Rabbin Daniela Touati

Pirke Avot 5:16 : "Tout amour qui dépend de son objet, si l’objet disparaît, l’amour disparaît, Mais s’il ne dépend d’aucun objet, il ne cessera jamais."

Auteur/autrice : Daniela Touati Page 15 of 17

Toledot – KEHILAT GESHER, 9 Novembre 2018

Micah Goodman philosophe et professeur à l’université hébraïque de Jérusalem dit à propos du Tanakh, qu’il est important, non seulement, de tenter de comprendre ce que ce texte nous dit mais surtout ce qu’il nous fait, ce qu’il produit sur nous.

Et il est vrai que si on passe du temps avec ces textes, si on devient plus intime avec eux, ils produisent physiquement quelque chose sur nous. On se sent comme happés, et des émotions surgissent.

C’est probablement encore plus le cas lorsqu’on se plonge dans les récits de la Genèse et les imbroglios familiaux qui se déroulent sous nos yeux.

Cette semaine, le récit est particulièrement poignant. Celle où on lit l’histoire de cette fratrie dysfonctionnelle, celle d’Esav et Jacob. Ce n’est pas la première fratrie de ce type, il y en a beaucoup d’autres qui lui succèdent dans les pages du Tanakh.

Un verset m’a sauté aux yeux, dans Genèse 27 :34, וַיִּצְעַק צְעָקָה גְּדֹלָה וּמָרָה et ‘il poussa un cri immense et amer’.

Immédiatement une image est venue se surimposer : celle du cri de Munch. Ce tableau qui a connu cinq versions successives entre 1893 et 1917 a été inspiré par la nature et l’angoisse qu’elle a produit sur le peintre[1]. Mais comme toute œuvre d’art, elle a eu sa vie propre. Cette peinture est devenue probablement le symbole d’une génération de soldats, de poilus de la 1ère guerre mondiale, dont elle dépeint, sans le vouloir, le cri sans voix des horreurs de la guerre.

Pour moi, ce cri terrible comme un écho lointain, c’est celui qui est poussé par Esav lorsqu’il se retrouve dépossédé, non seulement de son droit d’ainesse, qu’il avait bien voulu céder à son frère jumeau, mais surtout de la bénédiction paternelle. C’est celui d’une douleur qui prend aux tripes face à cette injustice : un père incapable de bénir son fils sur son lit de mort.

Imaginez-vous vous-même dans cette scène, et toutes les émotions qui pourraient alors vous submerger : la stupeur, la colère, puis l’immense douleur. Quoi, moi le fils ou la fille aimé et aimant, je ne pourrais pas bénéficier de la bénédiction de mon père ? Je ne pourrai pas me séparer de lui en paix ?

Bien sur s’en suivent d’autres sentiments incontrôlables ; la jalousie, l’esprit de vengeance, et la violence. Un scénario qu’on a déjà vu, quelques chapitres auparavant, dans l’histoire de Cain et Abel. Et comme par hasard, c’est là que le verbe צעק   apparaît pour la première fois dans la Torah. Et c’est Dieu qui le prononce :

‘la voix des sangs de ton frère crient vers Moi de la terre’, קוֹל דְּמֵי אָחִיךָ צֹעֲקִים אֵלַי מִן הָאֲדָמָה,  (Gen. 4:10).

Il s’agit là du premier fratricide, lui aussi dû à la jalousie, et c’est Dieu qui en est l’objet, Dieu qui accepte favorablement le sacrifice de l’un – Abel, et pas de l’autre – Cain. Alors faute de trouver les mots, on assassine.

Et ce cycle de violence va se répéter à l’infini. Et pourquoi ces répétitions ? C’est là que chacun va interpréter chacune de ces bis-repetita selon ce qu’il projette lui-même dans l’histoire biblique.

Ici selon le midrash, Jacob qui est le plus direct ancêtre du peuple d’Israël  n’apparait pas sous une lumière très favorable. Sa vie commence sous le signe de l’emprise, du subterfuge. Certes ce n’est pas lui qui décide, il se laisse manipuler par sa mère, qui veut accomplir la prophétie de la voix divine – L’ainé servira le cadet-. Cela n’est pas sans nous rappeler Joseph et un des premiers rêves qu’il interprète, source de la violence de ses frères.

