Comme un leitmotiv, la question de la ‘pureté rituelle’ est récurrente dans le livre du Lévitique’. L’impureté concerne en vrac la femme qui vient d’accoucher, les personnes qui ont développé des éruptions cutanées (ulcère, œdème et autres infections), les femmes lors de leur cycle, ou encore les prêtres ayant été au contact des morts. Cet état d’impureté rituelle touche non seulement les humains, mais aussi les objets comme les vêtements et même les maisons. « Le terme impureté ‘touma’ en hébreu dérive d’une racine qui veut dire ‘stupidité ‘timtoum’, et fermeture ‘atoum’ comme dans l’expression ‘un cœur fermé’ tel celui du mort complètement insensible au blessures du scalpel. », c’est ce que nous rappelle Catherine Chalier dans un article consacré à cette notion, où elle cite le rabbin Chmuel Bornstein[1].
Dans la paracha Tazria il s’agit de détailler le rituel à observer lorsqu’une personne a été diagnostiquée comme ‘impure’, après une période d’observation, afin qu’elle recouvre son état initial. Dans ce cas, seuls les prêtres sont aptes à poser le dia3gnostic, ils sont érigés à la fois en médecins et en responsables du déroulement de la pratique rituelle permettant de ‘soigner’ ces états.
Le cohen visite à plusieurs reprises la personne atteinte de cette plaie afin de décider s’il s’agit d’une simple maladie ou d’une véritable impureté rituelle, et si l’impureté est avérée, la personne devra quitter sa maison, s’éloigner de la communauté et vivre hors du camp. Elle sera isolée pendant une durée déterminée, pendant laquelle, à nouveau, ce sera au pontife d’évaluer l’évolution de son état et décider de sa réintégration.
Comme tous les ans, en relisant ces pratiques qui nous semblent pour le moins curieuses à nous juifs du 21è siècle, j’ai cherché quel sens leur donner, sans tomber dans la caricature ou en les évacuant du revers d’une main parce que désuètes. Que veut dire ce bannissement hors du camp ? est-ce par peur de la contagion ? de quelle contagion parle t on dans le cas d’une parturiente alors? Ou bien est-ce une façon de protéger ces personnes considérées comme vulnérables ?
Et puis j’ai pensé à ces deux dernières années, sous la menace constante d’une contagion réelle par un virus mortel, qui nous a obligé pendant des périodes répétées à vivre à l’écart des autres, ces versets prenaient une autre coloration, si je peux dire. Le rituel biblique a des similitudes avec ce que l’on a vécu : les tests et la sempiternelle question, je l’ai ou je ne l’ai pas ? l’attente, l’inconnu… la vie à l’écart des autres, et les changements que cela à produit en chacun de nous.
Car le virus qui nous a frappés a été une expérience in vivo, de ce qu’est l’isolement forcé. Par la même, cela a été un accélérateur de certaines tendances, déjà perceptibles avant qu’il ne frappe, notamment la juxtaposition de nos modes de vies, le mode virtuel avec le mode réel. Un isolement qui n’était pas total, puisque à tout moment, il était possible de se réunir par écran interposé.
Ainsi depuis deux ans, au sein même de cette synagogue cohabitent deux communautés, celle qui est derrière l’écran et celle qui se regroupe dans la synagogue. Ce qui, à l’origine, a été imposé, non pas par des Cohanim, mais par l’état et les conseillers scientifiques est devenu depuis peu, le choix d’un certain nombre de nos membres qui ont continué à s’isoler volontairement, alors même que la loi les autorisait à se regrouper dans une synagogue. Cette décision de s’auto-isoler, qu’elle soit dictée par la maladie, le confort, les contraintes matérielles, bouleverse totalement nos modes de vie.
Il me semble que jusqu’à présent, on n’a pas assez mesuré la métamorphose produite par la pandémie en termes d’interactions humaines. Je sais, tout cela n’est pas fini, le virus continue à circuler, et on doit rester prudent, conserver certaines précautions. Mais le fait est que des écrans se sont dressés entre nous, et cela n’est pas près de changer.
Alors que nous nous apprêtons à nous réunir pour notre 3e assemblée générale hybride, ces questions m’interpellent, car c’est l’avenir de notre communauté qui est en jeu. Et ce, alors que de nouveaux bouleversements bien plus radicaux sont déjà à l’œuvre de l’autre côté de l’océan, avec des mynianims virtuels et des avatars de rabbins.
