Exanthème, dartre, teigne, ulcère, tumeur, lèpre. Le Tanakh s’est transformé ce shabbat en une sorte de traité médical, un Vidal de l’antiquité, pour nous parler d’un sujet peu appétissant : toutes les formes d’éruptions cutanées dont étaient infestés nos ancêtres les hébreux.
Aux chapitres 13 et 14 du Lévitique ces afflictions sont décrites avec détail de couleur, forme, taille et inclusion ou non de poil. Les termes hébraïques ont été difficiles à traduire dans la langue vernaculaire, car on ne sait pas vraiment à quoi ils se réfèrent et de quelles maladies de peau il s’agit ?
Faute de médecin, ce sont les prêtres – Cohanim qui dans l’Antiquité jouaient le rôle de guérisseurs. Ils devaient examiner sous toutes les coutures des parties parfois intimes des malades et les déclarer purs ou impurs, c’est-à-dire pouvant rester ou non dans le camp des israélites.
Les rabbins ont essayé de donner un sens à ce texte : si une telle maladie affecte un des leurs et les rend impurs, les oblige à rester en quarantaine, il y a bien une raison. Ce serait une punition divine. Mais quelle en était la raison ?
La première occurrence du terme tsaraat apparait au chapitre 4 de l’Exode. Cela se passe après que Dieu se révèle à Moïse dans l’épisode du buisson ardent, et lui confie la mission de sortir son peuple de la servitude. Ce dernier se fait tirer l’oreille et refuse de prendre le leadership de son peuple. Il donne deux raisons : le peuple ne l’écoutera pas et ne le croira pas. L’Eternel pour convaincre Moise accomplit quelques prodiges. Il lui fait jeter son bâton à terre qui se transforme en serpent, puis lui demande de le rattraper alors le serpent redevient un bâton. Moïse doit ensuite mettre sa main en son sein, celle-ci devient blanche de lèpre puis quand il la ressort, elle redevient à nouveau normale.
de l’Exode v. 6: ‘והנה ידו מצורעת כשלג’ ‘Et voici sa main est lépreuse comme la neige’.
Dans son commentaire basé sur le midrash Exode Rabbah 3 :13, Rashi en déduit que le bâton se transformant en serpent fait référence à sa médisance envers les israélites. C’est ainsi qu’est interprété son manque de confiance en son peuple. Comme sa main cachée, la médisance se pratique en cachette et mérite la peine de mort: ‘quiconque dans l’ombre calomnie son prochain, je l’anéantirai’ dit le psalmiste (101).
Mais essayons pour quelques instants de nous mettre dans la peau de nos Sages et de la logique qui leur a inspirés cette explication concernant la ‘tsaraat’. Quels sont donc les points communs entre les deux ?
Cette maladie de peau commence silencieusement puis petit à petit se répand, cachée au début, bientôt, elle va envahir tout le corps et sera visible de tous. Elle est non seulement désagréable mais défigure et enlaidit. Par-dessus tout, elle est contagieuse !
Le Lashon haRa est aussi une maladie contagieuse qui nous enlaidit. Nos Sages lui ont consacré de nombreuses halakhot. Ils ont composé un glossaire qui distingue les différentes formes de médisance.
Dans la Torah n’apparait que le terme Rekhilut: qui est l’interdiction de faire du commérage, et même de révéler l’opinion individuelle distincte de la décision d’un groupe.
Dans le talmud d’autres termes ont été ajoutés.
le Halbanat panim : l’interdiction d’humilier quelqu’un en public et la violence verbale.
le Lashon haRa qui est l’interdiction formelle de révéler explicitement ou implicitement, publiquement ou en privé, des vraies ou fausses informations concernant notre prochain sans sa permission. La seule circonstance dans laquelle le Lashon HaRa est permis est devant un Beit Din lorsqu’un témoignage est nécessaire. La médisance est une des transgressions les plus sévères, car elle a non seulement des conséquences psychologiques, sur la réputation de la personne ou du groupe, mais également physiques selon le midrash. C’est une plaie et on n’en sort pas indemne.
Baal Makhloket se dit d’un fauteur de troubles, c’est le seul contre lequel il est permis de faire du Lashon haRa.