Avec Jacob, on peut s’arrêter un instant sur le déguisement : il met une peau de bête sur lui, pour que son père, dont la vue est très déficiente, sente sous ses mains Esav-le poilu. Mais les rabbins reprochent surtout à Jacob d’avoir déguisé sa voix. Or la voix est l’empreinte de l’identité d’une personne, celle qui ne trompe pas, même lorsqu’on est face à des jumeaux. Le Talmud nous dit que voler la voix de quelqu’un s’apparente à l’idolâtrie – faute ultime par excellence.

A tel point que, selon le midrash, cette faute de Jacob serait la cause du décret de Haman, d’exterminer le peuple juif. Et un verset très similaire répond à celui de notre paracha, à une lettre près :

‘il poussa un cri immense et amer’ וַיִּזְעַק זְעָקָה גְדֹלָה וּמָרָה (Esther 4:1)

Là c’est Mordechaï qui pousse ce cri qui le projette sur le sol, il est effondré, prend les habits du deuil, et les déchire.

On passe tout près de la catastrophe, et les rabbins n’hésitent pas à parler de cause à effet : puisque Jacob a usé du subterfuge de la voix pour se faire passer pour Esav, afin de lui voler sa bénédiction, alors le peuple juif a risqué de disparaître des siècles plus tard, aux mains d’un terrible tyran.

Mais la Torah ne s’arrête pas là, et un autre cri m’a sauté à la figure en lisant notre paracha. Celui terrible des Egyptiens face au meurtre de leurs premiers nés, vous vous rappelez, de la dixième plaie d’Egypte n’est-ce pas ? A deux reprises l’expression צְעָקָה גְּדֹלָה: ce cri immense de douleur apparait dans nos textes à ce moment là[2].  Lorsque Moïse transmet la parole divine et prédit à son peuple ce qui va se passer et lorsque la plaie elle-même se propage.

Les questions que posent ces textes me semble-t-il sont : Comment sortir d’un destin prédestiné, des étiquettes qui sont posées sur nos visages, un peu comme la marque de Caïn ? Comment réellement se préoccuper de nos frères, qu’ils soient ceux de notre famille ou ceux au sens large de l’humanité ? Comment sortir de ce cycle de violence alors que nous commémorons ce chabbat deux évènements imbibés de violence : le centenaire de l’armistice qui marque la fin de la première guerre mondiale et le 80è anniversaire de la Kristallnacht qui marque symboliquement le début du plus grand génocide juif perpétré par l’humanité ?

Nous avons besoin de voix fortes, de voix prophétiques, qui sortent de ce cri primal. Des voix qui s’opposent dans le monde à toutes les paroles de haine et de violence qui se déversent impunément et sans filtres derrière des écrans comme en face à face. Nous ne pouvons plus rien laisser passer. Nous devons à la fois créer ces murs de résistance, et renforcer les ponts entre tous les hommes et femmes de bonne volonté. « O vous frères humains » disait Albert Cohen, oui faisons en sorte de redevenir de véritables frères humains…

Ken yhie ratzon.

Shabbat shalom

[1] Edvard Munch (1863-1944), Skrik– le cri,

[2] Exode 11 :6 et Exode 12 :30

MJLF – Hayye Sarah, 2 Novembre 2018

A l’heure où j’écris ces lignes, on est le lendemain de l’attentat antisémite de Pittsburgh, le plus meurtrier commis sur le sol américain depuis que des juifs se sont réfugiés sur cette terre. 11 personnes qui priaient dans une synagogue Massorti à Chabbat ont été lâchement assassinées parce que juives et aussi parce qu’elles faisaient partie d’une synagogue qui avec l’aide de l’association HIAS[1], prenait soin des réfugiés sur le sol américain, comme aux 4 coins du monde. Elle s’occupait de leur trouver un refuge, des vêtements, de la nourriture. De quoi les réconforter. Je suis comme nous tous sous le choc et terriblement triste.

