseurs, ou que nous surfions sur les réseaux dits sociaux.

Selon notre tradition, les mots ont un pouvoir créateur. C’est par des mots que Dieu a créé le ciel et la terre, il a parlé et le monde qui nous entoure fût. Les mots-mêmes de nos prières, sont comme des mantras qui, répétés quotidiennement, ont le pouvoir, si nous y croyons, en nous transformant de changer notre perception de la réalité. Alors avons-nous depuis le mois de mars, créé une nouvelle réalité en concevant un nouveau vocabulaire ou bien ne faisons-nous que décrire la réalité qui nous entoure ?

Un passage de la Torah dans la paracha Nasso, nous parle du choix de se consacrer à Dieu – pour un temps donné. On nous décrit le rite complexe du Naziréen qui décide volontairement de faire vœu d’abstinence. Pour l’homme Naziréen ou la femme  Naziréenne, – car c’est ouvert aussi aux femmes – il s’agit de prononcer des mots à haute voix et ainsi de faire un vœu par lequel on accepte de s’abstenir de trois choses : du vin et de tout produit de la vigne (frais, comme fermenté, alcoolisé ou non), de couper ses cheveux et de s’approcher des morts. Ce vœu est fait en l’honneur de l’Eternel.

Nazir en hébreu a pour racine, zar, étranger mais aussi étrange. Zer issu du même mot , veut dire périphérie, bordure. Le Naziréen, qui vit à la périphérie se met métaphoriquement un nezer-une couronne distinctive au-dessus de sa tête pour indiquer qu’il s’est consacré à Dieu.

Deux raisons principales sont à l’origine du vœu de Naziréat, exprimer sa gratitude envers Dieu, ou expier une faute. D’ailleurs cette période d’abstinence se conclut par un sacrifice au Temple où le Naziréen se rasera la tête devant le Cohen.

Le vœu de Naziréat codifié dans le talmud, est au minimum d’un mois mais en aucun cas il ne doit durer toute une vie.

Deux récits bibliques ont pour héros un naziréen : Samson que nous lirons comme haftara demain et Samuel. Pour ces deux prophètes, l’état de naziréen leur est imposé, ils ne prononcent aucun mot eux-mêmes, aucun vœu envers Dieu, et ils naissent tous deux de mère décrites comme infécondes. Dans le cas de Samson c’est Dieu qui fait une annonce à sa mère dans des circonstances assez mystérieuses. Alors que dans le cas de Samuel c’est sa mère Hanna qui fait une promesse de dédier son fils au Temple si Dieu lui permet de porter un enfant. Je vous propose de nous concentrer sur l’histoire de Samson, et les commentaires de David Grossmann qui a écrit une sorte de Midrash moderne sur Samson.[1]

Samson est consacré à Dieu dès sa conception et jusqu’à sa mort. La mission qui s’impose à lui ainsi qu’à ses parents entraîne une grave déconnexion entre eux. Samson est un étranger pour son propre père, à cause du “mystère” de sa conception : l’intervention de l’ange, le statut de nazaréen et son dévouement à Dieu.

À sa naissance, sa mère le nomme Shimshon, qui est dérivé de שמש le soleil et est probablement un indice de ses longs cheveux, source de sa puissance, qui rayonnent autour de sa tête comme le soleil. Il a un destin à portée de main : il va sauver Israël des Philistins grâce à la puissance qui se trouve dans ses beaux cheveux.

L’entrée de Samson dans l’histoire est aussi brutale que son personnage. ” Et Samson descendit à Timna, et vit à Timna une femme entre les filles des Philistins. Et il est remonté, et il l’a dit à son père et à sa mère, et il dit ‘J’ai vu à Timna une femme parmi les filles des Philistins, va donc la chercher pour moi’.”[2]

Dans ces deux versets, plusieurs caractéristiques du prophète biblique sont clairement mises en avant : il voit, désire et prend. Il commande à ses parents d’obtenir ce qu’il veut et n’a aucune empathie pour les gens qui l’entourent. L’esprit divin qui est censé être en lui a un effet inverse qui le fait agir de manière impulsive. Selon David Grossmann, il est dominé par la passion, la violence instinctive. Ces caractéristiques éloignent tout le monde de lui. Cependant, explique-t-il, Samson est en fin de compte à la recherche de l’amour. Lorsque Samson propose une énigme aux Philistins, il nous offre une clé pour appréhender son véritable caractère. Les mots : Meaz yatza matok[3] signifient littéralement : du puissant est sortie la douceur. C’était probablement l’espoir secret de Samson que les gens puissent voir la “douceur” et la fragilité cachées en lui.

Le talmud traité Sotah 9b dit de Samson ‘’que l’esprit de Dieu, la Shekhina, sonnait sans cesse devant lui comme une cloche’’. Mais en réalité il aura erré toute sa vie, voué qu’il était à ses démons et sourd au message divin. Selon David Grossmann sa malédiction était d’être nulle part chez lui : tous ceux qui l’entouraient en avaient peur et sentaient confusément son étrangeté.