Ainsi au moins deux expériences sont en cours aux Etats Unis dans le monde progressiste et chez les Habad. La communauté reform américaine Am Shalom est la première communauté dans le metaverse…le rabbin Lowenstein, 60 ans a été mis au défi par l’un de ses membres de créer une synagogue 3D. Depuis novembre dernier sa synagogue réelle a dépensé 10000$ de bitcoin pour acheter une parcelle de terrain sur ‘l’ile de la pénurie’ dans le monde virtuel du Cryptovoxel. Son projet est de créer une synagogue virtuelle pour Pessah et tous ceux qui ont un avatar pourront l’expérimenter.
Pas en reste, les Loubavitch ont acquis un ‘terrain’ pour 6000 Manna, ce qui équivaut à 14000$ et le rabbin Wilhelm et ses acolytes ont créé à Pessah dernier le Mana Habad center pour mener à bien ce projet, aucune date d’ouverture n’est encore précisée…mais le rabbin Wilhelm précise que ce centre fonctionnera avec du personnel virtuel sur le modèle de n’importe quel centre Habad et sera ouvert 24/6 hors shabbat par conséquent…Les deux rabbins voient dans cette diversification une manière de capter une population juive plus jeune et branchée ![2]
Ces expérimentations très sérieuses bouleversent notre pratique et nos croyances, elles redéfinissent totalement l’espace et les relations humaines, pour le meilleur ou pour le pire. Mynian réel ou virtuel, le monde se transforme sous nos yeux ébahis et on aurait tort d’attendre d’être de simples spectateurs, plutôt que de réfléchir sérieusement à ces questions et à nos positions sur le sujet. Il est largement temps de se demander si l’espace virtuel est un espace rituellement pur ‘tahor’ fréquentable et inclusif ? ou impur ‘tamé’, dans le sens énoncé par le rabbin Bornstein : s’il va nous enfermer, et nous rendre stupides ? Les catégories ne sont plus ce qu’elles étaient et c’est à nous de les redéfinir dans notre monde réel.
Ken Yhié ratzon, Hodesh tov! shabbat shalom!
[1] Philosopohie et Bible, Catherine Chalier, 2018, https://journals.openedition.org/rsr/4221
[2] https://forward.com/culture/484274/chabad-lubavitch-reform-am-shalom-virtual-judaism-metaverse-jewish/
Drasha Metzora – Shabbat Hagaddol KEREN OR 8 avril 2022
de Daniela Touati
On 9 avril 2022
dans Commentaires de la semaine
Parmi les 15 prophètes bibliques, certains SDF, d’autres chevelus, ou colériques, extatiques, ou dépressifs, je demande le prophète Malachi, le messager sans nom de famille, qui a vécu au 5è siècle AEC, en Judée.
Son nom si simple -‘mon messager’- est présage, on doit tendre l’oreille et écouter au moins ce que lui, ce dernier prophète a à nous dire. Ses paroles sont directes et peu abondantes, 3 courts chapitres qui vont à l’essentiel. Il parle à l’époque du retour de Babylone et après la reconstruction du 2e Temple, il serait contemporain d’Ezra et Néhémie. Cette période aurait dû être celle de la reconstruction, du retour à la normale, si je puis dire, mais Malachi se fait l’écho de la colère divine, Israël a perdu la boussole de son Créateur, il s’est de nouveau détourné des voies de l’Eternel, oublié les commandements qui le maintiennent sur le droit chemin. Israël a fermé ses écoutilles et3 n’a pas pris garde aux leçons de l’histoire, celle si proche de l’exil…
Lire les paroles de Malachi, ce dernier messager, nous invite à nous demander ce qu’est la nature de la prophétie, d’où viennent ces paroles ? Sont-elles semblables à celles d’un ‘fou du roi’, un être libéré de toute contrainte sociale, sans rang qui se permet d’asséner des vérités à la face du monde ? ou bien est-ce un ermite qui a perdu la raison ? ou encore un sorcier ? un bonimenteur ? comment distinguer ces paroles de celles d’un faux prophète ? catégorie où on peut classer tant de prédicateurs jusqu’à nos jours ?