A chaque fois que survient un drame antisémite, on peut même parler ici de pogrom, se pose la même question : comment consoler, rassurer, expliquer à nos membres et surtout à nos enfants que ce qui vient de se produire reste exceptionnel, qu’ils sont en sécurité et qu’être juif, malgré tout, n’est pas une malédiction ?

Rabbi Floriane a enregistré plusieurs vidéos[2] au lendemain des attentats du Bataclan où elle répondait à des questions d’enfants du talmud torah, je vous invite à les écouter ou les réécouter, car ce sont des messages emplis de bon sens et de sagesse juive. Dans l’une d’entre elles, elle répondait à un enfant qui lui demandait si on avait le droit de se réjouir d’avoir échappé à un attentat ? La réponse est bien sur oui. On peut et doit se réjouir tout en gardant dans son cœur de la compassion pour ce qui arrive à notre prochain, même s’il n’est pas de notre famille, de notre religion et de notre pays, c’est le message profondément éthique du judaïsme.

Dans les premières heures et jours qui suivent un tel acte, des émotions contradictoires nous submergent : d’abord l’effroi, nous sommes tétanisés puis nous ressentons une énorme colère mais aussi de la tristesse. Ce sont les phases du deuil théorisées par la psychanalyste américaine Kubler Ross. En tant qu’adultes, nous avons malheureusement souvent déjà expérimenté ces phases. Elles sont toutefois extrêmement délicates et complexes, elles ne se déroulent pas obligatoirement dans cet ordre et le tourbillon de nos émotions reste imprévisible.

Dans le cas d’actes antisémites, elles peuvent raviver des plaies à vif liées à notre histoire familiale. Nos enfants ne sont pas équipés pour y répondre. Nous devons les entourer de notre amour et les rassurer.

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RJL Interview

KEHILAT GESHER – Shabbat Vayera, 26 Octobre 2018

Le récit d’Abraham recevant la visite de 3 anges est le modèle de ce à quoi doit ressembler l’hospitalité selon la tradition juive. Abraham est l’archétype de l’hôte parfait. Non seulement parce qu’il offre un repas élaboré et ne lésine pas sur les moyens pour accueillir des visiteurs de passage, mais aussi parce qu’il le fait avec beaucoup de diligence. Les verbes courir et se dépêcher sont répétés à 4 reprises dans ce court passage : 18:2 : vayarotz ; 18 :6 : vaymaher, mahari ; 18 :7 ratz.  Abraham, en pleine convalescence, se montre prévenant et empressé.

Ce qui est peut-être moins connu est que ce récit est le premier qui décrit en détail un repas de nos ancêtres et sa préparation. C’est une forme de plongée dans l’intimité culinaire de nos ancêtres.

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KEHILAT GESHER – Shabbat Vayera, 26 Octobre 2018