Samson est un prophète avare de mots, il s’exprime peu, ou en énigmes et ses mots tombent comme des couperets, il ne connait que la brutalité, comme celle du destin qui s’est imposé à lui.

Son histoire digne d’une tragédie grecque, est peut être une mise en garde contre la puissance créatrice des mots et particulièrement des vœux qui guident un destin.

De l’histoire de Samson, il subsiste une expression passée dans le langage courant en hébreu moderne, ‘meaz yatza matok’: d’une mauvaise expérience, quelque chose de bon peut émerger. Sortir d’une situation douloureuse et troublée, comme celle qui nous rattache à l’épidémie, c’est aussi se défaire de son vocabulaire, pour transformer notre réalitéM§P V C en quelque chose de doux et de meilleur.

Ken Yhie Ratzon,

Chabbat shalom !


[1] David Grossmann, ‘Lion’s honey’

[2] Juges 14:1-2

[3] Juges 14:14

Parachat Emor – 8 mai 2020

Hier encore, j’avais vingt ans, je gaspillais le temps
En croyant l’arrêter
Et pour le retenir, même le devancer
Je n’ai fait que courir et me suis essoufflé
Ignorant le passé, conjuguant au futur

Ces paroles d’Aznavour, on s’y reconnait tous un peu, elles décrivent notre relation au temps, ce temps qui nous semble infini et qui, bientôt est fini.

Ces paroles décrivent aussi ce moment suspendu entre passé et futur, ce moment très actuel, où nous sommes en attente de reprendre nos projets qui sont restés en l’air, en attente d’une vie redevenue normale…

Mais entre ce passé et cet avenir tant attendu, il y a le gouffre où s’entassent les laissés pour compte de la vie, les blessés et les inconsolables.

La semaine dernière encore nous lisions dans Aharei Mot – ‘Après la mort’, le descriptif du rituel des deux boucs de Kippour que le Cohen Gadol prépare avec tant de minutie. L’un destiné au sacrifice expiatoire et le deuxième, le bouc émissaire chargé de toutes nos fautes envoyé à Azazel ce lieu mystérieux, au fin fond du désert…Alors, je me suis demandée, mais s’il peut encore gambader comme ça ce bouc, et s’en aller si loin chargé de nos fautes, peut être qu’elles ne sont pas si lourdes à porter finalement ? Et je m’imaginais qu’à la place de nos fautes, ce bouc émissaire portait plutôt nos chagrins et nos souffrances, est ce qu’il aurait encore la force de se mouvoir pour les emporter au loin ?

La souffrance n’a pas de temps fixé dans le calendrier, elle n’a pas de moment désigné, elle étire le temps, comme les pendules dans le tableau de Dali qui s’appelle ‘la persistance de la mémoire’- nos peines semblent informes, élastiques, persistantes. Il en faudrait des boucs, pour porter tous les chagrins des hommes sans s’écrouler sous leur poids…

Pour conjurer cela, le stratagème des juifs a été de se créer des rites et une vie spirituelle. Ce sont des moments établis dans l’année pour se souvenir de l’espoir.

Nous sommes entre ces deux moments : entre la libération d’Egypte, et le don de la Torah, ce sont cela les moadim– les célébrations dites convocations saintes, du calendrier. Elles nous donnent des repères et nous reconnectent au présent. Et en ce moment, pour aller d’une de ces fêtes à l’autre, nous comptons ces jours depuis le 15 Nissan, avec le rite de l’Omer. Aucun moment dans l’année n’a plus de connexion avec le temps que celui que nous vivons actuellement, entre ces deux fêtes.

Le décompte de l’Omer commence par le minhat haOmer, le sacrifice de l’Omer, le 2è jour de Pessah. Il nous est commandé de ramasser une gerbe d’orge, et de l’offrir au Temple en sacrifice. C’est ainsi que nos ancêtres demandaient de bénéficier d’une récolte abondante. L’omer est une unité de mesure, et représente environ 4 kilos de grains. Après ce sacrifice qui marque le premier jour de l’Omer, on compte chaque soir un jour de plus, jusqu’au 49è jour de l’Omer, veille de Chavouot.

Ces 7 semaines représentent une période d’introspection où l’on se prépare spirituellement au don de la Torah. C’est une horloge, qui, si on y prête attention est aussi une façon de compter les bénédictions qui accompagnent nos jours. L’Omer donne davantage de sens à nos vies, cette période nous nourrit à la fois spirituellement et matériellement.

A Chavouot, c’est une mesure de blé qu’il faut apporter au Temple, après l’orge pendant les 49 jours précédents. Et les commentateurs nous rappellent que l’orge est un aliment destiné au bétail alors que le blé est destiné à l’homme. Une évolution imperceptible de notre humanité est intervenue pendant ces 7 semaines, et nous voilà prêts à fabriquer du pain.