Un dernier terme de ce glossaire mérite qu’on s’y arrête: le Motzi Shem Ra, c’est le stade au-dessus du Lashon haRa, qui est l’interdiction de diffamer et de calomnier. Dans le talmud, les rabbins ont fait le rapprochement entre le comportement de Myriam (et aussi d’Aharon) lorsqu’ils diffament Tzipora -la Koushit (la noire ?), la femme de Moïse. Cependant seule Myriam est frappée par la lèpre. Aharon et Moïse intercèdent en faveur de leur sœur pour la sauver du sort qui l’attend, et après 7 jours de quarantaine, elle est finalement guérie-et pardonnée par Dieu. Les rabbins n’ont pas manqué de rapprocheret metzora et motzi shem ra qui serait son extension…celui qui ‘sort un mauvais nom’ autrement dit qui salit la réputation de quelqu’un.
Comme chacun le sait, la tentation de médire est irrépressible, de quoi seraient faites nos conversations si nous ne pouvions plus nous laisser aller à dire du mal de notre voisin ? Il nous faut cependant prendre conscience que la médisance et la calomnie, qui ont pris encore plus d’essor grâce ou à cause des réseaux sociaux, sont des maladies anciennes qui s’attaquent au lien social. Elles abiment aussi nos démocraties. Elles mettent en danger nos jeunes.
Les mots deviennent nos maux et nous empêchent d’entretenir des relations saines et dignes avec notre entourage. Aujourd’hui les psys et parfois aussi les rabbins se sont substitués au rôle joué par les Cohanim et au rituel qu’ils avaient mis en place. Car ces dérives de nos comportements peuvent aller jusqu’à porter préjudice, de manière insidieuse, à nos synagogues.
Alors que faire ? être chacun attentif à sa parole, et préserver notre langue de la médisance. Car comme le dit un de nos Proverbes 18:21
« La mort et la vie sont dans le pouvoir de la langue »…alors tentons de mettre plus de vie dans nos paroles.
Ken Yhie ratzon,
Hodesh Tov et Shabbat shalom !







Paracha Kedoshim – Kehilat Yehudit, Nice 03 Mai 2019
de Daniela Touati
On 2 mai 2019
dans Commentaires de la semaine
קדושים תהיו כי קדוש אני יהוה אלוהיכם (lev 19 :2).
Ce verset qui débute la paracha Kedoshim donne lieu à pléthore d’interprétations et contresens…quelle est cette notion de Kedusha – traduit habituellement par sainteté, partie intégrante de l’identité juive ? La première occurrence du mot kadosh qui a pour racine kuf dalet shin apparait dans Genèse 2:3 lorsque Dieu sanctifie le shabbat. Comme la plupart des racines hébraïques, le mot kadosh est polysémique : il signifie ‘saint’, mis de coté et renvoie aussi à la notion de retrait et de désengagement (ici du quotidien). C’est donc le temps qui est sanctifié en premier, c’est un accomplissement du travail de Création. Le shabbat est séparé des autres jours de la semaine.
Dans notre paracha cette injonction à la sainteté est immédiatement suivie par deux autres:
1/ d’une part la révérence – ir’ah (ou terreur) que nous devons manifester envers nos parents, similaire à celle que nous devons manifester envers Dieu.
2/ et d’autre part, le respect du shabbat.
Les deux sont aussi importants, et ceci nous rappelle comme le précise Rachi, qu’au cas où nos parents nous induiraient en erreur, en nous détournant du commandement du respect du shabbat, nous devons au contraire, résister, en suivant le précepte du respect du shabbat.
Dans un sermon datant de janvier 1957, le rabbin anglais John Rayner dresse une liste de tout ce qui est sanctifié et ainsi ‘séparé’ dans le judaïsme. Le temps comme nous venons de le voir mais aussi des objets, des personnes, des lieux. Le shabbat et les fêtes – mikrae kodesh, les prêtres kohanim, Israel – la terre sainte eretz hakodesh, le Temple – Beit haMikdash , Jérusalem Yir hakodesh, le peuple am kadosh, mais aussi la Torah –torat hakodesh et la langue hébraïque – lashon hakodesh…Il y a aussi des actes considérés saints comme le mariage où le futur mari dit une bénédiction par laquelle sa future femme lui est consacrée : הרי את מקודשת לי בטבעת זו כדת משה וישראל.