Le récit d’Abraham recevant la visite de 3 anges est le modèle de ce à quoi doit ressembler l’hospitalité selon la tradition juive. Abraham est l’archétype de l’hôte parfait. Non seulement parce qu’il offre un repas élaboré et ne lésine pas sur les moyens pour accueillir des visiteurs de passage, mais aussi parce qu’il le fait avec beaucoup de diligence. Les verbes courir et se dépêcher sont répétés à 4 reprises dans ce court passage : 18:2 : vayarotz ; 18 :6 : vaymaher, mahari ; 18 :7 ratz. Abraham, en pleine convalescence, se montre prévenant et empressé. Ce qui est peut-être moins connu est que ce récit est le premier qui décrit en détail un repas de nos ancêtres et sa préparation. C’est une forme de plongée dans l’intimité culinaire de nos ancêtres. Au début du chapitre 18 de la Genèse, Abraham demande à Sarah de se hâter de prendre de la farine et fabriquer des gâteaux et pendant ce temps il se dépêche d’abattre et préparer un chevreau. Diana Lipton, professeure de Bible et d’études juives est l’éditrice d’un livre de commentaires sur la nourriture dans la Torah. Dans ‘From forbidden fruit to milk and honey’ elle analyse ce qui se rapporte à la nourriture dans chacune de nos sidrot. A propos de Vayera, elle fait remarquer dans son commentaire sur la préparation du repas par Abraham et Sarah, comment la répartition des rôles entre époux a peu évolué, puisqu’elle est celle qu’on peut constater encore de nos jours dans la plupart des familles. La femme cuit les pâtisseries tandis que l’homme s’occupe du barbecue ! Cet épisode de la visite des 3 anges et l’annonce à Sarah qu’elle donnera bientôt naissance au deuxième patriarche, est suivi par l’épisode de la destruction de Sodome. Dieu souhaite l’anéantir et Abraham intercède. Pourquoi ces deux épisodes qui n’ont à première vue aucun lien figurent ainsi l’un à la suite de l’autre ? Il semble que ce soit pour mieux mettre en contraste le comportement noble d’Abraham et celui détestable du roi de Sodome et de ses concitoyens. En effet, le roi de Sodome se présente les mains vides auprès d’Abraham, alors que ce dernier lui a permis de conserver son royaume, et que la coutume veut qu’on apporte un cadeau sous forme de nourriture pour honorer son sauveur. Le comportement du roi est celui de toute la population de Sodome qui se montre peu hospitalière, voire hostile envers non seulement ses visiteurs mais aussi les plus nécessiteux. Un midrash nous raconte que la fille de Lot (neveu d’Abraham), Paletit, mariée à un riche homme de Sodome bravait le décret du roi de Sodome interdisant de donner du pain aux pauvres. Tous les matins en allant puiser de l’eau, elle distribuait des provisions à un homme démuni qu’elle croisait sur sa route. Quand les officiels comprirent pourquoi ce pauvre homme vivait encore, ils attrapèrent Paletit et décidèrent de la condamner au bûcher. Alors qu’elle criait face à cette injustice, Dieu entendit son cri et descendit voir ce qui se passe et constata ainsi l’iniquité de la population de Sodome, qu’il décida d’anéantir… Mais Abraham s’interposa et plaida pour les potentiels justes qui se trouveraient encore parmi la population de Sodome. Abraham pose même la question à Dieu, lui qui a un comportement exemplaire : comment va-t-Il distinguer entre les bons les méchants ? Haaf tispe tzadik im rasha ? Abraham est un homme connu pour sa compassion et n’imagine pas que toute une ville puisse se comporter de manière aussi abjecte. Ainsi les règles non écrites de l’accueil de l’autre ont des ramifications bien plus profondes et permettent de prédire aussi la manière dont on traitera son prochain et surtout les plus fragiles d’entre eux. L’hospitalité et l’éthique sont interconnectées. Mais que se passe-t-il lorsque l’éthique de l’accueil de l’autre se heurte aux restrictions alimentaires, comme la cacherout par ex. ? La préparation du repas par Abraham et Sarah dans notre paracha comporte un verset qui a rendu perplexe de nombreux rabbins et commentateurs. Pour quelle raison le chevreau a été servi avec de la crème et du lait ? Abraham considéré comme le plus observant de tous nos ancêtres aurait transgressé les lois de la cacherout et de plus en recevant des hôtes ? Certains commentateurs nous disent que cet épisode se déroule avant le don de la Torah, et les lois de la cacherout ne s’appliquaient pas encore. Mais des midrashim louent la méticulosité de l’observance des commandements par Abraham même s’il n’était pas de la génération des Bnei Israël, comme s’il avait déjà anticipé toutes ces règles méticuleuses. D’autres commentateurs expliquent qu’Abraham aurait respecté le temps nécessaire entre la consommation de lait et de viande…Bref un véritable casse-tête rabbinique. La table, lieu par excellence de la rencontre est depuis des toujours également un lieu de tension et d’exacerbation des différences selon son degré d’observance de la cacherout. Elle peut se transformer en un champ de bataille, puis se terminer par le refus de partager le repas avec sa famille, sa communauté, ses amis. Un exemple mémorable s’est déroulé en 1883. Le banquet offert par la Yeshiva libérale Hebrew Union College à l’occasion de l’obtention de la smicha de sa première promotion de rabbins libéraux américains est connu sous le nom de « trefa banquet », le banquet non casher. On aurait servi des crevettes, des cuisses de grenouilles et un dessert comportant du lait après un plat de viande… Depuis, les pratiques ont beaucoup évolué. Les pays anglo-saxons ont vu le nombre de végétariens voire de végétaliens parmi les juifs américains non-orthodoxes augmenter de manière significative, mettant ainsi un terme au problème de l’abattage et consommation de viande casher…Les questions autour de ce qui rend un aliment casher ont également évolué : et l’émergence de la notion de cacherout éthique ont vu le jour. Comment éviter la souffrance animale ? Quels sont les adjuvants et colorants utilisés pour la charcuterie casher ? Et de manière générale comment sont fabriqués ces aliments ? Quelles sont les conditions de travail des ouvriers ? Quel est le taux de déchets ? En France, où le judaïsme orthodoxe a mis en place des règles de plus en plus drastiques en termes de cacherout, savoir qui peut partager un repas avec nous et comment partager ce repas devient le centre de discussions animées et de crispations identitaires. Cela finit par rendre tout partage totalement impossible. En ce chabbat mondial, initié par le Shabbos Project et le grand rabbin d’Afrique du Sud Dr Warren Goldstein, de nombreuses synagogues françaises ont mis en place des activités autour de la préparation du repas et de l’accueil de l’autre à notre table, il est primordial de se poser ces questions. Entre ces deux extrêmes : le « trefa banquet » et la cacherout « haredi », nous juifs français respectueux d’une cacherout raisonnée et raisonnable, devons réfléchir à une voie médiane : en mettant en place des règles simples, celles du plus petit commun dénominateur, comme par ex. en proposant des repas végétariens. Cela nous permet d’ouvrir notre porte et d’accueillir tous ceux qui le souhaitent à notre table. Ainsi nous pourrons suivre le modèle éthique d’accueil de la Bible et être de la même pate qu’Abraham. Et qui sait, peut-être que nous partagerons nous aussi notre repas avec des anges ? Ken Yhie ratzon