Les rabbins ont cherché à expliquer la nature de la prophétie et le rôle incarné par les prophètes. Ainsi dans une œuvre magistrale, qui fait autorité jusqu’à ce jour, intitulée simplement « les Prophètes », Abraham Heschel les scrute sous tous les angles. Le terme biblique Nabi, est un passif, la personne concernée est un réceptacle d’une parole divine, qui ne peut faire autrement que d’en être la courroie de transmission, l’entendre puis la transmettre sans la déformer. Et Heschel de poursuivre que le prophète s’exprime aussi dans un état d’être, il parle avec intensité, il est habité par les paroles prononcées, un peu en extase…ce qui peut susciter le rejet de ceux qui l’écoutent…En français aussi ce mot d’origine grec n’est pas facile à expliquer, et son sens courant, celui de prédire l’avenir, ne correspond pas du tout à ce qu’exprime le prophète biblique qui décrit lui plutôt l’état présent.
Heschel insiste aussi sur la spécificité du prophète biblique par rapport à tous les autres prophètes, ceux nommés ainsi dans la Bible même lorsqu’ils sont fidèles à d’autres Dieu, comme Bilaam par exemple. Ce qu’ils ont d’unique, c’est qu’ils s’inscrivent tous dans une chaine de tradition, une chaine ininterrompue telle que citée dans la première mishna des Pirké Avot :
Moïse a reçu la Torah au Sinaï et l’a transmise à Josué, Josué aux anciens, et les anciens aux prophètes, et les prophètes aux hommes de la Grande Assemblée. Ils ont dit trois choses : Soyez patients dans [l’administration de] la justice, élevez beaucoup de disciples et faites une clôture autour de la Torah.
En synthèse tous ces prophètes s’enracinent dans la parole de la Torah de leurs ancêtres, le message est le même les émotions aussi, le vocabulaire varie un peu, mais la source et ce qu’on doit entendre est scandé sous tous les tons de manière identique ! En lisant la haftara de la semaine, un verset m’a réveillée ou plutôt brûlée par l’attente qu’il exprime [1]:
כִּֽי־הִנֵּ֤ה הַיּוֹם֙ בָּ֔א בֹּעֵ֖ר כַּתַּנּ֑וּר וְהָי֨וּ כׇל־זֵדִ֜ים וְכׇל־עֹשֵׂ֤ה רִשְׁעָה֙ קַ֔שׁ וְלִהַ֨ט אֹתָ֜ם הַיּ֣וֹם הַבָּ֗א אָמַר֙ יְהֹוָ֣ה צְבָא֔וֹת אֲשֶׁ֛ר
לֹא־יַעֲזֹ֥ב לָהֶ֖ם שֹׁ֥רֶשׁ וְעָנָֽף
Car voilà ! Ce jour est proche, brûlant comme un four. Tous les arrogants et tous les méchants seront de la paille, et le jour qui vient – dit l’Éternel des armées – les réduira en cendres, et il ne restera d’eux ni souche ni rameau.
Ce verset a remis en mémoire cette belle chanson contemporaine, ‘
אין לי ארץ אחרת
גם אם אדמתי בוערת
רק מילה בעברית חודרת
אל עורקיי, אל נשמתי
בגוף כואב, בלב רעב
כאן הוא ביתי
Je n’ai pas d’autre terre, même lorsqu’elle brûle, un seul mot en hébreu me pénètre, descend dans mes veines et mon âme, mon corps me fait mal et mon cœur est affamé, ici est ma maison…
Les paroles de Malachi clôturent l’ère prophétique, ce sont celles qu’on lit tous les ans lors du Grand shabbat, celui qui précède Pessah. Elles sont grandiloquentes et magnifiques ces paroles. Elles arrivent à point nommé en cette période secouée de toutes parts : entre fausse fin de pandémie, guerre et élections. Il y a le feu, la planète brûle au sens propre comme figuré, et même dans nos pires cauchemars, je n’aurai pas imaginé me retrouver ainsi que nous tous, sous la menace de tant de périls…
Ecouter la langue des prophètes est en quelque sorte ‘un arrêt sur image’, qui permet d’entendre les bruits du monde dans tous leurs fracas, entendre aussi son cœur qui bat très vite, son esprit surchargé et se demander, quelle va être la suite ? que puis-je faire pour que la machine ne déraille pas ? je peux par exemple mettre un bulletin dans l’urne, avec beaucoup de prudence et de discernement. Le temps des prophètes percute le notre, car il s’attache à l’essentiel de nos vies, à son essence même. Les discours qu’on entend sont si caricaturaux dans leur excès, qu’il est facile à nouveau de distinguer entre le juste et l’injuste, le bien et le mal, en tout cas lorsque notre « arrêt sur image » englobe l’humanité plutôt qu’uniquement notre autoportrait…
Ken Yhié ratzon, shabbat shalom
[1] Malachi 3:19