Justement, ces dernières semaines, il semble que le confinement ait poussé les français à fabriquer du pain maison, d’après les medias c’était devenu une des activités préférées des français. C’est là aussi une vieille tradition juive, celle de fabriquer son pain spécial de chabbat et ainsi ritualiser le temps du repos par un plaisir supplémentaire : la dégustation des halot qui embaument la maison. La fabrication des halot fait partie du rituel des familles juives et incombe aux femmes traditionnellement. Le rituel comprend aussi un sacrifice, celui de la hala, qui a donné le nom à ce pain spécial.

A l’origine, la hala est un sacrifice, c’est un morceau de la taille d’une olive qui est prélevée pour être totalement brulée dans le four. Il est de coutume en prélevant cette hala, de faire des prières pour les malades, afin qu’ils recouvrent rapidement une bonne santé.

Enveloppés de nos rites comme d’un châle de prière, nous marquons ainsi nos jours de fêtes, dont le chabbat en est le principal. Qui dit fête, dit joie, celle de mettre nos 5 sens en éveil : le toucher, le goût, l’odorat sont là pour nous faire écouter les voix lointaines de nos mères qui parlent aux oreilles des filles et des fils et nous aident à retenir ce temps qui s’échappe, en le conjuguant au présent, au temps de la transmission aux enfants, afin qu’à la vue de ces rituels ils aient eux aussi envie de continuer à pétrir du pain et s’en délecter encore très longtemps !

Ken yhie ratzon, Chabbat shalom !

Faire communauté – Pessah 5780

Comme dans le jeu des 7 familles, dans la famille des 4 fils, je demande le racha – le méchant.

Quelle signification a pour vous cette cérémonie ‘(Exode 12:26).? La question du racha est celle que je me répète en boucle depuis quelque temps déjà : quel sens à la fête de Pessah et son rite si élaboré cette année ?

Les 4 questions du ma nishtana comme cellesdes quatre fils se brisent en mille et une interrogations qui me torturent faute de réponses …

En temps normal, Pessah illumine nos journées printanières d’un nouvel espoir, celui de la liberté retrouvée. C’est le temps des réunions familiales, amicales, synagogales, des grandes tablées et des grandes assemblées, des échanges de fous rires et du nettoyage frénétique, des bonnes odeurs qui embaument nos maisons. Le temps du plaisir à retourner vers les pages écornées et tâchées d’un vieux livre de cuisine. Avec un peu de chance, ce livre est en fait un cahier légué par l’une de os matriarches et écrit de sa main.

Pessah est le temps du kavod, du respect. Un temps où chacun retrouve la place qui lui revient autour de la table comme celle de la hiérarchie familiale et où la parole des ‘anciens’ qui nous reconnecte à l’essentiel est mise à l’honneur. Ce temps où on se tourne vers ceux ornés d’une couronne de cheveux blancs pour recevoir leur bénédiction. Le temps où, lorsqu’on entend la ritournelle des questions, on écoute religieusement celui ou celle qui, du bout de la table, nous répond. Alors, on fait semblant d’avoir oublié les réponses, pour pouvoir chaque année recommencer.

Le seder, c’est un certain ordre : celui de la dégustation des mets prescrits, qui reflète aussi celui qu’on a mis dans nos maisons et encore mieux, dans nos têtes.

Mais cette année est bien différente et les questions restent pour la plupart en suspens, voire désordonnées …

Comment communiquer ces belles traditions enfermé chacun chez soi ?

Comment ressentir, de derrière un bocal, le lien avec l’extérieur ?

Comment transmettre l’enseignement de la liberté alors qu’on est confiné ?

Comment parler des dix plaies, alors qu’on a l’impression que l’une d’entre elles est en train de nous frapper ?

Comment honorer sans être en mesure de partager ?

Comment accueillir alors que notre porte doit rester fermée ?

Comment ajouter avec bonne foi et kavana[1] une assiette et la coupe d’Elie à notre tablée, alors que tant d’humains sont en train de décéder ?

Et puis ça encore …

Quel genre de communauté est-on en train de construire, si chaque moment de nos vies est mis en scène et diffusé ? Si notre succès est mesuré à l’aune du nombre de personnes ayant partagé ?

Quelle famille, quelle communauté, quelle société se profilent pour ‘l’après’?

Comment protéger ce qu’on a de plus précieux – nos amours, nos familles et tout simplement notre humanité – des réseaux sans filet affamés d’exposer nos vies privées ?

Et bekhol zot, malgré tout cela, comme vous, j’apprends en marchant, pas à pas, j’essaie de transformer ce balagan en une vie presque normale.

Et surtout, je me mets à espérer, que notre destin va s’illuminer. Que l’histoire de l’Exode prendra un nouveau sens, que des quatre coins du monde, elle rassemblera dans leurs différences, tous les dispersés. Les épreuves traversées seront alors comme un ciment et, de cela, peut être que naitra une communauté régénérée et revivifiée.

Que cette fête de Pessah 5780 puisse réjouir vos cœurs et vos foyers !

Hag samea’h !


[1] intention

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