Paracha Noah – KEREN OR, 12 Octobre 2018

נעשה לנו שם  ‘faisons-nous un nom !’ (Genèse 11 :4)

Voilà l’objectif clairement énoncé d‘un groupe humain anonyme qui s’est donné pour projet pharaonique de construire la tour de Babel qui « gratte le ciel » .

Se faire une bonne renommée est l’objectif le plus louable selon nos sages, comme il est dit :

וכתר שם טוב עולה על גביהן  (mAvot 4 :13)

« La couronne de la bonne renommée dépasse toutes les autres couronnes ». Mais est-ce le cas ici ?

J’ai été frappée par l’éclairage qu’apporte Franz Kafka dans une de ses nouvelles sur l’histoire de la tour de Babel lorsqu’il dit : « s’il avait été possible de construire la tour de Babel sans l’escalader, ce travail aurait été autorisé. »

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Shabbat Bereshit – Kehilat Gesher, 7 Octobre 2018

A trois reprises il est dit dans la Genèse que l’homme a été créé à l’image de Dieu b’tzelem Elohim. Une première fois, au premier chapitre cela fait référence au premier récit de la création:

Genèse 1:26-27

(26) et Dieu dit: “Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. Ils gouverneront les poissons de la mer et les oiseaux dans le ciel et le bétail sur toute la terre et tout ce qui rampe sur la terre ». (27)Et Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il les créa, mâle et femelle il les créa.

בראשית א׳:כ״וכ״ז

(כו) וַיֹּ֣אמֶר אֱלֹהִ֔ים נַֽעֲשֶׂ֥ה אָדָ֛ם בְּצַלְמֵ֖נוּ כִּדְמוּתֵ֑נוּ וְיִרְדּוּ֩ בִדְגַ֨ת הַיָּ֜ם וּבְע֣וֹף הַשָּׁמַ֗יִם וּבַבְּהֵמָה֙ וּבְכָל־הָאָ֔רֶץ וּבְכָל־הָרֶ֖מֶשׂ הָֽרֹמֵ֥שׂ עַל־הָאָֽרֶץ׃ (כז) וַיִּבְרָ֨א אֱלֹהִ֤ים ׀ אֶת־הָֽאָדָם֙ בְּצַלְמ֔וֹ בְּצֶ֥לֶם אֱלֹהִ֖ים בָּרָ֣א אֹת֑וֹ זָכָ֥ר וּנְקֵבָ֖ה בָּרָ֥א אֹתָֽם׃

La deuxième fois, au chapitre 5 de la Genèse que nous lisons demain matin, il est dit qu’Adam a été créé b’dmut Elohim, selon la ressemblance de Dieu.