Lors d’un décès, les bénévoles de la Hevra Kadisha prennent en charge l’un des commandements le plus difficile qui soit, parce qu’il exige beaucoup de compassion et est totalement désintéressé, c’est un acte de sainteté. Le travail de la Hevra Kadisha est méconnu et reste pour la plupart d’entre nous centré sur la toilette rituelle alors qu’il va bien au-delà avec la prise en charge et l’accompagnement de la famille endeuillée..!
D’où provient cette sainteté ? C’est Dieu qui la confère: que ce soit au temps, ou encore aux actes et aux objets. Mais surtout à nous les humains qui en respectant les commandements nous permet d’y accéder.
La liturgie elle-même nous parle de cette sainteté. Lors de la Amida et la prière dite de la Kedusha ne dit-on pas à trois reprises « kadosh kadosh kadosh » en se levant sur nos pointes de pieds comme si nous attendions de recevoir une petite aspersion de sainteté ?
Neshama Leibowitz précise que le verset de Kedoshim a une formulation particulière, ‘daber el kol adat bnei Israel’ : ce commandement doit être dit devant toute la communauté. La sainteté – Kedusha est égalitaire et concerne tout un chacun, pas seulement une certaine caste, celle des prêtres par ex.
A contrario, son frère Yeshayahou Leibowitz nous alerte contre le danger d’une certaine interprétation qui nous amène à croire que tout le peuple d’Israël de par sa nature même est saint, que nous ne sommes, par conséquent, pas responsables de nos actes, mais somme des élus passifs de Dieu. D’ailleurs dans la bénédiction sur le vin du kiddush que nous réciterons bientôt, l’élection est juxtaposée à la kedusha : « ki vanu vakharta veotanou kidashta (mikol haamim)» : « car Tu nous as choisis et nous a sanctifiés parmi tous les peuples » les deux semblent intimement liés…l’élection est une notion très mal comprise et définie à tort comme une forme de supériorité. Même en corrigeant l’erreur d’interprétation, vers son sens réel, de responsabilité, nous sommes mal à l’aise avec l’idée de séparation, de mise à l’écart, de ghettoïsation, qu’implique parfois la kedusha. Surtout si nous sommes plutôt portés vers l’universalisme !
Or une lecture distanciée de la notion de kedusha peut au contraire nous réconcilier avec cette idée et nous donner goût à sa pratique.
Si nous vivons tous les jours de manière indifférenciée, sans mettre de côté un temps pour souffler, nous ressourcer, réfléchir, échanger avec ceux qui nous sont chers, n’est-ce pas nous condamner à mourir ? Si nous ne pensons qu’à nous-mêmes et préférons les plaisirs en petit comité, séparés d’une kehila – d’une communauté, combien de temps survivrons-nous ? Si nous ne marquons pas par des rituels les moments importants de notre vie, qu’en restera-t-il?
C’est en cela que la sainteté est précieuse, c’est un espace-temps et un temps-relation qui est mis à part et qui est traité de manière distincte, avec beaucoup de soin et de respect.
Le rabbin John Rayner nous dit encore, « Dieu nous a sanctifiés par ces commandements et en contrepartie il nous est aussi demandé de sanctifier Dieu ». Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Peut-être est-ce agir en ayant conscience de sa propre kedusha-sainteté ? C’est-à-dire être très exigeant envers soi-même et son comportement envers autrui et dans le monde en général. N’oublions pas que ce n’est pas un privilège mais une responsabilité sainte ! Le rabbin Rayner nous dit aussi que c’est le plus haut degré de pureté qu’une personne peut atteindre, non pas une pureté rituelle mais une pureté de cœur et d’esprit.
La kedusha c’est être prêt à donner le meilleur de soi-même, à mettre tout son talent à l’ouvrage. C’est être engagé, diligent mais aussi rechercher une grande qualité d’exécution dans son travail qu’il soit rémunéré ou bénévole, dans la mesure où il nous tient à coeur.
En ces temps troublés, où nous sommes pris en tenaille entre ces barbares dits ‘religieux’, et des hommes et femmes politiques qui prônent un retour au populisme et/ou au fascisme, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes, pour semer en nous et autour de nous ces graines de kedusha afin que ce monde soit plus vivable.
Nous avons de la chance de pouvoir temporairement laisser le profane et le quotidien à l’extérieur. Profitons de ce temps à part pour partager en cette – kehila kedosha – jeune pousse, dont il faut prendre soin et aider à grandir et à s’épanouir- un moment de complétude et de paix, de shlemut et de shalom !
Ken yhie ratzon,
Shabbat shalom,