La troisième fois, dans le même chapitre, il est question du troisième fils d’Adam, le frère d’Abel et Caïn, né après le premier meurtre biblique, d’Abel par son frère Cain. Ce fils qui vient pour « réparer » l’acte commis par son frère, s’appelle Shet et il est dit qu’il est né ‘bidmuto k’tzlamo’ ‘dans sa ressemblance à son image’, de Dieu ou d’Adam, la question peut se poser ?

 (3) Quand Adam eût vécu 130 ans, il engendra un fils dans sa ressemblance, à son image et il le nomma Shet.  (ג) וַֽיְחִ֣י אָדָ֗ם שְׁלֹשִׁ֤ים וּמְאַת֙ שָׁנָ֔ה וַיּ֥וֹלֶד בִּדְמוּת֖וֹ כְּצַלְמ֑וֹ וַיִּקְרָ֥א אֶת־שְׁמ֖וֹ שֵֽׁת׃

 

Deux termes sont utilisés pour nous parler de la création de l’homme à l’image de Dieu, tzelem : image et demut : ressemblance. Nous verrons si pour les commentateurs ils sont équivalents ou interchangeables.

L’homme créé betzelem elohim est une notion fondamentale, rentrée dans le langage courant du judaïsme, comme ‘betzelem’. C’est la boussole qui indique le Nord, c’est-à-dire nos comportements et attitudes éthiques. En nous rapprochant d’un idéal divin, nous nous rapprochons davantage de notre humanité.

Selon le rabbin David Kimhi (1160-1235, appelé aussi Radak), exégète de la Bible et philosophe médieval français, le terme demut fait référence à une ressemblance physique ou matérielle avec le reste de la création! Un être humain se compose par conséquent de ces deux ressemblances, physique aux êtres vivants et morale à la divinité.

Mais que veut dire pour l’homme d’avoir été créé à b’tzelem Elohim ?

Le Rabbin Haim Sabato[1], linguiste et sioniste religieux, récipiendaire de plusieurs prix prestigieux[2], liste 5 caractéristiques qui définissent l’homme créé b’tzelem Elohim :

1/il est capable d’exercer une domination sur la nature, ( mais avec le risque de l’épuiser et la détruire),

2/ il est doté d’inventivité et de créativité,

3/ il est libre et fait preuve de discernement,

4/ il fait preuve de libre arbitre,

5/ il est capable d’amour fraternel – Khessed et de solidarité envers son prochain.

Avoir été créé à l’image divine comporte des risques, celui notamment d’oublier sa place dans la Création et de pêcher par excès d’orgueil. Rashi dans son commentaire sur la première occurrence de Tzelem Elohim met en garde contre cette propension de l’homme à manquer d’humilité, et il lit dans le verbe v’irdu– ils descendront, une menace qui pèse sur lui, de dégringoler dans la chaîne de la création.

Une autre dérive est celle qui est pointée à la suite de la naissance de Shet, quand la Torah nous décrit les mariages contre-nature entre les dieux et les filles de l’homme. Cela rappelle les mythologies grecque et romaine, où les hommes et les dieux fricotent l’un avec l’autre et sont pris au piège d’intrigues inextricables, dont les conséquences sont souvent dramatiques. Ni les hommes ni les dieux ne sont à leur place. C’est contre ce mélange des genres que le récit biblique mythologique attire notre attention, qui permet d’engendrer les nefilim, traduit par certains commentateurs par ‘les déchus’, ces êtres qui plus tard feront peur aux explorateurs de Moïse.

Les révolutions vécues par l’humanité jusqu’à ce jour, n’ont jamais posé avec autant d’acuité la question de la place de l’homme dans l’univers.

L’économiste Daniel Cohen dans son dernier livre[3] nous parle des historiens du 20ème siècle qui misaient sur les bénéfices de l’utilisation de la machine ce qu’on a appelé la mécanisation du travail. Celle-ci allait soulager l’humanité des tâches subalternes et répétitives. L’homme ainsi libéré serait capable d’apporter une valeur ajoutée à son travail et prendre le relais des machines lorsqu’elles auraient atteint leurs limites.

La révolution que l’on vit aujourd’hui a dépassé de loin ces prévisions. Ainsi Yuval Noah Harari dans son dernier livre Homo Deus nous parle de l’immense opportunité que représente la combinaison de l’évolution des connaissances dans le domaine de l’intelligence artificielle, des biotechnologies, sans oublier l’utilisation des algorithmes. Mais cette révolution est potentiellement dangereuse et Yuval Harari nous met en garde contre ses dérives.

Il donne l’exemple du jeu de Go, des voitures électriques et même des diagnostics médicaux virtuels. L’intelligence artificielle est ainsi capable de résoudre des combinaisons de données bien plus complexes que l’homme. Les « machines » ont dépassé l’homme.

Un autre danger est la concentration entre les mains d’une petite élite de ce pouvoir que représente la maitrise des algortihmes. Il y a le risque qu’ils soient utilisé à mauvais escient.

L’homme est ainsi devenu un produit et ces apprentis sorciers ou homo deus sortes de demi-dieux, qui nous tiennent entre leurs mains ou plutôt entre leurs algorithmes.

Devant ces prévisions quelque peu sombres, comment pouvons-nous résister ou nous adapter ? Pour Yuval Harari il est primordial de se recentrer sur l’humain, sur la connaissance de soi, pour ne pas être pris au piège par la machine.

Ainsi, si on revient à notre paracha et la croyance d’avoir été créé ‘betzelem Elohim’ le chemin est peut-être de mieux utiliser nos capacités de discernement, de créativité, de libre-arbitre et renforcer le lien social.

Après s’être laissés happés par les promesses infinies de la ‘machine’, du virtuel et de l’intelligence artificielle, il s’agit de remettre ces outils à leur juste place afin de ne pas devenir nous-mêmes des produits au service d’hommes peu scrupuleux et les esclaves d’un nouveau culte.

Ken Yhie ratzon,

Chabbat shalom !

[1] https://www.929.org.il/page/5/post/122

[2] Sapir et Ytzhak Sade

[3]Il faut dire que les temps ont changé’, Daniel Cohen, p.164.

Shabbat Hol HaMoed Souccot – Kehilat Gesher, 28 Septembre 2018

מנהגים:…אין אשכנז דורך דש גנץ יאר…אמשטרדם, אורי ווייבש, (תכ »ב). חיתוכי העץ מתארים את מנהגי סוכות.

A votre avis qu’est-ce que représente ce dessin? C’est la question que se sont posés les documentalistes de la Bibliothèque Nationale d’Israël quand ils sont tombés sur un manuscrit hollandais datant de 1661, qui décrivait les us et coutumes de la communauté ashkénaze d’Amsterdam[1].

Ce dessin figurait en bonne place parmi d’autres dessins sur la fête de Souccot, mais cette photo représentant deux hommes portant un Loulav[2], l’un avec sa tête et l’autre sans, restait un mystère. En fait, dans le livre elle sert à illustrer la fête de Hochana Rabba, ou la grande Hochana, Hochana voulant dire « sauve nous ». C’est un jour solennel où on demande une dernière fois à Dieu de nous sauver. Hochana Rabba c’est le 7e  et dernier jour de Souccot, la veille de Shemini Atzeret et Simhat Torah, fête quelque peu mystérieuse, mais fête à part entière. On peut se demander, pourquoi elle vient clôturer avec gravité, la fête si joyeuse de Souccot ? Est-ce tout simplement pour fermer le cycle commencé 40 jours plus tôt avec le jour du jugement de Roch Hachana ?

Son rituel comprend  7 hakafot, c’est-à-dire des processions autour du sefer Torah. On frappe aussi le sol avec des feuilles de saule tout en priant pour la pluie. Cette tradition, qui peut sembler un peu païenne, est à replacer dans le contexte de l’époque, où toutes les fêtes avaient un lien avec la nature. Et la vie de chacun dépendait de la qualité et quantité des récoltes de l’année. Alors que les dernières moissons venaient de se terminer (un des noms de Souccot est la fête des Moissons, Hag HaAssif), on priait pour que les champs soient abondamment arrosés pour disposer de nourriture en quantité suffisante pour l’année suivante. En ce dernier jour de Souccot retentit également la dernière sonnerie du Choffar, comme pour nous rappeler à l’ordre, au cas où nous aurions oublié qu’il subsiste une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes.

Mais alors que vient faire cet homme sans tête sur notre dessin ? Selon les rabbins Hochana Rabba marque symboliquement, le scellement du jugement de Kippour. Comme un étudiant qui attend ses notes d’examen, on attend anxieusement la décision divine. Est-on inscrit ou non dans le livre de la vie ? Les deux hommes représentent le sort positif ou négatif réservé à chacun d’entre nous.

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Yom Kippour 5779 – Keren Or, 19 Septembre 2018

Le consentement comme valeur juive – Yom Kippour 5779

KEREN OR

Certains jours, j’aimerai disposer d’une baguette magique et d’une formule telle qu’abra cadabra pour changer ce monde, qui sous tant d’aspects me semble violent et dépourvu de justice.

Abra cadabra a pour origine selon certains, l’hébreu, « evra kedivra » qui veut dire : je crée, de même que la parole est créatrice. Aucun lien a priori avec la formule magique…alors peut-être n’est ce qu’un mythe ?

Dans le Talmud on trouve une seule formule qui se rapproche de la magie. Les rabbins[1] nous disent qu’elle a le pouvoir de guérir les soudaines attaques de cécité dues à un démon marin appelé Shabrirey. Il suffit alors de répéter Shabrirey comme un sortilège, en ôtant une syllabe : shabrirey, brirey, rirey, rey…et à la fin, comme par magie, la vue revient ![2]

La vue est justement un des cinq sens contre lequel les rabbins nous mettent en garde. Ne dit-on pas dans les 10 commandements lo tahmod ? Tu ne convoiteras pas (la femme, l’animal bref la propriété d’autrui) comme dans Proverbes 6:25 « Ne convoite pas sa beauté dans ton cœur et ne te laisse pas captiver par ses yeux »[3].

Le verbe lihmod est une conséquence d’un échange de regards qui peut être à l’origine d’un désir concupiscent.

Dans le talmud, ce regard qui nous fait trébucher, qui éveille le mauvais penchant porte un nom : le yetzer ha-ra.

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Shabbat Shuva – Vayelech, 14 Septembre 2018

Parole, parole…la parole comme véhicule du pardon.

Vous êtes-vous déjà demandé comment l’on vit quand on a été élevé dans le mensonge ? le mensonge par rapport à sa propre histoire et celle de son pays ? Ce sont les questions qui me sont venues à l’esprit en entendant le discours d’Emmanuel Macron hier, et sa reconnaissance au nom du gouvernement français de l’assassinat de Maurice Audin. Ce mathématicien, communiste et militant acharné de l’indépendance de l’Algérie, avait été arrêté chez lui à Alger, le 11 juin 1957 devant sa femme et ses trois enfants, dont un bébé d’un mois. Sa femme et ses enfants ne le reverront jamais. L’histoire officielle jusqu’à récemment parlait de sa fuite lors de sa détention et d’une mort accidentelle.  Sa veuve, s’est battue pendant 61 ans pour faire reconnaitre la vérité.

La reconnaissance hier par le président des français des actes de torture et d’assassinat commis par l’armée ou la police dans le cadre de la guerre d’Algérie est un pas historique.

Pour certains il est aussi important que le discours du Président Chirac au Vel d’hiv en 2005, reconnaissant la collaboration de Vichy dans l’assassinat d’environ 73000 juifs français pendant la deuxième guerre mondiale.

Quelle valeur a ce repentir 61 ans après ? Quel pouvoir ont ces mots du président ? Que peut-il réparer ?

Les premiers mots de la Torah parlent du pouvoir créateur des mots, c’est la parole qui aurait créé cet univers, c’est également elle qui peut le détruire.

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